L'Affaire Farewell (Christian Carion - 2009)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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L'Affaire Farewell (Christian Carion - 2009)

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Lu dans le Point du 17 juillet...
Espionnage - Coup de projecteur sur l'« affaire Farewell »
La plus incroyable histoire d’espionnage des années 80 : comment une taupe au coeur du KGB a livré à la France des documents ultrasecrets qui ont ébranlé le bloc soviétique. Récit du tournage.

François-Guillaume Lorrain

Coup de projecteur sur l'« affaire Farewell »

Profitant de l’absence de Nicolas Sarkozy en voyage officiel en Tunisie, le fantôme de François Mitterrand est revenu deux jours durant à l’Elysée. C’était en avril. Pour la première fois, le palais présidentiel a été utilisé comme décor de cinéma. Une dérogation exceptionnelle pour une histoire exceptionnelle. Celle d’un colonel du KGB qui décida de devenir une taupe pour la France. Nom de code : « Farewell ». En 1981, Vladimir Vetrov, écoeuré par le système soviétique, alla toquer à la porte de la DST qui l’avait déjà « tamponné » en vain, dans les années 60, lorsqu’il était en poste en France. C’est grâce à Farewell que Mitterrand, à peine élu, se mit dans la poche le président des Etats-Unis, Ronald Reagan, alors ulcéré par l’entrée de ministres communistes dans le gouvernement français. En juillet 1981, lors du sommet d’Ottawa, Mitterrand lui révéla en tête-à-tête que les espions russes s’étaient procuré la couverture radar des Etats-Unis, censée prévenir d’une attaque nucléaire.

Le réalisateur Christian Carion, connu pour« Joyeux Noël » et « Une hirondelle a fait le printemps », a remué terre et ciel pour tourner la plus incroyable histoire d’espionnage des années 80. Carion voulait l’Elysée. Mais, en pleine préparation de la venue de Kadhafi, la cellule communication du palais était un peu nerveuse. « Je leur ai expliqué que les films américains, quand ils montrent le pouvoir, ne font pas semblant. Et pourquoi les Français n’auraient pas accès à l’Elysée, quand les Américains tournent à Versailles ou au Louvre ? Le ministère de la Culture nous a soutenus. » La chance a voulu que, parmi ses interlocuteurs à l’Elysée, l’un d’eux connaisse bien l’affaire Farewell. Un accord est trouvé. Carion aura accès, au même tarif que pour un monument national, à la cour d’honneur, à la salle des Fêtes et au perron du palais présidentiel. Une date est fixée : les 28 et 29 avril, lors du voyage de Sarkozy en Tunisie. Le salon Doré, autrement dit le bureau présidentiel, est reconstitué à deux pas, à l’hôtel de Marigny. Mais la cour d’honneur faisait un peu vide : Carion demande donc si on peut trouver des voitures d’époque. On l’emmène sous l’hôtel de Marigny, où se trouve le vaste garage de l’Elysée. C’est là que dorment les 2 Citroën SM conçues en 1972 pour l’accueil de la reine d’Angleterre par Pompidou. Sarkozy est le premier président à ne plus en faire usage, mais une fois par semaine on leur fait faire le tour de l’Elysée.

Dans la salle des Fêtes, l’acteur Philippe Magnan campe un François Mitterrand plus vrai que nature. Au point que tout l’Elysée a défilé pour « voir Mitterrand ». Dans le rôle du colonel Vetrov, le réalisateur-comédien-musicien Emir Kusturica. Et comme agent traitant de la DST, Guillaume Canet. En réalité, ils furent plusieurs à traiter la source, à Moscou, pour la DST. D’abord Xavier Amiel, cadre moscovite de Thomson, puis Patrick Ferrand, attaché militaire adjoint à l’ambassade de France, et un troisième larron, demeuré anonyme. Pour que le film soit le plus réaliste possible, Amiel et Ferrand ont été débriefés par le premier scénariste du film. Idem pour Marcel Chalet, directeur à l’époque de la DST, et Raymond Nart, alors chargé de la cellule soviétique, qui seul connaissait l’identité de Vetrov. De son côté, Christian Carion s’est longuement entretenu avec Jacques Attali, lequel, alors conseiller de François Miterrand, avait suivi l’affaire en première ligne. Carion a aussi recouru aux services de Sergueï Kostine, journaliste d’investigation russe, auteur d’un livre sur l’affaire en 1997.

Interdiction de tourner en Russie.

Dans son souci d’exactitude, le réalisateur voulait tourner à Moscou et avec, dans le rôle de Farewell, un acteur russe. En l’occurrence, le réalisateur Nikita Mikhalkov, également coproducteur du film en Russie. Mais quand, en mars, le scénario atterrit entre les mains de l’interprète français de Poutine, tout se grippe. Mikhalkov prévient Carion que l’ambassadeur de Russie en France, Alexandre Avdeïev, qu’il connaît bien, intrigue contre le film. Il ne veut pas qu’il soit tourné en Russie . « Il en a fait une affaire personnelle », se souvient Carion.

Et pour cause ! Avdeïev faisait partie des 47 diplomates russes expulsés par Mitterrand. En janvier 1983, la France découvre que tous les messages échangés depuis 1977 entre l’ambassade de France à Moscou et le Quai d’Orsay ont été interceptés par les Russes, qui avaient installé une dérivation sur le téléimprimeur de la chancellerie. Furieux, Mitterrand demande la liste des membres du KGB et du GRU, le renseignement militaire soviétique opérant en France, liste obtenue grâce à la taupe Farewell.

« Même en passant outre, on n’aurait pas eu les autorisations », explique Carion. Surtout qu’Avdeïev est devenu le nouveau ministre de la Culture. Pour des raisons de calendrier, Mikhalkov n’est plus disponible. La coproduction russe tombe à l’eau. Du coup, Kusturica, qui a appris le russe à l’école de Sarajevo, récupère le rôle. A un mois et demi du tournage, Carion se rabat sur l’Ukraine. De retour à Paris, il incrustera en arrière-plan sur l’image des vues de Moscou. Par prudence, au Regency Hyatt de Kiev, Canet et Kusturica sont descendus sous de faux noms, Marc Lanvin et Pierre Legrand...

Farewell aura permis à la DST d’identifier 70 agents soviétiques en poste en Occident. Mais, le 29 février 1982, la carrière du maître espion s’arrête net quand il poignarde en pleine rue sa maîtresse. Un an plus tard, le KGB découvre qu’il est une taupe et l’exécute.

« Farewell » sortira en salle en novembre 2009. Date qui coïncide avec les 20 ans de la chute du Mur, à laquelle l’espion Vetrov aura aussi contribué, en incitant Reagan à durcir le jeu avec le Kremlin. Deux mois après la sortie du film débutera l’année franco-russe lancée par Avdeïev. Mais il n’est pas certain que « Farewell » soit le bienvenu pour une projection à Moscou.
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Re: Bonjour Farewell - Christian Carion (2009)

Post by cinephage »

Lu dans le Figaro Magazine (oui, Madame, parfaitement...)
Jeux d'espions entre Washington, Paris et Moscou
PAR CYRIL HOFSTEIN
11/07/2008 | Mise à jour : 13:32 |

Christian Carion vient de commencer le tournage de « Farewell », évoquant la vie et le destin du célèbre espion du KGB qui offrit ses services à l'Occident dans les années 80. Reportage.

Avec une lenteur calculée, Ronald Reagan franchit la porte du bureau ovale, vérifie les plis de son veston et se dirige vers François Mitterrand, un fin sourire sur les lèvres. Les rideaux sont tirés et, dans la pénombre, le Président français ressemble à un mannequin de cire. Autour des deux hommes, leurs interprètes, un agent de la CIA, son homologue de la DST et d'autres personnages dont les visages demeurent dans l'ombre. Le silence est total, jusqu'à ce que Reagan s'apprête à prendre la parole... « Coupez ! Philippe, c'est très bien, mais il faut être encore plus hiératique. Comme l'était Mitterrand. And you, Fred, perfect, but come into the room a little slower. OK, on recommence. »

En un instant, le réalisateur Christian Carion vient de bouleverser l'atmosphère feutrée du lieu le plus protégé de la Maison-Blanche. L'illusion qui s'était emparée de l'assistance se dissipe brutalement. Nous ne sommes pas à Washington, mais à Ivry-sur-Seine. Dans une ancienne usine désaffectée transformée en un immense studio de cinéma. Sur le tournage de Farewell, le nouveau film du réalisateur de Joyeux Noël. Dans le rôle de Vladimir Vetrov, alias Farewell, l'agent du KGB à l'origine de la plus incroyable affaire d'espionnage des années 80, l'homme-orchestre franco-serbe Emir Kusturica (réalisateur, musicien, comédien...), entouré de Guillaume Canet, Willem Dafoe, Alexandra Maria Lara, Niels Arestrup, David Soul, Philippe Magnan (Mitterrand), Fred Ward (Reagan)... Un casting haut de gamme pour un film qui se veut aussi proche que possible de la réalité.

Au programme de cet après-midi, la scène 52. Un passage capital où, grâce aux informations livrées par Farewell, les Français exposent aux Américains, à la fois médusés et sceptiques, l'organisation globale de l'espionnage soviétique. Autour du plateau, l'ambiance est fébrile, tendue. Les comédiens s'étirent, se concentrent. Vont et viennent en récitant leur texte. Le mirage du début perdure encore devant Philippe Magnan, tant sa ressemblance avec François Mitterrand est saisissante. Puis s'évanouit à nouveau quand le regard se porte sur les techniciens qui se déchaussent pour ne pas abîmer le tapis du bureau ovale. « Tout a été fait absolument à l'identique, au millimètre près, pour reconstituer la pièce à l'époque de Ronald Reagan», explique Christian Carion.

Grâce aux immenses volumes du studio d'Ivry, les décorateurs ont également pu recréer une prison du KGB, un appartement moscovite et une salle d'archives. Pour parfaire le décor, du mobilier, des objets et des livres ont été importés de Russie par conteneurs, ainsi que deux Volga, ces grosses berlines noires emblématiques de la nomenklatura soviétique. Le tournage a commencé il y a quelques semaines et devrait se poursuivre en Europe de l'Est cet été, pour accentuer encore la véracité des scènes.

Réalisé par Christian Carion d'après un scénario d'Eric Raynaud et produit par Christophe Rossignon, Farewell devrait être achevé fin avril 2009. A la manière de grands films d'espionnage comme Gorky Park, ou Les Trois Jours du Condor, il revisite l'époque troublée de la guerre froide. Nul doute que sa sortie en salles éclairera d'une lumière nouvelle ce dossier aux nombreuses zones d'ombre. Une affaire où les rôles de chacun - DST, KGB, CIA, Vetrov - ont encore du mal à se dessiner avec netteté.

L'histoire débute officiellement en juillet 1981, au sommet d'Ottawa, quand François Mitterrand rencontre en privé Ronald Reagan. Au menu de l'entretien, la révélation de l'affaire Farewell. « Le dossier d'espionnage le plus explosif depuis la fin de la guerre froide », selon Thierry Wolton. En tête-à-tête, le président français révèle à un Reagan stupéfait que l'URSS connaît la totalité de la couverture radar des Etats-Unis, et qu'elle pourrait anéantir la défense américaine en cas de conflit. En quelques mots, la France de Mitterrand, tenue à distance par l'administration américaine, vient de rentrer dans le sérail des démocraties en pointe dans la lutte contre l'Union soviétique.

Tout a commencé en fait quelques mois plus tôt, quand un des correspondants à Moscou de la Direction de la sûreté du territoire a transmis un message émanant d'un certain Vladimir Vetrov. L'homme, un officier supérieur du KGB, se dit prêt à révéler le contenu de dossiers capitaux. Sans réelle contrepartie. Ingénieur spécialiste en électronique, il a été en poste à Paris de 1965 à 1970, jouant avec le feu, trafiquant du caviar et d'autres produits de luxe au profit de la communauté soviétique. Et attirant l'attention des Français... En juillet 1970, il est rappelé à Moscou. Très vite, il s'ennuie et rêve de repartir à l'étranger. En 1974, il est envoyé au Canada comme ingénieur de la délégation commerciale d'URSS à Montréal. Mais sa couverture fait long feu - d'autant que sa femme se trouve mêlée à une sombre affaire de bijoux perdus. Finalement suspecté d'avoir été contacté par les services secrets américains et canadiens, l'officier du KGB est rapatrié d'urgence. A 42 ans, la porte de l'Occident vient de se refermer sur lui définitivement. Le KGB le surveille et l'affecte dans un service chargé de centraliser les informations récoltées sur le terrain.

L'espion qui menait grand train est devenu un bureaucrate et découvre avec écoeurement les moeurs de la nomenklatura : un monde de passe-droits et de privilèges minables. Il propose alors une réorganisation de son service, mais personne ne l'écoute. Sa femme le trompe. Et l'amour qu'il trouve dans les bras de sa maîtresse le dégoûte de lui-même. Il boit, s'empâte et s'aigrit. C'est la descente aux enfers. « Vetrov n'a alors rien d'un héros, écrit Thierry Wolton. Et sa médiocrité va donner une dimension dostoïevskienne à son retour en scène à travers l'affaire Farewell. » Nostalgique de Paris, francophile, écoeuré par le système soviétique, il se tourne vers les service secrets français. « Dans la peau de ce personnage ambivalent et particulièrement complexe, d'un mimétisme déconcertant, Emir Kusturica s'est révélé exceptionnel », assure Christophe Rossignon.

Mars 1981, les Français doutent mais sont rapidement convaincus : Vetrov donne le nom d'une taupe du KGB et fournit plusieurs dossiers brûlants sur le pillage technologique auquel se livrent les Soviétiques pour alimenter leur complexe militaro-industriel. La DST comprend qu'elle a mis la main sur une très grosse taupe, qu'elle a baptisée Farewell (adieu). En dix mois, Vetrov fournit plus de 3 000 dossiers sur l'espionnage scientifique et technologique du KGB. Il permet de démasquer 70 agents soviétiques dans plus de 15 pays occidentaux et révèle l'identité de 450 d'entre eux. Grâce à lui, la branche scientifique de l'espionnage russe des années 80 est décapitée et, avec elle, un pan entier de l'économie de l'URSS est menacé de faillite.

Traître magnifique, héros, homme aveuglé par le dépit ? Comment juger ? D'autant que l'aventure de Petrov-Farewell s'achève dans la boue le 22 février 1982. Ivre mort, il poignarde en pleine rue sa maîtresse et un passant qui tentait de s'interposer. Arrêté, il est condamné à quinze ans de réclusion en Sibérie. Un an plus tard, le KGB découvre son travail de sape et le fait exécuter. Dans une lettre, il aurait écrit ne regretter qu'une chose : « Ne pas avoir causé d'avantage de dégâts au KGB en servant la France. » Pourtant, il pouvait difficilement faire mieux. Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin tombait et, moins de deux ans plus tard, l'URSS s'effondrait.
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Re: Bonjour Farewell - Christian Carion (2009)

Post by Lord Henry »

Profitant de l’absence de Nicolas Sarkozy en voyage officiel en Tunisie, le fantôme de François Mitterrand est revenu deux jours durant à l’Elysée
Quel dommage que l'intrigue du film ne se limite pas à cela!
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Re: Bonjour Farewell - Christian Carion (2009)

Post by cinephage »

Lord Henry wrote:
Profitant de l’absence de Nicolas Sarkozy en voyage officiel en Tunisie, le fantôme de François Mitterrand est revenu deux jours durant à l’Elysée
Quel dommage que l'intrigue du film ne se limite pas à cela!
Je crois que les Guignols en avaient fait un sujet de sketch... Chirac était hanté par le fantôme de Mitterand...
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Re: Bonjour Farewell (Christian Carion - 2009)

Post by cinephage »

Je continue ma petite revue de presse... :fiou:

Ici, le Journal du Dimanche...
Farewell, l'espion qui venait du froid
Par Carlos GOMEZ, envoyé spécial à Kiev
Le Journal du Dimanche
>> La patience est un art délicat. Et une vertu. Sans laquelle il faudrait renoncer à devenir metteur en scène. Christian Carion est un cinéaste patient. A bientôt 46 ans, le réalisateur d'origine ch'ti n'a tourné que deux longs-métrages dans sa jeune carrière (Une hirondelle a fait le printemps, Joyeux Noël) et vient juste de boucler le tournage du troisième: Farewell.

Carion a eu toutes les peines du monde avant de débuter le tournage du film. Carion a eu toutes les peines du monde avant de débuter le tournage du film.

Plus de trois ans qu'il y travaille. Un récit d'espionnage inspiré d'une histoire vraie qui, au début des années 1980, vit un agent soviétique vendre à la France les secrets du KGB. En 1983, ses révélations devaient conduire François Mitterrand à faire expulser de France 47 diplomates soviétiques (lire par ailleurs).

Emir Kusturica joue l'agent Vladimir Vetrov, alias Farewell, et c'est là que la patience devient précieuse: le réalisateur serbe, deux fois Palme d'or à Cannes, est arrivé au dernier moment sur ce tournage. Il n'est pas un acteur naturel et jouer en français est une sorte de petite souffrance qu'il n'avait peut-être pas imaginée, l'obligeant à travailler son texte phonétiquement grâce aux antisèches tenues à bout de bras par une assistante. Le jour de notre présence, une simple scène d'échange dans un jardin public de Kiev entre lui et Guillaume Canet (qui joue un agent de liaison de la DST) prenait tout l'après-midi à Christian Carion, qui, sans jamais un mot plus haut que l'autre, parvenait en fin de journée à faire jouer dans le ton son vieil acteur novice...

"Je n'ai pas compris, il se disait enchanté par le rôle"

Au moins, Emir a le physique recherché. Et il n'a pas à forcer son accent dans les scènes où il est censé parler le russe. Une langue qu'il a apprise autrefois à l'école, quand son pays s'appelait encore la Yougoslavie. Kustu se retrouve sur ce plateau à la faveur d'un forfait de dernière minute. Celui de l'acteur russe initialement pressenti, Sergueï Makovetzki. A quelques jours du début du tournage, en avril, Makovetzki, acteur très populaire au pays de Poutine, "plantait" Christian Carion. "Je n'ai pas compris, il se disait enchanté par le rôle. Nous étions allés très loin dans la préparation, il était venu en France faire des essais de costumes..." Jusqu'au moment où, dans le taxi qui le conduisait à l'aéroport, le comédien recevait un étonnant coup de fil. A l'autre bout, l'ambassadeur de Russie en France, Alexandre Avdeev, qui lui disait en substance: "Serguei, vous êtes à juste titre un acteur populaire. Mais le peuple comprendra-t-il que vous puissiez jouer un traître à la patrie comme le fut Vetrov?" Le lendemain, le discours moralisateur avait l'effet voulu: l'acteur appelait le metteur en scène pour lui annoncer qu'il renonçait.

Christian Carion croit être la proie d'un mauvais rêve. Il consulte son producteur de toujours, Christophe Rossignon. Ensemble, ils décident d'appeler à la rescousse le réalisateur russe Nikita Mikhalkov, partie prenante dans la production de Farewell. "C'est certainement un malentendu, m'a rétorqué Nikita. Je vais l'appeler, moi, l'ambassadeur..."

Vaine entremise du cinéaste russe. Surtout lorsque Mikhalkov apprend que le diplomate faisait partie des fonctionnaires expulsés de France en 1983, après les révélations de Farewell. Depuis cet incident, l'ambassadeur a été rappelé à Moscou, où il est devenu le nouveau ministre de la Culture. "Nikita a été très affecté par cet épisode, raconte Christian Carion. Il a perçu les limites de son pouvoir. Il m'a aussi convaincu qu'il serait illusoire de prétendre tourner à Moscou, que nous n'aurions jamais les autorisations en temps voulu... En gros, coup sur coup, il m'apprenait qu'il me fallait renoncer à mon acteur vedette et à mon décor principal. A un mois du tournage! J'ai cru que le projet était mort." Le réalisateur mettra dix jours à élaborer un plan B.

En l'occurrence, un plan "K", comme Kusturica, qui a tout de suite dit oui. Puis la ville de Kiev a offert une alternative crédible à la cité russe. Esthétiquement, la capitale d'Ukraine ressemble en bien des points à Moscou. Le métro, par exemple, y est aussi beau. Or, plusieurs scènes importantes y sont prévues. Les autorisations n'ont pas tardé à arriver. D'autant plus vite que toute occasion d'agacer Moscou à distance y est plutôt bienvenue. Les équipes techniques sont jeunes, mobiles, enthousiastes. Et débrouillardes lorsqu'il s'agit, par exemple, de trouver 80 vieilles Skoda pour une grande scène de rue. Le dernier jour de tournage a eu lieu le 11 juillet.

Auparavant, Paris avait également servi de décor pour certains intérieurs. L'hôtel de Marigny, où sont reçus les chefs d'Etat étrangers, ainsi qu'une partie de l'Elysée (en l'absence de Sarkozy, en visite alors en Tunisie) ont servi de décors à toutes les scènes représentant le bureau de François Mitterrand. L'acteur Philippe Magnan l'incarne de manière saisissante. "Mon père était fermier agriculteur, mais intimement socialiste, confie Christian Carion. Dans son village, ils n'étaient pas beaucoup à partager ses convictions. Ce film, je l'ai fait aussi pour lui."

"Je ne suis pas la personne idéale pour apprécier la chute du mur", Kusturica

L'évocation du président français parle tout autant à Kusturica. "Je n'oublie pas combien il avait pesé pour que Belgrade ne soit pas bombardée. A sa disparition, notre histoire s'en est trouvée changée." L'onde de choc des révélations fournies par Farewell conduit l'URSS à son déclin et aboutit à la chute du mur de Berlin. "Je ne suis pas la personne idéale pour apprécier la chute du mur, admet Kusturica. La réunification de l'Allemagne a aussitôt provoqué le démantèlement de mon pays, la Yougoslavie, qui me manque toujours, pourquoi le nier. Il y avait du mauvais dans le communisme, mais il y avait aussi du bon. Ce qui me plaît dans la vision de Christian Carion de ces événements, c'est sa dimension humaine, poursuit le cinéaste serbe. Farewell est un communiste au sens noble, comme l'était mon père, qui, comme lui, n'aurait pas supporté qu'on pervertisse ses idéaux de jeunesse."

Christian Carion a noté combien Kusturica enrichit de son grain de folie le personnage de Vetrov. "Pour autant, il ne s'agissait pas de ne montrer qu'un homme révolté et disposé à en finir avec le système." "En conférant à Vetrov sa nonchalance, Emir le rend également attachant", estime de son côté Guillaume Canet. Lui, il joue l'ingénieur français expatrié à Moscou qui va servir d'agent de liaison entre Farewell et la DST, à Paris. "Un M. Tout-le- Monde contraint de devenir agent secret, explique Carion. Dans la réalité, il n'a pas existé. Il est la synthèse des trois personnes qui ont concrètement aidé Farewell."

"Dans la première version imaginée par Christian, le personnage que je joue était sensiblement plus âgé, raconte Canet. Je l'ai convaincu d'en faire un trentenaire, ce qui lui confère l'inconscience nécessaire et explique sa détermination. Il a tout à perdre en se prêtant à une telle mission: des enfants, une femme (la comédienne allemande Alexandra Maria Lara), en dépit de quoi il va jusqu'au bout." Guillaume Canet avait 8 ans en 1981. Il se souvient pêle-mêle de l'élection de Mitterrand à la télévision "avec son visage qui se dessinait ligne après ligne sur l'écran". C'est la seconde fois qu'il travaille avec Carion, avec qui il avait déjà tourné Joyeux Noël. "J'adore son flegme. Moi qui peux être un peu soupe au lait, il a le don de me calmer, de me remettre en confiance. Après toutes les entraves rencontrées durant la préparation, n'importe quel autre réalisateur aurait cédé à la panique." Farewell sortira en mars 2009.
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Re: Bonjour Farewell (Christian Carion - 2009)

Post by Colqhoun »

Voilà pourquoi tu étais en Ukraine. :D
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Re: Bonjour Farewell (Christian Carion - 2009)

Post by cinephage »

Colqhoun wrote:Voilà pourquoi tu étais en Ukraine. :D
Allons, allons... Je me contente de faire la revue de presse d'un film qui sortira sans doute l'année prochaine. :wink:
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Re: Bonjour Farewell (Christian Carion - 2009)

Post by Art Core »

Bizarre le film n'est pas sur IMDB. On dirait un film fantôme...
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Re: Bonjour Farewell (Christian Carion - 2009)

Post by Eusebio Cafarelli »

Le titre est devenu L'Affaire Farewell. La reconstitution du début des années 80, par petites touches, à l'Est, est plutôt bien faite. La mise en scène ne révolutionnera pas l'histoire du cinéma d'espionnage ni du cinéma tout court, c'est plutôt platement filmé. Kusturica est plutôt bon dans son rôle de taupe, Guillaume Canet (le Français était en réalité plus vieux) ne m'a pas toujours convaincu dans son rôle d'espion par accident. Les seconds rôles sont intéressants, il y a une tentative plus (Mitterrand, Gorbatchev mais trop vieux) ou moins (Reagan) réussie d'évoquer les figures historiques sans être dans la recherche du sosie presque parfait. Le problème est à mon avis le scénario, qui hésite entre les relations entre le Français et le Russe, leurs histoires de couple respectives et la "grande histoire", et qui (adaptation libre oblige) évacue des éléments qui auraient rendu le personnage de la taupe (dont les motivations semblent un peu courtes ou mégalomaniaques, et dont on saisit mal le pourquoi de sa francophilie) beaucoup plus intéressant : le fait par exemple qu'il ait d'abord été arrêté pour avoir poignardé sa maîtresse et un passant, puis découvert par le KGB, le fait aussi qu'il avait été bloqué en URSS, dans sa carrière, pour les différents trafics auxquels il se livrait à l'Ouest auparavant... Peut-être aurait-il été plus pertinent de tout centrer sur le personnage de la taupe, son cheminement, ses motivations, etc. Là le réalisateur veut tout traiter à la fois et on sort en ayant vu un film pas inintéressant mais décevant.
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Re: L'Affaire Farewell (Christian Carion - 2009)

Post by Nestor Almendros »

Je suis un peu comme Eusebio. Le film m'a semblé passer un peu (beaucoup) à côté de son énorme potentiel mais, en même temps, je n'arrive pas à le détester. Il y a à la fois du bon et du moins bon.

SPOILERS
J'ai du respect pour Christian Carion qui, dès son 2e film (et avec celui-ci également) montre une ambition évidente pour des sujets forts et originaux dans un cinéma français plutôt désintéressé des "grandes histoires". C'est suffisamment rare pour le souligner et c'est probablement pour cette démarche un peu atypique que j'ai quand même pris un petit plaisir devant le film. Malheureusement, je crois aussi que Carion a les yeux plus gros que le ventre, qu'il n'a pas les épaules suffisamment larges pour mener de tels projets (surtout ce FAREWELL qui veut tout raconter, comme le souligne Eusebio, et qui ne le fait pas si bien), et qu'il a tendance à tomber dans une sorte de caricature consensuelle.
Ce dernier point est un peu le vague souvenir que j'ai de JOYEUX NOËL, et que j'ai retrouvé dans FAREWELL où l'on observe quelques penchants similaires, ici vers le stéréotype de genre (notamment sur les représailles attendues des Russes, le sort réservé à la taupe par les Américains - qui le laissent tomber - et la séquence à la frontière Finlandaise au suspense efficace mais facile). Les faiblesses de scénario sont récurrentes chez lui, sa mise en scène trop sage s'améliore cependant de film en film (L'AFFAIRE FAREWELL étant nettement son meilleur des trois). Reste que ces choix tiennent ici suffisamment bien la route mais qu'ils sont aussi décevants. On pourra regretter les choix narratifs de Christian Carion qui préfère le récit à hauteur d'hommes, dans une quasi-banalité du quotidien, plutôt qu'un angle de film d'espionnage qui aurait certainement donné un résultat plus prenant, plus tendu. Carion semble pourtant se réveiller de temps en temps en proposant quelques scènes où le suspense pointe enfin son nez, où quelques plans font mouche. Mais c'est pour, ensuite, retourner aussitôt dans une "tranquilité" un peu assourdissante et nous faire regretter qu'un réalisateur plus inspiré ne soit pas aux commandes. Malgré de bonnes idées de plans ou de raccords, on aurait peut-être aimé une mise en scène moins neutre, peut-être un peu plus spectaculaire, avec plus de paranoia et de tensions pour une vie en Russie qui apparait finalement un peu trop calme, etc. Il manque une impression de danger permanent. En même temps, cette vision aurait été contre la façon de penser de Grigoriev qui pratique l'espionnage de façon totalement désintéressée, au grand jour. Il ne se préoccupe pas de savoir s'il est surveillé, par exemple. Donc le choix de Carion de ne pas faire un thriller d'espionnage, bien que regrettable d'un certain côté, est aussi très compréhensible de l'autre.
Je n'ai pas trouvé Kusturica démesurément bon: il est simplement juste et a surtout le physique de l'emploi, une stature imposante aussi originale et décalée (dans le cinéma) que son personnage, ce russe lettré, très intelligent, aux idées utopiques et aux méthodes maladroites. Canet, face à lui, est correct sans plus bien qu'il paraisse encore trop jeunot et un peu trop transparent pour le rôle. Il a beau se cacher derrière cheveux en pagaille et barbe à rallonge, ce sera un acteur qui gagnera à vieillir...

On n'en a pas parlé mais j'ai beaucoup aimé le score de Clint Mansell (REQUIEM FOR A DREAM).
Eusebio Cafarelli
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Re: L'Affaire Farewell (Christian Carion - 2009)

Post by Eusebio Cafarelli »

Quelques précisions historiques, pour ce qu'on en sait
http://www.rue89.com/2009/09/18/farewel ... -du-siecle
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Joe Wilson
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Re: L'Affaire Farewell (Christian Carion - 2009)

Post by Joe Wilson »

Je ne m'attendais pas à grand chose, mais le sujet en lui-même me paraissait avoir du potentiel, au moins pour passer un moment agréable. Malheureusement, j'ai trouvé cela raté de bout en bout. Aucune tension, une mise en scène absente, les personnages ne prennent pas vie...et à ce niveau, je rejoins Eusebio par rapport au scénario : la parade des hommes d'Etat semble hors-sujet (même si je dois avouer avoir souri quand Reagan commente "Liberty Valance"...), repoussant les deux protagonistes vers l'anecdotique. Kusturica s'en sort comme il peut, il en fait souvent trop mais au moins donne de l'épaisseur à son rôle. Par contre, j'ai été très déçu par Canet : jamais son dilemme ne semble crédible tant il surjoue l'inquiétude, la naiveté puis l'agacement. Les scènes de famille tombent à plat, Alexandra Maria Lara restant confinée à un rôle de vitrine.
Le plus grave reste sans doute la paresse consciencieuse avec laquelle Carion veut évoquer l'aspect politique. Il conserve toujours une complaisance mièvre vis à vis du cadre historique, tombant dans toutes les caricatures (du côté des Russes, les vieux apparatchiks dépassés, du côté américain, la superficialité manipulatrice des dirigeants). Tant et si bien que le profil de Grigoriev, ambigu et troublant, échappe complètement au film. Le face à face final entre Canet et le ponte de la CIA (Willem Dafoe en roue libre) résume l'état d'esprit affiché : pontifiant et vain.
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Demi-Lune
Bronco Boulet
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Re: L'Affaire Farewell (Christian Carion - 2009)

Post by Demi-Lune »

Comme Joe Wilson : un film raté. Et pédagogiquement nul. C'est incroyable de lire que Carion s'est démené pour rendre son film documenté et réaliste tant, pour quiconque connaissant un peu les protagonistes et les tenants et aboutissants de cette affaire, cette Affaire Farewell apparaît totalement factice, chloroformée, catatonique, à peine digne d'un téléfilm (l'indigence confondante de la mise en scène ne le souligne que trop). Le film prévient : ce que vous allez voir est librement inspiré de faits réels. Sauf que cette liberté envers l'Histoire prend ici des proportions hallucinantes. Carion veut donner une forte historicité à son film en le baptisant littéralement "L'Affaire Farewell" et en incluant explicitement des dirigeants internationaux (Mitterrand, Reagan, Gorbatchev dont la présence me semble assez discutable), mais cette historicité n'est que poudre aux yeux puisqu'il débaptise tous les protagonistes directs, affublés de faux noms alors que la plupart prennent maintenant régulièrement la parole pour témoigner à ce sujet, et leur invente ou désinvente des situations privées à des fins dramatiques qui n'aboutiront de toute façon pas, tant l'ensemble vibre autant qu'un encéphalogramme plat.

Résultat : cette Affaire Farewell n'a pas grand-chose à voir avec l'affaire Farewell, passée la fidélité des préliminaires (un officier russe et francophile du KGB qui prend contact avec un ingénieur français de Thomson-CSF en poste à Moscou). Carion se montre complètement incapable de rendre une seule seconde cette "plus grande affaire d'espionnage du XXe siècle", dixit Reagan, passionnante et instructive. Le néophyte va gentiment gober les inventions romanesques du scénario, qui retranche (par exemple les raisons véritables de l'arrestation de Vetrov - en non Gregoriev comme on l'entend tout du long) et fabrique à son gré (l'exécution bucolique finale, et j'en passe). Les raccourcis sont légions, ce qui ne serait pas tellement problématique s'ils n'impliquaient de facto pas la Grande Histoire. Alors probablement que tous ces détails inexacts n'agaceront que moi, mais non, vraiment, c'est pas bon, quoi. Même si Carion a réuni un casting assez étonnant, on est très très loin de la qualité que les Français sont capables d'obtenir dans le genre (cf. Les Patriotes ou Secret Défense). Le casting n'y croit pas lui même, tant tout le monde semble hébété et emprisonné dans la glace pesante du réalisateur. Car il faut bien le dire : ce film est d'un ennui mortel.

Bref, si vous voulez vous instruire sur ce fascinant et déterminant épisode de la Guerre froide, je ne peux que vous conseiller de regarder le remarquable documentaire de Jean-François Delassus du même nom, qui témoigne, lui, d'une volonté de précision, de détail et de développement admirable. Même la mise en scène des reconstitutions était plus léchée que celle de Carion.