Raging Bull (Martin Scorsese - 1980)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Philip Marlowe
murder on the dance floor
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Post by Philip Marlowe »

Je ne l'avais pas revu depuis sa découverte il y a un certain temps et quelle claque! Encore plus que la 1ere fois, où j'avais été bluffé par la virtuosité et l'énergie mais où je n'avais surement pas compris le drame.
Là, je l'ai beaucoup plus compris et le film m'a ému de bout en bout.
Un portrait immense d'un homme emprunt à l'autodestruction et à des problèmes de foi, filmé avec une énergie qui touche chaque plan et qui soutient une émotion tendue(la scène de larmes de De Niro, la boxe...). Les scènes de boxe sont d'une sauvagerie difficilement oubliable (surtout la dernière) et sont assez bouleversantes. Et le dernier plan, avec ces fabuleuses dernières répliques.
L'interprétation est de haute volée(mais ça c'est une évidence), sauf pour la femme de De Niro qui au milieu de tels acteurs fait pale figure mais bon elle reste parfaitement crédible.

Un Chef-d'oeuvre(un vrai) que je redécouvre :D

PS: Que vaut le dvd mgm?
Melmoth
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Post by Melmoth »

Philip Marlowe wrote:PS: Que vaut le dvd mgm?
http://www.dvdbeaver.com/film/DVDCompar ... ngbull.htm

A peu près la même chose que le nouveau Z1 SE :wink:
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kyle reese
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Post by kyle reese »

"I am the boss"
"I am the boss"
"I am the boss"
"I am the boss"

... I am the boss !!!

8)
There is something very important that we need to do as soon as possible.
What's that?
Fuck !
Jordan White
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Post by Jordan White »

Le Z2 est au format mais pas de transfert anamorphique et ça ressent sur certains plans à la compression moyenne. D'autant plus dommage que chaque image dans le film a quelque chose à dire et profite de la science de l'espace du génie Scorsese. Et le son en DD 2.0 c'est de l'abus, les combats de boxe aussi spectaculaires et stylisés soient-ils auraient dû bénéficier d'un bon 5.1.
En attendant une copie 16/9....
Abronsius
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Post by Abronsius »

Je connais le film par coeur mais tes captures me donnent envie d'y retourner...
Cinetudes
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Post by Cinetudes »

Honnêtement je viens de tester le DVD Zone 1 Special Edition qui vient de sortir récemment et je peux vous assurer qu'il est d'excellent qualité.

J'avais l'ancien Zone 1 en 4/3 et Dolby Surround et je peux vous dire qu'il n'y à pas photo entre les deux techniquement et que j'ai pris un pied mais alors pas possible a revoir ce film dans des conditions idéales (ecran de 3m de diagonale et gros système son).

De plus, les suppléments sont vraiment excellents, ils nous apprennent bcp sur le film mais aussi sur le vrai La Motta qui fait un commentaire audio passionnant et émouvant qui met le film en perspective d'une façon surprenante.

Alors je vous conseille à 100 % ce dvd Z1 SE qui ne pourra que combler les amateurs du film (et qui plus est le packaging est l'un des plus beaux qu'il m'ait été donné de voir, à part une faute de gout concernant des citations débiles).

Mon test arrive bientôt sur dvdenfrancais.com

Stef
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Philip Marlowe
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Post by Philip Marlowe »

Et pas de news sur un Z2 SE j'imagine...
Cinetudes
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Post by Cinetudes »

Pas ma connaissance en tout cas !! :?

Stef
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Joe Wilson
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Post by Joe Wilson »

Raging Bull

J'ai ressenti cette vision comme une nouvelle découverte étant donné que je l'avis vu une première fois il y a quelques années, sans l'attention nécessaire.
Le film me semble absolument splendide, sans doute mon Scorsese favori. Il s'en dégage une telle urgence viscérale, une intensité poignante et magnétique qui résonne en un crescendo, vitrine d'une catharsis d'une rare puissance. LaMotta s'auto-détruit et se consume dans une fureur démesurée, va chercher la souffrance pour finalement s'en libérer, désespérément.
La mise en scène est somptueuse...dans les instants d'intimité, on vit cet apaisement dans une fluidité passagère, contrastant avec l'aggressivité et la rage qui habite LaMotta. Dans ces déchaînements, la violence est admirablement retranscrite, le montage de Thelma Schoonmaker y étant pour beaucoup dans sa justesse. Les combats apparaissent comme des parenthèses hallucinées, des songes lointains et déréalisés, possédant également une ampleur tragique décisive.
Il est presque inutile de souligner la performance de DeNiro tant celle-ci relève de l'évidence. Il habite littéralement son rôle, le saisit et le déchire avec une présence physique admirable. LaMotta est un bloc de souffrance contenue, chaque geste appelle des frustrations et des rancoeurs accumulées. C'est une destinée d'une humanité saisissante dans sa quête démesurée pour combler un manque originel et insaisissable.
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Watkinssien
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Re: RAGING BULL (Martin Scorsese, 1980)

Post by Watkinssien »

Revu avec toujours autant de plaisir et d'admiration cette oeuvre majeure de Martin Scorsese...

Raging Bull est une biographie superbement transcendée par la rage d'un cinéaste, en pleins questionnements existentiels. Rarement un réalisateur fut aussi interchangeable que son personnage principal et l'histoire de La Motta contient autant de douleurs, de cruauté, de tristesse, d'énergie et de désespoir que tout ce qui pouvait trotter dans la tête de Scorsese...

La quête de rédemption à travers un chemin christique impressionnant (le clou en est la défaite de LaMotta face à Robinson où son "sacrifice" évoque superbement Jésus, avec les bras en croix, la couronne de sang, coulant sur les bras et les jambes, les flashs des photos évoquant la foudre et le "Poing de Dieu" de Robinson qui érige le personnage en une Figure de Martyr) fonctionne si admirablement, car tout est fait sans nuire au propos du récit...

La performance de De Niro (au-delà de tous les mots) a considérablement aidé Scorsese pour parfaire ce chemin identificateur. Fond et forme sont les éléments qui permettent au cinéaste de se sortir mentalement autant que physiquement d'une période noire qui, paradoxalement (quoique), a permis au cinéaste d'être au sommet de son art et de trouver une nouvelle envie de faire du cinéma, laquelle ne le quittera probablement jamais...

C'est un film bouleversant...
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Thaddeus
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Re: Raging Bull (Martin Scorsese - 1980)

Post by Thaddeus »

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Le colosse aux pieds d’argile



Il l’a précisé maintes fois : Martin Scorsese déteste la boxe. Lorsqu’il s’attèle au tournage de Raging Bull, il est au fond du trou, aux prises avec les démons de la toxicomanie. Autant dire que ce projet, apporté par Robert De Niro et tourné afin échapper au suicide, avait pour lui tout d’une opportunité de salut. En 1990, l’American Film Institute l’élira meilleur film de la décennie écoulée, couronnant une réputation telle qu’il est souvent considéré comme le sommet artistique de son auteur. Un triomphe à l’américaine, parfaitement asymétrique à l’histoire qu’il raconte. On pouvait s'attendre à une sorte de fresque rétro, avec un côté Parrain et un côté Fat City, illusions perdues, sport et mafia, vérisme et autocritique. Il en est loin. Scorsese est un artiste de sensibilité dostoïevskienne. La description sociale ou historique l'intéresse moins que la vie et les manifestations de l'âme. Il y a trois personnages chez lui : un prêtre, un voyou kamikaze, un esthète. Le prêtre est derrière la caméra, le voyou devant et l'esthète au milieu. Raging Bull est l'explication et le déploiement de cette trinité. Premier plan, déroulé du générique. Sur fond de Cavalleria Rusticana, un homme sautille entre quatre cordes. Il est vêtu d'un peignoir à capuchon et ses mouvements, décomposés par le ralenti, acquièrent une grâce aérienne. Ce pur moment de poésie sert de prélude paradoxal à une histoire extrêmement violente. Aussitôt après, on découvre La Motta à l'âge de quarante-deux ans, las, grossi, bouffi, répétant son numéro et débitant des plaisanteries de représentant de commerce pour distraire les clients du misérable cabaret qu'il possède et anime. Un énorme cigare lui dévore monstrueusement le visage, comme un chancre noir. Retour en arrière : Jake, jeune homme frisé, presque crépu, franchit les étapes du vedettariat. C'est un battant, une brute. Il est conseillé par son frère et manager Joey, combinard quelque peu teigneux. Les scènes de la vie familiale et professionnelle se succèdent, orageuses ou triviales. L’évocation de la communauté italienne du Bronx revêt des accents de néoréalisme, renvoie aussi au Brando de Sur les Quais, à toute une tradition de la littérature US (Tennessee Williams, Hemingway). Pugnace, Jake gagne et perd le titre de champion du monde, s'encanaille, se compromet, torture son entourage, animé par une frénésie morbide de tigre sicilien et une sorte de hargne destructrice. Cet "encaisseur" farouche pratique l'autopunition jusqu'à l'épuisement, au délire, au sacrifice absurde. Courage et mortification. Grandeur et misère. Gloire et déchéance. Après les succès et la richesse, le recyclage dans la frange la plus minable du show-business, et puis la prison, le rejet par les siens, la solitude, la nuit.


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Amateurs de mythologie en short, s'abstenir. Scorsese tourne le dos à tout ce qui a été fait dans le genre depuis Gentleman Jim jusqu'à Rocky. Non que les scènes de combat, pourtant, soient absentes : il y en a et ce sont les plus extraordinaires jamais filmées. Pour mieux rendre leur dureté bestiale, Scorsese les reconstitue au cœur de l'action, presque dans la trajectoire des poings qui s'abattent. La sueur coule, les jambes laissent apparaître des stigmates, les sons des coups éclatent aux oreilles, sourds comme si on les entendait dans sa tête. Visages écrasés, os qui craquent, arcades sourcilières giclant un sang noir en de multiples jets, vacarme et silence alternés, montage sidérant, travelling compensé sur l’antagoniste qui s’apprête à infliger le coup fatal : les affrontements relèvent de la débauche plastique, de la musique abstraite, où varient uniquement en sous-titres les noms des adversaires et les dates, seuls ancrages référentiels et chronologiques. L'élasticité des cordes renvoie sans cesse les belligérants vers le centre où la bataille doit avoir lieu, elle les dresse littéralement l'un contre l'autre. L’estrade exprime une métaphysique qui fait du combat une allégorie de la vie humaine. Lorsqu’il est vaincu, La Motta écarte les bras comme un supplicié dont la douleur est le seul moyen de sortir de lui-même et d'atteindre une grâce que rien ni personne ne peut lui offrir. Le visage tuméfié que s'est composé De Niro, son faux nez cassé, ses yeux aux trois-quarts fermés, cette masse de chair qu'il s'est ajoutée et qui est presque un personnage supplémentaire (son âme visible ou son double), sont ceux du taureau d'arène auquel fait allusion le surnom du boxeur. Il ne cesse de voir rouge, et voir rouge c'est voir en gros plans. Jake ne discerne le monde que de cette manière, ne sort à aucun moment d'un espace de ring, ne perçoit jamais plus loin que ses mains prêtes à frapper. De cette limite, de cette cécité, il souffre et se décompose. Ecce anima.

Pour lui, habitué dès le départ à lutter en toute circonstance, la violence devient la seule façon de s'exprimer, presque un mode d’existence ; une violence qui court tout au long du film et pas seulement pendant les rencontres où le champion va triompher de Sugar Ray Robinson et de Marcel Cerdan. Violence dans les rapports avec les autres, dans le langage, dans la vie conjugale lorsqu'il finit par prendre sa femme pour un punching ball. Cette violence est diverse, sournoise, incertaine. Des coups vicieux : emphase et blasphème dans l'injure, embrouillamini des bagarres. On insulte à la cantonade pour perfectionner l'affront ; accusée d'inceste et d'adultère, Vickie avance des détails humiliants pour son mari. Tout mon corps m'est étranger. Toute ressemblance m'incite à la violence. Ces sentences résument à la fois la pensée du "héros" et l'intention formelle de l'œuvre. Raging Bull dresse le portrait d’un homme aveuglé par son incapacité à percevoir le monde autrement que par le prisme de son obsession à être le seul et l’unique. Non content de gouverner sur le ring, il lui faut toujours transposer son autorité au-delà des cordes, chez lui, dans la rue, sur une scène de night-club, sans quoi la panique l’étrangle. Si la paranoïa est l’un des grands thèmes de Scorsese, elle prend ici des allures de somatisation infernale qui contamine l’ensemble de l’espace filmique. Rien ne vient tempérer le comportement de Jake, rien ne vient arbitrer ses excès. Chaque scène appartient au régime d’une subjectivité sans médiation par laquelle le personnage se sait incontournable et en abuse.


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Défait, La Motta demande qu'on le châtie. À la veille des rencontres, il s'endurcit par tous les moyens, cultivant plus d’aversion pour sa présence corporelle que pour son adversaire. Une eau glacée sert à cuirasser ses mains et à martyriser son désir. Loi bien connue du milieu : pour attiser l’agressivité, ne pas baiser avant un match. Le boxeur souffre de la même solitude que le Travis Bickle de Taxi Driver, de la même envie sociale, du même dépit sexuel, décompensés en brutalité à connotation masturbatoire (ici les poings, là les armes). La célébrité du champion est l'autre face de l'anonymat du chauffeur de taxi, renvoyant à la misère du moi qui tourne sur lui-même et s'affole, comme un chien à la queue duquel une casserole est attachée. La Motta n’est donc conscient de rien d'autre que de sa détresse, de ce qu'il est abandonné (par sa femme, son frère, les amis qu'il n'a jamais eus, les relations qu'il n'a jamais su se faire) et, superlativement, de la jalousie pathologique qu’il éprouve vis-à-vis de Vickie. Sa vie amoureuse consiste à s’agiter comme un fauve autour de sa femme. C'est cela, la jalousie : le temps ralentit parce que l'on guette et interprète sans fin chaque geste de l'autre. La Motta est un avatar d'Othello à l'ère de la compétition, avec le fameux "Did you fuck my wife ?" en guise de réplique-clé, d’autant que Cathy Moriarty apporte au film un érotisme troublant — chose assez rare dans la carrière de Scorsese. Les problèmes de ménage trouvent leur prolongement belliqueux dans les combats de boxe (voir le massacre de Janiro motivé par la remarque flatteuse de Vickie sur son physique). Et réciproquement, lorsque les doutes assaillent La Motta au sujet de la fidélité de son épouse, il ne peut s’empêcher des les cogner à l’intérieur du cercle familial. En témoigne la séquence hallucinante du faux aveu excédé de Vickie concernant ses coucheries avec les amis de Jake et surtout son frère, au cours de laquelle Scorsese filme l’intégralité du débordement, de sa source à l’explosion finale. À ce moment-là, plus rien n’endigue la réaction impulsive du personnage. Le voici qui défonce la porte de la salle de bains, sort dans la rue, agrippé par sa femme, et fait irruption chez Joey pour lui infliger une sévère correction, le tout filmé en continu, sans transition, sous l’effet d’une endémie névrotique caractérisée.

Il est une autre passion, luciférienne, qui mine le quotidien : celle de la gloire. C'est au ralenti qu'explosent et meurent les flashes photographiques. Le champion est monté sur le carré de lumière, l'œil fou, les oreilles bruissant de la clameur de la foule. Il serait moins furieux s'il n'avait fallu, avant de grimper les marches quand sonne l'heure du triomphe ou de la défaite, mener les mille joutes honteuses et mesquines qui donnent le droit d'y accéder. Les tractations du succès, du business et de l’argent l’opposent chaque jour au corps social qui se ferme à lui tant qu'il ne voit pas de profit à en tirer. Lorsque La Motta livre enfin le vrai combat, le seul pour lequel il se sent fait, il se libère de toute sa rage accumulée. C'est sa revanche sur ce monde de palabres auquel il ne comprend rien. Les mots ne sont pour lui que d'obscures magouilles, et sa revanche sera silencieuse comme l'éclat des spots. Le film donne à voir cette impressionnante machine à haïr qui se met en branle dans chaque champion qui grimpe. La haine contre soi-même, contre l'adversaire, contre l'entourage qui le regarde souffrir, contre un corps qu'il ne maîtrise pas mais de quoi tout dépend. On retrouve dans le portrait de La Motta des constantes qui structurent le mental de tous ces êtres blindés par le narcissisme, pétris d'angoisses, isolés de la réalité, obsédés par la violence et la victoire. La sauvagerie de ses coups sur le ring, autant que ceux qu’il encaisse, illustre le profond masochisme d’un homme dont l’objet d’expiation n’est jamais désigné autrement qu’à travers son inaptitude à accepter le monde dans sa diversité. Sa bêtise, propre à de nombreux personnages scorsesiens, est en l’occurrence à prendre au sens primitif de la bête. Surnommé le "Taureau enragé", il ne cesse de foncer tête baissée contre les murs de sa prison intérieure. Au cachot, il fait l’expérience de la solitude subie, celle qui se traduit par l’absence totale de regards extérieurs. Plus personne ne le voit, pas même le spectateur, et son image se dissout dans l’obscurité. Tout juste distingue-t-on son épaule tragiquement épargnée par un faible rayon de lumière. Dans une crise de désespoir, il se maltraite la tête et les poings puis s'assied en pleurant, gémissant à la manière d’un enfant, affirmant qu'il n'est pas mauvais, qu'il n'est pas comme on le voit. À la fin du film, il se contemple dans un miroir : vision pathétique d'un individu qui n'est plus que l'ombre, abominablement épaissie, de ce qu'il fut autrefois. Son surpoids forme une enveloppe compensatrice, inversement proportionnelle à la vacuité de son existence, comme s’il ne lui restait plus que cela pour continuer à en imposer. Il s’accroche comme à une branche pourrie à ses derniers réflexes de showman sûr de lui, pendant que dehors le monde a depuis longtemps tourné la page. "That’s entertainment !"


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Le passage de l'Évangile selon Saint-Jean qui apparaît à l’épilogue éclaire le film et le situe dans sa vraie dimension. Il s’agit de l'épisode de l'aveugle-né qui, harcelé par les Pharisiens, leur répond : "Je ne sais pas si cet homme (Jésus) est un pécheur, ce que je sais c’est que j'étais aveugle et que maintenant, je vois." Mais l'essentiel n'est peut-être pas dans l'explication de texte. Ce qui importe, c'est que Scorsese ait tenu à rapprocher deux éléments dramatiques pour créer une étincelle. Il développe une contre-épopée sans héroïsme, dans un style cru et avec un vocabulaire souvent ordurier. Il raconte les phases d'une destinée que l'on peut trouver dérisoire, lamentable, ratée, inutile. Les milieux traversés sont sinistres voire sordides. Les personnages rencontrés n'inspirent pas une sympathie spontanée. La boxe ("noble art", quelle imposture) est appréhendée à son juste niveau de réalité : une entreprise anachronique manipulée par un réseau de profiteurs de l'ombre, un spectacle sanglant, répugnant, qui procure au public des satisfactions troubles. Et pourtant tout cela, toute cette misère, cette cruauté, la veulerie des uns, le sadisme des autres, tout ce que les gens dits civilisés déplorent et dénoncent, tout ce que la nature humaine comporte de médiocre, va se heurter à la résistance d'un fragment de texte biblique dur et précieux comme un diamant. Et ce texte dit : "J'étais aveugle, maintenant, je vois." Au bout du compte, le Dieu catholique et la créature se résolvent en taches de lumière, en pure affirmation du cinéma, en fascination innocente pour le semblant des flammes. Abel Gance disait que tout film devait être un cantique. Raging Bull a la fulgurance d’un inclassable poème : anciens textes apocryphes ou chant de Lautréamont. Quant à Robert De Niro, qui exprime la dévastation, le détraquement psychologique d’un homme inapte à formuler ce qu’il ressent, aussi incapable de s'accommoder de l'exiguïté de sa cage que de s'en libérer, il apporte à son personnage d'animal tourmenté une puissance inouïe. On a assez dit qu’il avait grossi puis maigri de trente kilos pour les besoins du film, ce n’est qu’une anecdote montrant jusqu’où un acteur peut s’investir dans une aventure cinématographique. Les louages les plus déraisonnables qu’on lui adresse sont justifiées, et à la mesure de cette œuvre absolument immense.


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Alexandre Angel
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Re: Raging Bull (Martin Scorsese - 1980)

Post by Alexandre Angel »

Thaddeus wrote:.. d’autant que Cathy Moriarty apporte au film un érotisme troublant — chose assez rare dans la carrière de Scorsese.
Oui, j'essaie de rassembler mes souvenirs : peu de sensualité, ni de trouble érotique dans la filmo de Marty (et c'est surtout pas Le Loup de Wall Street qui va changer la donne). Soit ce n'est pas son choix, soit ce n'est pas son fort (ou les deux).. Peut-être Linda Fiorentino dans After Hours..
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Re: Raging Bull (Martin Scorsese - 1980)

Post by AtCloseRange »

Alexandre Angel wrote:
Thaddeus wrote:.. d’autant que Cathy Moriarty apporte au film un érotisme troublant — chose assez rare dans la carrière de Scorsese.
Oui, j'essaie de rassembler mes souvenirs : peu de sensualité, ni de trouble érotique dans la filmo de Marty (et c'est surtout pas Le Loup de Wall Street qui va changer la donne). Soit ce n'est pas son choix, soit ce n'est pas son fort (ou les deux).. Peut-être Linda Fiorentino dans After Hours..
même chose pour Coppola d'ailleurs. Quelque chose de l'ordre de leur éducation italienne commune maybe.
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Thaddeus
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Re: Raging Bull (Martin Scorsese - 1980)

Post by Thaddeus »

Alexandre Angel wrote:Oui, j'essaie de rassembler mes souvenirs : peu de sensualité, ni de trouble érotique dans la filmo de Marty (et c'est surtout pas Le Loup de Wall Street qui va changer la donne). Soit ce n'est pas son choix, soit ce n'est pas son fort (ou les deux).. Peut-être Linda Fiorentino dans After Hours..
Quitte à citer After Hours, j'évoquerais plutôt le souvenir de Rosanna Arquette que je trouve particulièrement séduisante dans le film. Sans doute moins provocante que sa colocataire brune, mais au moins aussi troublante.
AtCloseRange wrote:même chose pour Coppola d'ailleurs. Quelque chose de l'ordre de leur éducation italienne commune maybe.
Certes, mais dans ce cas on pourrait considérer De Palma comme un bon contre-exemple, quoi que la communauté italo-américaine dans laquelle il a grandi est sans doute moins tributaire de ses racines catholiques. Et puis le Dracula de Coppola n'est pas si avare en la matière...
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Alexandre Angel
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Re: Raging Bull (Martin Scorsese - 1980)

Post by Alexandre Angel »

Thaddeus wrote:
Alexandre Angel wrote:Oui, j'essaie de rassembler mes souvenirs : peu de sensualité, ni de trouble érotique dans la filmo de Marty (et c'est surtout pas Le Loup de Wall Street qui va changer la donne). Soit ce n'est pas son choix, soit ce n'est pas son fort (ou les deux).. Peut-être Linda Fiorentino dans After Hours..
Quitte à citer After Hours, j'évoquerais plutôt le souvenir de Rosanna Arquette que je trouve particulièrement séduisante dans le film. Sans doute moins provocante que sa colocataire brune, mais au moins aussi troublante.
oui, mais plus casse-couilles :mrgreen:
Thaddeus wrote:Et puis le Dracula de Coppola n'est pas si avare en la matière..
..et Diane Lane dans Cotton Club