Croix de fer (Sam Peckinpah - 1977)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Jeremy Fox
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Post by Jeremy Fox »

George Bailey wrote:Je ne me souviens plus mais lors de ma précédente visualisation, j'en avais remarqué. Je vérifie ce soir.
Non pas la peine. Il y a peut-être quelques défauts mais globalement, j'ai trouvé ça magnifique.
francis moury
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Commentaire sur CROSS OF IRON

Post by francis moury »

Heureux que ce film suscite un forum intéressé et des remarques intéressantes, comme d'habitude lorsqu'il s'agit d'un bon film et de ce site.
J'en profite pour vous adresser dessus un commentaire revu, corrigé et augmenté : je le réservais pour une éventuelle réédition sur son site d'origine, mais il me semble qu'il a non moins sa place ici, tout naturellement et pour l'occasion.

Texte initialement paru en 2002 sous forme d’un commentaire annexé sous le test (du DVD zone 2 Studio Canal) édité en ligne sur http://www.dvdrama.com , repris et augmenté en février 2004 et présenté sans les remarques techniques additionnelles d’ordre technique qui le concluaient.

La signification de CROSS OF IRON
[CROIX DE FER] (USA-R.F.A. 1977) de Sam Peckimpah


La "croix de fer" qui donne son titre au film est une croix (renvoi évident au Christ et aux deux religions historiquement dominantes en Allemagne : le catholicisme et le protestantisme) en fer (le fer dont on fait les armes et les munitions, symbole de la guerre).

D'abord la "croix".

Si l'on recherche l'étymologie du mot "croix", on constate que la croix est d'abord un instrument de supplice infligé aux esclaves fugitifs (cf. : Spartacus) de l'Imperium. Elle devient ensuite, puisqu'on le lui a infligé aussi, l'un des symboles du Christ, puis de la foi chrétienne et du christianisme. La croix est "l'étendard" des croisés du moyen-âge. "Prendre la croix" signifie "s'engager dans une croisade". Par la suite et tout naturellement, la croix devient un bijoux et finalement une décoration civile. "Faire une croix sur..." signifie "faire son deuil de...", "mettre un terme à ...", et "porter sa croix" signifie "souffrir - tout comme le Christ - et ainsi, atteindre la rédemption et le salut par la souffrance" - cette dernière expression est directement liée au Christianisme, et, particulièrement, au catholicisme.

Ensuite le "fer".

L'Ordre de la Croix-de-Fer fut institué en 1813 par Frédéric-Guillaume III, roi de Prusse vaincu par Napoléon à Iéna en octobre 1806 et qui vit ses terres "démembrées" par le traité de Tilsit. Il y a trois catégories de "Croix-de-fer" : une pour récompenser les faits d'armes prouvant la valeur militaire et deux pour récompenser des mérites "civils". Seule la première (ruban noir à bande blanche sur chaque bord) est ici expressément concernée.

Je crois que l'interprétation de mon confrère Denis Brusseaux concernant le rapport (de nature dialectique )à la décoration militaire est intéressante, stimulante et qu'elle éclaire bien sûr le film. Il a d'autre part tout à fait raison d'écrire que le film est non-univoque et "à géométrie variable". Il a aussi très bien noté le renversement d'optique ironique introduit par le générique final par comparaison avec le générique d'ouverture.

Je voudrais ajouter que Sam Peckimpah et ses trois scénaristes (qui ont adapté un roman) ont eu conscience de l'ensemble des connotations que j'ai recueillies et qui se réunissaient dans le nom de cette décoration, produisant le titre du film.

Celui-ci peut en effet être interprété comme :

1) - une réflexion historique sur l'idée moderne de l'état.
Le philosophe de "l'Aufklarung" Immanuel Kant ("Kant était, si je ne m'abuse, fils de sellier..." dit Steiner à Stranski) et le penseur de la guerre comme acte essentiel de l'état ("la guerre est la continuation de la politique... par d'autres moyens" - Steiner et un de ses hommes se citent cette pensée de Clausewitz, pour s'en moquer d'une façon désabusée et aussi sur le ton d'un constat - hésitation...) - Carl von Clausewitz sont tous deux cités contradictoirement dans le dialogue.
Ce n'est évidemment pas un hasard. Si on connaît l'opposition morale et politique entre Kant et le plus grand des post-kantiens, Hegel, alors le film est une "critique de la raison d'état" hégélienne dont l'un des aboutissements est le nazisme. Le film ayant été tourné 15 ans avant la fin de la "guerre froide", le communisme stalinien encore en vigueur (même si un peu modéré) en U.R.S.S en 1976 est clairement identifié au nazisme. L'armée allemande est soigneusement distinguée des S.S. et du parti nazi. Le personnage de Steiner la réhabilite par son humanisme et son goût de la liberté. Celui de Stranski la réhabilite parce qu'il méprise l'état moderne (dont le nazisme est un accomplissement technique) et croit en des valeurs antérieures à sa création par la Révolution Française, puisque ce sont des valeurs aristocratiques féodales. La dialectique historique serait provoquée par l'opposition des deux hommes, l'un qui porte une croix qui n'a pour lui aucune valeur (Steiner rejette aussi bien l'aristocratie que la logique étatique du nazisme et sa discipline "de fer") et l'autre qui veut la mériter mais n'en est pas capable. Mais tous deux sont "en marge" du nazisme et ils le savent. Cette marginalité est précisément le seul point qui les réunisse quand tout le reste les oppose.

2) - une réflexion sur le thème chrétien et son ambivalence protestante/catholique.
Celui qui veut obtenir la croix de fer et pour qui elle est une valeur (Stanski) est incapable de souffrir suffisamment pour se la procurer. Elle n'est en effet (dans le film - on ne parle pas ici des véritables conditions historiques de son attribution) attribuée qu'à celui qui souffre d'une manière exemplaire. C'est le cas de Steiner. Il souffre pratiquement le martyr tout au long du film, en compagnie de ses hommes. Stranski n'a comme unique souci que de d'échapper précisément à la souffrance. Steiner sauve des vies. Stranski passe son temps à laisser mourir et éventuellement à ordonner des assassinats (ordre de tuer un enfant russe, ordre d'éliminer Steiner). Mais néanmoins chacun "porte sa croix" :
- du point de vue luthérien (point de vue qui anime toute la pensée politique allemande de Luther à Nietzsche), Stranski souffre car il n'a pas le courage de servir l'état. Or pour Luther les institutions politiques sont divines et celui qui ne les sert pas est coupable. Et pour sa famille prussienne (dont la conception de l'état est hégélienne - Hegel reprenant un certain nombre de thèmes luthériens dans sa pensée politique), un homme n'est reconnu valable que s'il sert l'état.
- du point de vue catholique, Steiner "rend à César" le minimum (il respecte presque tous les ordres qu'on lui donne, les accomplit à la perfection et évite d'obéir aux ordres inhumains) et "à Dieu" le maximum (il sauve des innocents, préfère la morale à l'état, est constamment prêt au sacrifice de lui-même par amour de ses hommes qu'il veut sauver constamment de la mort et du mal).

3) - Il se produit une réconciliation entre les deux hommes engendrée par la charité catholique (Steiner renonce à tuer Stranski et lui accorde la grâce de trouver le courage de servir l'état) qui l'emporte objectivement sur le devoir luthérien. Cette réconciliation surprend à juste titre le spectateur. Elle est aussitôt rabattue par l'ironie des rires nihilistes qui éclatent en voix-off.

4) - Ces éclats de rire, on l'a souvent remarqué, interviennent à la fin de divers films de Peckimpah. Ils coïncident dans son oeuvre avec une évidente fascination pour la mort. La mort est sans cesse magnifiée (les soldats des deux camps ne deviennent "beaux" que lorsqu'ils meurent dans des ralentis esthétisants techniquement sublimes qui ont d'ailleurs contribué au mépris de l’œuvre du cinéaste par la plupart des critiques français des années 1970-80 qui y voyaient un "tic" ou une "facilité". Cette réconciliation "joyeuse" et "nihiliste" des deux héros est occasionnée par l'acceptation de la mort, la reconnaissance de leur liberté mutuelle et contradictoire et un dépassement ("aufhebung" dans la philosophie de l'histoire de Hegel, qui peut s'incarner aussi bien dans le destin d'un individu que dans celui d'un état) conscient de cette contradiction.

5) Grâce à la "croix" d'une part et au "fer" d'autre part, l'homme devient libre et réconcilié avec lui-même comme avec les autres. Tel est l'exacte sens de la conclusion de CROIX DE FER. Ce qui a dès le début intéressé Peckimpah, c'était de filmer des parcours contradictoires aboutissant volontairement à la mort. La mort, grande réconciliatrice et facteur de la liberté chez Hegel, est magnifiée avec un soin technique et une ampleur esthétique qui augmentent au fur et à mesure que l’œuvre du cinéaste Sam Peckimpah progresse.

Que conclure de tout ceci ?

a)- Julius Epstein et ses collaborateurs ont fourni à Peckimpah un scénario hautement informé de l'histoire de la philosophie allemande et de l'histoire de sa philosophie de l'histoire elle-même. Scénario au demeurant parfaitement adapté aux circonstances historiques de son action et de son tournage : identification de l'armée allemande historique à celle de l'ex-R.F.A. (on montre des soldats allemands résistant à une attaque russe : historiquement, le moment de l'action a été choisi par les scénaristes pour permettre l'identification avec ce qu'on attendait de l'armée allemande en cas d'attaque soviétique contre le camp libre occidental de 1976), réconciliation de l'aristocratie et de la démocratie contre le national-socialisme, preuve matérielle de la réconciliation de la R.F.A. avec ses anciens ennemis devenus ses alliés (le film est une co-production anglo-allemande et son metteur en scène est américain).

b)- Sam Peckimpah, indien d'origine selon la tradition et américain de nationalité a servi au mieux ce scénario, manifestant une profonde conscience historique de la fonction politique de l’œuvre d'art. Il a réalisé exactement le film qu'attendait de lui son producteur Wolf C. Hartwig (à ses débuts producteur de films allemands érotiques parfois intéressants et qui trouve avec CROIX DE FER la consécration cinéphilique). Mais on peut, au regard du résultat plastique et dramatique, grandiose, estimer qu'il en a profité, en créateur libre et au sommet de son art, pour le détourner en profondeur vers ce qui seul à ses yeux comptait : magnifier la mort volontairement acceptée et violente, lui conférer de la beauté, faire de cette beauté l'objet profond et secret de son film. La devise de Peckimpah n'est pas "la liberté ou la mort". C'est "la liberté par la mort". Message bien sûr irrecevable par les institutions sociales mais hautement ressenti en son sein par le public et source réelle de sa jouissance absolue, et message foncièrement négatif en ce qu'il est une apologie permanente du négatif lui-même. Peckimpah, cinéaste américain, a été peut-être le plus grand illustrateur au cinéma de la philosophie hégélienne. Il est celui qui, grâce à ses ralentis obsédants et beaux de morts violentes et acceptées, a le plus filmé le "travail du négatif".

c)- Le film fonctionne donc bien sur les divers plans et aux divers niveaux de lecture qu'offre sa matière. C'est un objet parfait en ce qu'il est parfaitement "objectif" (chaque point de vue incarné par les personnages est compris et justifié dramatiquement et historiquement) mais il est transcendé du début à la fin par quelque chose de radicalement "autre", la mort elle-même comme moteur esthétique et moral, au-delà même, me semble-t-il, des sens du scénario d'origine que j'ai tenté d'expliciter en partant de leur premier degré.
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Post by Lord Henry »

J'ai lu ce dernier message comme le béotien s'abreuve au puits du savoir.
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Lord Henry
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Post by Lord Henry »

Cela dit, Francis, avouez que Sam Peckinpah c'est quand même autre chose que Michael Winner.

Mmmmm?
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Cinetudes
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Post by Cinetudes »

Chuis d'accord avec Lord Henry, ton texte est passionnant Francis !!

Par contre effectivement Michael Winner malgré tous tes louanges ne deviendra jamais un bon cinéaste à mes yeux. :wink:

Stefan
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francis moury
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Pour Cinétudes-Stefan et Lord Henry

Post by francis moury »

:D :cry:
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Demi-Lune
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Re: Croix de fer (Sam Peckinpah, 1976)

Post by Demi-Lune »

SPOILERS. Déception... Le film présente pourtant des qualités. Soulignons d'abord la focalisation sur le point de vue allemand (même si de la part d'un cinéaste américain) qui, en 1977, devait être novatrice et osée. Cela dit, il est évident que si nous connaissons le cours de l'Histoire, ce n'est évidemment pas le cas des personnages du film ; ce qui fait que je me demande quand même dans quelle mesure les officiers allemands étaient réellement désillusionnés (au point de se demander quelle place le monde d'après-guerre pourrait leur réserver) en 1943. La principale des qualités de Croix de ferme semble être le face à face en parabole de lutte des classes entre le sous-off' désabusé Steiner et l'officier aristo et planqué Stransky, dont l'obsession pour l'obtention de la Croix de Fer est elle-même parabolique de l'absurdité de la guerre. Un face à face ambigu, mêlé de haine, de crainte et d'interdépendance au final, comme paraît l'attester le finale, ou contre toute attente, Steiner n'élimine pas l'ordure Stransky mais se bat à ses côtés, car "c'est vous mon peloton". Ainsi est écartelé le personnage de Steiner (charismatique James Coburn) entre son dégoût profond pour le Parti nazi et l'armée qui lui obéit, et son attirance instinctive pour la guerre, dont il a besoin pour exister. Une guerre sale et montrée dans toute sa violence - Peckinpah oblige - délivrant son lot de scènes marquantes (l'assassinat de l'enfant, le massacre final, la cabane aux femmes - ou comment l'inflation à la Rachida Dati peut se révéler extrêmement dangereuse pour le cours de la bourse). Malgré tout, le film dans son ensemble peine à me convaincre, et ce, pour différents facteurs. Je trouve que Croix de fer a vieilli, fatalement au regard de l'évolution ultra-réaliste du film de guerre (dont la référence absolue reste pour moi le Soldat Ryan de Spielberg, insurpassable), mais aussi au regard du traitement propre de Peckinpah. A l'exception de Maximilian Schell, les acteurs se montrent physiquement peu concluants en Allemands. Par ailleurs, les cheveux longs de David Warner sont par trop connotés 70's, et James Mason est déjà trop vieux pour être persuasif en colonel du front russe. Gros problème de réalisme d'autant plus paradoxal que pour l'époque, le traitement de la violence devait être le summum du réalisme. Mais ce qui m'a le plus dérangé, finalement, c'est surtout le style Peckinpah, très reconnaissable. J'adore ce style dans La Horde Sauvage. Je trouve que cela ne passe tout simplement pas, ici. Cette accumulation de ralentis injustifiés, cette esthétisation outrée de la violence, ne me semblent pas avoir leur place dans un film de guerre. Ça ne fonctionne pas. Je fais peut-être un contresens quant aux intentions de Peckinpah, mais je trouve cela même presque dérangeant, que l'on puisse chercher à "esthétiser" la barbarie de la Seconde Guerre mondiale. Cela doit sûrement faire partie de cette espèce de contradiction chez le cinéaste (comme chez le personnage de Coburn), à la fois attiré et révulsé par la violence. Notons enfin que la mise en scène, à mes yeux déjà problématique dans sa sur-utilisation d'effets pas toujours probants, repose sur un montage d'une confusion telle que le résultat à l'écran est soit illisible (les scènes de bataille, comme avec le tank dans le hangar), soit ridicule (les "visions" de Coburn à l'hôpital, la dernière scène, bordélique dans la manière dont elle est amenée, et qui me laisse d'ailleurs sur un indicible malaise - le rire de Coburn suivi de photos historiques de pendaisons). Bref, un film qui, vous l'aurez compris, a pour moi mal vieilli.
Jericho
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Re: Croix de fer (Sam Peckinpah, 1976)

Post by Jericho »

A peu près pareil: le style outrancier de Peckinpah m'a dérangé dans ce film, il y a un côté ringard trop prononcé.
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Julien Léonard
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Re: Croix de fer (Sam Peckinpah, 1976)

Post by Julien Léonard »

Je trouve ton avis bien intéressant, même si (je le confesse), je n'en partage quasiment rien. Comme quoi, diverses opinions sont toujours salutaires dans l'équilibre de la vision globale que l'on peut avoir d'une même oeuvre. :wink:

Toutefois, concernant cet unique détail (je n'ai ni la force, ni le temps, malheureusement, de pointer le reste ce soir) :
Demi-Lune wrote:les "visions" de Coburn à l'hôpital
Elles sont pour moi l'un des sommets artistiques du film. Pourquoi ? Bien simple, parce que je n'ai pas pu m'empêcher de faire le lien avec plusieurs oeuvres littéraires du XXème siècle prenant pour cible le traumatisme de guerre, le comportement de l'homme face à des souvenirs incontrôlables, à des visions que lui ont durement imposé un passif guerrier inhumain. Ce que des auteurs comme Aragon, Claude Simon, ou encore (j'espère ne point me tromper, car il est loin dans mes souvenirs) Céline ont magnifiquement et horriblement su capter dans certains écrits (perte des repères, vision qui se brouille, l'impression de juxtaposer plusieurs réalités : passé, présent, espérances... les signes de la folie), se retrouve dans le film de Peckinpah. Son montage, désarçonnant, extrêmement rigoureux, apocalyptique, est une véritable fenêtre sur l'âme explosée de ce soldat rendu fou. Steiner n'est pas une gueule cassée, il est une âme cassée.

En outre, on note dans ce film une grande maestria à rendre la folie des hommes à la guerre, menant à l'absence quasi-terminale de la peur de mourir, en bref ils sont déjà morts, le corps n'est qu'en sursis (après tout, il me semble bien que c'est un grand général de la seconde guerre mondiale -mais qui déjà ?- qui a dit "le courage, c'est la peur qui dure une seconde de plus"... en bref, cela relève de l'inconscience, comme le comportement de presque tous les hommes du petit commando dans le film de Peckinpah, navigant entre survivance et instants d'inconscience). Un film roublard donc, sale, boueux, mettant en image le comportement intime des hommes à la guerre (cet homme embrassant son ami sur la bouche pour le ramener au calme, dans une scène d'amour viril et fraternel comme on en voit très peu dans le cinéma de guerre). Le montage, effectivement chaotique et totalement invraisemblable, mène le style de Peckinpah au plus haut, selon moi, en donnant toute sa signification aux images : imprégnation sur la rétine (horreur du corps explosé de toutes parts au ralentis, comme une brève action qui semble durer des minutes entières), traumatisme dans la contemplation du désastre... En fait, Peckinpah débute son film là où tous les autres terminent : dans le chaos le plus total. Alors, de par son évolution au fil des minutes, jusqu'à son final morbide et gonflé à bloc (Steiner, désormais fou, laisse éclater un rire incontrôlable... on le savait irrécupérable, on le sait maintenant mort pour de bon : s'il survivait à la guerre, que pourrait-on faire de lui ?), on se demande bien où le film veut nous mener. Eh bien à une profusion d'éléments disparates imbriqués les uns dans les autres et faisant l'effet d'un uppercut. Ce film parle un peu des morts, oui, mais surtout des morts-vivants, et le moins que l'on puisse dire c'est que leur statut est sans espoir. Quelle fin plus nihiliste, plus noire, plus insupportable, pourrait-on avoir en ces lieux ? Aucune autre. C'est l'humanité dans tout son échec et la survie dans toute son absurdité que l'on voit dans Croix de fer, la destruction de l'être total, presque un choc pire que la mort. Pour moi, le cinéaste a frappé de façon unique, son film est inclassable et ne saurait même justifier une étude précise, car toute sa raison d'être a probablement dépassé le discours dans lequel on veut bien l'enfermer.

Un choc furieux, dont je ne me suis pas encore remis, et que j'attends plus que jamais en blu-ray. Parmi les films de guerre les plus incontournables du genre (à l'image, chacun à leur époque et chacun dans leur style, de films comme Les sacrifiés, Aventures en Birmanie, Apocalypse now... des films inclassables dans leur époque, eux aussi).

Quant aux acteurs, ils sont tout simplement fabuleux. Je n'ai jamais trouvé James Coburn meilleur qu'ici (c'est dire ce que j'en pense), et j'ai beaucoup aimé les prestations de James Mason et Maximilian Schell. :wink:
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Demi-Lune
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Re: Croix de fer (Sam Peckinpah, 1976)

Post by Demi-Lune »

Julien Léonard wrote:jusqu'à son final morbide et gonflé à bloc (Steiner, désormais fou, laisse éclater un rire incontrôlable... on le savait irrécupérable, on le sait maintenant mort pour de bon : s'il survivait à la guerre, que pourrait-on faire de lui ?)
Personnellement, je n'ai pas perçu la chose sous cet angle. Ce rire, c'est l'absurdité de la guerre poussée à son paroxysme. Au milieu des balles qui sifflent, et à côté d'un officier trouillard qui ne sait même pas comment recharger son arme, le vétéran Coburn laisse éclater un rire final face à cette situation parfaitement ubuesque. Stransky va sûrement avoir sa Croix de fer chérie puisque Steiner l'entraîne dans le combat, mais les circonstances qui auront entouré son obtention demeureront proprement absurdes, parce que l'homme est un incapable fini. C'est un rire énormément teinté d'amertume, rejoignant bien ce que Steiner pense de l'armée en général. Mais je n'ai pas du tout interprété ça comme un pétage de plomb définitif qui signifierait son irrécupérabilité mentale.
Et je me répète, cet éclat de rire suivi de photos de pendaisons m'a mis extrêmement mal à l'aise, tant le propos de Peckinpah me paraît confus voire maladroit. Je serais donc ravi, si tu en as le temps, que tu m'apportes ton avis sur cet aspect - voire sur tout le film. :wink:
En tout cas, Croix de fer génère des avis assez partagés : beaucoup sont sous le choc quand d'autres restent très sceptiques.
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Re: Croix de fer (Sam Peckinpah, 1976)

Post by Julien Léonard »

Demi-Lune wrote:
Julien Léonard wrote:jusqu'à son final morbide et gonflé à bloc (Steiner, désormais fou, laisse éclater un rire incontrôlable... on le savait irrécupérable, on le sait maintenant mort pour de bon : s'il survivait à la guerre, que pourrait-on faire de lui ?)
Personnellement, je n'ai pas perçu la chose sous cet angle. Ce rire, c'est l'absurdité de la guerre poussée à son paroxysme. Au milieu des balles qui sifflent, et à côté d'un officier trouillard qui ne sait même pas comment recharger son arme, le vétéran Coburn laisse éclater un rire final face à cette situation parfaitement ubuesque. Stransky va sûrement avoir sa Croix de fer chérie puisque Steiner l'entraîne dans le combat, mais les circonstances qui auront entouré son obtention demeureront proprement absurdes, parce que l'homme est un incapable fini. C'est un rire énormément teinté d'amertume, rejoignant bien ce que Steiner pense de l'armée en général. Mais je n'ai pas du tout interprété ça comme un pétage de plomb définitif qui signifierait son irrécupérabilité mentale.
Et je me répète, cet éclat de rire suivi de photos de pendaisons m'a mis extrêmement mal à l'aise, tant le propos de Peckinpah me paraît confus voire maladroit. Je serais donc ravi, si tu en as le temps, que tu m'apportes ton avis sur cet aspect - voire sur tout le film. :wink:
En tout cas, Croix de fer génère des avis assez partagés : beaucoup sont sous le choc quand d'autres restent très sceptiques.
Eh bien, justement, ce n'est pas incompatible. :) Je pense que ce que tu dis mène à ce que j'ai dit : en fin de compte, les seuls à continuer la guerre sont ici un incapable et un fou, et effectivement c'est l'absurdité de la guerre montée à son paroxysme (puisque cette dernière devrait en l’occurrence, selon les stratégies, être menée par des personnes capables et parfaitement maîtres de la situation... ce qui n'est jamais le cas, sauf dans les légendes). Quant au montage photographique présent dans le générique de fin, il met très mal à l'aise, puisque l'on y voit des choses qui se sont produites depuis. Peckinpah clôture son film avec un rageur et très personnel "La pute qui l'a enfanté est toujours en rûte", qui sous-entend (peut-être) que tant que l'homme sera l'homme, il continuera à provoquer ce genre de catastrophes. C'est du pessimisme à l'état pur, on nous y dit ni plus ni moins que l'homme est irrécupérable, ces conflits fratricides et ces exactions, sans aucun sens, le démontrant. Je ne dirais pas que le propos du cinéaste soit maladroit, mais confus, oui. Et tant mieux d'ailleurs, ce qui colle à la perfection à son film, confus, sombre, chaotique... Il n'y a guère d'explication, on a dépassé les bornes du rationnel, c'est presque de l'ordre du ressenti pur. Je continue à penser que Croix de fer est souvent un film se comportant sans logique, ce qui sert son propos jusqu'au bout. Le conflit, tel que rapporté ici (ce qu'il fut d'ailleurs, un maelström de boue et de fureur, de chair déchiquetée et de corps écrasés... témoin ce corps de soldats qui épouse les formes du chemin de traverse à force d'être écrasé par les véhicules), est sans logique, de même que le comportement des hommes, jusqu'à leur but ultime : survivre.

Car, survivre pourquoi ? C'est amené à plusieurs reprises dans le film : ça va servir à quoi de survivre après cette guerre ? A rien, et Steiner dit en quelque-sorte que finalement, il ne vaut mieux pas. Cet homme ne vit que dans la guerre, il est la guerre, il est dans son domaine, contrairement à Stransky qui appartient à une société autre (deux mondes totalement étrangers). C'est affreux quand on y pense : Steiner n'est plus qu'un guerrier, un meurtrier obligé, un pantin animé par des fils emmêlés... et il ne se voit plus vivre ailleurs, c'est son univers. Aussi, quand il voit Stransky se comporter comme un incapable à la fin, c'est la goutte d'eau, la touche de baroque ultime que l'on attendait plus, le mot de la fin tellement horrible qu'il en est bidonnant, à en perdre la tête. D'ailleurs, le jeune officier aux côtés de James Mason le dit au début du film : "Si Steiner et Stransky sont notre dernier espoir, alors que dieu nous vienne en aide !"

Je ne sais pas si ce que je dis est bien clair (ce soir, je suis fatigué, la journée a été bien remplie), mais voilà. :wink:

Je suis d'accord avec toi, Croix de fer ne laisse pas indifférent, qu'on ait adoré ou pas, que l'on soit admiratif ou perplexe.
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Re: Croix de fer (Sam Peckinpah, 1976)

Post by Demi-Lune »

Julien Léonard wrote:Je ne sais pas si ce que je dis est bien clair (ce soir, je suis fatigué, la journée a été bien remplie), mais voilà. :wink:
Ça l'est, ne t'en fais pas. Je te remercie de m'avoir accordé un peu de temps.
Cela dit, je reste campé sur mes positions. :mrgreen: :oops:
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Re: Croix de fer (Sam Peckinpah, 1976)

Post by Julien Léonard »

Demi-Lune wrote:
Julien Léonard wrote:Je ne sais pas si ce que je dis est bien clair (ce soir, je suis fatigué, la journée a été bien remplie), mais voilà. :wink:
Ça l'est, ne t'en fais pas. Je te remercie de m'avoir accordé un peu de temps.
Cela dit, je reste campé sur mes positions. :mrgreen: :oops:
Tant pis, l'important étant à mon avis que l'on discute et que l'on s'écoute. :wink:
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Re: Croix de fer (Sam Peckinpah - 1977)

Post by Federico »

Croix de fer reste un grand film malgré les maladresses justement citées précédemment, comme les images/diapos du générique de fin. Mais elles ne font qu'illustrer l'abominable et ultime absurdité que sont les guerres, ce bug génétique qui semble malheureusement inscrit depuis la nuit des temps dans le génome mâle. A chaque Armistice, on proclame "Plus jamais ça" et la génération suivante remettra le couvert. Les "Grands Hommes" (sic) qui ont marqué l'histoire sont souvent des chefs de guerre, parfois vénérés a posteriori par leurs ennemis (comme Napoléon pour les Anglais et les Russes). Ce qui en dit long en matière de désolation...
C'est vrai aussi que Mason, immense acteur, semble un peu anachronique, de même que David Warner, autre très grand comédien. On peut aussi critiquer l'ambiguïté attraction/répulsion par la violence courante chez Peckinpah (mais aussi chez Scorsese). Au moins, Croix de fer réussit à ne pas être un film de guerre "aimable" comme tant d'autres, parfois excellents mais qui sont de véritables outils de propagande "Join the Army" tellement leurs protagonistes sont positifs (comme Le jour le plus long). Arte avait diffusé il y a un ou deux ans un excellent documentaire montrant les accointances entre le Pentagone et Hollywood mais ce cas n'est certainement pas isolé aux seuls USA. Le problème, c'est que leur arsenal est le plus lourd et le plus diffusé.
Ceci dit, dans le genre, je préfère encore plus The Big Red One de Fuller. C'est plus sec, sans effets sauf celui de serrer et révulser le coeur.
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Re: Croix de fer (Sam Peckinpah - 1977)

Post by Strum »

Federico wrote:Croix de fer reste un grand film malgré les maladresses justement citées précédemment, comme les images/diapos du générique de fin. Mais elles ne font qu'illustrer l'abominable et ultime absurdité que sont les guerres, ce bug génétique qui semble malheureusement inscrit depuis la nuit des temps dans le génome mâle. A chaque Armistice, on proclame "Plus jamais ça" et la génération suivante remettra le couvert. Les "Grands Hommes" (sic) qui ont marqué l'histoire sont souvent des chefs de guerre, parfois vénérés a posteriori par leurs ennemis (comme Napoléon pour les Anglais et les Russes). Ce qui en dit long en matière de désolation...
C'est vrai aussi que Mason, immense acteur, semble un peu anachronique, de même que David Warner, autre très grand comédien. On peut aussi critiquer l'ambiguïté attraction/répulsion par la violence courante chez Peckinpah (mais aussi chez Scorsese). Au moins, Croix de fer réussit à ne pas être un film de guerre "aimable" comme tant d'autres, parfois excellents mais qui sont de véritables outils de propagande "Join the Army" tellement leurs protagonistes sont positifs (comme Le jour le plus long). Arte avait diffusé il y a un ou deux ans un excellent documentaire montrant les accointances entre le Pentagone et Hollywood mais ce cas n'est certainement pas isolé aux seuls USA. Le problème, c'est que leur arsenal est le plus lourd et le plus diffusé.
Ceci dit, dans le genre, je préfère encore plus The Big Red One de Fuller. C'est plus sec, sans effets sauf celui de serrer et révulser le coeur.
Je crois me souvenir que Croix de Fer a été ma première exposition à Peckinpah (ou ma deuxième après Coups de Feu dans la Sierra). J'avais trouvé cela très dérangeant, comme il se doit pour un film de guerre, et donc très bien. Esthétiquement, il s'agit si mes souvenirs ne me trompent pas, d'un film laid et confus, mais cette confusion et cette laideur vont bien avec le sujet. Le film progresse aussi vers une sorte de paroxysme de l'absurde, où plus rien n'a de sens, plus rien n'a d'importance, en dehors de la réglementation des corps militaires et des récompenses de guerre, qui sont pour les automates que sont devenus la plupart des soldats, les seules valeurs auxquelles ils sont capables de se raccrocher ou qu'ils sont capables de comprendre (elles dictent donc leur conduite tout comme leurs instincts et leurs pulsions).