Richard Linklater

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Jeremy Fox
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Richard Linklater

Post by Jeremy Fox »

Splendor Films sort le 29 Janvier Slacker de Richard Linklater, portrait de la contre-culture d'Austin durant un peu plus d'une journée de l'été 1989 qui fit connaître le cinéaste. Chronique de Jean Gavril Sluka.

Les autres films du cinéaste sur le forum :
Everybody Wants Some (2016)
Boyhood (2014)
Fast Food Nation (2006)
A scanner darkly (2006)
Bad New Bears (2005)
Rock Academy (2003)
Waking Life (2001)
Before Sunrise/Sunset/Midnight (1995/2004/2013)
Dazed & Confused (1993)
scottspeed
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Re: Richard Linklater

Post by scottspeed »

En espérant qu'une sortie physique suive. Depuis le temps (jamais sorti en France) !
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Thaddeus
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Re: Richard Linklater

Post by Thaddeus »

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(en italiques : films découverts en salle à leur sortie)


Slacker
Peut-être est-ce donner trop de mérite à un film dont la foncière modestie n’en demande pas tant, mais il serait possible de recenser ici un certain nombre de paramètres que l’on pourrait facilement prendre pour des influences ou des citations prestigieuses s’il n’avait été réalisé avant les modèles en question. Une structure papillonnante à la Short Cuts où chaque personnage passe le flambeau au suivant ; un zeste du Van Sant déambulatoire d’Elephant ; une bonne louchée verbale de la junk-culture à la Tarantino ; une pincée de la bizarrerie mi-tendre mi-amusée à l’œuvre chez Harmony Korine, le glauque en moins. Au final, la drôle de mosaïque sociologique d’une Amérique urbaine en proie à la névrose ordinaire, aux délires conspirationnistes, à la folie douce, et où le hasard le dispute à l’absurde. 4/6

Génération rebelle
Récit d’une journée de farces scolaires dans un lycée en 1976, avec bizutages, séances de fumette et open parties à gogo. Par son cadre, son époque, son humour, sa tonalité, le film pourrait être une version américaine du Péril Jeune, sorti chez nous en même temps, mais contrairement à à son homologue français Linklater filme au présent, tient le sentiment de remémoration à distance et s’installe dans le filon plus potache des high school comedies. Pour peu que l’on accepte l’idiotie avancée de la plupart des protagonistes, le manque d’épaisseur des situations et le refus de s’inscrire dans toute perspective socio-psychologique, le film peut amuser et même, pourquoi pas, séduire : face au conservatisme inhibant des figures de l’autorité, il prône un discours d’insoumission et de liberté plutôt bien vu. 4/6

Before sunrise
Ça aurait pu faire un très bon petit livre, et ça finit par faire un film fort agréable, le début d’une belle aventure de cinéma entre deux êtres de fiction, mais aussi entre leur histoire et l’expérience du spectateur qui vieillira avec eux. Ici on marche, on parle, on s’assoit et puis on recommence. Ainsi déambulant, nos jeunes et charmants héros causent d’amour, ses recettes, ses techniques, ses moyens, ses anecdotes. Plongés dans l’urgence d’une séparation annoncée, ils se défont de leurs fausses pudeurs, hésitent entre ébat et débat, et se lancent dans un décodage amusant de leur discours sentimental, comme une auto-analyse en temps réel. Mais c’est surtout confrontée au poids des années que cette bulle de romantisme, pour l’instant trop volatile, prendra vraiment de l’épaisseur. 4/6

Waking life
Chez Linklater on marche beaucoup et on parle énormément. Ici ni le changement de méthode (une prise de vues rotoscopique consistant à "repeindre" par l’animation des dialogues filmés avec des acteurs en chair et en os) ni l’incursion dans un étrange fantastique onirique ne révolutionnent ces deux principes de base. La technique de filmage est parfaitement appropriée pour rendre la teneur irrationnelle de situations répétitives, incertaines, parfois vaguement inquiétantes, pour dessiner la quête d’un étudiant, peut-être mort dans un accident, qui s’enfonce dans un brouillard de rêves enchevêtrés au cours desquels lui sont expliqués des idées, des notions, des hypothèses spirituelles et philosophiques qui emportent le film assez loin des sentiers battus. Original et intrigant. 4/6

Rock academy
Parenthèse tout à fait dispensable au sein d’une filmographie disparate, ce divertissement permet d’apprécier son auteur dans la figure imposée de la comédie familiale avec garnements en goguette. Sa principale originalité repose sur l’inversion des rôles habituellement dévolus aux deux camps : ici ce sont les élèves qui sont des modèles de travail et de sérieux, et l’enseignant qui cherche à les dévergonder. Ce que tente l’antihéros porté sur la bouteille, la pizza flasque et le décibel rigoureux, n’a rien de pédagogique : relookage des écoliers en crados, recrutement des roadies chez les mieux peignés d’entre eux. Mais à force de jouer la carte du va-et-vient entre humour consensuel et mauvais esprit critique, le film, rattrapé par la logique édifiante de la leçon de vie, s’avère parfaitement inoffensif. 3/6

Before sunset
Dix ans plus tard, les retrouvailles du bel Américain et de la jolie Française nous aident à comprendre, à l’aune de leur évolution, comment nous avons nous-mêmes changés, ou plutôt ce que nous sommes restés. Dans Paris cette fois, Linklater et ses deux acteurs reprennent un pas de deux des faux-semblants (il est marié, elle est couple, mais il s’ennuie et elle est souvent seule) qui, à mesure que les secondes défilent, gagne en intensité, comme si leurs vies se jouaient sur la prochaine phrase. En quatre-vingt minutes chrono, les cœurs s’entrebâillent, vomissent le cynisme ambiant et l’impuissance devant la marche du monde, et l’on se frôle, hésite, résiste, s’abandonne pour finalement tout se dire sans un mot. Loin des rengaines et des stéréotypes habituels, cette flânerie touche infiniment. 5/6
Top 10 Année 2004

A scanner darkly
La technique employée sur Waking Life était une approche judicieuse pour adapter le Substance Mort de Philip K. Dick, où un flic infiltré se voit confier la mission d’enquêter sur lui-même. Car s’il interroge la schize identitaire et la ligne floue séparant la réalité du délire, chères à l’écrivain, Linklater réfléchit aussi ce qui de la SF est devenu réel : Big Brother, les narcotrafics associés aux intérêts d’état, les circuits autarciques de vidéosurveillance reliant les bureaux d’une multinationale et le pavillon pouilleux des camés dans un kaléidoscope sans profondeur, uniquement préoccupé par la contamination du corps par l’esprit. Fondant les hallucinations des uns et des autres en un même flux émollient, l’exercice parvient à donner une forme assez frappante à cet univers d’aboulie et de brouillage généralisés. 4/6

Before midnight
Céline et Jesse ont encore pris une décennie, ils se sont mariés, ont deux petites filles, et profitent d’un voyage en Grèce pour faire le point. Car les images ensoleillées, la bonne humeur inentamée de ce troisième volet ne cachent pas l’amertume et les sourdes récriminations d’une relation en usure. L’heure est au bilan, parfois au regret, voire au règlement de comptes, le rose des opus précédents se teinte pour le coup d’une forte dose de gris, et leur analyse conjugale se construit à la faveur de réflexions extrêmement justes sur la mise en jachère des ambitions personnelles, le prix et compromis de l’engagement, la fatigue invisible des promesses d’autrefois. La finesse de l’écriture et des dialogues, l’humour et la profondeur des situations, le brio invisible de la réalisation enchantent une nouvelle fois. 5/6
Top 10 Année 2013

Boyhood
Étonnant de voir avec quelle facilité ce projet entre en parfaite adéquation avec la trilogie sentimentale de l’auteur, par son enjeu de maturation, sa problématique des visages et des relations à saisir dans leur évolution, sur la durée. Le plus beau étant qu’il ne s’offre jamais en tour de force, fuit la dramatisation comme la leçon de vie, privilégie l’anecdotique d’une trajectoire jamais compromise dans sa douce et perpétuelle linéarité. Et s’il arrive que des coups de mou se fassent sentir sur près de trois heures d’un récit sans violon ni trompette, l’obstination de Linklater à ne travailler que la sédimentation des étapes et événements banals s’avère fructueuse : sans que l’on s’en aperçoive, c’est tout le passage du temps, la vérité concrète de ces quelques existences, que l’on emporte avec nous. 4/6

Everybody wants some !!
Vingt-trois ans après sa fresque sur la biture lycéenne, devenue culte auprès de hordes d’Américains prépubères, Linklater offre sans prendre grand risque, presque les mains dans les poches, une nouvelle tranche nostalgique de campus movie, où il semble vouloir se faire l’ethnologue rétrospectif de sa propre jeunesse. Sans tout à fait résister à la tentation de la reconstitution vintage, il s’appuie sur une troupe d’inconnus charismatiques pour attraper un air du temps idéalisé au travers d’expériences saisies à vif – sarcasmes, drague et fêtes orgiaques. Et cette chronique enlevée de l’amitié masculine d’explorer le rapport de l’individu au groupe, les mécaniques d’intégration, les principes parfois aliénants d’adhésion au collectif, et de célébrer avec charme et légèreté une insouciance en voie de disparition. 4/6


Mon top :

1. Before sunset (2004)
2. Before midnight (2013)
3. Boyhood (2014)
4. Slacker (1991)
5. Everybody wants some !! (2016)

Considéré comme l’un des chefs de file du cinéma indépendant américain de sa génération, Linklater est aussi et surtout, à mes yeux, l’auteur d’une trilogie de comédies romantiques parmi les plus brillantes, subtiles et intelligentes de ces vingt dernières années. Ce n’est pas un mince exploit.