Nanni Moretti

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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tenia
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Re: Nanni Moretti

Post by tenia »

Jeremy Fox wrote:Lire que la mise en scène de Moretti est plan plan m'attriste quand même un peu.
J'avoue que je n'ai pas été particulièrement bluffé de ce côté là non plus. Ca parait simplement efficace, mais d'un autre côté, je ne sais pas particulièrement ce qu'attendent les gens sur ce point.

Après, j'avoue que ça ne me parait pas du tout être l'intérêt du film de toute manière, que j'ai trouvé personnellement extrêmement bien écrit (y compris Turturro qui soûle d'abord fortement avant que le film se décide à lui donner de l'épaisseur et le rendre, finalement, bien moins monodimensionnel qu'il n'y parait) mais aussi cohérent dans un certain jusqu'au boutisme qui permet d'être très abrupt sans que cela paraisse de trop, bien au contraire.

Y a bien quelques longueurs mais elles m'ont paru compensées par la finesse de l'écriture et l'espèce de grande tendresse que Moretti a pour ses personnages, au-delà de l'épreuve, au-delà du deuil et de sa préparation.
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Alexandre Angel
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Re: Nanni Moretti

Post by Alexandre Angel »

G.T.O wrote:Et, là aussi catastrophe, la qualité d'écriture, la subtilité, complexité, ne sont pas au rendez-vous. John Turturro, faire-valoir d'un film, qui n'a, visiblement, pas besoin de lui, est embarrassant. Moretti est inexistant dans le rôle du frère pour ne pas dire transparent. Et, quant à l'héroïne du film, Margherita Buy, elle se démène comme elle peut pour faire vivre ce rôle de mère-fille-réalisatrice.
Si je puis me permettre, je crois que tu te méprends sur la portée de ce que tu énumères à juste titre (ce que tu pointes est avéré).
Je pense que Mia Madre est un film qui, quoiqu'il ne soit pas déprimant (c'est mon avis), est complètement déprimé. Tout ce qui tourne autour du film dans le film est placé sous le sceau de la fadeur, du piétinement, du renoncement. Ne surtout pas y chercher du réalisme : on baigne dans une sorte de cloaque moral dénué de tout lyrisme, de toute exaltation (ce qui n'exclut pas l'humour). La grande force de Moretti, ici, est de se livrer à un exercice particulièrement casse-gueule, qui consiste à brouiller les attentes du spectateur, à les ankyloser pour mieux le faire glisser dans une rêverie qui serre le cœur. Dès les premiers plans quelque chose cloche, à dessein : cette manifestation d'ouvriers que répriment des CRS, on ne connait qu'elle et en plus elle sonne faux. Normal, c'est le tournage d'un film. Mais le hiatus se poursuit : c'est quoi ce film d'un autre temps (on dirait un pastiche de La Classe ouvrière va au Paradis) tourné en 2015? C'est qui cette réalisatrice dont on se dit à plusieurs reprises qu'elle s'est trompée de boulot? Et ce comédien américain, cabotin, pas foutu de retenir son texte? Et ce frère qui est (oui, tu peux le dire) transparent à un point tel qu'on croit avoir perdu notre Nanni Moretti? Tout cela fait quand même beaucoup pour ne pas avoir été voulu, pensé par l'auteur, pour mieux préparer le spectateur à ces glissements oniriques dignes de Dino Buzzati, pour mieux l'inciter à trouver l'antidote à ce monde atone dans ses propres replis hantés par le spectre d'une mère amoureuse des langues mortes.
mannhunter
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Re: Nanni Moretti

Post by mannhunter »

Ratatouille wrote:
mannhunter wrote: D'accord avec toi pour
C'est étonnant, ça.
je ne partage pas son avis sur le dernier Malick, par exemple.
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Rockatansky
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Re: Nanni Moretti

Post by Rockatansky »

ça serait difficile tu l'as pas vu :mrgreen:
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Stromboli
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Re: Nanni Moretti

Post by Stromboli »

Alexandre Angel wrote: Si je puis me permettre, je crois que tu te méprends sur la portée de ce que tu énumères à juste titre (ce que tu pointes est avéré).
Je pense que Mia Madre est un film qui, quoiqu'il ne soit pas déprimant (c'est mon avis), est complètement déprimé.
...
Tout cela fait quand même beaucoup pour ne pas avoir été voulu, pensé par l'auteur, pour mieux préparer le spectateur à ces glissements oniriques dignes de Dino Buzzati, pour mieux l'inciter à trouver l'antidote à ce monde atone dans ses propres replis hantés par le spectre d'une mère amoureuse des langues mortes.
Bien vu, c'est tout à fait ça et ça donne un film peu aimable et difficile d'accès alors que le sujet annoncé (la mort d'une mère) est universel et semble destiné à toucher tout le monde.
Mais Moretti a toujours été retors et préfère ici insister sur sa vision lucide et désespérée de notre époque, quite à renoncer à séduire.
Et avec une intelligence et une subtilité assez unique dans le cinéma occidental actuel.
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Thaddeus
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Re: Nanni Moretti

Post by Thaddeus »

Je ne partage pas du tout la perception désespérante et accablée de noirceur du film que la plupart des intervenants semblent défendre ici. Comme le dit tenia, il se manifeste a une telle bienveillance, une telle douceur dans le regard posé par Moretti sur les personnages et l'épreuve qu'ils traversent que c'est bel et bien sur un registre d'espoir que son discours me semble se fonder. Bien évidemment, le cinéaste n'élude pas la douleur, le désarroi, l'incompréhension vague, le sentiment de perdre pied éprouvés par Margherita (interprétée avec une sensibilité à fleur de peau par l'actrice éponyme). Mais l'attention qu'il accorde à chaque geste de compassion ou d'amour, la foi qu'il réserve en la puissance de régénération de chacun, la superbe profession qui clôt le film (qui n'a rien d'original mais qui est formulée avec beaucoup de finesse et de conviction) concourent à en faire à mes yeux une oeuvre d'optimisme (mesuré, certes) bien plus que de désolation. Très beau film.
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Jeremy Fox
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Re: Nanni Moretti

Post by Jeremy Fox »

+ 100 ; en lisant les derniers avis j'ai eu l'impression de ne pas avoir compris le film. Tu me rassures car je partage entièrement ta vision. Moretti n'a jamais été selon moi un cinéaste de la désolation.
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Alexandre Angel
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Re: Nanni Moretti

Post by Alexandre Angel »

Thaddeus wrote:Je ne partage pas du tout la perception désespérante et accablée de noirceur du film que la plupart des intervenants semblent défendre ici. Comme le dit tenia, il se manifeste a une telle bienveillance, une telle douceur dans le regard posé par Moretti sur les personnages et l'épreuve qu'ils traversent que c'est bel et bien sur un registre d'espoir que son discours me semble se fonder. Bien évidemment, le cinéaste n'élude pas la douleur, le désarroi, l'incompréhension vague, le sentiment de perdre pied éprouvés par Margherita (interprétée avec une sensibilité à fleur de peau par l'actrice éponyme). Mais l'attention qu'il accorde à chaque geste de compassion ou d'amour, la foi qu'il réserve en la puissance de régénération de chacun, la superbe profession qui clôt le film (qui n'a rien d'original mais qui est formulée avec beaucoup de finesse et de conviction) concourent à en faire à mes yeux une oeuvre d'optimisme (mesuré, certes) bien plus que de désolation. Très beau film.
Je suis à 100% de ton avis. En ce qui me concerne, j'essayais de répondre à la déception de GTO qui résonnais avec celle de mes compagnons de projection, avec lesquels je n'étais pas d'accord. J'ai bien précisé que je ne trouvais pas le film déprimant. Reconnais qu'il est indéniable que les éléments de contexte énumérés par GTO sont placés sous le signe du "On y croit plus" malgré la tendresse diffuse qui nimbe tout cela. Les personnages ne semblent pas avoir une quelconque assurance de leur assignation et moi, spectateur,je trouve improbable les éléments de contexte dans lesquels ils évoluent. La réalisatrice a tout sauf l'air d'une réalisatrice, l'acteur a l'air nul comme acteur, le film dans le film parait daté des années 70. Il y a comme un registre pirandellien ne serais-ce que dans le jeu de John Turturro, qui ne cabotine pas mais joue au cabotin, ce qui est différent et un copain est tombé dans le panneau de dire que Turturro cabotinait. Et Nanni alors ? Où est-il le Nanni solaire, caractériel, toujours en mouvement (même malade dans Journal Intime), capable de baffer une journaliste (Palombella Rossa)? Et bien, il revêt l'humeur du film qui est automnale (les couleurs brunes !) et ne s'y impose pas, comme les autres. Disons que je tentais de retourner ce qui était présenté comme une faiblesse en qualité mystérieuse et retorse (comme dit Stromboli).
Et grand film pour moi aussi..
Last edited by Alexandre Angel on 11 Dec 15, 10:59, edited 1 time in total.
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Thaddeus
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Re: Nanni Moretti

Post by Thaddeus »

Alexandre Angel wrote:Je suis à 100% de ton avis.
Je te comprends mieux, et à la lecture de ton message je partage bien davantage ton sentiment. Cette impression de facticité dont tu parles s'applique essentiellement au tournage du film sur lequel achoppe Margherita, qui semble cumuler comme tu le dis les mauvais clichés d'un cinéma social obsolète. C'est une brillante idée pour transmettre le désarroi professionnel dans lequel se trouve l'héroïne, qui est submergée par le doute, qui se rend compte qu'elle est peut-être à côté de la plaque, qui se demande si ses idées et ses convictions ne sont pas dépassées (cf la conférence de presse). En revanche, je tique un peu sur ton argument : "Et ce frère qui est (oui, tu peux le dire) transparent à un point tel qu'on croit avoir perdu notre Nanni Moretti ?" J'ai trouvé ce personnage superbe. J'y ai cru, je l'ai trouvé remarquable de force et de fragilité mêlées, j'ai éprouvé une grand empathie pour lui, comme j'en ai éprouvé durant tout le film pour Margherita, et pour sa fille, et pour son ex-mari, et pour la mourante, et même pour l'acteur histrion génialement interprété par Turturro (qui laisse entrapercevoir des failles au fil du récit, éclairant son attitude d'une toute autre lumière), et pour tous les autres...
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Alexandre Angel
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Re: Nanni Moretti

Post by Alexandre Angel »

Thaddeus wrote:En revanche, je tique un peu sur ton argument : "Et ce frère qui est (oui, tu peux le dire) transparent à un point tel qu'on croit avoir perdu notre Nanni Moretti ?" J'ai trouvé ce personnage superbe. J'y ai cru, je l'ai trouvé remarquable de force et de fragilité mêlées, j'ai éprouvé une grand empathie pour lui, comme j'en ai éprouvé durant tout le film pour Margherita, et pour sa fille, et pour son ex-mari, et pour la mourante, et même pour l'acteur histrion génialement interprété par Turturro (qui laisse entrapercevoir des failles au fil du récit, éclairant son attitude d'une toute autre lumière), et pour tous les autres...
Je précise que je l'ai vu en avant-première en Septembre et que je risque d'être plus nuancé après une seconde vision, que je sens très proche :wink:
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G.T.O
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Re: Nanni Moretti

Post by G.T.O »

Détrompes-toi Alexandre, il s'agit moins d'un problème d'interprétation des intentions de l'auteur que de maladresse d'exécution me concernant. À peu de choses près, tout m'a paru convenu, académique, banal. Je ne crois pas que le doute, la perte de foi, implique relâchement ou pauvreté de la mise en scène, banalité dans le traitement, ressorts comiques rouillés, acteurs peu concernés...La façon dont Moretti suscite l'émotion m'a paru très appliqué. On peut presque deviner les moments où le film dicte le rire, l'émotion...ça fait très recette.
Gounou
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Re: Nanni Moretti

Post by Gounou »

G.T.O wrote:La façon dont Moretti suscite l'émotion m'a paru très appliqué. On peut presque deviner les moments où le film dicte le rire, l'émotion...ça fait très recette.
J'aurais pu écrire ça sur le Spielberg, tiens :mrgreen:
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Stromboli
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Re: Nanni Moretti

Post by Stromboli »

Jeremy Fox wrote:+ 100 ; en lisant les derniers avis j'ai eu l'impression de ne pas avoir compris le film. Tu me rassures car je partage entièrement ta vision. Moretti n'a jamais été selon moi un cinéaste de la désolation.
Comment alors vous interprétez la démission du frère de son job, sans raison apparente, avec l'allusion qu'il ne reprendra sans doute jamais un autre travail?

Idem avec la réalisatrice qui est clairement montrée en échec avec son cinéma (l'anecdote récurrente de ses indications aux comédiens qu'aucun acteur ne comprend plus).

La star américaine malade incapable de retenir un nom, une ligne, un sentiment?

De même la mort de la mère est bien montrée plus comme une perte au monde (jamais, plus jamais sa belle bibliothèque latine ne sera consultée) que comme la transmission classique des parents aux enfants qui nous semble naturelle...

Franchement je ne comprends pas l'explication de Thaddeus car il n'y a pas de contradiction entre filmer avec un œil bienveillant sur ses personnages (ce que fait génialement Moretti) et montrer clairement une société déliquescente et désespérante.

Et ça n'a rien à voir avec une vision optimiste ou pessimiste du monde au final. Enfin tant qu'on parle du film ici c'est déjà une raison d'être optimiste.
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Thaddeus
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Re: Nanni Moretti

Post by Thaddeus »

Les faits que tu énumères, Stromboli, sont ceux auxquels beaucoup de personnes sont sujettes lorsqu'elles traversent une épreuve. C'est exactement le sujet du film : comment vivre la perte progressive d'un être aimé (la mère) qui s'éteint lentement. À mes yeux, la démission du frère ou les turbulences éprouvées par la réalisatrice sur le tournage de son nouveau film n'expriment aucune vision accablée et désespérante de la société, mais la traduction au niveau intime et personnel d'une étape difficile de la vie. Il ne s'agit pas de minimiser la douleur et le désarroi que celle-ci représente, mais de la confronter à tout le tissu humain qui se construit autour, et sur lequel Moretti bâtit un discours plein d'indulgence et de chaleur sur la puissance du lien social et affectif. Je ne vois aucune société déliquescente dans ce film, bien au contraire : je vois des êtres qui se soutiennent, qui se manifestent leur tendresse et leur affection, qui semblent même expérimenter, par le biais d'un étrange processus, l'échange d'humeurs et d'états d'âme. Au contact de Margherita, l'acteur américain se met à aller au plus mal. A l'inverse, c'est lorsque les personnes ayant connu et aimé la mère viendront à la fin rendre visite à sa fille pour lui exprimer tout ce qu'elle représentait pour eux que celle-ci trouvera la force d'aller de l'avant. Cette confiance en le lien humain, cette affirmation selon laquelle l'appartenance à une même communauté (que ce soit celle d'une famille, d'un métier, ou plus généralement celle des hommes) garantit la subsistance de chacun, ce miracle de l'empathie (entre les personnages, entre le réalisateur et eux, entre le spectateur et eux) est pour moi un facteur absolu d'espoir.
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tenia
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Re: Nanni Moretti

Post by tenia »

Je tiens à dire que le frère ne donne pas l'impression d'être mécontent de quitter son boulot.