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poet77
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Re: Vos dernières lectures

Post by poet77 »

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Sur la question très contemporaine du bien-fondé ou non de la séparation entre homme et artiste, il faut lire, je crois, ce livre de Sophie Chauveau sur le monstre génial que fut Picasso. Comment démêler l’un de l’autre, mettre d’un côté le monstre et de l’autre l’artiste génial ? Les débats sans fin au sujet des artistes et, en particulier, de ceux qui eurent des comportements abominables ou apportèrent leur soutien à des idéologies détestables paraissent sans issue. L’exemple de Picasso reste l’un des plus étourdissants de toute l’histoire de l’art. Dès le préambule à son ouvrage, Sophie Chauveau exprime sa découverte de Picasso en termes d’admiration et en termes d’exécration, les deux. Et comment faire autrement ? En 1966, à l’âge de treize ans, lorsqu’elle découvre son œuvre, instantanément, écrit-elle, elle l’aime. Mais, peu après, ajoute-t-elle, elle le prend en haine, « pour le rôle qu’il a joué auprès des siens », particulièrement des femmes, de ses femmes. Et, cependant, précise-t-elle ensuite, tout son art la touche : « le XXe puis le XXIe siècle ne seraient pas ce qu’ils furent ni ce qu’ils seront sans la puissance de cet homme-là. » Pour tout résumer en une phrase : « Je ne jette rien de l’artiste et presque tout de l’homme. »
Néanmoins, la lecture de cette biographie, fort bien écrite, fort bien documentée, je n’en doute pas, prouve que ce n’est pas si simple. Car la monstruosité de l’homme ne cesse de rejaillir sur les œuvres exécutées par l’artiste. Les fameux portraits démantibulés, ravagés, torturés de Dora Maar, celle qui fut la muse la plus célèbre de Picasso, en sont l’illustration parfaite. Les tourments incessants qu’il infligeait à cette femme, il en faisait le sujet même de sa peinture. Et pourtant, on admire ces œuvres, tout en sachant qu’elles sont la captation des douleurs infligés au modèle par le peintre en personne.
Pour de bonnes raisons, Sophie Chauveau dresse de Picasso un portrait dénué de complaisance. Certes, de-ci de-là, notre homme fit preuve de grands élans de générosité, mais, ce qui, manifestement, domina chez lui, ce fut un incommensurable orgueil. Il eut droit, au cours de sa vie, à de grandes amitiés, celles d’Apollinaire, de Max Jacob, d’Eluard, de Michel Leiris, de Jean Cocteau et de bien d’autres encore, tout en faisant preuve, à l’occasion, d’effarantes ingratitudes. Ce fut le cas, en particulier, quand, en 1944, Max Jacob fut arrêté et conduit à Drancy où il trouva la mort. Picasso ne leva pas le petit doigt pour venir au secours de celui qui fut son ami le plus dévoué, celui qui, pourtant, l’avait sauvé, lui, Picasso, lorsque, en 1901, il avait connu sa seule période de vraie misère.
Mais le plus consternant, le plus insupportable, c’est ce qu’il fit de ses femmes, de toutes celles qui eurent le malheur de tomber entre ses griffes. Il les traita, les unes après l’autres, comme des proies dont il pouvait faire ce qu’il voulait. Bien sûr, il savait s’y prendre, à la fois pour les amadouer, les séduire, puis, après les avoir torturées, les garder sous sa coupe. Car, excepté Françoise Gilot qui, non sans mal, réussit à s’éloigner de lui pour vivre sa vie, toutes les autres furent, en quelque sorte, enchaînées à lui. Il ne supportait pas qu’une de ses femmes pût se défaire de lui, alors même qu’il ne privait pas de se choisir de nouvelles victimes. Il fut le Minotaure qui dévorait ses proies, il fut l’ogre des contes, il fut Barbe-Bleue (celui de l’opéra de Bartok) qui enfermait, l’une après l’autre, ses épouses dans l’une des chambres de son château. Picasso célébra les femmes sur une infinité de tableaux, alors même qu’il les anéantissait dans la vie réelle : « Espagnol pervers mais célébrité à la mode, écrit Sophie Chauveau (P. 364 de l’édition Folio), les femmes ne sont qu’esclaves à son service, elles n’ont droit ni au désir ni aux sentiments. »
Hypocondriaque, terrorisé par la fatalité de la mort, communiste par opportunisme plus que par véritable conviction, injuste et cruel envers ses proches, ses femmes mais aussi, entre autres, ses propres enfants, totalement imbu de lui-même, tel se décline le monstre inouï que fut Picasso. Et pourtant, et pourtant… Même si, de son vivant, son œuvre fut incomprise du grand public, voire raillé par lui, comment ne pas être subjugué, comment ne pas être ébloui par tant d’inventivité, de savoir-faire, de génie ? « Il a fait entrer l’infini en peinture, écrit Sophie Chauveau dans son épilogue. Il possédait ce talent unique au monde, la maîtrise totale de n’importe quel langage, tant en peinture, en sculpture que dans tous les artisanats par lui approchés et par lui aussi profondément modifiés, renouvelés. Une ingéniosité, une habileté, une imagination et une fantaisie incomparables en ce siècle, il a su regarder le soleil en face et nous condamner à l’ombre. Ses ténèbres étaient si profondes qu’il n’entendait pas y descendre seul. Aussi nous lègue-t-il encore ses cauchemars, les mêmes que ceux de l’humaine condition, mais poussés à leur acmé. » 9/10
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Post by poet77 »

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J’en ai fini, hier soir, avec le Journal de Michel Leiris (1901-1990), à raison de quelques pages, quotidiennement, pendant plusieurs mois. Impossible de lire un tel ouvrage autrement que de manière parcimonieuse, tant cela s’avère peu captivant, peu intéressant. Je le dis avec regret, car j’ai grandement apprécié d’autres livres de cet auteur comme L’Âge d’Homme (1939) ou les quatre volumes de La Règle du Jeu.
Mais ce qu’on appelle Journal chez Michel Leiris, c’est bien peu de chose, comparé aux œuvres que je viens de citer. Réputé comme étant un explorateur de soi, cet écrivain n’a pourtant pas composé un Journal digne de ce nom. Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer le volume qui vient d’être réédité par Gallimard dans sa collection Quarto avec l’édition intégrale du Journal de Julien Green en cours de parution chez Bouquins (le deuxième et le troisième tome de cette monumentale édition seront bientôt disponibles). Le Journal de Leiris, dans l’édition susnommé, fait à peu près 800 pages et ne se compose que de notations éparses, de réflexions plus ou moins intéressantes, de projets assez souvent inaboutis. Plutôt que de « Journal », il faudrait mettre « Carnet de Notes », ce qui serait bien plus approprié, à mon avis.
Bien sûr, au fil des pages de cet ouvrage, on a, de temps en temps, le bonheur de rencontrer une réflexion intéressante, un compte-rendu qui ne manque pas de pertinence. Mais que de retenue chez un auteur pourtant réputé pour être introspectif ! Malgré tout, c’est vrai, certaines pages, même rédigées dans un style sobre, laissent transparaître la fragilité de cet homme, ses doutes, sa mélancolie. Quand, par exemple, il évoque une tentative de suicide ratée, on peut difficilement ne pas être touché. Pourtant, l’auteur semble se méfier comme de la peste de toute trace de sentimentalité. C’est louable, sans doute, mais se contenter de rédiger des sortes de notes cliniques de sa vie, de ses épreuves, de ses émotions, c’est prendre le risque de laisser le lecteur au bord des pages et de le figer dans l'ennui… 5/10
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Post by poet77 »

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Plutôt que de proposer une nouvelle biographie de Balzac en bonne et due forme, après celles de Stefan Zweig et d’André Maurois, c’est une toute autre approche que propose Titiou Lecoq, sans se soucier d’exhaustivité ni d’objectivité. D’ailleurs, le titre de l’ouvrage l’indique on ne peut plus clairement : l’écrivaine ne prétend nullement dresser un portrait de l’auteur de La Comédie Humaine autre que résolument subjectif. Ce qui ne signifie pas, bien évidemment, que son ouvrage soit fantaisiste, même s’il n’est pas dénué, et l’on s’en félicite en le lisant, d’une bonne dose d’humour.
Titiou Lecoq n’a pas la prétention de raconter la vie entière de Balzac, mais plutôt de l’explorer au moyen de deux angles particuliers qui se complètent d’ailleurs l’un l’autre et qui sont, tous deux, omniprésents tout au long de sa vie d’écrivain : d’une part les femmes, de l’autre l’argent (et, conjointement, le désir de gloire).
Pour ce qui concerne les femmes, il convient de parler d’abord de la mère de notre grand écrivain, une mère que les biographes (à commencer par Zweig) ont décrite comme une mégère hystérique et radine, selon les termes mêmes dont se servait Balzac à son sujet. Or Titiou Lecoq démontre que la vérité se distinguait de beaucoup de ce méchant portrait et qu’en vérité cette mère fut bien plus dévouée pour son fils qu’on le prétend, tout en étant, il est vrai, une femme frustrée et, pour de bonnes raisons, aigrie. Et puis, bien sûr, Titiou Lecoq s’attarde longuement sur les femmes qu’aima Balzac, femmes qui lui apportèrent, dans bien des cas, un précieux soutien, en particulier Laure de Berny, Zulma Carraud et, pour finir, Mme Hanska, celle après qui Balzac soupira pendant des années et qu’il finit par épouser… quatre mois avant de décéder !
Car, et c’est là le point sur lequel Titiou Lecoq insiste plus que sur tout autre, si Balzac s’illustra en tant que romancier (un romancier d’ailleurs peu apprécié, voire éreinté, par les critiques de son temps), il fut aussi le plus étonnant loser de l’histoire de la littérature. Ses rêves de gloire et de richesse, rêves qu’il ne cessa d’alimenter au long de sa vie, se fracassèrent les uns après les autres, en même temps que ses dettes s’accumulaient de manière vertigineuse. Rien ne lui servit de leçon, cependant, et Balzac ne cessa de s’illusionner en passant d’un projet catastrophique à un autre, sans s’arrêter. Si bien qu’il fut contraint de déménager, bien des fois, en s’efforçant d’échapper à ses créanciers tout en accroissant encore et encore ses dettes. Dans le livre de Titiou Lecoq, cela le rend à la fois touchant, drôle et pathétique. Le romancier français le plus génial fut un homme qui s’ingénia à rater sa propre vie ou, comme écrit Titiou Lecoq, « parce qu’il a réussi sa vie en passant son temps à la rater, Balzac est mon frère ».
« L’un de nos plus grands écrivains a eu une vie d’emmerdements assez classiques, résume Titiou Lecoq, la vie d’un homme avec ses soucis d’argent, ses rêves de devenir propriétaire, ses problèmes de travaux, son goût des fringues, ses pulsions d’achat, ses humiliations, ses espoirs que l’avenir serait meilleur, ses insomnies, ses migraines, ses brûlures d’estomac, sa mort.
Pourtant, il était bien un peu génial, Honoré ? Evidemment. Mais son génie ne reposait pas sur un pouvoir magique ou une essence supérieure. Il y a des êtres qui ont plus manifestement la capacité à penser, librement, et c’est cette liberté, hors des cadres préconçus qui laisse leur chance aux possibilités, en ouvre les champs. C’est cela, ajouté à la certitude de son propre talent, à la capacité à s’autolégitimer, et l’aide de certaines circonstances, qui amène Honoré Balssa, petit-fils de paysans du Tarn, à concevoir La comédie humaine. » 8/10
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Alexandre Angel
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Re: Vos dernières lectures

Post by Alexandre Angel »

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Re: Vos dernières lectures

Post by poet77 »

Alexandre Angel wrote: 14 Sep 21, 16:17 Fan des comptes-rendus littéraires de Poet77.
J'en suis flatté! :)
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Joe Gillis
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Re: Vos dernières lectures

Post by Joe Gillis »

poet77 wrote: 14 Sep 21, 18:28
Alexandre Angel wrote: 14 Sep 21, 16:17 Fan des comptes-rendus littéraires de Poet77.
J'en suis flatté! :)
Fan aussi... je suis d'ailleurs entrain de terminer le Picasso commencè après avoir lu ton commentaire.
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hellrick
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Re: Vos dernières lectures

Post by hellrick »

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Juin 2009. La mort de Michael Jackson occupe tous les médias. Laureen Ortiz, de son côté, se lance dans une enquête au long cours au cœur de la Porn Valley. Car, en Californie, non loin de la Silicon Valley et d’Hollywood se niche le haut lieu de l’industrie du X américain. Les geeks de la Silicon qui s’y sont aventurés y travaillent en effet sur les nouveaux sites web du porno, lesquels attirent des millions de click par jour (rien que PornHub tourne autour des… 800 visites à la seconde !).
De leur côté, les apprenties actrices assurent le turn-over constant des nouveaux « visages » du hard. Car depuis son « âge d’or » des seventies et le premier boom de la vhs, le X a bien changé et les vétérans du métier ont parfois beaucoup de mal à s’adapter aux nouvelles manières du XXIème siècle. Le format long-métrage est à présent globalement abandonné, la scénarisation a disparu et les Tracy Lords ou Jenna Jameson ont laissé place à des starlettes interchangeables. Elles sont payées à la prestation (chaque spécialité étant tarifée avec précision) et enchainent des centaines de « scènes » en quelques mois avant de disparaitre dans l’anonymat…et la crainte d’être reconnue après leur reconversion. En dépit des sommes importantes qu’elles ont gagné (environ 1 000 dollars la scène), la plupart repartent aussi pauvres qu’elles étaient arrivées : drogue, contrats filous, vie de luxe, dépistage du sida, etc. Les « frais » nécessaires à cette existence.
Si quelques compagnies de « prestige » subsistent (Vivid, l’empire de Larry Flint, Penthouse,…) la majorité des tournages est aujourd’hui aux mains de MindGeek. Cette société tentaculaire se présente comme des spécialistes du développement web mais héberge la plupart des sites pornos les plus visités. Le bouquin revient aussi sur les côtés « rock & roll » du X avec ces karaokés d’actrices, ces cérémonies fastueuses où les studios se décernent des « oscars », ces innombrables starlettes qui passent entre les bras tatoués des stars à la Marylin Manson ou Tommy Lee. Beaucoup d’anecdotes et quelques touches d’humour, par exemple lorsque Ortiz rappelle que si la plupart des performeuses ont l’âge légal pour tourner des vidéos hard elles n’ont pas celui requis pour boire une bière dans les fêtes organisées par les compagnies !
Adoptant un format à mi-chemin entre le journal de bord et le reportage façon journalisme gonzo (ça tombe bien pour le sujet !), l’autrice propose de nombreuses interviews. Des acteurs, des actrices, des réalisateurs et divers autres personnages plus ou moins impliqués dans cette industrie aux marges de la légalité qui emploie pourtant des dizaines de milliers de personnes. De la pornstar éphémère à la militante pour l’imposition de préservatif en passant par ceux qui se retrouvent sur les tournages pour bosser de 9 à 17 heures le plus « simplement » du monde, Laureen Ortiz dévoile le versant méconnu de la Californie. Cette « zone grise » brasse des sommes absolument démentielles et se voit exposée et explorée sans complaisance (assortie d’un rappel des nombreux suicides survenus dernièrement) mais sans charge excessive non plus.
Comme dans tout bon reportage « gonzo », l’autrice tisse également des points communs entre les « performeuses » et son propre parcours. Au final, elle se sent souvent très proche des interviewées et brosse un portrait pas très reluisant mais instructif de « l’industrie la plus décriée des Etats-Unis ». Un bouquin qui, en dépit de quelques longueurs et passages redondants, se lit agréablement.



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Papus
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Re: Vos dernières lectures

Post by Papus »

Fini le Silmarillion de J.R. Tolkien, j'avais pas lu de bouquin depuis des années et quelles retrouvailles! J'ai réussi à réfréner mon appétit en le dégustant sur deux semaines ce qui n'aura malgré tout pu empêcher ce petit sentiment d'encore faim à la lecture de la dernière page.
Quelle richesse ! Véritable mythologie présentée façon bible. J'avais un peu peur que ce soit décousu, mais c'était sans compter sur le boulot colossal du fils Christopher qui a su réorganiser les écrits de son père pour arriver à un véritable récit qui se tient de bout en bout.
C'est tellement bien écrit, lyrique, plein de poésie, j'ai déjà hâte de le relire, en prenant cette fois de quoi noter pour me faire un arbre généalogique pendant la lecture (oh je me doute bien que ça se trouve déjà sur internet, mais c'est plus sympa de le faire soit même.)
Du coup me suis tapé les 3 Hobbit faute d'autre chose à me mettre sous la dent. C'est d'un bien maigre réconfort.
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Re: Vos dernières lectures

Post by poet77 »

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Ce ne devait être, au départ, qu’une nouvelle que Jack Schaefer, qui travaillait, le jour, comme rédacteur en chef d’un journal et, le soir, comme enseignant dans la prison de Norfolk, s’était mis dans la tête d’écrire pour se délasser. En fin de compte, pris par son sujet, il en fit un court roman d’un peu plus de 150 pages dans cette édition Libretto. Et un roman qui, du fait de ses qualités, devint un classique du genre (western), surtout à la suite de son adaptation au cinéma sous la direction de George Stevens, en 1953.
Tous ceux (dont je fais partie) qui apprécient immodérément le film constateront, s’il leur vient à l’idée de lire le roman, sa parfaite fidélité à ce dernier, même si, bien évidemment, celui-ci a d’avantage d’ampleur. Il est vrai que certains critiques jugent le film un brin trop académique et le choix d’Alan Ladd pour jouer son personnage emblématique pas très heureux. Ces réserves, à mon avis, n’ont pas lieu d’être. Le film supporte d’être vu et revu sans jamais se lasser. Quant à Alan Ladd, je trouve que sa silhouette correspond à merveille à la description de son personnage faite par Jack Schaefer : « Il n’était guère plus grand que la moyenne, et presque fluet. (…) Je discernais pourtant de l’endurance dans les lignes anguleuses de sa silhouette, une force tranquille dans cette façon qu’il avait de compenser, machinalement et sans effort, les mouvements de sa monture fatiguée. »
Ce personnage, ainsi décrit par Bob, le narrateur qui, à l’époque des faits, était un jeune garçon, se nomme Shane, l’homme dont on ne sait d’où il vient et dont on ne saura pas non plus où il va, à la fin du récit. Nous sommes en 1889, quelque part dans une ferme du Wyoming, au cours d’une année qui, comme l’explique fort bien Michel Le Bris dans sa passionnante préface, se situe à une époque charnière de l’histoire de l’Ouest américain. Ce sont, en effet, les temps d’un affrontement entre les grands éleveurs, premiers venus, convaincus qu’il ne pouvait y avoir de limites à leur toute-puissance (on les appelle cattle barons), et les fermiers souhaitant s’établir, à leur tour, sur ces vastes terres, quitte à empiéter sur les domaines occupés par les premiers. C’est dans ce contexte qu’intervient Shane, en se liant à la famille Starrett, une famille composée de trois membres : Joe, le père, Marian, la mère, et le petit Bob. Alors qu’au départ, il ne faisait que passer par là, Shane se laisse convaincre de se mettre au service de ces gens.
A plusieurs reprises, Bob est invité par ses parents à ne pas trop s’attacher à Shane, personnage qui, par essence pourrait-on dire, ne peut demeurer longtemps au même endroit. Mais rien n’y fait, le jeune garçon ne tarde pas à se laisser fasciner par le nouveau venu, au point qu’il se demande parfois s’il ne l’admire pas d’avantage que son propre père. Même si le roman est bref, Jack Schaefer prend le temps de bien camper les personnages et l’atmosphère. En témoigne, par exemple, le long passage où Shane s’emploie à débarrasser le terrain de la ferme d’une souche d’arbre que Joe s’était juré d’enlever sans y parvenir. En fin de compte, c’est en conjuguant leurs forces que les deux hommes en viennent à bout. Des passages comme celui-là font la beauté de ce roman, peut-être plus encore que les scènes d’affrontement, quand il s’agit de mettre un terme aux agissements du cattle baron local et de ses hommes de main, décidés à reprendre de force des terres qu’ils estiment leur appartenir. Nul doute, dès ce premier roman, Jack Schaefer démontre que son talent d’écrivain de fiction est de premier ordre. Quant à avoir eu l’idée de choisir Bob comme narrateur, celui qui, avec ses yeux d’enfants, assiste à toute cette aventure en vouant à Shane une admiration sans bornes, c’est ce qu’on appelle une idée de génie. Ce qu’on peut affirmer, après l’avoir lu, c’est que ce roman est un chef d’œuvre, bien plus encore que son adaptation au cinéma, au demeurant, comme je l’ai dit, excellente. 9/10
Bogus
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Re: Vos dernières lectures

Post by Bogus »

poet77 wrote: 1 Oct 21, 17:27 Image
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Ce ne devait être, au départ, qu’une nouvelle que Jack Schaefer, qui travaillait, le jour, comme rédacteur en chef d’un journal et, le soir, comme enseignant dans la prison de Norfolk, s’était mis dans la tête d’écrire pour se délasser. En fin de compte, pris par son sujet, il en fit un court roman d’un peu plus de 150 pages dans cette édition Libretto. Et un roman qui, du fait de ses qualités, devint un classique du genre (western), surtout à la suite de son adaptation au cinéma sous la direction de George Stevens, en 1953.
Tous ceux (dont je fais partie) qui apprécient immodérément le film constateront, s’il leur vient à l’idée de lire le roman, sa parfaite fidélité à ce dernier, même si, bien évidemment, celui-ci a d’avantage d’ampleur. Il est vrai que certains critiques jugent le film un brin trop académique et le choix d’Alan Ladd pour jouer son personnage emblématique pas très heureux. Ces réserves, à mon avis, n’ont pas lieu d’être. Le film supporte d’être vu et revu sans jamais se lasser. Quant à Alan Ladd, je trouve que sa silhouette correspond à merveille à la description de son personnage faite par Jack Schaefer : « Il n’était guère plus grand que la moyenne, et presque fluet. (…) Je discernais pourtant de l’endurance dans les lignes anguleuses de sa silhouette, une force tranquille dans cette façon qu’il avait de compenser, machinalement et sans effort, les mouvements de sa monture fatiguée. »
Ce personnage, ainsi décrit par Bob, le narrateur qui, à l’époque des faits, était un jeune garçon, se nomme Shane, l’homme dont on ne sait d’où il vient et dont on ne saura pas non plus où il va, à la fin du récit. Nous sommes en 1889, quelque part dans une ferme du Wyoming, au cours d’une année qui, comme l’explique fort bien Michel Le Bris dans sa passionnante préface, se situe à une époque charnière de l’histoire de l’Ouest américain. Ce sont, en effet, les temps d’un affrontement entre les grands éleveurs, premiers venus, convaincus qu’il ne pouvait y avoir de limites à leur toute-puissance (on les appelle cattle barons), et les fermiers souhaitant s’établir, à leur tour, sur ces vastes terres, quitte à empiéter sur les domaines occupés par les premiers. C’est dans ce contexte qu’intervient Shane, en se liant à la famille Starrett, une famille composée de trois membres : Joe, le père, Marian, la mère, et le petit Bob. Alors qu’au départ, il ne faisait que passer par là, Shane se laisse convaincre de se mettre au service de ces gens.
A plusieurs reprises, Bob est invité par ses parents à ne pas trop s’attacher à Shane, personnage qui, par essence pourrait-on dire, ne peut demeurer longtemps au même endroit. Mais rien n’y fait, le jeune garçon ne tarde pas à se laisser fasciner par le nouveau venu, au point qu’il se demande parfois s’il ne l’admire pas d’avantage que son propre père. Même si le roman est bref, Jack Schaefer prend le temps de bien camper les personnages et l’atmosphère. En témoigne, par exemple, le long passage où Shane s’emploie à débarrasser le terrain de la ferme d’une souche d’arbre que Joe s’était juré d’enlever sans y parvenir. En fin de compte, c’est en conjuguant leurs forces que les deux hommes en viennent à bout. Des passages comme celui-là font la beauté de ce roman, peut-être plus encore que les scènes d’affrontement, quand il s’agit de mettre un terme aux agissements du cattle baron local et de ses hommes de main, décidés à reprendre de force des terres qu’ils estiment leur appartenir. Nul doute, dès ce premier roman, Jack Schaefer démontre que son talent d’écrivain de fiction est de premier ordre. Quant à avoir eu l’idée de choisir Bob comme narrateur, celui qui, avec ses yeux d’enfants, assiste à toute cette aventure en vouant à Shane une admiration sans bornes, c’est ce qu’on appelle une idée de génie. Ce qu’on peut affirmer, après l’avoir lu, c’est que ce roman est un chef d’œuvre, bien plus encore que son adaptation au cinéma, au demeurant, comme je l’ai dit, excellente. 9/10
Et allez, encore un bouquin qu’il faut qu’je lise…

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Jack Burns
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Re: Vos dernières lectures

Post by Jack Burns »

Bogus wrote: 2 Oct 21, 20:19
poet77 wrote: 1 Oct 21, 17:27 Image
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Tous ceux (dont je fais partie) qui apprécient immodérément le film constateront, s’il leur vient à l’idée de lire le roman, sa parfaite fidélité à ce dernier, même si, bien évidemment, celui-ci a d’avantage d’ampleur. Il est vrai que certains critiques jugent le film un brin trop académique et le choix d’Alan Ladd pour jouer son personnage emblématique pas très heureux. Ces réserves, à mon avis, n’ont pas lieu d’être. Le film supporte d’être vu et revu sans jamais se lasser. Quant à Alan Ladd, je trouve que sa silhouette correspond à merveille à la description de son personnage faite par Jack Schaefer : « Il n’était guère plus grand que la moyenne, et presque fluet. (…) Je discernais pourtant de l’endurance dans les lignes anguleuses de sa silhouette, une force tranquille dans cette façon qu’il avait de compenser, machinalement et sans effort, les mouvements de sa monture fatiguée. »
Ce personnage, ainsi décrit par Bob, le narrateur qui, à l’époque des faits, était un jeune garçon, se nomme Shane, l’homme dont on ne sait d’où il vient et dont on ne saura pas non plus où il va, à la fin du récit. Nous sommes en 1889, quelque part dans une ferme du Wyoming, au cours d’une année qui, comme l’explique fort bien Michel Le Bris dans sa passionnante préface, se situe à une époque charnière de l’histoire de l’Ouest américain. Ce sont, en effet, les temps d’un affrontement entre les grands éleveurs, premiers venus, convaincus qu’il ne pouvait y avoir de limites à leur toute-puissance (on les appelle cattle barons), et les fermiers souhaitant s’établir, à leur tour, sur ces vastes terres, quitte à empiéter sur les domaines occupés par les premiers. C’est dans ce contexte qu’intervient Shane, en se liant à la famille Starrett, une famille composée de trois membres : Joe, le père, Marian, la mère, et le petit Bob. Alors qu’au départ, il ne faisait que passer par là, Shane se laisse convaincre de se mettre au service de ces gens.
A plusieurs reprises, Bob est invité par ses parents à ne pas trop s’attacher à Shane, personnage qui, par essence pourrait-on dire, ne peut demeurer longtemps au même endroit. Mais rien n’y fait, le jeune garçon ne tarde pas à se laisser fasciner par le nouveau venu, au point qu’il se demande parfois s’il ne l’admire pas d’avantage que son propre père. Même si le roman est bref, Jack Schaefer prend le temps de bien camper les personnages et l’atmosphère. En témoigne, par exemple, le long passage où Shane s’emploie à débarrasser le terrain de la ferme d’une souche d’arbre que Joe s’était juré d’enlever sans y parvenir. En fin de compte, c’est en conjuguant leurs forces que les deux hommes en viennent à bout. Des passages comme celui-là font la beauté de ce roman, peut-être plus encore que les scènes d’affrontement, quand il s’agit de mettre un terme aux agissements du cattle baron local et de ses hommes de main, décidés à reprendre de force des terres qu’ils estiment leur appartenir. Nul doute, dès ce premier roman, Jack Schaefer démontre que son talent d’écrivain de fiction est de premier ordre. Quant à avoir eu l’idée de choisir Bob comme narrateur, celui qui, avec ses yeux d’enfants, assiste à toute cette aventure en vouant à Shane une admiration sans bornes, c’est ce qu’on appelle une idée de génie. Ce qu’on peut affirmer, après l’avoir lu, c’est que ce roman est un chef d’œuvre, bien plus encore que son adaptation au cinéma, au demeurant, comme je l’ai dit, excellente. 9/10
Et allez, encore un bouquin qu’il faut qu’je lise…

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J ignorai que le film était une adaptation de roman....J adore le film et donc commandé hier chez mon ami libraire...
Merci aussi pour tes superbes critiques qui donnent toujours envie ( Moonfleet, capitaine blood et j en passe )
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hellrick
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Post by hellrick »

Parlons (un tout petit peu) cinoche et (beaucoup) cul

ANATOMIE D’UN CŒUR SAUVAGE d'Asia Argento

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Avec un bandeau « par celle qui a lancé le mouvement MeToo » qui couvre la moitié de la couverture, le public visé par cette biographie d’Asia Argento est clairement défini. Si les premiers chapitres évoquent son enfance, partagée entre Daria et Dario, la première qui la frappe, le deuxième qui est toujours absent, la suite témoigne surtout de la déglingue de l’actrice.
Ce sera donc sexe, drogue et techno. Au niveau anecdotes croustillantes ou sexuelles, Asia détaille une partie de son interminable liste d’amants (avec quelques filles en prime), quelques célébrités (Carrax), quelques cinéastes qu’elle accuse de l’avoir plus ou moins violée (Radford, Rob Cohen), l’affaire Weinstein évidemment, ses compagnons d’aventures, ceux qu’elle a croisé pour quelques années ou juste un soir. Et puis la drogue, commencée très jeune : alcool, cigarette, joints, ecsta, acide, coke, etc. Et un peu la musique aussi, surtout la techno. D’où ses souvenirs de rave party où elle se défonce sur de la techno et finit entre les bras d’un inconnu.

Bon, ça c’est fait. Et le cinéma donc ? Il sera à peine évoqué. De toutes façons Asia ne tourne tous « ces films de merde » que pour gagner de quoi subsister et élever ses enfants. Rien ne semble l’intéresser dans sa carrière, au point de se couvrir de tatouages pour ne plus avoir à tourner ces « films en costumes casse-couille ». Les anecdotes les plus intéressantes au niveau du Septième Art sont surement celles consacrées à son deuxième film, « Le livre de Jérémie ». Bref rappel des faits : Asia désire porter à l’écran le roman autobiographique de J.T. LeRoy, jeune drogué prostitué en transition pour changer de sexe. Elle rencontre donc J.T. (elle couche même avec il / elle et se rend compte des miracles de la chirurgie). Quelques années plus tard, après la sortie du film, la supercherie éclate : J.T. LeRoy n’existe pas, il a été créé par son « agent », Laura Albert et une actrice, Savannah Knoop, l’a incarné pendant six ans. C’est Savannah qu’Asia va côtoyer durant les deux années de préparation de son adaptation, écoutant la vie larmoyante du faux J.T. et les péripéties qu’il a vécu. Une révélation qui va plonger Asia dans une énorme colère. Disons qu’elle s’est bien fait avoir !

Bref, ANATOMIE D’UN CŒUR SAUVAGE intéressera surtout les fans de l’actrice et ceux intéressé par l’envers du décor du cinéma (le tout rappelle un peu HOLLYWOOD BABYLON avec ces interminables soirées, sa promotion canapé et ses lignes de coke partagées dans des chambres d’hôtel. Bref rien n’a changé). Par contre, le livre laissera sur le carreau ceux qui aurait aimé entendre parler de cinéma. Car pour Asia, lorsqu’elle parle du Septième Art c’est uniquement pour expliquer qu’elle s’est tapé l’acteur principal ou que tel réalisateur a versé du GHB dans son verre. Si certains passages sont réussis le bouquin, dans son ensemble, laisse une impression mitigée, celle de lire un journal intime où l’actrice règle ses comptes à grands coups d’insultes et d’accusations. Alors elle balance, elle balance, elle balance son porc. Mais on espère qu’elle en a fini avec cette phase et que sa prochaine autobiographie évoquera, par exemple, ses tournages avec papa.

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poet77
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Né en 1932 à Czernowitz en Bucovine (Ukraine) et mort en 2018 en Israël, Aharon Appelfeld puisa souvent dans sa propre histoire pour l’écriture de ses romans. En effet, ce qu’il avait vécu pendant la guerre, alors qu’il était un enfant, le marqua à jamais et il y avait de quoi ! Quand éclata la guerre, il fut, dans un premier temps, transféré dans un ghetto avec sa famille. Puis, alors que sa mère avait été tuée, il fut déporté avec son père et, à l’automne 1942, il parvint à s’évader, alors qu’il n’avait que dix ans, du camp de Transnistrie. Il se cacha ensuite dans la forêt où il fut recueilli par des marginaux, des voleurs et des prostituées. Ajoutons qu’à cause de sa chevelure blonde, il put facilement passer pour un petit Ukrainien, dissimulant ainsi sa judéité pour mieux assurer sa sécurité.
Dans La Chambre de Mariana, publié en 2006, l’on retrouve précisément certains de ces éléments. C’est d’un garçon, ayant onze ans au début du récit et prénommé Hugo, dont il est question. Sa mère, au moment de fuir le ghetto afin d’essayer d’échapper à la déportation, préfère se séparer de son fils en le confiant à une femme dont elle fut l’amie durant son enfance, Mariana, persuadée que cette dernière pourra le protéger bien mieux qu’elle-même. Mariana ne se fait pas prier, elle accueille l’enfant, d’autant plus qu’il se trouve dans un recoin de sa chambre un réduit, certes glacial mais discret, où elle pourra facilement le soustraire aux regards inquisiteurs. Or, il se trouve que Mariana travaille dans une maison close où l’on reçoit, d’ailleurs, un nombre important de soldats allemands !
Ce thème de l’enfant recueilli par une prostituée, Aharon Appelfeld l’a exploré dans d’autres de ses romans, mais peut-être jamais avec autant d’intensité que dans ce livre. Dans son réduit ou dans la chambre, lorsque Mariana l’y reçoit, Hugo fait l’expérience de sentiments totalement ambivalents. D’une part, il y a la peur car, comme on le lui affirme plus d’une fois, les Allemands sont décidés à retrouver tous les Juifs et à les déporter dans des camps. D’autre part, il y a les longues heures de solitude et d’ennui, durant lesquels Hugo s’évade par le rêve, songeant à ses parents et à son oncle Sigmund, homme promis à un bel avenir mais qui sombra dans l’alcoolisme avant d’être pris dans une rafle. Enfin, il y a l’éveil à la sensualité car, bien sûr, la présence de Mariana ne peut le laisser indifférent. Quand elle reçoit des clients, l’enfant, caché dans son réduit, n’en entend pas moins les bruits, les discussions, souvent les disputes. Car Mariana n’est pas du genre à laisser faire aux hommes tout ce qu’ils veulent. En vérité, elle est malheureuse et, elle aussi, comme l’oncle Sigmund, trouve un exutoire dans l’alcool. Mais avec Hugo, chaque fois qu’elle le peut, elle fait preuve d’une tendresse et d’un dévouement sans limites, le recevant volontiers dans son lit, chaque fois que c’est possible, et lui accordant même des moments de très grande intimité.
Mariana, trop insoumise, ayant été congédiée par la tenancière de la maison close, Hugo est confiée, par celle-ci, pendant un temps, aux bons soins de Nacha, une autre prostituée, mais beaucoup plus distante. Néanmoins, c’est bien Mariana que Hugo retrouve, pour finir, à l’heure de la défaite des Allemands. Mais ce qui, pour les uns, procure la joie, pour d’autres, procure une autre forme de détresse. Arrivent les soldats russes, bien décidés à ne pas faire de cadeaux à celles et ceux qui se sont montrés accueillants pour les Allemands, entre autres les prostituées. Pour Hugo et Mariana, commence un temps d’errance dans la forêt, dans l’espoir de pouvoir se cacher et survivre. Cette tentative de fuite, c’est aussi l’occasion d’échanges et de confidences : Mariana, pressentant que sa vie s’achèvera bientôt, se livre à Hugo dans toute sa vérité, voulant lui laisser en héritage ce qu’il y a de meilleur chez elle. « Prends de Mariana ce qu’il y a en elle, et jette l’écorce », dit-elle en substance à l’enfant. Car, et c’est tout le paradoxe d’une femme qui ne manque pas de complexité, si elle a suscité chez Hugo l’éveil de sa sensualité, elle l’a aussi guidé sur un chemin de spiritualité. L’un et l’autre. À la fin du roman, la voyant en rêve, Hugo l’entend dire à son sujet : «… je l’ai armé d’une grande foi. » Elle qui n’était pas juive a conduit l’enfant sur un chemin de redécouverte de la foi. C’est une des grandes impressions que laisse ce superbe roman quand on en termine la lecture : Mariana, la prostituée rebelle, était un être de lumière. 9/10