The Player (Robert Altman - 1992)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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bogart
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Post by bogart »

Un film qui a permis à son metteur en scène de retrouver un succès public, qui sera suivi l'année suivante par Short Cuts que je préfère à The Player.
Jordan White
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Post by Jordan White »

Ce qui fait la force de Short Cuts c'est outre sa mise en scène, son casting. TOUT le gratin de l'époque est dans ce film, et on y voit les débuts de quelques petits nouveaux.
bogart
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Post by bogart »

The Player de Robert Altman (1992) Paris Première

Revu The Player de Altman dont c'était le grand retour après quelques échecs consécutifs, notamment, Reviens Jimmy Dean (1982); Fool For Love (1985); Vincent et Théo (1990)

Cette satire du monde Hollywood conserve 12 ans après tout son mordant grâce en partie à son casting composé de star qui deviendra sa marque de fabrication pour entre autres, Short Cuts, 1993; :D :D Prêt à Porter,1994, (décevant sur le monde de la mode).

Pour revenir à la distribution de ce film, Tim Robbins y est remarquable de bout en bout, jouant aussi bien la victime que le salaud intégral.
Greta Scacchi est très belle... Quel dommage que sa carrière n'ait jamais réellement décollé. :cry:

Note : 8/10
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Solaris
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Post by Solaris »

bogart wrote:The Player de Robert Altman (1992) Paris Première

Revu The Player de Altman dont c'était le grand retour après quelques échecs consécutifs, notamment, Reviens Jimmy Dean (1982); Fool For Love (1985); Vincent et Théo (1990)

Cette satire du monde Hollywood conserve 12 ans après tout son mordant grâce en partie à son casting composé de star qui deviendra sa marque de fabrication pour entre autres, Short Cuts, 1993; :D :D Prêt à Porter,1994, (décevant sur le monde de la mode).

Pour revenir à la distribution de ce film, Tim Robbins y est remarquable de bout en bout, jouant aussi bien la victime que le salaud intégral.
Greta Scacchi est très belle... Quel dommage que sa carrière n'ait jamais réellement décollé. :cry:

Note : 8/10
... et quel plan-séquence! :shock:

j'adore l'ironie jusque-boutiste de ce film
Billy Budd
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Post by Billy Budd »

bogart wrote: Cette satire du monde Hollywood conserve 12 ans après tout son mordant grâce en partie à son casting composé de star qui deviendra sa marque de fabrication pour entre autres, Short Cuts, 1993; :D :D Prêt à Porter,1994, (décevant sur le monde de la mode).
Je me demande dans quelle mesure Altamn n'a pas tourné Prêt à porter juste pour la dernière séquence
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Abronsius
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Post by Abronsius »

Un film jouissif et bien Fuck Hollywood.
Quelqu'un a vu Tanner'88, il existe une copie Criterion avec sta, je me demande si cela reste compréhensible pour un niveau moyen (d'anglais), Tavernier et Coursodon en parlent comme un de ses meilleurs boulots.
Abronsius
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Post by Abronsius »

The Player: ça bouge, les personnages sont crades, un Hollywood moribond revitaminé par Altman et une pléiade d'acteurs, des scènes gags (Goldberg jouant avec un tampax alors qu'elle est inspecteur et qu'elle interroge LE suspect...).
Altman se fout de la gueule du ciné facile.
"Avec Altman, non seulement les patrons de studios perdaient de l'argent, mais ils se faisaient continuellement traiter d'imbéciles." Tavernier/Coursodon
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Profondo Rosso
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Re: Notez les films d'octobre 2008

Post by Profondo Rosso »

The Player de Robert Altman
Altman au sommet de sa méchanceté avec cette description très noire, drôle et corrosive des moeurs d'hollywood. Plongée dans le fonctionnement d'un studio avec ses producteurs arrivistes prêt à se saborder les uns les autres en coulisse, les artiste qui ne valent pas mieux et qui vendent leurs idéaux dès que les billets verts pointent leurs nez le tout dans une détestable ambiance de cynisme et d'hypocrisie. Excellent Tim Robbins en producteur au bout du rouleau et Altman délivre quelques moments virtuose dont il a le secret comme le plan séquence d'ouverture, ou encore sa prodigieuse utilisation des focales et de la profondeur de champ. Et puis il y a ces moment irrésistible de drôlerie et de ridicule qui sentent forcément le vécu avec ces réunions de prod qui tentent de vendre leurs projet à coup de pitch abracadabrantesque style "Ghost rencontre Un crime dans la tête" ou encore une suite surréaliste au "Lauréat", tout comme le film dans le film avec irruption de Bruce Willis shotgun à la main dans un drame sérieux :lol: . 5/6
hansolo
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Re: The Player (Robert Altman, 1992)

Post by hansolo »

Le tout premier Altman que je découvre ... :D
5,5/6

Que dire ...

Pur bonheur:
Plan séquence introductif avec perception IMMEDIATE de l'univers dans lequel veut nous plonger le cinéaste :!: ; mise en abîme, narration en constant équilibre en satire et cynisme.
Musique simplement PARFAITE.

Enfin Tim Robbins :wink:

J'ai beau chercher, je n'arrive pas a trouver le moindre défaut :!:
Spoiler (cliquez pour afficher)
- It lacked certain elements that we need to market a film successfully.
- What elements?
- Suspense, laughter, violence. Hope, heart, nudity, sex. Happy endings. Mainly happy endings.
- What about reality?
Spoiler (cliquez pour afficher)
- OK, give me your pitch.
- 25 words or less? OK, here goes. Movie exec calls writer, writer's girlfriend tells him he's at the movies, exec goes to the movies, meets writer, drinks with writer; writer gets conked and dies in four inches of dirty water. Exec is in deep shit. What do you think?
- That was more than 25 words.
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Watkinssien
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Re: The Player (Robert Altman - 1992)

Post by Watkinssien »

Il est peu dire que (re)regarder The Player demeure toujours un plaisir immense.

Parce qu'il développe un scénario brillant avec une ironie et une acuité certaine. Mais également par la virtuosité et le plaisir narratif qu'insère Robert Altman dans sa mise en scène magistrale et ludique.

Alors qu'on serait tenté de penser que la vision de Hollywood comme machine capable de broyer les individus (et plus facilement les rares personnages avec une plus grande humanité) se partagerait entre caricature cependant bien contrôlée et satire emplie d'une observation pleine de finesse, il se révèle, selon Altman, que le monde décrit est une métaphore de toutes formes et lieux de pouvoir.

Cette présentation d'un microcosme est, comme très souvent chez le cinéaste, le moyen de mettre en place un jeu de massacre (héritage "renoirien" très souvent revendiqué par Altman), mais il est ici beaucoup plus ludique que d'habitude.

Ce qui n'empêche nullement de varier les émotions avec un talent remarquable. The Player est drôle, terrifiant, douloureux, grinçant, jubilatoire, prenant. Il joue sur un suspense très plaisant, en même temps qu'il titille la fibre cinéphile. Il y a plein de références et de citations, tout en servant le plus souvent le récit et en ne noyant jamais son spectateur d'une supériorité culturelle plombante.

La personnalité de notre protagoniste est complexe tout en étant très accessible et simple à suivre. Arriviste, ambitieux, immoral, Griffin Mill (superbement incarné par un Tim Robbins dans son meilleur rôle en ce qui me concerne) est un personnage qui n'est pas aussi détestable que cela. L'identification vient du chantage dont il est la victime (et qui repose sur un acte de vengeance particulièrement gratiné). Il cherche vraiment à se sortir de cet engrenage, en voulant arrondir les angles d'une manière parfaitement compréhensible. Puis la pression de l'arrivée compétitive d'un jeune délégué de production aux dents longues, l'oppression des patrons de studio, les demandes répétitives en son encontre, la manière dont la police essaie de perturber : autant d'éléments qui pèsent sur les épaules de notre antihéros. Toutes ces forces officielles qui l'encerclent de manière parfois obsessionnelle nous emmènent inévitablement à l'explosion cynique qui se prépare doucement mais très sûrement. A force d'écouter des speechs anodins et insignifiants, d'être dans un milieu cinématographique aussi cultivé que crétin (passer d'un extrême à l'autre est une composante du film et fonctionne tout le temps à mes yeux), Griffin se transforme en un personnage de cinéma codifié (alors qu'il en est un puisqu'on parle d'un film, au final). Le producteur de cinéma est une victime qui devient assassin, un coupable qui mérite d'être puni et qui aura droit à son happy end, un compagnon infidèle qui délaissera la plus humaine des femmes travaillant dans ce milieu de vautours pour une femme artiste qui dit ne jamais regarder les films.

Il est fascinant de constater combien ce film contient de niveaux de lectures sur plusieurs sujets. Le film dans le film, mise en abîme qui trouve son apothéose dans le superbe plan-séquence d'ouverture comme dans la dernière discussion téléphonique de Mill qui conclue de manière presque infernale (dans son sens mélioratif) l'oeuvre. La promesse de lancer (dans le film) le projet de faire une oeuvre anti-hollywoodienne, sans artifices, sans star et qui au final se trouve être un produit formaté débile, invraisemblable avec un duo de célébrités bankables. Puis l'immoralité d'un personnage qui essayent d'être moral pour se sortir d'un chantage lourd, et qui au final finit criminel et dans sa conclusion un être parfaitement amoral qui a tout gagné.

Autant d'idées vertigineuses contenues dans un film époustouflant. Altman, en pleine possession de ses moyens, a définit sa narration comme une "coquille d'escargot" et c'est ce qui convient très bien pour nommer The Player: une spirale malicieuse et d'un équilibre constant.
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Thaddeus
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Re: The Player (Robert Altman - 1992)

Post by Thaddeus »

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Hollywood dans un miroir



Chacun le sait, qui aime bien châtie bien. Peut-être parce qu’il était en quasi disgrâce auprès du public depuis plus de dix ans, peut-être parce qu’on a voulu le pousser à une retraite un peu trop anticipée, le vieux Bob n'y est pas allé avec le dos de la cuillère. Le retour à Hollywood du père de Nashville après sa longue traversée du désert fut fracassant, et même si l'on n'oublie pas que la Mecque du cinéma est la championne toutes catégories de l'autodérision, on ne peut que rester stupéfait par tant de férocité jubilante. Exclu du système pour n'être pas un money maker, Altman prend sa revanche, revient sur l’endroit de ses crimes, en dresse un état des lieux et ne fait pas de détail. C'est l'artiste contre les marchands. The Player raconte l'aventure totalement amorale d'un jeune carriériste auquel Tim Robbins, faussement bonhomme et vraiment pourri, apporte une présence assez géniale : tout au long du film, il sculpte patiemment son drôle de minois, comme on travaille l’argile, pour finalement exprimer avec un cynisme parfait le plus infâme contentement de soi. Le sinistre Griffin Mill n’a pas d’amis, que des contacts et des victimes. L’ambition et la parano de cet executive producer le conduisent à liquider physiquement un scénariste qu'il croit être un maître chanteur, avant de s’apercevoir qu’il a fait erreur sur la personne. Tout en évinçant, par un de ces coups tordus dont il a le secret, un collègue qui risquait de lui faire de l'ombre, il séduit la petite amie du type qu'il a refroidi, déjoue avec maestria les soupçons de la police, épouse sans remords la belle veuve de sa victime, prend du galon dans l'état-major de sa firme et savoure sa victoire en attendant un heureux événement. Happy end.


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L’introduction du film est si stimulante que l’on sait, à la découverte, qu’on pourra la revoir en boucle sans se lasser. Elle organise le ballet impitoyable de toutes les têtes de Turc que, deux heures durant, le cinéaste va méthodiquement flinguer. Elle présente cash, en plus d’une scénographie complexe et d’une foule de personnages, le concept figural essentiel d’une œuvre dont l’architecture repose entièrement sur la duplication, le reflet, les jeux de miroir et la mise en abyme. Pendant ce plan-séquence de près de dix minutes, la caméra, toujours mobile à l’exception de deux pauses à une fenêtre où l’on voit que se discutent de farfelues propositions de niveau Z, quadrille le champ intérieur et extérieur d’un studio en papillonnant entre les divers employés ou visiteurs. On suit notamment, et fort justement, deux connaisseurs engagés dans un débat animé sur les qualités respectives de quelques-uns des plans-séquences les plus fameux de l’histoire, et regrettant leur disparition au profit d’un format beaucoup plus consensuel. Allusion aux spectateurs éclairés évidemment, mais au-delà de la private joke et de la gageure technique, la conjonction entre l’option formelle et la teneur du dialogue désigne déjà le principe sur lequel se construit toute l’entreprise. Car en faisant un film "sur" Hollywood, Robert Altman entretient une confusion systématique entre l'anecdote fournie par le scénario et celle des productions dont, à l'intérieur même de l’intrigue, il est continuellement question. La tendance au pirandellisme est davantage la règle que l'exception dans la réflexion autoréférentielle, mais l’auteur en décline ici une variété bien particulière. Il joue avec le spectateur, son rapport au cinéma et à ses conventions. L’amalgame est l'effet d'une stratégie qui consiste à installer des situations, décrire des comportements qu'un fort "effet de réel" rend vraisemblables, alors qu'ils ne sont en fait que de vénérables stéréotypes tirés du manuel du parfait petit scénariste. Le cinéma hollywoodien, dit Altman, même s’il revêt des dehors plus réalistes, ne fait que reprendre les schémas du passé.

Sa diatribe contre la politique des néo-studios, particulièrement jouissive, rassemble tous les ingrédients connus de la contestation-maison : rivalités, mesquineries, scénaristes-créateurs contre producteurs-nababs, forcément incultes, stupides et uniquement préoccupés d'audience. Un sujet que l'on ne peut pas résumer en un pitch de vingt-cinq mots ou cinq minutes chrono est hors-normes, inacceptable : comment pourrait-il séduire un minimum — il faut entendre un "maximum" — de spectateurs ? Bien plus qu'une quelconque élucubration personnelle et risquée, il vaut cent fois mieux proposer Le Lauréat un quart de siècle plus tard ou Ghostbusters meet Pretty Woman : au moins l'interlocuteur sait de quoi il parle et sur quoi fonder son jugement. Après les charters de projets ubuesques accouchés par la machinerie hollywoodienne, après tous ces Alien vs Predator et autres Sex Academy 23 déjà sortis ou à venir, on mesure à quel point la réalité a fini par rattraper la fiction. Les coups de patte, de griffe, de dent fusent dans tous les coins, cinglants, parfaitement ajustés, entretenant le plaisir d’un spectateur rendu constamment complice. La désopilante galerie de masques torves et de têtes à claques n’épargne rien ni personne : même les plus puristes finissent par se laissent soudoyer. Mais ce qui semble et se veut dénonciation, façon seventies, se confond avec la dérision, la parodie, la connivence. Car si Altman règle ses comptes avec Hollywood et avec son public — chacun n'est préoccupé que de ce qui plaira à ce dernier —, c'est en multipliant les clins d’œil à l'un comme à l'autre.


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La présence ça et là dans le filet d'un véritable escadron de vedettes d’hier ou d’aujourd'hui (soixante-sept, paraît-il, si l’on compte bien), pour jouer, dans les restaurants où ils déjeunent, les parties qu'ils fréquentent, les studios où ils travaillent, leur propre identité, est une réjouissante surprise et un agréable jeu de piste pour la midinette qui sommeille (si peu) dans le cœur de tout cinéphile. Hollywood veut des stars : Altman lui en donne et les mouille jusqu'au cou dans son pamphlet vengeur. Ici tous les personnages passent leur temps à (se) raconter des histoires, à recycler des synopsis rassis (qu'ils croient ou feignent de croire originaux), et l'intrigue de thriller qui sert de fil conducteur n'échappe pas elle-même à ce schéma. Les affiches de vieux films qui décorent les murs du bureau de Mill en offrent une ironique et muette observation, qu'il s'agisse de polars ou de mélos obscurs des années 30-40 ou du remake de M le Maudit par Joseph Losey. Altman pousse l'habileté, la malignité et la roublardise (sans connotation péjorative) jusqu'à se prendre lui-même pour cible : un nouveau maître chanteur propose au héros l'histoire d'un producteur tuant un scénariste qui le faisait chanter (du moins le croyait-il) mais finissant par échapper aux recherches de la police : sa propre histoire dans le film. Et ce futur succès s'intitulera, évidemment, The Player. La spirale est infernale, et le script si merveilleusement bouclé qu'il est impossible de ne pas se prendre avec délectation les yeux dans le piège tendu. Les exigences de la caricature n'exagèrent qu'à peine le processus de corruption par la formule, les clichés, les garde-fous commerciaux auxquels sont soumis tant de projets devenus industriels par la seule loi du guichet.

Le narcissisme à Hollywood s'appelle aussi la haine de soi. De Sunset Boulevard aux Ensorcelés, d’Une Étoile est née à Barton Fink, le monde du showbiz américain a toujours adoré investir des millions de dollars pour cracher dans la soupe et mettre somptueusement en scène son arrogance. L’intrusion du réel dans le récit, si elle a pour but et effet premier un renforcement de l'authenticité, obtient aussi le curieux effet secondaire de miner le réalisme de l'intérieur, dans la mesure où il accentue l'impression d'un monde artificiel et entièrement fermé sur lui-même. Le procédé fait prendre conscience qu'une vedette à l'écran ne peut vraiment être "elle-même", ne peut être qu'une vedette jouant un rôle, même s'il s'agit de sa propre identité. Les stars appartiennent, qu'on le veuille ou non, et irrémédiablement, au monde de la fiction. Ne faisant que passer dans celle de The Player, elles ont l'air vacant, sous-employé, et semblent attendre qu'on leur distribue un "vrai" rôle. Rien de plus logique, dès lors, à ce que Mill tombe amoureux de June en l’observant répondre au coup de téléphone qu’il lui donne à l’aide de son appareil portatif, tandis qu’il se dissimule, dans la nuit, derrière sa fenêtre. Formidable charge contre le voyeurisme pathétique de l’Homo Hollywoodus, qui ne peut éprouver de vrais sentiments que s’ils sont mis en scène : la fenêtre de la jeune femme devenant une pure métaphore de l’écran sur lequel il la voit pour la première fois comme une star.


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L'identité même est un concept ambigu et instable dans un film où l'erreur sur la personne sert à la fois d'argument principal et de motif secondaire (dès la séquence d'ouverture, une jeune femme est prise pour Rebecca De Mornay, "en mieux" précise l'auteur de la méprise une fois détrompé, et Alan Rudolph pour Martin Scorsese). On retrouve par ce biais un thème récurrent d'une œuvre où l'incertitude sur le soi peut à la limite conduire à l'interchangeabilité. Selon Altman, rien d'original ne saurait désormais se concevoir à Hollywood (et son film-même suffirait à convaincre du contraire, même s’il constitue une exception particulière qui peut sembler confirmer la règle). Lorsqu'un réalisateur intègre et passionné (et comme par hasard étranger — britannique) propose un sujet sans compromissions, reflet, affirme-t-il, de la réalité, de la vie même, et qu'il tient à tourner sans vedettes, son baratin est si séduisant qu'on oublierait presque que l'argument mélodramatique qu'il expose sort tout droit d'une série B des années 30. L'executive qui cherche à supplanter Mill à la tête de son département (et dont l'une des idées novatrices est l'élimination pure et simple des scénaristes) s'emballe, lui, pour le projet... Et l'habeas corpus originellement écrit pour ce film-miracle sera modifié à la suite de previews décevantes, ce qui vaut un ahurissant dénouement où l'héroïne (Julia Roberts, bien sûr) est sauvée in extremis de l'exécution par le procureur (Bruce Willis, évidemment) qui a requis contre elle mais qui l'aime (!), faisant irruption dans la chambre à gaz l’arme au poing et à la dernière seconde. Difficile de faire plus mordant. Diabolique à souhait, Altman se fait un devoir de déclamer par l’intermédiaire de son anti-héros la sacro-sainte recette qui doit permettre à un film de marcher : du rire, de la violence, de l’amour, de l’espoir, de la nudité, du sexe, et une fin heureuse. Sans complexes, il pimente donc ironiquement le sien de tous ces ingrédients. Peut-être souhaitait-il par son forfait se faire haïr de ses pairs, mais en réussissant son coup et en remplissant les caisses des studios, il en est devenu le héros. Malheur au gagnant !

Satire, donc, mais bien plus que cela : en relatant la folie quotidienne qui règne dans la Babylone du cinéma, en réfléchissant de façon déformante un microcosme gangrené par l’avidité et la subornation, en épinglant sa faune bigarrée, sa vanité, son culte de l’apparence, Altman affirme que la question de savoir si c’est la vie qui imite l’art ou si c’est l’art qui imite la vie ne signifie plus rien. Il ne se présente pas de l’extérieur comme un spectateur étranger à l’affaire mais comme un serviteur de l’usine à rêves à qui en fin de comptes personne n’échappe. Polar corsé à l’acide, ce jeu de massacre décapant et corrosif renvoie faux créateurs et faux vrais chefs d’œuvre à leur incommensurable vacuité. Pas l’un pour rattraper l’autre, et pourtant... Une fille au rôle incertain, quelque chose comme une troisième assistante sort en courant (le fameux plan initial) porter Dieu sait quel dossier ; la caméra l'a vite quittée pour accueillir quelqu’un de plus grande importance dans la fiction mais on la retrouve à la fin, désespérée et en pleurs. Son ami l'a jetée, son chef l'a virée. Elle était de ces maladroits qui répondent au téléphone que le patron est en retard (il faut toujours dire "en réunion"), elle est capable d'arracher des droits d'auteurs à Tom Wolfe, de s'enthousiasmer pour un scénario courageux, comme de s'indigner quand on le châtre. Pour ce minuscule personnage à la Capra, vomi par le système mais resté intègre, on résiste au mépris tous azimuts que pourrait inspirer ce monde et qui, concentrant toutes les saloperies imaginables, semble presque résumer l'ignominie non résistible de l'humanité. Et c’est pourquoi, au lieu de sortir du film plein d’un dépit sans retour ou d’un cynisme sans rémission, on en sort au contraire ébloui et ragaillardi.


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Re: The Player (Robert Altman - 1992)

Post by Alexandre Angel »

Voilà un film que j'ai ressenti presque comme tu le décris, à sa sortie, puis que j'ai relégué à un moment donné car il s'est trouvé, pour moi, supplanté par Short Cuts.
Ton texte invite à le redécouvrir. Merci!
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Thaddeus
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Re: The Player (Robert Altman - 1992)

Post by Thaddeus »

Je considère également Short Cuts comme le plus grand Altman, le sommet d'un triangle royal auquel j'adjoindrais, outre The Player, le séminal Nashville.
Mais il a fait tellement de bons films par ailleurs...
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Supfiction
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Re: The Player (Robert Altman - 1992)

Post by Supfiction »

Revu sur OCS, pour la première fois depuis sa découverte en salle en 1992. Aujourd’hui je me dis que je n’avais à l’époque pas forcément toutes les références pour apprécier pleinement le film (qui ne m’avait plus qu’à moitié) d’autant plus qu’à l’époque Hollywood me plaisait totalement comme il était (enfin je crois). En voyant toutes ces vieilles affiches dans le bureau de Griffin Mill, je me dis qu’à l’époque les producteurs aussi cyniques soient-ils avaient encore un peu de culture classique. Difficile d’imaginer que les producteurs actuels aient de telles références références cinématographiques aujourd’hui. Griffin Mill est déjà un dinosaure.
Pour l’anecdote, c’est assez savoureux à posteriori de voir Jeremy Piven alias Harry Gold en quasi stagiaire des studios. :D
Quand on pense qu’Altman accusait à l’époque Hollywood de faire de la merde (avec Schwarzennegger et des happy endings)..
En outre, Hollywood a vraiment fait une suite au Lauréat entretemps! :P
Greta Scacchi sublime et Tim Robbins excellent puisqu’on est continuellement partagé entre l’envie de le voir s’en sortir et de le traiter d’enfoiré.