Bertrand Blier

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Père Jules
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Re: Bertrand Blier

Post by Père Jules »

Rick Deckard wrote:Ne pas oublier que Calmos est sorti en 1976, il a été écrit à une époque où le militantisme féministe était très fort...
C'était d'autant plus... couillu :mrgreen:
Même si je ne le vois pas sortir aujourd'hui, dans un climat totalement pétri de conventions, peut-être même plus qu'avant mai 68.
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Rick Deckard
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Re: Bertrand Blier

Post by Rick Deckard »

Aussi, la misogynie du film doit s'apprécier dans son contexte de création. Le film est une réponse aux féministes de l'époque. Il y avait de sacrées passionnarias paraît-il !
Il ne faut pas confondre des mecs qui s’excusent et dégât des eaux
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cinephage
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Re: Bertrand Blier

Post by cinephage »

Rick Deckard wrote:Aussi, la misogynie du film doit s'apprécier dans son contexte de création. Le film est une réponse aux féministes de l'époque. Il y avait de sacrées passionnarias paraît-il !
Mais le film n'est pas vraiment misogyne. Il évoque des points de vue différents, des désaccords, sans doute infranchissables, une "guerre des sexes", que les hommes ne peuvent gagner qu'en fuyant, se réfugiant dans la bonne bouffe et la simplicité rustique. Ou en acceptant de jouer un rôle qu'on attend d'eux.

Car c'est leur incapacité à satisfaire les femmes que fuient les personnages de Calmos (en effet, rien ne les oblige réellement à remplir le rôle qui est attendu d'eux par la société, travail, famille... et qu'ils fuient plutôt que de décider de le changer).

Les hommes de Blier sont toujours un peu piteux, et perdus face à une femme. C'est ce désarroi, cette inadéquation, j'ai l'impression, qui intéresse plutôt le cinéaste.
Obviously the world is not a wish-granting factory (The fault in our stars, Josh Boone, 2014)
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Demi-Lune
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Re: Bertrand Blier

Post by Demi-Lune »

Père Jules wrote:Je refuse absolument de voir dans ce film en particulier et dans le cinéma de Blier en général (du moins les six ou sept films que j'ai vu de lui) de la misogynie. C'est une approche tellement facile et réductrice, tellement premier degré qu'il me semble impossible au vu de l'intelligence du monsieur que cela soit le cas.
Il y a des personnages qui légitiment pourtant cette interrogation. Et c'est sans doute pourquoi le débat reste toujours aussi ouvert... Miou-Miou dans Tenue de soirée (vénale, sans scrupules) et dans Les Valseuses (objet de convoitise sexuelle, coincée et un peu sotte), Carole Laure dans Préparez vos mouchoirs (neurasthénique et mise en cloque par un gosse), Isabelle Huppert dans La femme de mon pote (opportuniste et aguicheuse), ne sont pas vraiment des personnages qui brillent par une vise en valeur, qu'elle soit morale ou psychologique. Moi, je veux bien prendre ça trop au premier degré mais ce n'est pas moi qui les propose, ces personnages. :mrgreen: Après, je suis d'accord sur le fait que Blier apporte des modulations, des nuances, que les personnages masculins en prennent aussi pour leur grade, comme il s'en défend ici : "On fait que ça, de parler de mes relations avec les femmes, au cinéma, que j'ai maltraitées. La misogynie dont on m'affuble, parce que pour les journalistes c'est facile, ils ont ça, c'est un starter...Y'a pas de misogynie. Y'a une misanthropie, certainement, un fond de misanthropie, et une envie de me moquer de mes contemporains, qui est multisexe. Je me suis foutu de la gueule des mecs, certainement beaucoup plus que des femmes."
De toute façon, un type qui a fait Trop belle pour toi apprécie forcément les femmes, c'est pas possible autrement de pondre les textes et les scènes de ce film. Mais chez lui (enfin, dans les quelques films que j'ai pu voir), je trouve que les mecs restent toujours plus sympathiques dans leurs défauts, leur médiocrité, que les personnages féminins. Ce n'est peut-être pas intentionnel, mais on peut être du coup amené à le ressentir, très subjectivement, comme une forme de sexisme lancinant, même si Blier tape de manière caustique sur les deux sexes. D'ailleurs, les films qui présentent ce trait sont des films qui fonctionnent en triangle amoureux : deux types pour une nana. Et la nana, quoiqu'elle soit l'objet d'étude, finit, à mon sens, toujours par "plier", par se faire vampiriser, face à la bonne humeur bien virile, bien paillarde que dégage le duo de potes. Regarde Tenue de soirée : le personnage de Miou-Miou personnifie ceci car le duo de mecs aimerait se suffire à lui-même, la présence féminine est plus une gêne qu'autre chose. Ce qui est intéressant, c'est que Trop belle pour toi, c'est justement l'inversion de ce schéma : c'est deux nanas pour un seul mec. Et là, les femmes (Balasko et Carole Bouquet) sont sous les feux de la rampe, c'est leur revanche.
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AtCloseRange
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Re: Bertrand Blier

Post by AtCloseRange »

Demi-Lune wrote:je trouve que les mecs restent toujours plus sympathiques dans leurs défauts, leur médiocrité, que les personnages féminins.
C'est sans doute vrai mais surtout dans sa filmo des années 70 (allez, jusqu'à Tenue de Soirée), non?
Dans mes souvenirs, les rôles sont quand même renversés dans Merci, La Vie qui est quasiment un Valseuses inversé.
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Demi-Lune
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Re: Bertrand Blier

Post by Demi-Lune »

AtCloseRange wrote:
Demi-Lune wrote:je trouve que les mecs restent toujours plus sympathiques dans leurs défauts, leur médiocrité, que les personnages féminins.
C'est sans doute vrai mais surtout dans sa filmo des années 70 (allez, jusqu'à Tenue de Soirée), non?
Dans mes souvenirs, les rôles sont quand même renversés dans Merci, La Vie qui est quasiment un Valseuses inversé.
Sans doute, je ne m'appuie que sur ce que j'ai vu.
julien
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Re: Bertrand Blier

Post by julien »

Dommage que ça soit l'un de ses plus mauvais film ! J'aime beaucoup le début mais après c'est n'importe quoi.
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Demi-Lune
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Re: Bertrand Blier

Post by Demi-Lune »

julien wrote:Dommage que ça soit l'un de ses plus mauvais film ! J'aime beaucoup le début mais après c'est n'importe quoi.
Tu parles duquel, de Merci la vie ?
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Re: Bertrand Blier

Post by julien »

Oui.
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Père Jules
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Re: Bertrand Blier

Post by Père Jules »

Dans les films que tu cites et que j'ai pu voir, il me semble tout de même que les personnages masculins ne sont pas plus glorieux. Hommes et femmes sont logés à la même enseigne chez Blier, anti-héros et anti-héroïnes évoluant dans le monde caricatural, amoral et provocateur de l'auteur.
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Re: Bertrand Blier

Post by 1kult »

Il en joue aussi, et très souvent : dans Les Acteurs, il y a cette scène avec Claude Brasseur, où le réalisateur dans son propre rôle fait refaire la scène en demandant : "ça fait pas un peu trop mysogine ?" :uhuh:
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Père Jules
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Re: Bertrand Blier

Post by Père Jules »

Vu enfin Trop belle pour toi. L'impression générale est excellente en dépit de la difficulté que j'ai pu avoir à entrer dedans tant la démarche narrative est, sinon complexe, au moins compliquée. Mais j'étais prévenu. A première vue, le film peu paraitre désordonné, fouilli, alors qu'en réalité il suit un fil conducteur extrêmement précis et que l'action va crescendo. C'est très structuré. Comme le disait Demi-Lune, le film est, sur un simple plan technique, une vraie réussite. Peut-être sur ce point le film le plus abouti et le plus ambitieux des Blier que j'ai vus. Blier est incontestablement un grand metteur en scène. Quant à l'apport de Schubert, il est tout bonnement ahurissant. Le film semble tout entier monté par et pour cette musique (et Depardieu qui sort "oui, mais elle me bouleverse cette musique"... en effet, ça c'est bouleversant). Mais Trop belle pour toi, c'est bien plus qu'un exercice de style brillant, c'est aussi trois acteurs et une écriture absolument formidables. Bouquet, Balasko et le gros Gégé sont admirables de sensibilité. Et pour en revenir au débat d'hier (et éternel) sur la supposée misogynie de Blier, elle est enterrée, emmurée, anéantie définitivement à la vision de ce film. Les deux actrices principales sont sublimes (j'avoue ne leur avoir jamais imaginé autant de talent), et le point de départ qui voudrait qu'on est d'un côté la belle et de l'autre la moche, se trouve, à mesure que le film avance, complètement troublé voire inversé. La femme digne mais bafouée, et celle quasiment sans existence qui vit, enfin. Et le personnage couillon, celui qui finira seul, c'est celui de Depardieu. Alors qu'il est lui-même d'une humanité absolument dingue.

Bref, quelques mots après une courte nuit de sommeil. Je le situe encore en-deçà des films de Blier que je connais bien mais il sera probablement mon préféré sur la durée. Pour l'instant, un film du mois solide.
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Re: Bertrand Blier

Post by Demi-Lune »

Tu fais plaisir. 8)
Je pensais que tu allais le noter car je crois que tu aimes beaucoup son cinéma : c'est l'influence assez sensible de Bunuel sur ce film. Je me demande d'ailleurs si le cast de Carole Bouquet n'est pas un hommage en soi. La manière dont Blier orchestre sa narration rappelle beaucoup les confusions oniriques de Bunuel. Je pense tout particulièrement à la scène du toast, où, si mes souvenirs sont bons, on croit d'abord à un flash-back, avant que ça devienne complètement déroutant, avec des personnages qui parlent d'eux à la troisième personne, Balasko qui apparaît comme par magie dans l'assistance... et tout ça traité avec la plus grande rigueur.
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Re: Bertrand Blier

Post by Père Jules »

Une scène incroyable en effet. Tu fais bien de pointer du doigt l'apport essentiel de Buñuel sur le cinéma de Blier. Mon problème c'est que c'est toujours a posteriori que je note cette influence, après avoir murement digéré le film (c'est d'ailleurs plus largement, souvent le cas, grâce aux lectures).
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Re: Bertrand Blier

Post by Demi-Lune »

Quelques mots au sujet de Beau-père (1981). Je tenais Trop belle pour toi pour le chef-d’œuvre de Blier, mais la hiérarchie est maintenant bouleversée. Beau-père est un film extraordinaire. Un film qui a en outre l'avantage de ne pas s'essouffler sur le dernier tiers et de proposer une véritable fin. J'ai toujours préféré quand Blier investissait le terrain des émotions, de l'incarnation et de la justesse psychologique, à ses dialogues provocateurs qui sont pour moi "comme des trains dans la nuit", pour reprendre Bergman : ils me font jubiler sur le coup, mais ils ne restent pas, ils ne me bouleversent pas. Avec Beau-père, Blier transfigure son sujet choc grâce à une grâce incommensurable. Pas de répliques frondeuses pour la postérité, mais des dialogues en apesanteur, parmi les plus beaux et les plus justes qu'il m'ait été donné d'entendre. Jouons les iconoclastes : l'écriture de Blier n'a jamais été aussi fluide, aussi précise, aussi inspirée. La construction est d'un achèvement irréprochable. Bon sang, regardez cette scène toute simple et bouleversante où Dewaere ne sait pas comment apprendre à Marion le décès de sa mère. Tout le film est de cet acabit. Et il fallait bien une telle dextérité exemplaire pour que le film ne se vautre pas dans le glauque le plus sordide. Peut-être avec plus de réussite encore que Kubrick, Blier narre une histoire d'amour moralement édifiante mais dont la sincérité des sentiments trouble durablement. Dewaere, qui repousse ici les limites de son art, rend constamment juste l'écartèlement éthique tandis que la jeune Ariel Besse, tout aussi époustouflante, confie à la caméra de Blier des trésors de sensibilité. J'en suis ressorti complètement groggy, foudroyé... Un film dur psychologiquement, magistralement mis en scène, d'un équilibre et d'une délicatesse constants. Dans mon Top 100 direct.

Tout le contraire de Merci la vie (1991). S'il n'y avait pas Anouk Grindberg, je crois que je l'aurais rejeté en bloc.