Alejandro González Iñárritu

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Thaddeus
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Alejandro González Iñárritu

Post by Thaddeus »

Le réalisateur mexicain, prochain Président du Jury au Festival de Cannes, détenteur de deux Oscars du réalisateur (là où Kubrick, Hitchcock et Chaplin n'en ont jamais gagné un seul), n'avait pas encore son topic.

Amours chiennes
21 Grammes
Babel
Birdman
The Revenant


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(en italiques : films découverts en salle à leur sortie)


Amours chiennes
Un premier film où s’expriment simultanément un regard fiévreux sur le monde comme il va mal et une prédilection pour les structures stylistiques raffinées, ce n’est pas si fréquent. D’emblée Iñárritu impose un univers déliquescent où la dissection naturaliste des bas-fonds de Mexico cohabite avec la mise en scène distanciée des tourments affligeant une poignée de personnages emblématiques d’une époque, la nôtre, où l’homme est définitivement un animal pour l’homme. Enchâssant trois récits puissants autour des notions du hasard et du destin, il fait entrer en collision quelques trajectoires qui n’auraient jamais dû se croiser, saillir des effets de symétrie, charge de sens ces chiennes de vies et d’intensité cette fable composite, cruelle, profonde et ambigüe, imbibée de violence et d’humour noir. 5/6

21 grammes
Pour apprécier la puissance exceptionnelle du premier film américain du cinéaste, il faut aller au-delà du sombre déterminisme qu'il est facile d'y voir, déceler la compassion transpirant du puzzle temporel, marqué du sceau de la souffrance et de la fatalité, qui se construit à l'écran en une multitude de réseaux et de relations organiques, et qui rassemble tous les protagonistes par une certaine forme de transcendance. Il y a du Kieślowski dans cette méditation sur la condition humaine, du Dostoïevski dans ces êtres brisés, mus par une même volonté de survie, mais puisant dans leur douleur la force de construire l'avenir qu'ils se choisissent. C’est main dans la main que l’on accompagne ces trois personnages aux destins fracassés, porté par des comédiens au-delà d’eux-mêmes, et qui disent tout de la fragilité des existences. 6/6
Top 10 Année 2003

Babel
C’est une véritable trilogie sur la condition humaine que boucle ici le réalisateur mexicain, avec un talent cependant moins éclatant et plus démonstratif que dans les deux précédents films. Si sa faculté est intacte à créer des ensembles choraux où chaque personnage répond à un autre, à des milliers de kilomètres, qui lui est inconnu, à transformer une mécanique narrative huilée à la limite de l’artifice en des instants de vie douloureux, jamais sa méthode ne s’était autant approchée du système. Mais, dans la lignée d’un Paul Thomas Anderson auquel il emprunte le goût de l’exubérance, le lyrisme harmonique, l’attrait pour la situation-limite, il parvient à captiver et toucher ceux qui le souhaitent au long de cette épopée humaniste, en maniant un art que l’on peut trouver agaçant ou remarquable. 4/6

Birdman
Attention : film-performance, gageure stylistique soigneusement calculée pour transformer une poignée de questions existentielles en divertissement intello et fumeux, loin, très loin d’Opening Night. Tout occupé à faire valoir ses trucs et astuces techniques (on a l’impression de le voir monter frénétiquement une mayonnaise sans œuf ni fouet pendant deux heures), Iñarritu dresse une cynique et tapageuse fresque d’égos malades, bouffés par le narcissisme, proférant de confondantes banalités sur la frustration, la célébrité et la soif de reconnaissance. Assorti à ce surrégime stérile, chaque acteur tire la couverture à lui pour tenter de remporter la bataille du cabotinage. Quant à l’image de Lubezki, elle revient à injecter deux gouttes de Curaçao bleu dans un verre d’eau plate : une manière d’esthétiser le vide. 2/6

The revenant
Le survival, on le sait, est propice à exaspérer les sensations élémentaires, les états limites, les lectures plus ou moins métaphoriques sur le retour à la bestialité. Conscient de ce protocole, le cinéaste prend le genre à bras-le-corps et en tire des effets de sidération et d’amplification physique maximaux, bridant l’allégorie excessive sur le choc des civilisations et la genèse sanglante d’une nation. S’il n’évite pas une certaine lourdeur mystique, sensible dès qu’il s’éloigne de sa ligne strictement narrative, sa faculté à inscrire une poignée de trajectoires dans une nature cosmique, l’intensité très immersive de sa mise en scène, la symbiose d’une forme âpre et belle à un propos sans concessions permettent à cet impressionnant pré-western, à la fois organique et spectral, d’emporter largement le morceau. 4/6


Mon top :

1. 21 grammes (2003)
2. Amours chiennes (2000)
3. The revenant (2015)
4. Babel (2006)
5. Birdman (2014)

Entamée de fort belle façon, la carrière de ce réalisateur aventureux, prompt à varier les genres et les registres, s’est avérée plus inégale par la suite. À l’instar de son compatriote Alfonso Cuarón, on perçoit chez lui une maîtrise et un appétit de cinéma qui, lorsqu’il s’abandonne à son côté obscur, glissent hélas un peu trop vers l’arrogance d’épate-bourgeois, tout fier de sa virtuosité. D’où les écarts d’appréciation dont cette liste fait le constat.
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Jeremy Fox
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Re: Alejandro González Iñárritu

Post by Jeremy Fox »

The Revenant, un de mes plus grands coups de cœur du 21ème siècle. Rien que pour ce film Inarritu a toute ma gratitude. Moyennement accroché à ses films précédents mais je ne demande qu'à les revoir.
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Watkinssien
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Re: Alejandro González Iñárritu

Post by Watkinssien »

Je commence à croire que je suis un inconditionnel, car j'ai au minimum apprécié et maximum adoré tout ce que j'ai vu.

C'est un cinéma que je qualifierais de quasi complet. Un artiste bouillonnant, toujours collé à ses (nombreux) personnages, abordant des thématiques aussi différentes que fortes, avec une force, une rage, une énergie constamment contrôlées.

C'est un cinéma coup de poing, accrocheur et d'une présence certaine. Films "choraux", drames psychologiques, allégories métaphysiques, naturalisme et onirisme, caméra à l'épaule ou virtuellement impossible, donnant à tous ses personnages un corps puissant, fragile, d'incarnation.
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Mama Grande!
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Re: Alejandro González Iñárritu

Post by Mama Grande! »

Je me suis arrêté à ses trois premiers films et j'ai une horreur absolue de ce cinéaste.
J'ai trouvé ça poseur, lourd, rempli de pathos, prétentieux... A la rigueur, Amours chiennes avait des lourdeurs de premier film, mais avait une énergie qui pouvait faire passer la pilule et laisser espérer une oeuvre intéressante. Mais pour 21 grammes et Babel, ses personnages ne sont à mes yeux que des machines à pleurer et à crier, et n'ont pas l'étincelle d'humanité qui les rend vivant à l'écran. Quant à la structure scénaristique, il a beau citer le grand Julio Cortazar, mais on est très loin de la structure vivante des oeuvres de ce dernier. Un peu d'humillité ne fait pas de mal...

Si je vois ses films suivants je changerai peut-être d'avis, mais autant dire que c'est loin d'être ma priorité.
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Thaddeus
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Re: Alejandro González Iñárritu

Post by Thaddeus »

Mama Grande! wrote:Mais pour 21 grammes et Babel, ses personnages ne sont à mes yeux que des machines à pleurer et à crier, et n'ont pas l'étincelle d'humanité qui les rend vivant à l'écran.
Si ça peut te motiver, les films suivants n'éloignent sensiblement de cette approche que l'on est en droit d'estimer trop doloriste. Le réalisateur y aborde d'autres genres, d'autres registres, moins tributaires des mécanismes du mélodrame. Disons qu'il a la main moins lourde sur ce que tu sembles trouver putassier. Je n'ai cependant pas vu Biutiful.
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cinéfile
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Re: Alejandro González Iñárritu

Post by cinéfile »

J'avoue garder une impression assez partagé sur ce cinéaste, film après film.

Amours chiennes (que j'ai découvert en fait très récemment) me semble être sa meilleure œuvre. En tout cas, la plus équilibrée autour des éléments fondamentaux de son cinéma : énergie, violence des émotions, mélodrame et construction narrative savante. C'est aussi son premier et seul long-métrage totalement mexicain. Par conséquent, j'en suis ressorti avec l'impression que la proximité entre l'origine du réalisateur et la toile de fond du récit (a priori plus forte que sur ses films ultérieurs) rendait l'ensemble assez sincère. S'ajoute aussi dans mon appréciation, un goût personnel pour l'Amérique Latine et les langues hispaniques. Un premier film a aussi souvent l'avantage de "la fraicheur".

21 Grammes et Babel conservent la structure à trois histoires issue de son premier film (même scénariste sur les trois films en la personne de Guillermo Arriaga) mais poussent le bouchon à chaque fois un peu plus loin dans le mélodrame. C'est là où j'ai l'impression que le cinéaste se perd dans des sujets trop grands pour lui. 21 Grammes se concentre encore sur des histoires intimes autour d'un lieu / une ville unique, là où Babel s'aventure carrément sur 3 continents différents. J'ai trouvé ce dernier totalement imbuvable, lourdingue... bref en un mot : l’œuvre d'un mégalo.

Biutiful a d'abord l'avantage d'entériner la structure tripartite, même si il garde la main parfois assez lourde sur les ingrédients du mélodrame. J'aime particulièrement la première et dernière séquence, qui ne font en fait qu'une (structure narrative en forme de boucle). Son onirisme et sa quiétude donne une respiration bienvenue au film.

Pas vu Birdman.

Constat encore très mitigé pour The Revenant, dont j'ai tout d'abord adoré la séquence d'introduction lors de l'attaque en bord de la rivière, avant d'être rapidement soulé par la mise en scène inutilement sophistiquée et virtuose qui joue constamment contre l'histoire. Jamais je n'ai ressenti le vertige de l'isolement, le "retour à la nature" du personnage principal face à ce déluge technique et ostentatoire.
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Watkinssien
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Re: Alejandro González Iñárritu

Post by Watkinssien »

Le côté mégalo revient souvent dans le cinéma d'Iñárritu chez ses détracteurs.

C'est là que l'on s'aperçoit de la valeur des mots: la frontière entre ambitieux et prétentieux est décidément toujours une zone floue, selon que l'on aime ou pas.
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Re: Alejandro González Iñárritu

Post by Flol »

L'impression que me donne le cinéma du monsieur (depuis Amours Chiennes qui avait été un petit choc perso) :

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Truffaut Chocolat
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Re: Alejandro González Iñárritu

Post by Truffaut Chocolat »

Amours Chiennes et surtout 21 Grammes (un de mes films favoris) m’ont terrassé.
C’est marrant ce côté « choral » qu’on retrouve dans le Traffic de Soderbergh par exemple, comme si c’était la mode à l’époque... j’aimais bien la tentative de relier les deux mondes, les continents, les gens. Ça me parle sans que je sache trop pourquoi.
Marrant aussi comme on peut voir ça pour de la prétention, de la mégalomanie alors que je ressens surtout de la passion et de l’intensité. Les sujets le sont (intenses), la façon dont les acteurs sont dirigés va aussi dans cette direction, bref je marche à fond.

J’aime beaucoup moins le reste.
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Truffaut Chocolat
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Re: Alejandro González Iñárritu

Post by Truffaut Chocolat »

Mama Grande! wrote:Je me suis arrêté à ses trois premiers films et j'ai une horreur absolue de ce cinéaste.
J'ai trouvé ça poseur, lourd, rempli de pathos, prétentieux... A la rigueur, Amours chiennes avait des lourdeurs de premier film, mais avait une énergie qui pouvait faire passer la pilule et laisser espérer une oeuvre intéressante. Mais pour 21 grammes et Babel, ses personnages ne sont à mes yeux que des machines à pleurer et à crier, et n'ont pas l'étincelle d'humanité qui les rend vivant à l'écran. Quant à la structure scénaristique, il a beau citer le grand Julio Cortazar, mais on est très loin de la structure vivante des oeuvres de ce dernier. Un peu d'humillité ne fait pas de mal...

Si je vois ses films suivants je changerai peut-être d'avis, mais autant dire que c'est loin d'être ma priorité.
Qu'est-ce que tu veux dire par poseur ?
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Re: Alejandro González Iñárritu

Post by Flol »

C'est un cinéaste chez qui la mise en scène est extrêmement visible, parfois trop. C'est sans doute en cela que certains peuvent y voir de la "pose" (même si je n'aime pas trop ce terme, moi non plus).
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Re: Alejandro González Iñárritu

Post by Mama Grande! »

Flol wrote:C'est un cinéaste chez qui la mise en scène est extrêmement visible, parfois trop. C'est sans doute en cela que certains peuvent y voir de la "pose" (même si je n'aime pas trop ce terme, moi non plus).
Voilà. Tous les effets sont très ostentatoires, comme pour surligner à chaque instant qu’il est un grand metteur en scène et que vraiment on doit être admiratif. L’ennui, c’est que dans Babel ou 21 grams tout du moins, il finit par n’être plus que dans l’effet. Et une fois passée l’impression initiale, il ne reste plus rien. Est-ce que poseur est le meilleur terme? probablement pas, j’aurais tout aussi bien pu dire esbrouffe. Mais c’est ce que j’ai voulu exprimer ;)