Le Sixième sens (Michael Mann - 1986)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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mannhunter
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Re: Le sixième sens - Manhunter (Michael Mann, 1986)

Post by mannhunter »

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Demi-Lune
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Re: Le sixième sens - Manhunter (Michael Mann, 1986)

Post by Demi-Lune »

Good news ! :D Le prix est quand même un peu élevé pour voir qu'il n'y a que 8 pistes sur le CD.
J'avais le bootleg depuis quelques temps... la magie d'Internet. :P :fiou: Je recommande notamment l'écoute des morceaux de Shriekback Evaporation et Coelocanth, ainsi que la chanson Strong as I am, utilisée de façon marquante par Mann dans le film. Et j'aime bien Heartbeat :oops: ...
Anorya
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Re: Le sixième sens - Manhunter (Michael Mann, 1986)

Post by Anorya »

Non, 10 pistes. :)
Mais c'est vrai qu'ils auraient pu faire plus.
Mettre "In-a-gadda-da-vida" dans sa version longue originelle de 17 minutes (et non 8 !) par exemple mais je chipote.
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Demi-Lune
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Re: Le sixième sens - Manhunter (Michael Mann, 1986)

Post by Demi-Lune »

Anorya wrote:Non, 10 pistes. :)
Depuis Shutter Island, j'ai des troubles de la perception. :lol:
Anorya
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Re: Le sixième sens - Manhunter (Michael Mann, 1986)

Post by Anorya »

Demi-Lune wrote:
Anorya wrote:Non, 10 pistes. :)
Depuis Shutter Island, j'ai des troubles de la perception. :lol:
Fais gaffe, les verres d'eau disparaissent derrière toi. :shock: :o :mrgreen:
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Colqhoun
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Re: Le sixième sens - Manhunter (Michael Mann, 1986)

Post by Colqhoun »

Demi-Lune wrote:J'avais le bootleg depuis quelques temps...
Lequel ?
J'en ai deux... un de 39 minutes, l'autre de 1h20...
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Demi-Lune
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Re: Le sixième sens - Manhunter (Michael Mann, 1986)

Post by Demi-Lune »

Colqhoun wrote:
Demi-Lune wrote:J'avais le bootleg depuis quelques temps...
Lequel ?
J'en ai deux... un de 39 minutes, l'autre de 1h20...
Je crois qu'il reprenait à la lettre la track-list de ce nouveau CD, avec en plus un morceau de Klaus Schulze ("Freeze") et de Kitaro ("Seiun"). Malheureusement, je ne peux pas être plus précis car je n'ai gravé de ce bootleg que j'avais téléchargé que les morceaux qui m'intéressaient le plus, et ai perdu le reste lorsqu'un virus a foutu le souk dans mon PC.
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Re: Le sixième sens - Manhunter (Michael Mann, 1986)

Post by mannhunter »

Après Anorya 8) :

http://dvdtator.canalblog.com/archives/ ... 55802.html

Major Tom chronique le plus beau film du Maître!:

http://www.romaindesbiens.over-blog.com%2Farticle-manhunter-1986-michael-mann-46085262.html&h=0b13e15d7c21a6d76c90c46ef9cc2cbc
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Re: Le sixième sens - Manhunter (Michael Mann, 1986)

Post by mannhunter »

Chuck Norris remake "Manhunter":

jacques 2
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Re: Le sixième sens - Manhunter (Michael Mann, 1986)

Post by jacques 2 »

Revu hier (via le dvd MGM, très satisfaisant mais un blu ray avec les scènes coupées et tutti quanti serait plus que bienvenu pour ce film : TOUT Mann doit exister d'urgence en blu ray, bon dieu ... ) et je n'ai en rien perdu mon amour pour ce film (affection apparue dès ma première vision ... en VHS :oops: )

La quintessence de Mann : esthétisme et émotion, science du cadrage et de la composition ...

Casting excellent : Petersen , Cox (infiniment moins cabotin et donc plus juste que le surfait Hopkins) et Noonan (effrayant et touchant à la fois : performance rare, comme les classics monsters de la Universal, en somme ...)
Amusant aussi de retrouver - quasi méconnaissable - Stephen Lang (le colonel Quarritch d'"Avatar" dans un rôle de paparazzi victime ...) On le retrouvera bien plus tard chez Mann dans "Public enemies" ...

Et oui : j'aime aussi la musique même si très connotée années 80's (forcément ...). Et alors ? Il faut respecter la nostalgie des autres (la musique que vous aimez aujourd'hui, de quoi aura t'elle l'air dans 25 ans et même bien avant ?) Et j'aimais aussi la série "Miami vice" dont l'esthétisme et le fond sonore de la série rejoignent souvent - dans ses meilleurs moments càd les 3 premières saisons - ceux de "Manhunter".

Un grand film, décidément ... :D
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Major Tom
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Re: Le sixième sens - Manhunter (Michael Mann, 1986)

Post by Major Tom »

jacques 2 wrote:Amusant aussi de retrouver - quasi méconnaissable - Stephen Lang (le colonel Quarritch d'"Avatar" dans un rôle de paparazzi victime ...) On le retrouvera bien plus tard chez Mann dans "Public enemies" ...
Party Crasher!! :o (La manière forte)
Nom de nom. Je ne l'avais pas reconnu, effectivement il est méconnaissable. :shock:
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mannhunter
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Re: Le sixième sens - Manhunter (Michael Mann, 1986)

Post by mannhunter »

2009:

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1986:


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Jack Griffin
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Re: Manhunter (Michael Mann)

Post by Jack Griffin »

mannhunter wrote:
The_Thing wrote:celui que l'on peut entendre alors que Will muni de son appareil photo traque des indices derrière la maison
des Leeds? :oops:
et ça c'est "Evaporation" toujours de Shriekback:

il est chouette ce morceau quand même
mannhunter
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Re: Le sixième sens - Manhunter (Michael Mann, 1986)

Post by mannhunter »

Annoncé en Blu Ray anglais pour le 28 Mars 2011:

http://www.play.com/DVD/Blu-ray/4-/1783 ... oduct.html
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Demi-Lune
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Re: Le sixième sens - Manhunter (Michael Mann, 1986)

Post by Demi-Lune »

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1. Manhunter ou la quintessence du style Mann : des splendeurs du Scope...

Aux États-Unis, l'agent fédéral William Graham vit retiré de ses obligations professionnelles depuis qu'il a été gravement blessé par le dangereux psychopathe cannibale Hannibal Lecter incarcéré par la suite. Jack Crawford, un ancien collègue du FBI, le contacte pour qu'il l'aide à arrêter un tueur en série, Dragon rouge, qui assassine des familles lors des nuits de pleine lune. Pour réussir sa mission, Graham va se mettre à penser comme le meurtrier et va notamment consulter, dans ce sens, le détenu Hannibal Lecter, éminent psychiatre s'il en est malgré sa démence.

SPOILERS. En 1986, Michael Mann n'est pas encore le cinéaste adoubé et porté aux nues par les dithyrambes de la critique internationale. Il est l'auteur d'un premier polar apparemment encourageant et déjà porteur d'un véritable style novateur, Le Solitaire (1981) (pas encore vu), et d'un semi-ratage artistique dans un genre fantastique où il ne retournera plus, La Forteresse noire (1983). A cette époque, Mann se fait surtout un nom dans l'univers télévisuel, en créant la série Deux flics à Miami à laquelle il impose une plastique et un univers très annonciateur de son cinéma : lumières citadines scintillant comme des parures dans la nuit, visuel léché, fascination pour le genre policier, la chaleur atmosphérique, l'énergie dégagée par un cadre urbain, l'épure des lofts plongée dans une pénombre bleutée, etc. Le réalisateur, à cette époque, tombe sur le roman "Dragon Rouge" de Thomas Harris que lui transmet Dino de Laurentiis et sur lequel, me semble-t-il, Roman Polanski a eu un temps des visées. Avec cette adaptation qu'il scénarise entièrement, Mann va pouvoir se forger définitivement sa personnalité artistique. Le producteur, de Laurentiis, lui laisse une assez grande latitude dans la direction clinique et méticuleuse que Mann veut donner à cette histoire policière, qu'il entend filmer de manière extrêmement réaliste et documentée. Chez Mann, la crédibilité et la véracité de l'univers et/ou de l'intrigue policière est une donnée fondamentale qui coexiste cependant avec une recherche plastique particulièrement poussée, génératrice d'une ambiance, un mood planant fait de bleu et d'attentes. Ce sera particulièrement vrai dans Manhunter, maître-étalon du polar 80's très en avance sur l'intérêt de l'industrie hollywoodienne pour les serial killers et autres profilers. L'un et l'autre aspect - réalisme et recherche formelle poussée - ne sont pas contradictoires. L'année précédente, William Friedkin avait frappé un grand coup avec son polar solaire et nihiliste, aux confins de l'onirisme : To Live and Die in L.A., qui combinait magistralement la sécheresse de la tonalité du Nouvel Hollywood à un travail esthétique emblématique des années 1980. Bien qu'il se plaigne publiquement que le film de Friedkin entretienne des ressemblances formelles avec sa série Deux flics à Miami, To Live and Die in L.A. est certainement un électrochoc dans la carrière de Mann, une œuvre qui, même si éventuellement tributaire de l'univers qu'il avait créé sur sa série, entretient de profonds échos dans sa filmographie, de Heat à Collatéral en passant par Miami Vice. Mann a d'ailleurs proposé le rôle d'Hannibal Lecter à William Friedkin comme un clin d'œil ironique. Et il chipe à ce dernier son jeune acteur charismatique, William L. Petersen, qu'il avait déjà brièvement dirigé dans Le Solitaire.

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2. ... aux ambiances plastiques tissant un univers visuel reconnaissable.

Il demande à Petersen d'aller s'instruire auprès de la police et du FBI de Chicago pour se familiariser avec le monde des bureaux d'enquête, et donner ainsi plus d'authenticité à son personnage. Les révisions de Manhunter frappent ainsi autant par le soin incroyable apporté par Mann au déroulement implacable et toujours réaliste de l'enquête (qui avance sans temps mort, d'indices en rebondissements), que par la représentation hyper pointue du mécanisme d'enquête lui-même. Je me demande d'ailleurs si le cinéaste n'a pas tourné dans de véritables commissariats, dans de véritables services judiciaires et scientifiques, tant il se dégage de cette course contre la montre une aura proche du documentaire - y compris dans le choix du casting, qui privilégie des mecs communs et non des gravures de mode, des monsieur tout le monde, parmi les fonctionnaires de police (à commencer par Dennis Farina en chef du FBI). Mann ne s'aventure à aucune extravagance. Dans la droite lignée d'un Entre le Ciel et l'Enfer de Kurosawa, il colle aux basques de ses flics de bureau, de rapports d'autopsie en briefings par téléphone. Il suit une ligne bien précise et particulièrement haletante, qui, malheureusement, est peut-être altérée aujourd'hui par la profusion de séries policières US à grands renforts de police scientifique. La scène d'analyse en catastrophe du mot de Lecter au Dragon Rouge devient à ce titre assez réjouissante tant on sent - et la présence de Petersen renforce sûrement cette impression - qu'on touche là à une vraie préfiguration de la série Les Experts. Mann assure donc grave côté scénar, bien aidé par le matériau originel, et délivre une mise en scène amplement à la hauteur du soin méticuleux qu'il apporte à son histoire. Je le disais, c'est sûrement avec Manhunter que se crée l'accomplissement du "style Mann", atmosphérique et plastique, aérien et épuré. Épaulé par un chef op' qui deviendra un fidèle collaborateur, l'Italien Dante Spinotti, Mann filme chaque plan comme s'il était touché par la grâce : maladivement cadrée, étirée dans un format CinémaScope qui fout sur les rotules tellement c'est beau à en pleurer, baignant dans des teintes douces et froides, épousant les surfaces lisses d'habitats high-tech dépouillés et de baies vitrées derrière lesquelles se dessine un monde crépusculaire et onirique, sa mise en scène est exemplaire, d'une inspiration quasi constante. Mann dessine un sens du cadrage spectaculaire, quasi architectural, dans le même temps qu'il jette sur la pellicule un mariage de coloris et d'atmosphères (couchers de soleil, nuits bleutées, femmes douces et réconfortantes) qui rendent son œuvre si caractéristique et unique. On peut considérer que cette esthétisation de l'image fait de Manhunter un manifeste formel des années 1980. Grand formaliste à la manière d'un Ridley Scott, Michael Mann est aussi un auteur qui impose ici une personnalité artistique particulièrement identifiable, marquée par un univers visuel puissant et des thématiques qui le suivront pour un bout de temps : confusion entre le Bien et le Mal, face à face entre le flic et le criminel, importance considérable accordée à la cellule familiale du héros, solitude du personnage principal, etc. Cette confusion entre le Bien et le Mal est effectivement au centre des interrogations de Mann dans ce film, qui, plus largement, propose une réflexion sur le point de vue et ce, dès l'introduction.

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3. Déformations du point de vue. Ou comment voir et être vu.

Dès l'introduction, Manhunter se pose en effet sous le signe du point de vue et de tout ce qui lui est connexe. Que voit-on en effet lors de cette ouverture ? Quelques plans étranges, granuleux, mal éclairés, qui sont difficilement identifiables. Puis l'image se clarifie peu à peu, les formes deviennent déchiffrables : les marches d'un escalier, de la moquette, un couloir. La piètre qualité de l'image, en association au faible rai de lumière projeté sur le décor dans l'axe du point de vue qui nous est montré, nous ramène instinctivement à un filmage au caméscope. Or, la musique inquiétante et la manière dont cela est filmé conduisent quasi immédiatement le spectateur à comprendre que ce qu'il est en train de voir n'est pas un point de vue classique et cinégénique, mais bien une violation d'intimité, presque documentaire. Le point de vue amateur et intrusif s'attarde de longues secondes sur un couple endormi de son lit, avant que la femme, tirée de son sommeil par le rai de lumière projeté, se redresse et qu'intervienne une coupe au noir brutale, sur laquelle apparaît le titre du film. Par cette introduction, le spectateur est directement placé dans la position dérangeante du voyeur puisque le point de vue filmé au caméscope est naturellement celui du voyeur lui-même, filtré par un média visuel. Ce choix de mise en scène (épouser la vision subjective du tueur) n'est évidemment pas neuf. De Palma en est notamment un spécialiste. Dans Manhunter, cela renvoie à une thématique d'ensemble qui est développée tout au long du métrage et qui est la perception, le point de vue, l'image ou les images, la capacité de voir les choses, de se modeler une perception qui n'est pas sienne, ou d'être vu. Des thèmes très depalmiens a priori mais que Michael Mann va traiter avec un regard propre, au travers du personnage de Will Graham. Celui-ci est en effet un flic du FBI spécialisé dans le profilage des tueurs en série ayant de son métier une conception toute particulière : pour chasser ses proies criminelles, il régresse psychologiquement pour s'incarner mentalement dans la peau du meurtrier, refaire exactement ses gestes, comprendre ce qu'il est et à quelles pulsions il obéit, afin de percer son identité. Graham personnifie le jeu sur le point de vue de l'introduction. Ses projections mentales dans la psyché de l'assassin le font perdre sa propre part d'humanité à mesure qu'elles lui font épouser, de plus en plus précisément, une subjectivité horrible. Son propre point de vue de flic sur l'enquête découle par conséquent de l'adoption d'un autre point de vue. Une adoption qui l'amène effectivement à trouver l'état d'esprit du criminel, voire à être contaminé par lui. Le point de vue est donc potentiellement problématique dans Manhunter. Il peut être déformé. Un exemple : quand Crawford tend des photos à Graham en lui parlant des familles massacrées, on s'attend à ce qu'il s'agisse de photos macabres. La réaction dégoûtée et nerveuse de Graham le laisse également entendre. Pourtant, quand ce dernier se résigne à les regarder, on se rend compte que ce sont en fait des photos de familles unies et épanouies. Ce qui est finalement encore plus atroce que des photos sanguinolentes : distorsion du point de vue. Graham fait un travail psychologique particulièrement intense pour s'approcher d'une vérité qui échappe à tous les autres personnages du film, excepté Dollarhyde - et pour cause, puisque lui-même ne supporte pas son propre point de vue (donc sa personne) : il aimerait être vu comme une personne aimable et désirable. Son réconfort sera d'être aimé par une femme qui ne peut voir le monstre en lui.

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4. Le face-à-face Graham/Lecter : qui est enfermé ? qui est fou ?

Le grand William L. Petersen prête sa silhouette élancée et nerveuse (et ses jambes arquées) ainsi que son regard étrangement mélancolique à ce personnage qu'il entoure, par son simple magnétisme, son attitude très intériorisée dissimulant mal un bouillonnement lancinant, d'une sorte d'aura très étrange, où se mêlent vulnérabilité, sensibilité, génie et une certaine part de folie. Habité par le rôle, l'acteur projette sur son personnage foultitude de détails, de signes distinctifs, qui font naître pour lui une rapide fascination d'autant plus prégnante que Mann entretient soigneusement la part de mystère qui enveloppe le personnage de Graham. C'est un des plus beaux personnages de sa filmographie, peut-être le plus abouti ; un personnage chez qui, un peu à l'instar de Neil McCaughley dans Heat, la profondeur désenchantée se dispute à une part d'inaccessible. Quel est donc ce surhomme dont on vient implorer l'aide en face d'une mer dont il semble être le maître ? On aura beau en apprendre progressivement sur son compte tout le long du film, Will Graham reste quelqu'un d'insaisissable, au final, peut-être plus encore que les assassins qu'il piste. Sa capacité à tutoyer l'indicible, à visualiser le Mal, à refouler une part de son humanité pour accueillir en lui un monstrueux cancer, fait de lui un être complexe, dont le mystère et l'ambiguïté sont volontairement cultivées par le cinéaste. Sur la corde raide, Graham flirte en effet constamment entre le Bien et le Mal, au point d'en perdre ses repères moraux et mentaux à mesure qu'il épouse le point de vue du Dragon Rouge et pénètre dans sa psyché. D'un point de vue visuel, Mann illustre régulièrement l'ambivalence sur la condition mentale de Graham, qui semble être constamment sur le fil du rasoir, près à passer du côté obscur à la moindre pichenette. Les exemples dans le film sont légions. La scène du supermarché avec son fils est sans doute la plus éloquente, ou cette fin alternative où Graham rend visite à la famille que le Dragon Rouge prévoyait de tuer, "juste pour vous voir". Citons par exemple cette intéressante scène où il rend visite à Lecter "pour retrouver son état d'esprit". La manière dont cette scène est filmée, en "ping-pong", tend à gommer la frontière qui existe entre Graham et Lecter, chacun d'un côté des barreaux, au point de se demander qui est enfermé et qui est fou. Autre exemple : cette superbe scène rêvée où Graham se souvient de sa femme et de son amour pour elle... avant que tout ne s'interrompe sur des photos de cadavres en sang.

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5. Mann, cinéaste romantique : la femme comme équilibre de l'homme.

Dans cet univers glaçant et sombre, la représentation fascinée de la femme et les trouées de romantisme n'interpellent que plus. Je pense que Mann est un cinéaste très romantique, par moments lyrique comme disait Anorya. L'amour de Graham, sa tristesse face au vide qu'il ressent face à l'absence de sa femme, créent une mélancolie sous-jacente qui participent de la poésie visuelle et contemplative de l'ensemble. Si j'ai loué la qualité du scénario policier, je dois également louer le talent de Mann lorsqu'il parvient à briser son récit pendant vingt bonnes minutes et nous raconter une histoire d'amour incroyablement belle et inattendue entre un serial killer (Tom Noonan, terrifiant et pourtant fantastique de retenue dans son rôle) et une aveugle. Comme dans Heat, le personnage criminel trouve dans la femme une possibilité d'issue, de rédemption. Les femmes apaisent, rassurent. Le flic et le meurtrier, qui se font face à face, ressentent tout les deux un vide sentimental. Le monstre implacable qu'est Dollarhyde devient alors au contact de sa collègue aveugle un agneau attendrissant, subjugué par les lignes de son corps et ému qu'on puisse lui accorder une attention qui lui a apparemment toujours fait défaut. La scène du tigre est, à ce titre, absolument prodigieuse. J'en ai des frissons à chaque fois tant Mann met le doigt sur quelque chose d'incroyablement fort, aussi bien d'un point de vue visuel qu'émotionnel, le tout aidé par le sublime morceau de Shriekback. Dans ces scènes, Mann laisse parler tout son art visuel, capable de retranscrire poétiquement de nombreuses émotions sans une seule ligne de dialogue. Le résultat est d'une puissance peu commune.

Tant de choses à dire sur Manhunter... Cela reste pour moi le travail le plus abouti de Mann, un chef-d'oeuvre du polar bénéficiant d'une grande rigueur scénaristique et d'une interprétation de haut vol (mentionnons l'impeccable Brian Cox en Hannibal Lecter, que je préfère infiniment à Hopkins). Un film emblématique des 80's, mais pas seulement. Un film beau, troublant et planant, sans manichéisme, ouvrant parfois la porte sur un romantisme déchirant.