George Cukor (1899-1983)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Jeremy Fox
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Re: George Cukor (1899-1983)

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C'est probablement ma comédie de Cukor préférée ; j'aime énormément sa nonchalance, sa légèreté et sa futilité.
Max Schreck
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Re: George Cukor (1899-1983)

Post by Max Schreck »

Jeremy Fox wrote:C'est probablement ma comédie de Cukor préférée
A ce point-là ? :shock:

J'ai vu pourtant tellement plus brillant de sa part, que ce soit dans l'écriture ou dans la forme (visuellement, en dehors de la partie de tennis hallucinée, c'est platounet). La nonchalance est plaisante, effectivement, mais ici je trouve qu'elle tombe presque dans la facilité.
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Jeremy Fox
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Re: George Cukor (1899-1983)

Post by Jeremy Fox »

Max Schreck wrote:
Jeremy Fox wrote:C'est probablement ma comédie de Cukor préférée
A ce point-là ? :shock:

J'ai vu pourtant tellement plus brillant de sa part, que ce soit dans l'écriture ou dans la forme
Effectivement mais j'ai toujours eu un faible pour cet éloge de la futilité. Une écriture brillante me rend parfois un film assez froid alors que Pat and Mike -ou chez Hawks dans le même style Le sport favori de l'homme- me font l'effet d'être sur un petit nuage de plaisir ; c'est difficile à expliquer mais ces deux films certes pas particulièrement virtuoses font néanmoins partie de mes comédies américaines favorites.
Max Schreck
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Re: George Cukor (1899-1983)

Post by Max Schreck »

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My fair lady, 1964
Le film s'inscrit dans cette époque charnière où Hollywood concevait ses comédies musicales comme un art total, une superproduction qui doit exploiter tous les moyens propres au cinéma pour damer le pion à la télévision concurrente (qui lui rapporte pourtant en parallèle) et justifier que les gens retournent en salle. Donc budget record qui doit se voir à l'écran, tournage en 70mm qui explose de couleurs (et qui rend le spectacle un peu mesquin sur une TV), durée fleuve et, tant qu'à faire, transposition sans risque des musicals les plus célèbres de Broadway. Une formule qui sera payante quelques années (West side story, Mary Poppins, The Sound of music, Funny girl), avant de ne soudainement plus du tout être en phase avec les nouvelles attentes des spectateurs à la fin de la décennie où de petits films réalistes et contemporains se révèlent bien plus rentables (Le Lauréat, Easy rider) que ces grosses machines pour papys (flops de Star ! et Darling Lili).

Confié au solide Cukor, ce My fair lady est donc un pur produit de studio, bichonné dans ses moindres détails par Jack Warner. Acteurs et figurants se baladent dans des décors vastes et opulents, prétexte à un défilé de costumes proprement insensés signés Cecil Beaton, véritables chefs-d'œuvre de haute-couture. Ce professionnalisme à tous les étages, cette façon de ne pas regarder à la dépense ont sans doute permis au film de récolter ses 8 Oscar. Mais cette débauche de moyens m'a paru un total non-sens tant ça ne m'a jamais vraiment semblé agir au bénéfice de l'histoire, pour ce qui ambitionne d'abord d'être une comédie centrée sur ses personnages, appelés à évoluer intimement comme dans leur relation. La première moitié opte pour le registre comique de la confrontation. Par les chansons comme par les dialogues, les personnages sont donc brossés comme des caricatures, mais on n'est pas non plus chez Wilder/Diamond et leurs échanges m'ont à peine fait sourire (et sans non plus espérer un discours marxiste, j'ai même été gêné par la caractérisation des pauvres, forcément pittoresques). La seconde moitié passe en mode romantique, mais le professeur Higgins demeurant un goujat jusqu'au bout, je n'avais personnellement aucune envie de voir Eliza finir avec lui. Dès lors, impossible de ressentir la moindre empathie pour cette histoire sans vrai point de vue, au potentiel si platement exploité, et qui semble même se disperser inutilement : ses numéros sont peut-être ceux que j'ai préférés mais pourquoi consacrer autant de temps de présence à papa Doolitlle ? Quand on pense que Cukor a souvent vu ses films injustement sucrés ou caviardés (A star is born, Bhowani junction), on en vient à penser que ça n'aurait peut-être pas fait de mal à celui-ci...

La mise en scène a beau se montrer alerte et inventive (les figurants qui se figent), j'ai paradoxalement eu l'impression d'un spectacle étriqué, d'une atmosphère un peu étouffante, malgré le charme de l'artificialité assumée des extérieurs en studio. Il faut dire que ce ne sont pas non plus les chorégraphies basiques d'Hermès Pan qui auraient pu nourrir mon enthousiasme, et il n'y pas vraiment de danseurs pour prétendre à la performance. Restent heureusement des comédiens en tous point excellents, qui font que le film reste vivant malgré tout et pas trop longuet, avec en premier lieu l'abattage d'Hepburn qui est exquise tout du long. Mais de là à chérir ce classique officiel...
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Re: George Cukor (1899-1983)

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Let's make love (Le Milliardaire), 1960
J'en connaissais déjà les succulentes chansons, Incurably romantic, Let's make love et My heart belongs to daddy, petits bijoux narratifs aux formidables arrangements qui swinguent. Ça a beau être du scope couleurs, Cukor se limite vite à une poignée de décors pour mettre en scène une inoffensive mais délicieuse comedia dell'arte, dans le petit milieu du spectacle qu'il filme avec une vraie volonté de réalisme, du moins en nous épargnant les clichés et la vision glamour hollywoodienne. On assiste à des répétitions qui sentent la sueur et l'abnégation, mais aussi la passion, au sein d'un petit théâtre off Broadway un peu miteux, où chaque maillon de la chaîne a son importance, des techniciens, au metteur en scène, en passant par le directeur de troupe ou l'attaché de presse. Les numéros musicaux peuvent ainsi être exécutés directement sur scène, et le fait de nous les montrer plus ou moins à l'état de répétitions (sans forcément les costumes de scène) donne là encore pas mal d'authenticité. Et quel régal de voir se succéder dans leur propre rôle les 3 superstars appelés à servir de coach au milliardaire (quand il s'agit de lui trouver le meilleur prof de danse, je me suis dit "non, ça va quand même pas être lui...?").

On est dans du comique de quiproquo relativement classique mais super efficace. Le protagoniste est contraint de jouer un rôle, sauf qu'ici se rajoute un double effet miroir puisque le masque porté par Montand lui permet finalement d'être vu pour ce qu'il est réellement et non pas pour l'image qu'il renvoyait notamment via les médias. Et ça fonctionne d'autant mieux bien sûr que ça passe par le regard pur de Marilyn. Elle a beau être castée ici sans vraie prise de risque, dans un rôle complètement identique à celui qu'elle a dans ses deux films avec Wilder (Amanda Dell = Sugar Kane, l'ingénue enfant de la balle au charme naturel), elle est parfaite. C'est peu de dire qu'elle est merveilleusement mise en valeur, tant dans les scènes dramatiques que dans les numéros musicaux où, entre sa voix inimitable et les chorés très hot, il est difficile de ne pas craquer. Et puis quelle audace dans les sujets des chansons, pour ce Hollywood du début des 60's (le titre VO est sans aucun double sens) ! Je ne connaissais pas Frankie Vaughn, mais l'ai trouvé lui aussi d'une épatante présence, en plus de se montrer formidable crooner.

Certes, l'ensemble est loin d'être parfait, l'évolution des personnages n'étant pas très convaincante : si on comprend pourquoi Montand s'acharne sur Monroe, on a un peu de plus de mal à saisir pourquoi cette dernière devrait succomber alors que pendant la majeure partie du film elle semble davantage émue par le personnage de Frankie, qu'on nous rend très touchant. Et puis je ne peux m'empêcher de ressentir un peu de frustration compte tenu des promesses d'une telle affiche. C'est déjà assez gonflé de choisir Montand pour un rôle d'apprenti showman sans talent, le problème est qu'on assistera jamais vraiment à son apothéose. On se contente alors de 2-3 chansons qu'on lui laisse à peine le temps de fredonner, et d'une micro-séquence fantasmée où les quelques pas qu'il esquisse sont encore plus frustrants par ce qu'ils laissent espérer. De ce point de vue-là, c'est presque une erreur de casting (même s'il est très bon).
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Re: George Cukor (1899-1983)

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Riches et célèbres, 1982
On peut avoir un peu de mal à associer Cukor aux années 80, et il est vrai que son film précédent (le peu glorieux Oiseau bleu) n'incitait pas à la confiance. Mais ce serait dommage de passer à côté de ce très beau film. Si Rich and famous peut paraître anachronique c'est uniquement par rapport au cinéma d'aujourd'hui, où j'en viens presque à trouver rafraîchissant d'avoir affaire à un film adulte, pour adultes, mais produit par Hollywood et sans chercher à relever de l'exception. Ce double portrait de femmes dans la quarantaine est construit comme une fable existentielle subtile et profonde, qui interroge l'importance et la solidité de certains liens, amicaux et amoureux, face au temps, face aux espoirs que l'on porte en soi, aux rêves éventuellement accomplis et à la rançon du succès. Et grâce au naturel de l'interprétation, le scénar évite le côté trop mécanique, ne cède pas aux facilités de la comédie pour chercher à rester distrayant, soucieux avant tout d'être juste avec ses personnages, qu'ils soient d'ailleurs hommes ou femmes, les personnages masculins bénéficiant d'une caractérisation pleine de sensibilité. Le film semble même en avance sur son temps en montrant des femmes qui réussissent mais sans jamais que ce soit l'occasion d'un propos féministe (c'est pas Working girl). Si elles se battent, c'est contre leurs propres limites et exigences, pas contre un système.

Evidemment pour faire ces portraits de femmes, il est évident que Cukor est à sa place, et on ne regrettera pas l'éviction de Mulligan qui avait démarré le projet pour la MGM. Malgré l'âge vénérable du réal, sa mise en scène ne manque pas de vivacité, et c'est d'autant plus remarquable que le matériau de départ est une pièce de théâtre (déjà portée à l'écran dans les 40's avec Bette Davis), donc propice aux scènes de dialogue en intérieur. Mais dans ce film où il est surtout question de regards (regard des autres, regard sur soi à travers les autres), Cukor témoigne d'une vraie attention aux mouvements (avec comme d'habitude une façon de découper le plan à l'intérieur du plan) et au rythme, aussi à l'aise dans les duos que dans les scènes de groupe, et même étonnamment sensuel lors de scènes de sexes très différentes dans ce qu'elles expriment. Il s'agit toujours de se mettre au diapason des émotions des personnages, c'est-à-dire de ses actrices, et c'est peu de dire que l'alchimie est réussie.

Sans même évoquer sa beauté, l'interprétation pleine de naturel de Bisset est extraordinaire, composant un personnage touchant, complexe, donc profondément humain. J'ai toujours bien aimé Bergen, mais son jeu est peut-être un peu plus forcé. Il faut dire qu'elle écope d'un personnage comparativement moins aimable, obsédé par le paraître et la réussite sociale. Cependant, le film a beau donner l'impression qu'il épouse davantage le point de vue de Bisset, on est amené à se demander si son sort est tellement enviable, en écrivaine dont l'exigence rime avec impuissance. Son talent la rendrait presque prétentieuse s'il n'aboutissait pas à une panne d'inspiration, et elle enragera de voir que sa copine parvient elle, presque sans effort, à toucher le grand public. Les deux amies sont ainsi dans un rapport d'admiration teinté de jalousie, refusant de voir que chaque médaille a son revers, et qu'au final l'insatisfaction règne des 2 côtés. Et ce qui est beau c'est que le film n'a aucunement la prétention de résoudre ce dilemme, proposant une conclusion apaisée. Et cette note finale, chaleureuse, fait qu'on sort dans un état vraiment agréable. Surtout que je n'ai pas mentionné la splendide musique romantique de Delerue, qui là encore me fait regretter la disparition de ce type de compos au ciné.
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Re: George Cukor (1899-1983)

Post by Sybille »

Max Schreck wrote: Et puis quelle audace dans les sujets des chansons, pour ce Hollywood du début des 60's (le titre VO est sans aucun double sens) !
Il me semble qu'en anglais de l'époque, "make love" signifie souvent flirter, se courtiser, ça n'évoque pas forcément une activité sexuelle. Même si je suppose que le film se rapporte tout de même à ça bien sûr. Sans compter que le film date de 1960 donc on se rapproche de la période plus libérée à ce sujet. Et je ne parle pas des sujets des chansons eux-mêmes, je ne m'en souviens plus. :wink:
Mais dans de nombreux films anciens américains (des années 30, 40...) on peut entendre les personnages prononcer cette expression - ce qui peut surprendre à première vue - mais avec le contexte, on s'aperçoit vite qu'ils ne font pas référence à la sexualité mais plutôt à ce que j'ai signalé.
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Re: George Cukor (1899-1983)

Post by Max Schreck »

Sybille wrote:
Max Schreck wrote: Et puis quelle audace dans les sujets des chansons, pour ce Hollywood du début des 60's (le titre VO est sans aucun double sens) !
Il me semble qu'en anglais de l'époque, "make love" signifie souvent flirter, se courtiser, ça n'évoque pas forcément une activité sexuelle. Même si je suppose que le film se rapporte tout de même à ça bien sûr. Sans compter que le film date de 1960 donc on se rapproche de la période plus libérée à ce sujet. Et je ne parle pas des sujets des chansons eux-mêmes, je ne m'en souviens plus. :wink:
Mais dans de nombreux films anciens américains (des années 30, 40...) on peut entendre les personnages prononcer cette expression - ce qui peut surprendre à première vue - mais avec le contexte, on s'aperçoit vite qu'ils ne font pas référence à la sexualité mais plutôt à ce que j'ai signalé.
Oui, c'est toujours amusant de voir comment le cinéma se débrouille avec les limites de la censure, mais là, même si on n'est pas non plus chez Despentes, c'est même plus de la suggestion. Le numéro musical qui donne son titre au film montre explicitement Frankie Vaughn se faire chauffer par Monroe censée être sa compagne à la scène.


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instead just turn me on
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in my direction will do
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Re: George Cukor (1899-1983)

Post by Max Schreck »

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Travels with my aunt (Voyages avec ma tante), 1972
Adapté du roman de Graham Greene, paru deux ans plus tôt. Il est sûr qu'au milieu du cinéma américain des 70's, de ce Nouvel Hollywood, ce Cukor paraît bien déconnecté. Autre façon de concevoir le cinéma, avec des décors ultra-soignés dignes des productions MGM de l'âge d'or. On ne fréquente ici que des hôtels de luxe, et les chambres débordent de bouquets de fleurs (et le film obtiendra d'ailleurs l'Oscar des meilleurs costumes). On est dans du divertissement haut de gamme visuellement, où rien ne dépasse, mais en même temps ça n'a rien de figé ou de compassé. La mise en scène de Cukor épouse avec une vraie maestria le rythme du récit fait de soudaines accélérations (descentes d'escaliers au pas de course pour attraper un train) et de confrontations entre 4 murs (et même coincée dans un compartiment de train, la caméra parvient à ne jamais rester figée), avec en fond un très chouette score signé Tony Hatch à l'élégance très "mancinienne". Et on voyage de la France au Maghreb, en passant par l'Italie et la Turquie, sous la riche lumière de Douglas Slocombe.

Tout le film est ainsi mouvement, dès la scène d'ouverture où le personnage de la "Tante" attrape son neveu et l'embarque dans une aventure qui tient presque du jeu, jusqu'au final qui préfère relancer la partie plutôt que de conclure. On joue aux espions, on flirte avec le danger sans se priver si besoin de ralentir le rythme, de profiter du temps du voyage pour faire connaissance, permettant à la Tante de faire le récit presque mythique de son passé de cocotte Belle époque. Ce que ces flashbacks laissent alors entrevoir c'est une certaine nostalgie du passé, que Cukor met en scène avec délicatesse mais ça manque un peu d'incarnation pour pleinement émouvoir, Maggie Smith n'y ayant pratiquement pas une ligne de dialogue. On se retrouve donc plutôt du côté du personnage du neveu, bousculé dans sa petite vie bien rangée mais qui va accepter de jouer le jeu, malgré quelques protestations de principe.

Le récit avance avec une sorte de désinvolture assez perturbante au départ, et le spectateur doit accepter un temps de nager dans la confusion. Mais ça colle avec le caractère loufoque de cette protagoniste qui est comme un tourbillon, entourée de personnages qui comprennent et légitiment son comportement et ses codes. L'intrigue assume donc sa fantaisie, et ce sont surtout ses à-côtés qui vont compter. Les personnages sont hauts en couleurs, souvent à fond dans le cabotinage (Lou Gossett), avec évidemment dominant le film, l'interprétation survoltée de Maggie Smith, incroyablement convaincante en jeune comme en vieille (maquillage bluffant). Mais c'est peut-être encore davantage l'interprétation d'Alec McCowen en neveu so british que j'ai trouvée irrésistible. Bref, une délicieuse friandise.
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Re: George Cukor (1899-1983)

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Max Schreck wrote:Image
Travels with my aunt (Voyages avec ma tante), 1972
Adapté du roman de Graham Greene, paru deux ans plus tôt. Il est sûr qu'au milieu du cinéma américain des 70's, de ce Nouvel Hollywood, ce Cukor paraît bien déconnecté. Autre façon de concevoir le cinéma, avec des décors ultra-soignés dignes des productions MGM de l'âge d'or. On ne fréquente ici que des hôtels de luxe, et les chambres débordent de bouquets de fleurs (et le film obtiendra d'ailleurs l'Oscar des meilleurs costumes). On est dans du divertissement haut de gamme visuellement, où rien ne dépasse, mais en même temps ça n'a rien de figé ou de compassé. La mise en scène de Cukor épouse avec une vraie maestria le rythme du récit fait de soudaines accélérations (descentes d'escaliers au pas de course pour attraper un train) et de confrontations entre 4 murs (et même coincée dans un compartiment de train, la caméra parvient à ne jamais rester figée), avec en fond un très chouette score signé Tony Hatch à l'élégance très "mancinienne". Et on voyage de la France au Maghreb, en passant par l'Italie et la Turquie, sous la riche lumière de Douglas Slocombe.

Tout le film est ainsi mouvement, dès la scène d'ouverture où le personnage de la "Tante" attrape son neveu et l'embarque dans une aventure qui tient presque du jeu, jusqu'au final qui préfère relancer la partie plutôt que de conclure. On joue aux espions, on flirte avec le danger sans se priver si besoin de ralentir le rythme, de profiter du temps du voyage pour faire connaissance, permettant à la Tante de faire le récit presque mythique de son passé de cocotte Belle époque. Ce que ces flashbacks laissent alors entrevoir c'est une certaine nostalgie du passé, que Cukor met en scène avec délicatesse mais ça manque un peu d'incarnation pour pleinement émouvoir, Maggie Smith n'y ayant pratiquement pas une ligne de dialogue. On se retrouve donc plutôt du côté du personnage du neveu, bousculé dans sa petite vie bien rangée mais qui va accepter de jouer le jeu, malgré quelques protestations de principe.

Le récit avance avec une sorte de désinvolture assez perturbante au départ, et le spectateur doit accepter un temps de nager dans la confusion. Mais ça colle avec le caractère loufoque de cette protagoniste qui est comme un tourbillon, entourée de personnages qui comprennent et légitiment son comportement et ses codes. L'intrigue assume donc sa fantaisie, et ce sont surtout ses à-côtés qui vont compter. Les personnages sont hauts en couleurs, souvent à fond dans le cabotinage (Lou Gossett), avec évidemment dominant le film, l'interprétation survoltée de Maggie Smith, incroyablement convaincante en jeune comme en vieille (maquillage bluffant). Mais c'est peut-être encore davantage l'interprétation d'Alec McCowen en neveu so british que j'ai trouvée irrésistible. Bref, une délicieuse friandise.
Oui, en même temps je trouve que le film porte les stigmates plastiques d'un certain nombre de films américains des années 70 déconnectés, pour reprendre ton terme, de leur temps. D'où, en effet, cette récurrence de projections nostalgiques, phantasmes passéistes rutilants que l'on retrouvera dans Fedora, de Billy Wilder, mais que l'on avait déjà rencontrés chez le Minnelli de Melinda et qui réapparaitront surtout dans Nina.
Ces moments, souvent splendides sur le plan esthétique, ont le charme poignant d'une extinction des feux.
Comme si tous ces grands cinéastes s'étaient passés le mot.
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Re: George Cukor (1899-1983)

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WILD IS THE WIND - George Cukor (1957) découverte

Le mélodrame italien mis en conserve par Hollywood. Aucun ingrédient ne semble manquer : cris, pleurs, menaces (d'homicide ou de suicide), pâtes, grands gestes, Anna Magnani et tapis de violons. Le produit réchauffé manque peut être de fraîcheur, mais George Cukor fait de son mieux pour faire vibrer le ménage à trois entre Magnani, Anthony Quinn et Anthony Franciosa. Un drame intéressant à défaut d'être bouleversant, si la diva italienne et Franciosa font suer le compteur de sur-jeu, Anthony Quinn (encore et toujours dans on rôle d’une brute naïve mais attachante) est très bon. Une relation Quinn/Cuckor qui retrouvera ces couleurs trois ans plus tard dans Heller in Pink Tights (là encore, un film amoché par une actrice italienne en roue libre). Si Wild Is the Wind semble s'être perdu dans le temps, un élément étonnant vient lui donner un peu plus d'importance, ses liens avec The Misfits de John Huston. Il est frappant de voir combien le Cuckor et le Huston (sorti quatre ans plus tard) se ressemblent, même personnage féminin perdue dans un environnement masculin, mêmes paysages, même métaphore du cheval sauvage, même relation entre un aîné (Anthony Quinn/Clark Gable) et son cadet (Anthony Franciosa/Montgomery Clift). Rien que pour le jeu des sept différences, Wild Is the Wind vaut bien un détour sur Paramount channel.
Les deux fléaux qui menacent l'humanité sont le désordre et l'ordre. La corruption me dégoûte, la vertu me donne le frisson. (Michel Audiard)
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Re: George Cukor (1899-1983)

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Kevin95 wrote:Image

WILD IS THE WIND - George Cukor (1957) découverte

Le mélodrame italien mis en conserve par Hollywood. Aucun ingrédient ne semble manquer : cris, pleurs, menaces (d'homicide ou de suicide), pâtes, grands gestes, Anna Magnani et tapis de violons. Le produit réchauffé manque peut être de fraîcheur, mais George Cukor fait de son mieux pour faire vibrer le ménage à trois entre Magnani, Anthony Quinn et Anthony Franciosa. Un drame intéressant à défaut d'être bouleversant, si la diva italienne et Franciosa font suer le compteur de sur-jeu, Anthony Quinn (encore et toujours dans on rôle d’une brute naïve mais attachante) est très bon. Une relation Quinn/Cuckor qui retrouvera ces couleurs trois ans plus tard dans Heller in Pink Tights (là encore, un film amoché par une actrice italienne en roue libre). Si Wild Is the Wind semble s'être perdu dans le temps, un élément étonnant vient lui donner un peu plus d'importance, ses liens avec The Misfits de John Huston. Il est frappant de voir combien le Cuckor et le Huston (sorti quatre ans plus tard) se ressemblent, même personnage féminin perdue dans un environnement masculin, mêmes paysages, même métaphore du cheval sauvage, même relation entre un aîné (Anthony Quinn/Clark Gable) et son cadet (Anthony Franciosa/Montgomery Clift). Rien que pour le jeu des sept différences, Wild Is the Wind vaut bien un détour sur Paramount channel.
Jamais entendu parler de ce Cukor!
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Re: George Cukor (1899-1983)

Post by Kevin95 »

Pareil, je l'ai enregistré au pif sur Paramount channel.
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Re: George Cukor (1899-1983)

Post by Alexandre Angel »

En fait, il est évoqué comme film austère et atypique dans la filmo par Coursodon et Tavernier mais je ne l'avais pas retenu.
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Re: George Cukor (1899-1983)

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Une femme qui s'affiche (1953)

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Gladys Clover, mannequin sans emploi, dépense ses dernières économies pour louer un panneau publicitaire à Columbus Circle, où elle fait écrire son nom en lettres gigantesques. Elle se heurte à Evan Adams III, roi du savon, qui convoite cet emplacement. Gladys devient rapidement une célébrité grâce à cette publicité et est courtisée par Adams.

George Cukor avec Une femme s'affiche un vrai film précurseur sur la quête de célébrité. Non pas que ces sujets ne soient pas en vogue durant les années 50 , mais à l'aune des quinze minutes de célébrités chères à Andy Warhol et de l'avènement des réseaux sociaux, ils trouvent aujourd'hui un force supplémentaire. Glady Clover (Judy Holliday) et sa quête maladive de reconnaissance ferait ainsi aujourd'hui de la téléréalité et/ou poursuivrai son but avec la même folie que le Robert de Niro de La Valse des pantins (1983). Le scénario de Garson Kanin évite ces détours trop sombres tout en se montrant tout à fait cinglant. L'atout est de faire reposer l'empathie sur la prestation de Judy Holliday qui campe une fille du peuple candide pensant surmonter sa condition (entre la médiocrité de sa province d'origine et l'anonymat social de sa vie urbaine précaire) par la célébrité. Tout comme elle avait su magnifiquement humaniser un rôle caricatural d'idiote dans Comment l'esprit vient aux femmes de George Cukor (1950), Judy Holliday humanise l'héroïne qui ne sombrera jamais dans la monstruosité du protagoniste de Un homme dans la foule de Elia Kazan (1957). Parallèlement l'amoureux joué avec une belle sensibilité par Jack Lemmon (dans son premier rôle au cinéma) offre un regard critique bienveillant et une voie de salut à cette célébrité vaine.

La vraie critique de Cukor porte finalement sur le peuple suiveur, sorte d'entité uniforme attiré par la lumière avec cette scène où s'agglutinent tous autour de Glady en reconnaissant dans son nom celui qui s'affiche dans toute la ville (ce côté groupe à pensée unique annonce la scène d'hippodrome de My Fair Lady (1964). L'autre critique même si plus classique portera sur les vautours cherchant à s'approprier la quête de regard finalement assez innocente de Gladys et, même si cet aspect est rebattu, Cukor y associe une dimension féministe qui lui est propre avec cette femme rabaissée/manipulée comme dans Hantise (1944) ou Comment l'esprit vient aux femme (et en quête d'identité comme La Croisée des destins (1955)). Le réalisateur anticipe le narcissisme des réseaux sociaux en une scène magistrale où Gladys fait en boucle le tour en voiture de la place où elle peut regarder l'immense affiche qui porte son nom (et plus tard le tour de la ville quand elle se démultiplieront) comme on reviendrait aujourd'hui admirer ses photos sur instagram. La folie des selfies s'annonce également dans l'émeute pour un autographe où les demandeurs sont simplement attiré par la célébrité sans connaître son nom ni ce qu'elle fait. Le renommée sans socle ou talent sur lequel reposer suffit un temps à Gladys (là aussi la vedette de téléréalité n'est pas loin) mais Cukor n'ose pas une vision trop désabusée et cynique ans un final bienveillant. Une belle réussite semble-il assez méconnue du réalisateur. 4,5/6