La Mouche (David Cronenberg - 1986)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Flol
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Re: La Mouche (David Cronenberg, 1986)

Post by Flol »

julien wrote:La seule séquence qui me fait un peu tiquer dans le film c'est celle chez le toubib, lorsque Brundle capture Veronica en brisant la fenêtre. Là on se croirait dans un Batman.
J'ai beau trouvé ce film absolument parfait (1 de mes 5 films préférés de tous les temps), je tique aussi à chaque fois pendant cette séquence. Sa manière de débarquer dans la salle, d'emporter Veronica puis de partir par la fenêtre (avec, pour le coup, une musique un peu cheapounette de Shore), j'ai toujours trouvé ça "too much".
A part ça...un chef-d'oeuvre, évidemment. :)
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Jeremy Fox
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Re: La Mouche (David Cronenberg - 1986)

Post by Jeremy Fox »

Aujourd'hui, la critique du film ainsi que de ses différents supports
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Watkinssien
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Re: La Mouche (David Cronenberg - 1986)

Post by Watkinssien »

Revu ce classique profondément marquant et d'une puissance émotionnelle durable et toujours aussi concrète.

Mais dans cette nouvelle vision, j'ai également été touché par un élément du film dont on ne parle pas assez, à savoir le personnage joué par le sous-estimé John Getz. Je trouve une vraie habileté de la part de Cronenberg et de l'acteur en question d'avoir su gérer l'évolution de cet homme. Un personnage transi d'amour pour Geena Davis, peut-être le personnage le plus amoureux du film.

Attention, je ne dis jamais que celle entre Seth et Veronica est anodine, bien au contraire, elle est d'un tragique redoutable. Mais je trouve qu'il ne faut pas laisser de côté celle totalement sacrifiée de Stathis. Obligé de passer pour un parfait salaud avant d'être un vrai compagnon de route, totalement compatissant, aidant à tout prix la femme qu'il aime, en agissant avec une empathie sourde. Les sentiments qu'il doit ressentir doivent être d'une grande complexité. Il sait qu'il n'est pas aimé, mais est compatissant envers ce désarroi de Veronica pour finir en pur héros qui en ressortira physiquement (et mentalement) très endommagé.

The Fly n'est pas qu'un film fantastique, aux relents d'horreur pure, ce n'est pas qu'une tragédie implacable sur les ravages de la maladie, c'est aussi une histoire d'amour poignante... ou plutôt des histoires d'amour, l'une en une symbiose dramatique, l'autre à voie unique, tout aussi déchirante si on la décortique un peu.
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Shin Cyberlapinou
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Re: La Mouche (David Cronenberg - 1986)

Post by Shin Cyberlapinou »

Watkinssien wrote:Mais dans cette nouvelle vision, j'ai également été touché par un élément du film dont on ne parle pas assez, à savoir le personnage joué par le sous-estimé John Getz. Je trouve une vraie habileté de la part de Cronenberg et de l'acteur en question d'avoir su gérer l'évolution de cet homme. Un personnage transi d'amour pour Geena Davis, peut-être le personnage le plus amoureux du film.

Attention, je ne dis jamais que celle entre Seth et Veronica est anodine, bien au contraire, elle est d'un tragique redoutable. Mais je trouve qu'il ne faut pas laisser de côté celle totalement sacrifiée de Stathis. Obligé de passer pour un parfait salaud avant d'être un vrai compagnon de route, totalement compatissant, aidant à tout prix la femme qu'il aime, en agissant avec une empathie sourde. Les sentiments qu'il doit ressentir doivent être d'une grande complexité. Il sait qu'il n'est pas aimé, mais est compatissant envers ce désarroi de Veronica pour finir en pur héros qui en ressortira physiquement (et mentalement) très endommagé
Tout à fait d'accord, il est très rare de voir un personnage de film un minimum mainstream avoir un tel arc de progression (formidable bascule du "oh no" lorsqu'il apprend que Veronica est enceinte), par comparaison un personnage de boyfriend similaire d'un film pourtant "sensible" comme Edward aux mains d'argent est un connard qui vire très facilement homicide et y passe dans un climax revanchard digne de Charles Bronson, un moment qui pour moi a toujours juré dans une oeuvre qui se veut autrement posée et poétique. Comme équivalent je ne vois que le sacrifice héroïque du personnage pourtant terne et un poil mesquin de l'officier amoureux de Madeleine Stowe dans Le dernier des mohicans, mais ça reste un aspect secondaire du récit...
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Watkinssien
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Re: La Mouche (David Cronenberg - 1986)

Post by Watkinssien »

Shin Cyberlapinou wrote: Tout à fait d'accord, il est très rare de voir un personnage de film un minimum mainstream avoir un tel arc de progression (formidable bascule du "oh no" lorsqu'il apprend que Veronica est enceinte)
Ce "Oh no", effectivement. Il se passe plein de choses: l'empathie de voir la femme qu'il aime souffrir, avoir peur, angoisser presque de manière prémonitoire; la déception et la frustration terrible de voir la femme qu'il aime avoir un enfant de quelqu'un d'autre que lui; la compréhension de l'enjeu dramatique de cet événement et donc l'humanité qui se dégage en lui; la résignation... Bref, on peut y déceler pas mal de sentiments.
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Truffaut Chocolat
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Re: La Mouche (David Cronenberg - 1986)

Post by Truffaut Chocolat »

C'est clairement une histoire d'amour à la limite de la tragédie. Et je trouve aussi qu'il y a beaucoup de similitudes avec Edwards aux mains d'argent par exemple.
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Flol
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Re: La Mouche (David Cronenberg - 1986)

Post by Flol »

C'est marrant parce que quand j'étais jeune, à chaque fois que je voyais le film (et je le voyais déjà trèèèèèèès souvent), pour moi Stathis Borans était un gros salopard. Je m'étais arrêté à son côté obséquieux/malsain/lourd, à force d'insister auprès de Veronica alors que celle-ci ne veut clairement plus de lui.
Sauf qu'avec les années, je me suis rendu compte que le personnage est finalement bien plus complexe que ça, et surtout beaucoup plus compréhensif et empathique que ça. C'est juste un mec totalement dépassé par les événements et extrêmement peiné par ce qui arrive à la femme qu'il aime (même s'il le montre maladroitement).
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Alexandre Angel
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Re: La Mouche (David Cronenberg - 1986)

Post by Alexandre Angel »

L'heure de la réhabilitation de Stathis est arrivée.
Tiens, tiens, Stathis Borans, Seth Brundle : mêmes initiales :idea:
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Flol
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Re: La Mouche (David Cronenberg - 1986)

Post by Flol »

Et 2 patronymes peu communs aux sonorités peu communes.
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Alexandre Angel
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Re: La Mouche (David Cronenberg - 1986)

Post by Alexandre Angel »

Flol wrote:Et 2 patronymes peu communs aux sonorités peu communes.
Il y a, de toutes façons, une sorte d'harmonie entre ce nom de Seth Brundle, qui renvoie à une espèce de divinité animale, quelle qu'elle soit, et le physique de Jeff Goldblum, qui fait un peu indien ou oriental, pourquoi pas égyptien.
Idée de distribution imparable.
On croit à son devenir animal.
Shin Cyberlapinou
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Re: La Mouche (David Cronenberg - 1986)

Post by Shin Cyberlapinou »

Flol wrote:Et 2 patronymes peu communs aux sonorités peu communes.
Hal Raglan, Daryl Revok, Max Renn, Bianca O'Blivion, Barry Convex, Allegra Geller, Ted Pikul, les noms bizarres et très vaguement est-européens abondent dans la filmo de Cronenberg (surtout les films mordant sur la SF), je me demande si c'est un goût particulier ou un simple outil pour nous montrer un monde légèrement dfférent du nôtre.

Sur le "oh no" de Stathis je n'y verrai pas tant de choses que toi Watkinssien mais c'est clairement le moment où un personnage jusque là cynique (son premier "oh no" incrédule façon "et allez, un cliché de mauvais mélodrame"), cassant et au mieux froidement pragmatique (l'ordre donné à Geena Davis de ne plus revoir un Brundle déjà muté et possiblement contagieux est parfaitement raisonnable) prend une autre dimension, il était d'ailleurs un des meilleurs éléments de La mouche 2, pas désagréable quand il est pris pour ce qu'il est, une série B appliquée. John Getz bosse régulièrement mais c'est dommage qu'il soit resté un modeste second couteau, peut-être parce que son personnage le plus reconnaissable -ni bad guy ni héros ni sidekick truculent- sort trop des canons hollywoodiens (un peu comme Michael Biehn et Kyle Reese, action hero trop vulnérable pour devenir iconique au delà des fans) pour lui avoir ouvert d'autres portes...
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Alexandre Angel
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Re: La Mouche (David Cronenberg - 1986)

Post by Alexandre Angel »

Shin Cyberlapinou wrote: Hal Raglan, Daryl Revok, Max Renn, Bianca O'Blivion, Barry Convex, Allegra Geller, Ted Pikul, les noms bizarres et très vaguement est-européens abondent dans la filmo de Cronenberg
Ajoutons (pour le fun) : Havana Segrand, Beverly et Elliot Mantle, Murray Cipher, Cameron Vale, Braedon Keller, Frank Carveth, Jan Hartog, Dan Keloid et .....Adrian Tripod.
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Thaddeus
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Re: La Mouche (David Cronenberg - 1986)

Post by Thaddeus »

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Under the skin



Dans la génération des réalisateurs américains qui sont apparus au courant des années 70-80 via le cinéma fantastique (John Carpenter, Brian De Palma, Joe Dante, John Landis), David Cronenberg constitue un cas à part. D'abord parce qu'il n'est pas Américain mais Canadien : il vit à Toronto et y a tourné la plupart de ses films, volontairement décentré par rapport au système. Ensuite parce que sa relation au genre diffère radicalement des autres cités, loin de la virtuosité et de l'exercice de style, aussi brillant soit-il. Là où les tenants du post-modernisme estiment qu'il n'y a de fantastique qu'à travers la réalité cinématographique (ses images passées, présentes et à venir), lui pense et fait tout le contraire : la matière de son œuvre, c'est la vie même (les aventures de l'humain, le corps, la biologie, la médecine), les angoisses de l'homme ordinaire exprimées sur pellicule. C'est pourquoi il faut le prendre très au sérieux lorsqu'il déclare que ses ouvrages sont autobiographiques — même si cette affirmation ne s’applique sans doute plus vraiment à ses (pâles) derniers films, ultimes hoquets d'une carrière essoufflée. À l’époque, chacun d’eux donnait le sentiment d'être un morceau inquiet de son journal filmé, un récit à la première personne, en état d’urgence. Chromosome 3 a été conçu alors que sa femme était enceinte ; Dead Zone était son autoportrait à la suite du contrecoup subi par Videodrome (besoin d’isolement, refus de céder à la pression du savoir-faire et aux effets spéciaux). Chez Cronenberg, la nécessité du passage au film relève de l'analyse, d'un mécanisme de transfert, et de ce point de vue La Mouche est également une histoire de téléportation : la transmission d'un objet ou d’un être vivant d'un point A à un point B, grâce à un ordinateur qui analyse les données, les enregistre et les reproduit. À cet égard, il s’agit peut-être de la première fiction à mettre en scène la nature et le mécanisme de l'image vidéo : ceux du corps filmé (les informations couchées sur bande magnétique) et reproduit point par point à raison d'un balayage de 625 lignes à la seconde. Le passage de l’original à son impression (le principe du cinéma), c'est aussi une substitution dont le cinéaste analyse la teneur : que s'est-il passé, qu'en reste-t-il ? Y a-t-il eu gain ou perte de réalité ? Questions sur lesquelles se fondait Videodrome, qui s’efforçait de décrire précisément l’intersection du regard humain et du regard mécanique (la télé), ce puits sans fonds des images fantômes, rêvées, incertaines. Pour Cronenberg, les voies du leurre analogique sont impénétrables. Mais le but avoué de celui que l’on considère depuis longtemps comme le grand-prêtre de "la chair dans tous ses états" est d’abord de montrer l’intolérable. Et à ce jeu, il fait mouche à chaque coup.


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Son long-métrage fait donc le récit d'une transformation, celle d'un homme en mouche. Remake assez fidèle (paraît-il, je ne l’ai pas vu) d’un film de Kurt Neumann, il s’ouvre sur la rencontre d’une journaliste scientifique, Veronica, et d’un jeune et brillant inventeur, Seth Brundle, qui a mis au point un procédé révolutionnaire de désintégration puis de recomposition moléculaire en un autre point de l’espace. Le second démontre à la première la fiabilité de sa trouvaille avec un bas résille reconstitué maille par maille, suscite ainsi sa curiosité et favorise une collaboration qui, bien vite, dépasse le seul cadre professionnel. Il lui avoue cependant que ses recherches butent sur un problème majeur : son incapacité à réitérer l’opération sur les organismes vivants. Et il ne parvient à percer ce mystère que lorsque Veronica réveille sa sexualité si longtemps endormie. Leur union charnelle active en quelque sorte ses cellules grises : l’amour de la science exige le plaisir physique et vice versa. Après avoir enfin réalisé le test avec succès sur un babouin, il décide, dans un moment d’ivresse, de franchir le pas à son tour. Mais une musca domestica pénètre à son insu dans la cabine ovoïde qui dissout et déstructure la matière. Il ne s’en aperçoit pas, si bien que la machine amalgame et recompose les deux corps en un seul, opérant leur fusion au niveau cellulaire. Apparemment sorti indemne de l’expérience, il ne s’inquiète pas outre mesure de sa force inopinément herculéenne, de son subit sentiment de supériorité ou de son goût soudain immodéré pour le sucre. Pourtant le ver est dans le fruit, la mouche est dans l’homme, et va bientôt tout grignoter. Elle y pousse, s’y développe, y prospère, y accomplit son inéluctable travail de sape. Un lent et irrémissible processus de métamorphose est en marche. Reclus dans son spacieux loft-laboratoire, le malheureux Seth devient petit à petit un être abominablement composite, un amas chaotique de plaies et de pustules, de fluides et de tissus en révolution, doté d'une énergie surhumaine et de besoins sexuels incontrôlables.

La Mouche c’est un peu La Belle et la Bête à l’envers, le prince charmant évoluant peu à peu vers l’insecte. Cet homme-mouche ressemble et agit aussi tel un Quasimodo de l'ère électronique. Comme lui, il enlève sa dulcinée lorsqu’il s’aperçoit qu’elle veut se faire avorter de leur enfant — la pulsion animale du biologiste déformé veut protéger sa descendance. Le chromosome ailé rongeant le scientifique est un cancer qui le détruit, une gangrène qui le gagne inexorablement. Car ce n'est pas seulement à sa mutation physique qu’assiste l'idéaliste imprudent. Son caractère et son âme changent avec sa peau, tandis que Veronica ne se résigne pas à ne plus l'aimer. Jusqu'à quel point cet amour que l’on dit aveugle peut-il triompher de la répugnance et de l'épouvante ? Si Seth doit se séparer de Veronica, c’est au nom d’une régression fondamentale, plus grave encore que toutes les autres : l’instinct, qui rend la mouche dangereuse. Ses appétits s’avèrent irrépressibles, elle frappe et tue par caprice génétique. La progression avec laquelle Brundle passe du corps de Jeff Goldblum au maquillage (un masque qui le cache, à l'exception des yeux) puis à rien du tout (une "chose" à effets spéciaux) est admirablement orchestrée. On voit concrètement qu'il s’altère mais on sent jusqu'au bout la permanence du même, celle de l'être humain. Car Seth résiste pour maintenir coûte que coûte sa nature originelle. Cette lutte acharnée, perdue d'avance, apporte au film sa dimension somptueusement tragique, ses accents déchirants. Cronenberg en avait déjà décrit plus tôt le mécanisme, lorsque Veronica s'étonnait de voir Seth porter toujours un costume identique. Ce dernier lui avait alors répondu qu'il en change tous les jours mais en possède dix exemplaires. Résumé anticipé de ce qui sous-tend la trajectoire du personnage (constance, répétitions, différences visibles pour soi et imperceptibles pour l'autre) et de ce qui motive le cinéma de Cronenberg : la réversibilité du fond, de la surface, de la forme (l'entre-deux) et leurs croisements multiples.


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Le scénario de transformation débouche traditionnellement sur une insistante allégorie érectile : oreille qui se dresse, museau qui s'étire, pied qui s'allonge. Stratifié par l'éveil du désir dans l'imminence d'une satisfaction, il fonctionne à l'envers dans La Mouche, où devenir autre signifie contempler avec effroi, nostalgie et ironie ce qu'on a été : un agrégat d'organes distincts. Il y a ce moment très particulier, cocasse, triste et troublant à la fois, où Seth se regarde littéralement tomber en morceaux : les ongles, les doigts, les dents, les oreilles se détachent, comme les déchets d’une mue contre-nature. Se transformer, c'est perdre à vue d'œil ce qu'on est. C’est aussi se souvenir, ce qui génère un inconsolable regret, une nostalgie de l'enfance. Le héros ramasse ses lambeaux, les collectionne et les dépose amoureusement — tel un môme glissant une dent sous un oreiller — dans ce qu'il appelle son musée Brundle, celui de son propre corps. Cronenberg avait un temps pensé filmer Frankenstein, et La Mouche, de ce point de vue, est une esquisse de cette entreprise, là où le recollage peut, selon l'expression de William Burroughs (dont il adaptera quelques années plus tard Le Festin Nu), donner lieu à "un horrible simulacre de vie, une mauvaise copie bâclée à la va-vite, avec des fragments humains qu'on dirait brassés dans un chapeau et greffés au petit bonheur."

Habituellement, un tel postulat de métamorphose (de femme en léopard pour Tourneur, d'homme en loup-garou pour Landis et Dante) est le théâtre d'un enjeu (technique, fictionnel, esthétique) toujours renouvelé. Il constitue ce par quoi, avec de l'ancien, on essaie de faire du nouveau : colmater les ellipses d'antan (la transformation élidée) avec des trucages, le phénomène devenant un show, un spectacle en direct. Il est passionnant de voir comment Cronenberg, en traitant narrativement et plastiquement ce sujet, le reprend en quelque sorte à rebrousse-poil. Dans la progression dramatique qui découle de la mutation, il délaisse la vision en plan général pour le détail et l'approche pointilliste. Il ne retient que des indices de la dégradation, qu’il expose de façon discontinue. D'une séquence à une autre, on passe à une nouvelle étape du processus, l’achèvement final étant le montage des différents stades, des différents plans qui l’ont précédé. Regarder Seth à un instant, c'est opérer un travail de la mémoire, voir ce qu'il est devenu par rapport à ce qu'il était auparavant, mesurer l'écart et ce qui s'est passé entre-temps. Dans la première partie, lorsque le héros est extérieurement humain mais déjà mouche en dedans, le réalisateur s'attache à capter les signes tangibles de cette présence cachée : son geste réflexe (saisir un insecte au vol), son agilité (les exercices de barre fixe), sa voracité (le sucre). Il ne filme pas le devenir-mouche mais le déjà-mouche, en tant que manifestation d’un état latent. Dans la deuxième partie, alors que Seth devient matériellement une mouche, Cronenberg saisit ce qui lui reste d'humain : les sentiments, cet autre invisible exprimé par le corps. Le film s'achève comme l’apothéose bouleversante d’un véritable mélodrame : séquence inoubliable que celle où la créature, en qui subsistent encore les souvenirs de l’homme qu’il était autrefois, pose le canon de l’arme sur sa tête monstrueuse et conjure la femme, en un regard suppliant, de mettre fin à ses souffrances.


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Avec cette fable de génétique-fiction douloureuse et tourmentée, Cronenberg se place ainsi entre l’acceptation ("j’ai été cela") et le refus (l’horreur du devenir). Il se demande où finit l’organe (celui du corps humain) et où commence l’organisme (celui de la mouche). Entre les deux, il navigue sur les rives incertaines du documentaire type sciences naturelles (la vie des insectes, leur façon de se nourrir, comme dans l'ouverture de L'Âge d'Or de Buñuel) et l'imagerie scientifique médicale. Avec lui, le physique devient métaphysique. Il pose cette question : pourquoi un steak ordinaire, passé à la poêle, est-il comestible tandis qu'un steak téléporté s'avère immangeable ? Il ne suffit pas de dire que l'un est vrai (la chair avant) et l’autre faux (la viande après), juste une image, une reproduction de steak. Il semble plutôt que cette distinction fonde l’illusion propre au cinéma : il y a des choses qu'on peut manger vraiment avec la bouche, et d'autres qu'on peut seulement consommer du regard. Déjà, Videodrome faisait le portrait d'un cinéphile vidéophage qui avait littéralement les yeux plus gros que le ventre. À sa façon, avec les instruments du genre, le réalisateur développe l’idée selon laquelle le corps n'est pas seulement un paysage mais aussi une usine. À l’intérieur, on travaille en cadence, on s’active au réassemblage, organe par organe, en vue d'un nouvel organisme. Mais avant tout, La Mouche file une métaphore saisissante sur l’exclusion aux autres et à soi-même, la terreur du délabrement, l’irréversibilité de la maladie. Solitude, honte et angoisse de celui qui en souffre. Désarroi infini de celle qui en est témoin et s’aperçoit qu’elle ne peut rien faire pour y remédier. À tel point que de nombreux commentateurs, à sa sortie, y ont perçu une allégorie sur le Sida. Selon ses propres mots, l’auteur traite pourtant de sujets plus larges : notre mortalité, notre fragilité, la tragédie des pertes humaines. Il suscite conjointement notre peur et notre compassion, génère à la fois le dégoût et les larmes, remue en même temps l’estomac et le cœur. Il ne signe pas qu’un grand film d’horreur mais raconte aussi et surtout une magnifique histoire d'amour, à laquelle les superbes Jeff Goldblum et Geena Davis apportent un concours décisif : lui tour à tour vulnérable et déterminé, exalté et désemparé, elle sensible au point qu’on regrette que tant de réalisateurs l’ait si souvent cantonnée au registre comique dans lequel elle excelle par ailleurs. Leur détresse est la nôtre. Car tous les amateurs de cinéma fantastique le confirmeront : assister à la dégénérescence de Seth sous les yeux impuissants de Veronica constitue l’une des expériences les plus poignantes et empathiques que le genre ait jamais offert.


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Et j'en profite pour renvoyer à la magnifique critique de Jean-Gavril-MJ.
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Flol
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Re: La Mouche (David Cronenberg - 1986)

Post by Flol »

C'est sympa, mais tu devrais ouvrir un blog.













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Thaddeus
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Re: La Mouche (David Cronenberg - 1986)

Post by Thaddeus »

C'était OBLIGÉ que tu la fasses, celui-là. :mrgreen:
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Note bien que je ne t'accuse pas pour autant de faire dans l'humour prévisible, hein.