Le Convoyeur (Nicolas Boukhrief - 2004)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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mannhunter
Laspalès
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Post by mannhunter »

Beule wrote:Complètement époustoufflé pour ma part !

Je conçois que ceux qui en attendaient avant tout un film d'action canonique, teigneux et tiré au cordeau puissent en ressortir fortement déçus. Et j'estime même que les rapprochements effectués avec le récent Nid de guêpes, dont la maîtrise formelle m'avait au demeurant très favorablement impressionné, ne rendent pas justice à l'entreprise de Boukhrief, tant il me semble évident qu'il existe un gouffre entre les ambitions de Siri et celles de l'ancien fer de lance de Starfix.

Adoptant une démarche référentielle il me semble que le premier tendait à administrer la preuve qu'il existe un ferment de compétences techniques qui ne demandent qu'à s'affirmer au sein de notre patrimoine cinématographique pour proposer une alternative viable au cinéma d'action populaire venu d'Outre-Atlantique ou d'Asie du Sud-Est. Je ne vois rien de tel transparaître dans la démarche de Boukhrief. En tout cas ça me paraît une lecture très réductrice de ses objectifs, dont je ne connais rien de la teneur cela dit, n'ayant rien lu de ses propos.

Car que propose Boukhrief en définitive, sinon investir le cinéma de genre pour s'exprimer en tant qu'auteur à part entière et ce faisant, le revitaliser de fond en comble. Ce n'est pas là la démarche adoptée - pour ce que j'en connais, car j'ai de grandes lacunes en la matière- par les meilleurs artisans illustrateurs du genre dans les années 60-70, en tout cas dans le cinéma français (Verneuil, Deray, voire même Corneau?), ni même celle des meilleurs peintres de milieu des décennies précédentes (Becker, Dassin etc.). Assimiler l'essai à un pseudo-documentaire sur le quotidien des convoyeurs de fonds tient pour moi de l'aberration la plus totale tant il est patent que l'art du cinéaste se situe en opposition au travail d'un enthomologiste. Non qu'il ne puise quelque caution dans un enracinement réaliste, Boukhrief s'est de toute évidence méticuleusement documenté, mais cette inspiration réaliste n'est qu'un prétexte pour faire saillir les stigmates de l'alliénation résultant de la déliquescence
sociale contemporaine à travers une mosaïque de laissés pour compte aux très hautes vertus synthétiques.

Ces vertus de synthèse sociale sont telles que je me suis surpris à
me demander, particulièrement après la révélation des origines traumatiques du personnage de Dupontel, si cette danse macabre n'était pas que le fruit d'un fantasme obsessionnel nourri par le personnage, un peu sur le modèle d'All that jazz, par exemple.

Sans doute est-ce pousser le décryptage un peu loin, j'en conviens. Quoi qu'il en soit je ne peux m'empêcher d'appréhender ce microcosme comme une sorte d'antichambre de la mort, projection sociale où végéteraient quelques condamnés sociaux en sursis, donnant libre cours, qui de sa perversion naturelle (Berléand), qui du ressentiment d'avoir été refoulé exprimé par la transgression (le descendant d'une lignée de flics transformé en dealer), qui encore de son vain attachement à quelque réflexe social presque pavlovien et rendu totalement obsolète dans un environnement social si délétère que même la fonction des RH semble dévitalisée et se réduit à un soutien psychologique d'une incompétence absolue: ainsi du personnage de Gilles Gaston-Dreyfus (géniale résurrection de ces acteurs de composition qui firent la richesse d'un certain cinéma populaire français) réitérant sans foi le rituel de la contestation sociale, ou de ce bouleversant insert sur Dupontel surpris à prendre mécaniquement connaissance des derniers rapports de l'évolution des taux directeurs de la BCE.

Poignante est la mise à nue de cette société à deux, voire à multiples vitesses, où non seulement les "nantis" et les laissés pour compte s'ignorent jusqu'à réfuter toute interaction (cf les deux séquences jumelles de l'humiliation lors du chargement) mais où, pire, l'aveuglement et le replis social sont tels qu'ils opposent ceux qui ont encore l'instinct de rebellion le plus primaire (les délinquants des banlieues défavorisées) à ceux qu'ils assimilent grossièrement aux forces exploitantes, les convoyeurs. Et implacable est la démonstration de l'hermétisme le plus total, puisque ces derniers refusent en définitive de dissocier les tenants du grand banditisme des responsables de leurs brimades quotidiennes, jusqu'à la catharsis dans la violence la plus abjecte.

Au regard de cette logique d'acceptation les partis-pris d'opacité véhiculés par les choix de mise en scène de Boukhrief m'apparaissent d'une cohérence de tous les instants. Nul besoin d'éclairer plus précisément les circonstances de sa reconstruction, puisque de reconstruction il n'y a pas, qu'il n'est qu'un mort-vivant investiguant un univers hermétique et déshumanisé dans lequel il a versé comme mu par une force primale assimilable à la vengeance. Ses collègues emmurés dans leur résignation
se souciant comme d'une guigne, aux deux exceptions près des deux personnages plus humains de Dujardin et de l'incandescente Claude Perron à qui Boukhrief a la générosité, malgré certains de leurs errements, d'accorder des traitements plus différenciés à l'heure de l'implosion finale, il ne serait pas cohérent d'offrir au spectateur plus d'éclaircissements. Sauf à vouloir cultiver une fibre mélodramatique dissonnante avec la tonalité hagarde qui sourd de la mise en scène, et dont rend admirablement compte le traitement visuel du massacre final,
dépourvu de toute affêterie, de toute la virtuosité esthétisante d'un John Woof par exemple.

Les quelques vignettes relatives au drame ou à la catatonie de l'épouse suffisent à différencier le personnage de Dupontel, à lui conserver cette flamme vacillante d'humanité qui en fait un outsider dans cette communauté privée d'aspiration à vivre. De la même façon il me semble que la décision d'introduire la séquence du flashback traumatique en parallèle de la réunion presque fusionnelle de la communauté des convoyeurs participe de cette même nécessité de distinction quant à la perte des repères sociaux.

Ce sont d'ailleurs quelques éclairs de vie, mieux de plaisir, le plus souvent balayés dans l'instant mais que leur découverte presque impromptue rend d'autant plus vibrants, tel l'attachement de ce mécano à la restauration de son cabriolet qui éveille l'espace d'un instant comme un sentiment d'empathie chez Dupontel et qui trouve un prolongement apaisé et sublime dans le plan final, qui sauvent la vision du cinéaste, que d'aucun pourrait trouver excessivement pessimiste si ce n'est même cynique.

Et si je me suis un moment interrogé moi aussi quant à la justification des séquences mettant en scène le personnage d'Aure Atika, c'est pour me rendre à l'évidence que c'est par son entremise que s'exprime la foi profonde du cinéaste en la nature humaine. Non seulement parce qu'elle permet, après l'une des séquences les plus insoutenables du film (la description glaçante de l'apathie de Dupontel confronté à la spontanéité ludique de ce gamin pourtant chargée de tant de réminiscences parentales), de souligner les élans de sensibilité refoulée du personnage principal mais aussi et surtout parce que le regain de fierté de ce personnage de femme et de mère, dont on devine malgré les non-dits et les ellipses qu'elle aussi a connu son lot de compromissions et de renoncements, synthétise en fait toute la vision morale du cinéaste sur la condition humaine.

Au sortir de la projection, je me suis empressé de lire la courte mais
élogieuse notule consacrée au film par Pascal Sennequier dans Positif. C'est avec intérêt que j'ai relevé une interprétation possible des motivations initiales du personnage de Dupontel, que je n'avais nullement envisagées mais qui tend à ancrer davantage l'intrigue du film dans le courant du film policier. Ce qui m'ammène à penser, comme Roy Neary,
que les niveaux de lecture de ce film sont décidément d'une richesse hors du commun pour un film de genre, et qu'il devrait être en mesure de combler les attentes des publics les plus variés. Pour moi en tout cas, ni plus ni moins qu'une date à marquer d'une pierre blanche dans le renouvellement du polar français: intense (je me suis rarement surpris à tressaillir d'émotion sous le choc de chaque détonation), brutal, asphyxiant mais aussi poétique et bouleversant.
bien content pour toi que tu aies ressenti toutes ces jolies choses (tu sembles considérer le film comme un chef d'oeuvre absolu),je suis d'autant plus frustré de ne pas les avoir perçu ("poétique?","bouleversant?","asphyxiant"-pesant oui,dans le sens où les 1h35 m'ent ont paru 2!-) ... :roll:
Sergius Karamzin
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Post by Sergius Karamzin »

Je n'ai pas le temps de lire ce qui a été écrit ici aujourd'hui.

Mais juste quelques mots pour dire à quel point j'ai été emballé par ce film. Une réal très soignée, une ambiance particulèrement pesante, une menace distillée et sourde. Quelques menus défauts ici ou là, mais franchement c'est une réussite éclatante à mes yeux. Personnellement j'ai encore plus aimé que certains Corneau ou Melville, c'est dire.

Très bon, efficace, brutal, déroutant, même si quelques finesses psychologiques auraient fait gagné certains personnages en épaisseur.

S'il faut noter 7.5/10, un des meilleurs films français vus depuis plusieurs mois.
Bob Harris

Post by Bob Harris »

"Le Convoyeur" ternit l'image de la profession pour la CFDT

Le responsable CFDT des convoyeurs de la Brink's Jacques Charles estime que Le Convoyeur "ternit la profession en ne donnant pas une bonne image du convoyeur de fond qui n'est ni raciste, ni alcoolique, ni drogué et encore moins ripoux ou adepte du revolver à outrance". Même s'il concède avoir "eu des copains tués", il affirme n'avoir "jamais sorti mon arme en 30 ans de métier". "Trop de choses sont fausses, comme le fait d'obtenir une arme à l'embauche alors qu'il faut préalablement se prêter à une enquête de police de six mois". Réalisé par Nicolas Boukhrief, Le Convoyeur sort ce 14 avril dans les salles. AFP
Sergius Karamzin
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Post by Sergius Karamzin »

La CFDT et la Brink's ont pété les plombs. C'est un film, bon sang ! pas un docu.

Alors la police devrait se révolter en voyant un Navarro, tant ça n'a rien à voir avec un commissariat, les hôpitaux devraient faire un procès à Francis Huster pour son grand patron, etc.
mannhunter
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Post by mannhunter »

Bob Harris wrote:"Le Convoyeur" ternit l'image de la profession pour la CFDT

Le responsable CFDT des convoyeurs de la Brink's Jacques Charles estime que Le Convoyeur "ternit la profession en ne donnant pas une bonne image du convoyeur de fond qui n'est ni raciste, ni alcoolique, ni drogué et encore moins ripoux ou adepte du revolver à outrance". Même s'il concède avoir "eu des copains tués", il affirme n'avoir "jamais sorti mon arme en 30 ans de métier". "Trop de choses sont fausses, comme le fait d'obtenir une arme à l'embauche alors qu'il faut préalablement se prêter à une enquête de police de six mois". Réalisé par Nicolas Boukhrief, Le Convoyeur sort ce 14 avril dans les salles. AFP
y a aussi un article dans Première (oui,je sais...c'est pas une réfèrence! :lol: ) qui sépare le vrai du faux proposé dans le film... :wink:
Simone Choule
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Post by Simone Choule »

Il est donc possible de faire une série B adulte dans le cadre du cinéma français.
Esperons que le film rentre dans ses frais ! 8)
Sergius Karamzin
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Post by Sergius Karamzin »

Je viens de lire la petite chronique de Roy, et je partage, au mot près, les mêmes impressions.
Je suis un peu mitigé sur le plan final et deux trois autres broutilles (le perso d'Aure Atika), mais c'est épatant.
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Post by harry callahan »

Bob Harris wrote:"- C'est le générique, et en suédois!!!"
Si on allait visiter la Suède cet été ? Il y a de jolis lacs.
Et un réseau téléphonique exceptionnel.
Et des animaux à fourrure intéressants.
Dont le majestueux élan.
[...]But being this a .44 magnum, the most powerful handgun in the world, and would blow your head clean off, you have to ask yourself one question : "Do I feel lucky ?". Well, do you, punk ?
Simone Choule
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Post by Simone Choule »

Sergius Karamzin wrote:Je viens de lire la petite chronique de Roy, et je partage, au mot près, les mêmes impressions.
Je suis un peu mitigé sur le plan final et deux trois autres broutilles (le perso d'Aure Atika), mais c'est épatant.
Idem.
Mes seuls réserves : le perso d'Atika avec sa réplique ridicule ("C'est le pere noel."), le plan final effectivement un peu baclé, le dialogue de la scène d'intro et quelques petits exces caricaturaux dans le jeu des acteurs. Mais bon, ça reste du chipotage...

Sinon, je voudrais aussi souligner le remarquable travail sur le bande son : froide, éléctronique, hypnotique qui donne une vraie couleur au film. La sonnerie de portable du convoyeur (lié à son drame) trouvant son écho partout (dans le bruit du game boy, sur la platine d'un D.J...).
Car le Convoyeur, au dela de sa description précise d'un millieu social et aussi un film cerveau (c'est sa force !).
La séquence finale, tant décriée, ne me parait en rien gratuite : elle est l'aboutissement hallucinée, technoide (Noé es-tu là ?) d'une ame meurtrie au bord de l'explosion.
C'est une scène d'action forte, pensée, et soutenue par un concept fort. C'est assez unique dans le cadre du cinéma d'action français...

Bref, longue vie à Boukhrief !
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Ouf Je Respire
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Post by Ouf Je Respire »

Sergius Karamzin wrote:La CFDT et la Brink's ont pété les plombs. C'est un film, bon sang ! pas un docu.
D'ailleurs Boukrief s'en défend très bien. Il renvoie tout le monde dans les 22 en déclarant: "bien sûr que ça n'est pas réaliste. C'est une fiction. J'aurais voulu faire un film réaliste, j'aurais plutôt fait un documentaire".

CQFD.


EDIT: Boukrief est mon père.
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Bob Harris

Post by Bob Harris »

Je suis vraiment dégoûté de ne pas pouvoir le voir maintenant... :(
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Ouf Je Respire
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Post by Ouf Je Respire »

Bob Harris wrote:Je suis vraiment dégoûté de ne pas pouvoir le voir maintenant... :(
Tout comme KB (jardin) 2, hein?? :mrgreen:
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Roy Neary
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Post by Roy Neary »

Aaaaaah !!! Les vieux croutons de Classik à la rescousse du Convoyeur ! 8) :lol:
Sans évidémment oublier le long et savoureux avis de Beule dont l'enthousiasme fait plaisir. :wink:
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Simone Choule
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Post by Simone Choule »

Roy Neary wrote:Aaaaaah !!! Les vieux croutons de Classik à la rescousse du Convoyeur ! 8) :lol:
Sans évidémment oublier le long et savoureux avis de Beule dont l'enthousiasme fait plaisir. :wink:
Et je suis à peu près certain que Margo se joindra bientôt à nous !
Vive les vieux !!!
Bob Harris

Post by Bob Harris »

Simone Choule wrote: Vive les vieux !!!
Et vive les nuls !!!