Mulholland Drive (David Lynch - 2001)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Watkinssien
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Mulholland Drive de David Lynch (2001)

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J'ai enfin ma compréhension personnelle du film :
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Mulholland drive ou le système hollywoodien comme cauchemar utopique.
Pour faire simple, le film est divisé en deux parties : une première qui s'apparente à un univers onirique sophistiqué et contemplatif, et une seconde, où le spectateur "comprend" que le personnage de Naomi Watts s'est créée ce premier segment du film, à partir d'éléments qui la conduit à la déception (privée et professionnelle) puis à la mort.
Mais Lynch va beaucoup plus loin dans son traitement narratif et dans son écriture cinématographique pour placer son histoire.

Prenons une séquence magistrale et significative : celle où un jeune homme raconte son cauchemar à un policier, avant de revivre pour de "vrai" son songe. Une fois qu'il se confronte à sa vision cauchemardesque, l'individu meurt.
Cette séquence fonctionne à double tranchant : tout d'abord, on sait qu'elle est construite selon l'imagination du personnage de Naomi Watts, puisque le lieu (le Winkie's) est un endroit qu'elle a cotoyé pour engager un tueur, chargé de liquider Camilla Rhodes, que le jeune homme en question était présent lors de cette petite affaire, que le tueur lui-même "apparaissait" dans la première partie, avec un oeil bleu et un oeil noir.
Cette séquence fonctionne donc comme tous les autres moments de cette première partie fascinante.
Suivant ce principe, le film est déjà impressionnant. Mais le second tranchant fait que cette séquence est également un résumé parfaitement réducteur du film tout entier : celle d'une personne qui, avant de mourir, a fait un rêve. La mise en scène de Lynch est fondée donc sur une mise en abyme dans une mise en abyme, rendant difficilement accessible un point de départ simple. Tout le génie de Lynch est de perdre son spectateur dans une juxtaposition d'émotions les plus diverses pour tracer un portrait extrêmement singulier d'une déchéance dans le milieu du cinéma.
Le film réussit l'exploit de pratiquer la juxtaposition au lieu de la linéarisation tout en amenant une fin logique à son début.
Les vieux personnages qui accompagnent la jeune héroïne représentent les vieux démons du personnage de Naomi Watts (extraordinaire dans tous les registres d'émotions).


Suivant cette analyse, le film est réellement d'un haut niveau artistique, même si l'on peut se délecter d'une certaine charge d'Hollywood, comme atteste l'influence majeure du génial film de Billy Wilder Sunset Boulevard.
Un film ludique, bouleversant, drôle et émouvant et une réflexion sur l'illusion puissante et riche.

10/10
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ed
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Post by ed »

Watkinssien wrote:J'ai enfin ma compréhension personnelle du film :
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Mulholland drive ou le système hollywoodien comme cauchemar utopique.
Pour faire simple, le film est divisé en deux parties : une première qui s'apparente à un univers onirique sophistiqué et contemplatif, et une seconde, où le spectateur "comprend" que le personnage de Naomi Watts s'est créée ce premier segment du film, à partir d'éléments qui la conduit à la déception (privée et professionnelle) puis à la mort.[/spooler]
La première fois que j'ai vu le film (lors de sa projection à Cannes en 2001), je suis sorti en défendant cette hypothèse auprès de mes camarades, et en expliquant en quoi ça concordait, et en quoi le film était donc intellectuellement stimulant.
La 2nde fois que je l'ai vu (lors de sa sortie en salles six mois plus tard), sûr de mon analyse, je n'ai pas cherché à comprendre mais à ressentir. Ma première compréhension du film s'est vue bouleversée, mais surtout moi aussi. Cette fois, il avait été surtout émotionnellement stimulant...
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Watkinssien
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Post by Watkinssien »

ed wrote:
Watkinssien wrote:J'ai enfin ma compréhension personnelle du film :
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Mulholland drive ou le système hollywoodien comme cauchemar utopique.
Pour faire simple, le film est divisé en deux parties : une première qui s'apparente à un univers onirique sophistiqué et contemplatif, et une seconde, où le spectateur "comprend" que le personnage de Naomi Watts s'est créée ce premier segment du film, à partir d'éléments qui la conduit à la déception (privée et professionnelle) puis à la mort.[/spooler]
La première fois que j'ai vu le film (lors de sa projection à Cannes en 2001), je suis sorti en défendant cette hypothèse auprès de mes camarades, et en expliquant en quoi ça concordait, et en quoi le film était donc intellectuellement stimulant.
La 2nde fois que je l'ai vu (lors de sa sortie en salles six mois plus tard), sûr de mon analyse, je n'ai pas cherché à comprendre mais à ressentir. Ma première compréhension du film s'est vue bouleversée, mais surtout moi aussi. Cette fois, il avait été surtout émotionnellement stimulant...
Je peux comprendre !

En ce qui me concerne, c'est exactement le cheminement inverse. La première vision, j'en étais bouleversé, et j'ai pleuré à quelques séquences sans en forcément saisir les nuances. Les autres visions étaient proches de la fascination complète, hypnotique que le film avait sur moi.
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Thaddeus
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Re: Mulholland Drive

Post by Thaddeus »

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Gounou
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Re: Mulholland Drive

Post by Gounou »

Stark wrote:Bon, encore une fois je m'excuse pour ce long message totalement exalté, mais je n'étais encore jamais intervenu sur ce topic. Et comme la redécouverte très récente du film m'a encore foutu un grand coup au coeur et à l'âme, je n'ai pas pu m'en empêcher... :? :oops:
Et tu as bien fait de ne pas t'abstenir... car tout ne sera jamais dit sur ce film et sur d'autres de David Lynch tant ceux-ci appartiennent à chaque spectateur autant qu'à leur unique auteur. Ta passion est comunicative et très expressive dans sa retranscription. Merci de nous la faire partager ! :wink:
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Brody
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Re: Mulholland Drive (David Lynch)

Post by Brody »

:D Voila un bien bel hommage à cet immense film qui a été pour moi également l'un de mes 3 ou 4 plus grands moments de cinéma ! Bravo pour ton enthousiasme communicatif (je sais ce que je vais revoir cette semaine...)
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Watkinssien
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Re: Mulholland Drive (David Lynch)

Post by Watkinssien »

Ah c'est malin comment on va faire pour parler du film maintenant !

:wink:

Jolie déclaration d'amour à un film en tous cas !
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arfiso
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Re: Mulholland Drive

Post by arfiso »

Gounou wrote:
Stark wrote:Bon, encore une fois je m'excuse pour ce long message totalement exalté, mais je n'étais encore jamais intervenu sur ce topic. Et comme la redécouverte très récente du film m'a encore foutu un grand coup au coeur et à l'âme, je n'ai pas pu m'en empêcher... :? :oops:
Et tu as bien fait de ne pas t'abstenir... car tout ne sera jamais dit sur ce film et sur d'autres de David Lynch tant ceux-ci appartiennent à chaque spectateur autant qu'à leur unique auteur. Ta passion est comunicative et très expressive dans sa retranscription. Merci de nous la faire partager ! :wink:
Oui. Permettez moi cher Gounou de mettre un léger bémol à votre remarque au demeurant tout à fait légitime. Dire qu'un film appartient au spectateur ouvre une légère brèche qui pourrait être récupérée par de sombres desseins. Car, par extrapolation, il y a peu, à partir de votre expression pour déduire qu'un film, dès lors qu'il appartient au spectateur, justifie son niveau. Et de là ensuite à dire que, à partir du moment où un type (ou une fille, gaffe aux propos misogynes!) considère qu'un film, le pire soit il, est très bien parce qu'il l'a vécu ainsi, il n'y a qu'un pas, dangereux qui plus est. Car si une hiérarchie qualitative est possible, c'est uniquement parce qu'il y a une part d'objectivité concrète qui entre en compte dans la constitution de toute forme de langage, artistique ou non. Et du fait du médium choisi par Lynch pour s'exprimer, le cinéma, son film s'inscrit de ce fait dans la logique d'une forme linguistique qui permet de l'approcher de manière plus ou moins rationnelle et pas uniquement sensible. Car pour Lynch, comme pour d'autres, un travelling est un travelling. C'est par ce biais qu'il nous est permis de comprendre des films faits sous des latitudes aussi disparates que celles que nous proposent aujourd'hui festivals et distributeurs. Là encore, au Japon, un travelling se dit de la même manière qu'en Europe, qu'aux USA, qu'au Maroc, qu'en Iran.......liste non exhaustive.
Le but de cette réponse n'est pas de remettre en cause ta perception de Lynch mais simplement d'affiner certainement une idée émise. Tiens d'ailleurs, pour conclure et argumenter mon propos, INLAND EMPIRE est très certainement le film réalisé sur ces 10 dernières années à remettre en cause aussi fortement le cinéma, d'où un intérêt qui ira certainement grandissant le concernant. Il n'empêche qu'il le fait de l'intérieur........c'est à dire qu'il ausculte le cinéma et sa fabrication depuis le cinéma et pourquoi pas son devenir (au moins pour lui).
PS : merci à Stark d'émettre des idées et de prendre le temps pour cela. La longueur n'est pas un obstacle lorsqu'elle est marquée par la sincérité.
D'ailleurs, on peut dire que certaines remarques d'une ligne peuvent parfois être très très longues aussi.
Gounou
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Re: Mulholland Drive

Post by Gounou »

Evidemment, dire "une oeuvre appartient au spectateur autant qu'à son auteur", ça revient à s'exposer au sempiternel "tout se vaut tant qu'on est dans le domaine du ressenti"... en l'occurence, il s'agissait bien du ressenti de Stark, étayé longuement mais de façon à ne jamais s'élever au dessus des intentions présumées de l'auteur.... Stark reste dans l'affect pure et évoque entre les lignes une projection toute personnelle. Et c'est ce que ma remarque tendait à mettre en evidence : le cinéma de Lynch, par dessus tout, favorise cette approche du cinéma. D'ailleurs j'en profite pour te contredire quand tu dis en synthétique que "parce qu'il a choisi le cinéma plutôt qu'un autre art", il s'impose automatiquement des codes universels qui ont la même valeur d'où qu'on les perçoive... je trouve que pour le coup, ça revient à vachement applatir le sens d'un mouvement de caméra, surtout pour le cas d'un artiste qui conçoit l'articulation même de ses films essentiellement par l'esthétique visuelle et sonore et les liens que l'on peut y tisser, plus que par la narration classique. Inland Empire, que tu évoques un peu plus loin, démontre cela d'une façon encore plus radicale même si tout cela se trouve en germe depuis son premier film.
Bref, la brèche est ouverte comme tu dis... mais on n'est pas obligé de s'y engouffrer. Mulholland Drive n'appartient qu'à Stark selon la perception qui est la sienne, c'est une vérité. :wink:
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arfiso
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Re: Mulholland Drive (David Lynch)

Post by arfiso »

Pardon, j'ai du mal m'exprimer. Ce n'est pas mon fort.
Je n'ai en aucun cas dit que "parce que Lynch avait choisi le cinéma plutôt qu'un autre art......etc.". Il y avait pour moi ici la volonté de montrer la réciprocité entre le cinéma et toute autre forme de langage, artistique ou non.
Et de ce fait, il répond à des règles, qu'on le veuille ou non. Comme nous le faisons, chacun à notre manière lorsque nous écrivons. Nous choisissons un sujet, un verbe, un complément en fonction de nos intentions. Ils peuvent différer d'un individu à un autre mais la constitution d'une phrase répondra à cette logique, sujet, verbe, complément.
Désolé mais pour avoir un accès "rationnel" à Lynch (c'est donc possible, certes dans une certaine mesure mais tout de même), c'est ici le sujet qui nous préoccupe tous deux, il est préférable d'avoir quelque idée, comme pour n'importe quel film donc, de quelques règles grammaticales. Ce qui ne doit pas remettre en cause l'émotion vécue par Stark fort louable et intéressante par ailleurs. Je discute linguistique avec toi parce que tu as fait un commentaire que j'ai trouvé un peu vague. Pas de sa perception du film ni de ce qu'il a ressenti en le voyant et ultérieurement.
Et bien évidemment, pour donner un exemple concret à ce que je souhaite énoncer, ce qui a dérouté le spectateur lambda à propos de MD, c'est de penser et de prendre pour argent comptant, en l'occurrence comme réalité effective, le première partie du film dans sa chronologie de montage comme étant le réel qui serait transfiguré plus tard par l'onirisme. Nous savons que c'est le contraire.
Or, pour ne pas être trop égaré, il fallait s'interroger sur un principe de montage universel (fondu au noir) et à partir de sa fonction ontologique, c'est à dire son essence, en déduire certaines choses qui permettent de se situer dans le film et de situer dans quels espaces nous nous trouvons. Et de ne pas tomber de son fauteuil après disparition des incarnations féminines dans la boite et un coup de sonnette qui nous sort d'un rêve plutôt étrange et inquiétant.
Encore une fois, cela ne remet pas en cause ce que Stark a vécu et vit encore grâce au film. C'est juste une question qui me paraissait intéressante mais bon, ça n'engage que moi et pardon si je t'ai froissé ou agacé. Cela fait partie de mes aptitudes et de mes singularités.
A bientôt pour d'autres aventures ?
Gounou
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Re: Mulholland Drive (David Lynch)

Post by Gounou »

Je ne suis ni froissé, ni agacé... j'espère ne pas t'avoir fait cette impression dans mon précédent post. Par contre je n'ai certainement pas la même approche rationnelle, voire "rationnalisante", du cinéma de Lynch... c'est en tout cas ce que me suggère ton message. Je crois que les règles linguistiques que tu évoques (et qui sont tout à fait pertinentes dans l'absolu) sont ici, dans le cas de Lynch, un moyen d'applatir le film à une perception rassurante... ce qu'il ne doit en aucun cas devenir !! Maintenant, si tu arrives encore à apprécier MD en te confortant sur l'idée que sa première partie est un délire enjolivée de la triste réalité que constitue la seconde, très bien pour toi. Selon moi il s'agit d'un grave appauvrissement de ce qui nous est montré dans le détail. Mais encore une fois, c'est une approche qui peut s'avérer rassurante et que l'on peut reproduire et appliquer telle une "grille" sur chacun des films de Lynch, y compris le dernier. Pour moi, l'intérêt et la substance se trouvent ailleurs... en tout cas pas dans une psychanalisation de comptoir (ce dont je ne te taxe pas, en l'occurence, mais qui est une approche fréquemment retrouvée au détour de conversations...)

Bref : à bientôt pour de nouvelles aventures. :wink:
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arfiso
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Re: Mulholland Drive (David Lynch)

Post by arfiso »

Pour en finir parce qu'on ne va pas passer l'année dessus, nous avons d'autres chats à fouetter et l'un et l'autre, sache que :
il ne s'agit en aucun cas d'une grille singulière à Lynch. Il s'agit simplement d'observer ce qu'il a fait et comment il a construit son film. Je doute qu'il y ait beaucoup de hasard à cette utilisation de fondu, qui plus est comme il est amené, et que nous retrouverons un peu plus d'une heure plus tard avec un mouvement inverse (on repartira cette fois de l'oreiller au lieu de nous en approcher en caméra subjective). Ce n'est pas une lecture personnelle, c'est un fait ça.
D'autre part, sache aussi que cela ne m'empêche en aucun cas d'habiter ses cauchemars ou sa fantasmagorie pour faire large, et que j'y trouve mon lot d'instabilités.
Et puis tout à fait d'accord avec toi ; une lecture psychanalytique de son cinéma est forcément réductrice. Nous sommes conviés à des voyages cinématographiques qu'un regard clinique ne peut que freiner.
Il s'agissait pour moi de souligner que Lynch, s'il fait presque l'unanimité aujourd'hui, c'est aussi parce qu'il utilise un langage singulier et qu'il s'est constitué un style à partir de ce langage, donc en utilisant une codification commune. Ce qui est singulier, c'est ce qu'il en fait, comme d'autres. Comme le font peintres, sculpteurs, écrivains, musiciens, etc.
Ce qui est troublant dans le cas de MD, c'est finalement que ce qui est très déstabilisant, c'est le réel plutôt que les mondes de l'imaginaire. On sent bien qu'il y a un œil qui transperce les réalités pour nous donner à voir, c'est le côté "pornographique" (sens étymologique du terme) de Lynch, à travers les apparences. C'est un peu, pour employer une image, un travail à la Dorian Gray. On peut même penser à ce que Lynch disait à propos de Philadelphie, ville toute proprette qui séduit par son apparente quiétude tout visiteur. Tu sais quand il disait que jamais il n'avait rencontré de ville plus perverse. Ce qu'il fait du monde du cinéma, que ce soit dans n'importe lequel de ses films, est plus que passionnant. Et Md en est une des réflexions les plus abouties.
Tu sais, il y a quelques années, pas si lointaines, deux, j'étais aux USA pour un travail sur le cinéma américain. J'ai assisté à des conférences assez étrange, ça ne ressemble pas à ce que nous connaissons dans les facs française, bref, à la fin d'une, où il était question du rapport entre cinéma et politique, je suis allé voir le gars avec qui j'ai papoté un moment. Il me disait que des cinéastes comme Lynch ou Eastwood étaient considérés comme très politiques et très acerbes vis à vis de l'Amérique. Le prétendu classicisme d'Eastwood le rendait plus accessible donc cela passait avec une partie du public et on le sent très américain et amoureux de son pays quelque part mais que pour Lynch c'était très compliqué parce que chaque film était une sorte de radiographie du cinéma et des USA. Il me disait par exemple que MD n'était pas apprécié du tout. Même par certains universitaires. Parce que le film sondait l'inconscient américain sans laissé d'échappatoire à cause de sa forme.
Ce fut pour moi passionnant.
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Re: Mulholland Drive (David Lynch)

Post by Strum »

Gounou wrote:Maintenant, si tu arrives encore à apprécier MD en te confortant sur l'idée que sa première partie est un délire enjolivée de la triste réalité que constitue la seconde, très bien pour toi. Selon moi il s'agit d'un grave appauvrissement de ce qui nous est montré dans le détail. Mais encore une fois, c'est une approche qui peut s'avérer rassurante
Je crois également que la première partie de Mulholland Drive est un rêve et que la deuxième partie est la réalité. Mais je ne crois pas que ce soit un "appauvrissement du film" ou une "approche rassurante" que d'en avoir une telle interprétation. Il n'est pas plus rassurant ou plus appauvrissant de tâcher de rationaliser une impression plutôt que de laisser les émotions vous envahir sans vouloir les analyser. On peut à la fois se laisser envahir par l'ivresse des sens et tâcher de donner un sens à un récit. Et c'est justement me semble-t-il ce que Stark fait implicitement dans son très beau texte. La très grande empathie qu'il ressent pour le personnage de Naomi Watts repose sur une interprétation du film selon laquelle la première partie est un rêve et la seconde la réalité. Car pour aimer un personnage ou s'identifier à lui, il faut comprendre la situation de ce personnage.

Croire qu'une analyse de film correspond nécessairement à un appauvrissement d'un film ou à une approche rassurante serait établir une hiérarchie arbitraire entre les différentes interprétations d'un film, entre les réactions plus affectives et les réactions plus rationnelles. Cela reviendrait aussi à établir une hiérarchie encore plus arbitraire entre les différentes personnalités de spectateur en estimant que certaines personnalités sont mieux à même d'apprécier le cinéma que d'autres.

Certains films demeurent une énigme, parce qu'ils sont construits comme tel, et chaque vague successive d'interprétation ne fait qu'approfondir la beauté de l'énigme. Un film comme Mulholland Drive permet toutes sortes d'interprétation. Et la somme et la diversité de ces interprétations en montrent la richesse. Chaque film appelle l'interprétation du spectateur. D'ailleurs, toi-même, en réfutant semble-t-il la possibilité d'une approche rationnelle du film, tu en livres en réalité ta propre interprétation en estimant que sa nature est telle qu'il faut que l'énigme demeure inviolée, car pour avoir un avis sur un film, il faut nécessairement mettre en ordre ses impressions et y faire donc rentrer du rationnel.
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Re: Mulholland Drive (David Lynch)

Post by Gounou »

Ah mais je suis pour l'analyse, entendons-nous bien ! ...et c'est pour cela que je mettais en conflit la "vue d'ensemble", et le "détail". Car, ce n'est peut-être pas ton cas ni celui de Stark, mais j'ai souvent entendu par le passé quelque chose comme "MD ne m'intéresse plus parce que finalement j'ai tout compris". Ah bon ? Donc d'une part, la personne en question s'en tient à cette vague interprétation et en néglige un certain nombre de trous, et d'autre part, à courir à tout prix après une rationnalisation, elle a fini par en trouver une, à y plier le film malgré tout ce qui dans le détail pourrait casser cette simplification, et au final en en appauvrir l'intérêt. Si cette interprétation d'ensemble que tu défends te sers de points d'accroche et te permets de mieux aborder le film sur le plan émotionnel, comme le fait Stark ou toi, c'est autre chose (d'ailleurs je me souviens pas avoir lu textuellement "la deuxième partie est la réalité" dans le texte de Stark, mais je peux me tromper n'ayant pas relu pour vérifier). Par contre, je n'ai jamais nié les émotions véhiculé dans les films de Lynch, Strum... je ne vois pas en quoi ce désir de ne pas "résumer" le film à du factuel m'empêcherai de percevoir et de ressentir la frustration, jalousie, la passion, le fantasme, etc... toutes ces émotions incarnées par des personnages, parfois par plusieurs tour à tour, comme souvent chez Lynch et poussé à l'extrême dans Inland Empire. Où est le rêve, où est la réalité d'ailleurs, dans IE ? Y a-t-il seulement une réalité, une temporalité ? Il me semble évident que non, et j'aime à voir Lost Highway et Mulholland Drive de la même manière... c'est dans dans le détail, dans les échos, les perspectives, les reflets, etc. que je trouve du plaisir et non dans quelque chose du style "Fred Madison est un condamné à mort qui a tué sa femme parce qu'elle faisait du porno alors qu'il la baisait mal". Et qui est Pete Dayton ?

Do you see ? :)
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Re: Mulholland Drive (David Lynch)

Post by Strum »

Gounou wrote:Car, ce n'est peut-être pas ton cas ni celui de Stark, mais j'ai souvent entendu par le passé quelque chose comme "MD ne m'intéresse plus parce que finalement j'ai tout compris". Ah bon ? Donc d'une part, la personne en question s'en tient à cette vague interprétation et en néglige un certain nombre de trous, et d'autre part, à courir à tout prix après une rationnalisation, elle a fini par en trouver une, à y plier le film malgré tout ce qui dans le détail pourrait casser cette simplification, et au final en en appauvrir l'intérêt.


D'accord, je vois mieux ce que tu veux dire. Reste qu'une personne qui ne s'intéresse plus à un film après l'avoir interprété n'appauvrit pas l'intérêt du film (c'est ce terme d'appauvrissement qui me gêne). Le film peut simplement avec le temps perdre de l'intérêt qu'il avait initialement pour elle. Et puis, certains films conserveront néanmoins leur mystère, si bien qu'en le revoyant des années plus tard, la même personne pourra en livrer une autre interprétation ou en découvrir quelque motif caché. Il faut parfois savoir quitter un film pour mieux le redécouvrir ensuite.

Par contre, je n'ai jamais nié les émotions véhiculé dans les films de Lynch, Strum... je ne vois pas en quoi ce désir de ne pas "résumer" le film à du factuel m'empêcherai de percevoir et de ressentir la frustration, jalousie, la passion, le fantasme, etc....
Naturellement, puisque tu souhaites au contraire faire primer ces émotions sur le reste en décidant si j'ai bien compris de ne pas déflorer le mystère du film pour en conserver toute la force et la fraicheur. :)