Nuri Bilge Ceylan

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Jeremy Fox
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Nuri Bilge Ceylan

Post by Jeremy Fox »

Trois films vus, trois coups de cœur : cet immense cinéaste formaliste turc méritait bien son topic.

Découverts dans cet ordre :


Winter Sleep (2014)

Plastiquement sublime, formidablement interprété, d'une richesse thématique inouïe et d'une intelligence assez remarquable dans les dialogues et le scénario, j'ai eu l'impression (étant scotché devant ces 195 minutes pourtant assez austères et exigeantes) d'assister à la rencontre entre Kiarostami et Bergman : en espérant que ces références ne soient pas ridicules et (ou) écrasantes et ne fassent fuir encore plus de monde. Je m'attendais à un peu d'ennui, il n'en fut rien et je n'ai plus qu'une envie : voir ses films précédents.

Uzak (2002)

Un homme de la campagne quitte son village et vient demander à son cousin d'Istanbul d'être hébergé le temps de trouver un emploi. Le citadin est un artiste dont l'ambition était de réaliser des films à la Tarkovski mais qui n'est finalement que photographe de "nature morte" pour une entreprise de carrelage. Il est divorcé et un peu maniaque ; son cousin est au contraire dilettante et pas très soigneux. Le film narre la difficile cohabitation entre les deux hommes n'ayant aucun points communs et ayant beaucoup de difficultés à communiquer.

Alors que j'ai découvert le cinéaste turc avec le splendide Winter Sleep qui tendait plutôt vers une veine 'bergmanienne', Uzak au contraire, taiseux, lorgne vers Antonioni. Aucune intrigue mais une réflexion sur la solitude, le mal de vivre et le malaise de notre époque, un film esthétiquement splendide qui trouve le moyen de rendre la grisaille poétique (ce qui n'est pas donné à tout le monde) au travers une superbe photographie et un immense talent dans le cadrage. J'ai trouvé le minutage des plans et séquences parfaitement maitrisé au point de ne jamais nous faire basculer du côté de l'ennui. C'est parfois cocasse, amusant de temps à autre mais aussi souvent troublant et d'une grande justesse d'observation. Le dernier quart d'heure m'a même bouleversé ; cette impossibilité de trouver un terrain d'entente, le départ de l'ex-femme puis du cousin et pour finir l'immense tristesse d'une écrasante solitude. Contemplatif mais jamais pesant, Nuri Bilge Ceylan réussit un très beau film, magnifiquement interprété par ses deux acteurs principaux.

Et hier soir :

Il était une fois en Anatolie (2010)

Un petit groupe composé de policiers, d'un procureur et d'un médecin recherche avec le présumé coupable d'un meurtre le corps de sa victime dans la campagne anatolienne...Un polar philosophique, une œuvre exigeante, radicale et contemplative assez noire mais pour autant pas nécessairement austère car non dénuée d'ironie, de cocasserie même parfois et surtout d'une mélancolie profonde. Une réflexion sur la nature humaine, sur la vie et la mort, sondant l'âme humaine comme si -pour essayer de donner une idée du style du film- Dostoïevski avait été mis en scène par un réalisateur se situant entre Kiarostami et Tarkovski . Mais Ceylan n'a pas besoin de ces comparaisons car son ton est unique, sa puissance d'évocation formelle stupéfiante et l'intelligence de son propos bien réelle, réussissant à ne jamais nous ennuyer malgré le rythme très lent de son film.

On se souviendra longtemps de cette photo nocturne de la première heure, de la campagne anatolienne striée par l'éclairage des phares des trois voitures du convoi, des larmes de ses protagonistes (tous les comédiens sont remarquables) et de cette scène en état de grâce, la séquence de l'apparition angélique de la sublimement belle jeune fille du maire apportant thé et réconfort moral par sa seule présence au groupe harassé. A revoir car je suis conscient d'avoir loupé des éléments du puzzle concernant l'enquête et ne pas avoir été assez attentif à toute la richesse thématique du film. Mais en l'état j'ai été déjà fortement fasciné.
ballantrae
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Re: Nuri Bilge Ceylan

Post by ballantrae »

Il faut absolument que tu découvres Nuages de mai, Les climats et surtout Trois singes qui n'a rien à voir avec les autres films de Ceylan.Ce qui frappe toujours est la précision comme la splendeur des cadres qui ne confine jamais à l'exercice de style décoratif mais participe d'une nécessité organique.
C'est assurément l'un des plus grands cinéastes apparus ces 20 dernières années.
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Jeremy Fox
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Re: Nuri Bilge Ceylan

Post by Jeremy Fox »

ballantrae wrote:Il faut absolument que tu découvres Nuages de mai, Les climats et surtout Trois singes
Oui ; d'ailleurs j'ai mis le coffret DVD de 5 films dans mon panier Amazon en espérant qu'il sera un jour dans les soldes.
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Thaddeus
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Re: Nuri Bilge Ceylan

Post by Thaddeus »

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(en italiques : films découverts en salle à leur sortie)


Uzak
J’ignore si la fable du rat des villes et du rat des champs existe en Turquie mais c’est bel et bien cette métaphore que file Ceylan le long de cette chronique dépouillée du malaise contemporain – jusqu’à la bande de papier collant où viennent s’engluer les souris et qui finit par poisser les résidents. Par petites touches et un sens subtil de l’observation, le cinéaste évoque la solitude, l’absence de communication, le désir, les espoirs inaboutis, les ruptures sentimentales, l’aliénation de cette mégalopole glacée qu’est Istanbul, filmée avec un œil d’esthète, comme un paysage figé de neige sale. Le film n’est pas d’un abord aisé mais on se laisse gagner par cette mélancolie résignée, cet humour laconique, le gris de cet art contemplatif qui s’inscrit dans la lignée d’Ozu, Antonioni ou Kiarostami. 4/6

Les climats
Passage au numérique haute définition et affirmation d’un talent formel dès la première image, avec ce visage de femme en gros plan, sa sueur qui coule, le grain de sa peau pendant que son mari prend des photos dans les vestiges d’une ville antique. On pense à Voyage en Italie : Ceylan analyse la décomposition d’un couple en concevant les changements de rapports comme autant de transformations atmosphériques. Pas de printemps pourtant, mais un été au bord de la mer, un automne pluvieux où l’homme retrouve une ancienne maîtresse, un hiver enneigé tandis qu’il tente une dernière fois de reconquérir son épouse. Et un ton élégiaque qui n’exclut jamais la cruauté, un sens de la douleur existentielle concourant à la réussite de cette complainte sur la distance émotionnelle des êtres. 4/6

Il était une fois en Anatolie
Le cinéaste poursuit son portrait de la Turquie actuelle mais cette fois dans l’immensité monotone des steppes et de ses plaines ondulées d’une opacité ocre. Par une nuit d’été trois voitures (procureur, commissaire, médecin légiste, détenu et soldats) font chemin pour retrouver un cadavre. L’humour noir, les gestes burlesques qui révèlent les castes et les conflits, le travail très pictural sur les paysages éclairés par les phares et les éclairs de l’orage grondant, fournissent une première partie remarquable. Puis au terme d’une escale dans un hameau filmée dans des palettes à la Vermeer, l’investigation criminelle se greffe d’une enquête existentielle, un peu moins envoûtante, sur le mystère des êtres et l’atavisme de la vengeance, puisant dans les entrailles du mal un désarroi perplexe. 4/6

Winter sleep
En entérinant la pente (trompeusement) monumentaliste de son cinéma, Ceylan prête le flanc aux accusations : une maîtrise si impériale des moyens, de la forme et de l’expression est forcément suspecte aux yeux de certains. C’est compter sans son regard toujours plus aigu et cruel, et surtout son étonnante faculté de compréhension, qui amplifient les sentiments mis en jeu et confèrent à son film la plénitude artistique propre aux grandes œuvres. Il ne faut donc pas se laisser intimider par la facture imposante et les accents de bréviaire philosophique qui parcourent cette vaste réflexion bergmanienne sur l’échec et l’aveuglement, le couple et la solitude, la morale et le conflit des classes sociales : l’exigence, la densité, la tension, le sens de la beauté en infusent chacune des presque deux cent minutes. 5/6
Top 10 Année 2014

Le poirier sauvage
L’auteur reconduit son âpre peinture socio-existentielle du désarroi turc contemporain et creuse le schéma classique du retour du fils prodigue, dont il en tord significativement une donnée majeure : lorsque tuer le père n’est plus une exigence mais une ingratitude, nourrie par l’égotisme, la rancœur, l’arrogance et le mépris – avant que l’humilité ne vienne finalement remettre cette attitude en question. Parce qu’il verse dans une ironie dubitative infiltrant jusqu’à la maturité de la mise en images, on ne saurait l’accuser d’une trop grande confiance en son style, toujours attentif à la dynamique du cadre et aux lueurs nuancées des changements de saisons. Mais la litanie des conversations abstraites et théologiques, qui s’étirent parfois ni nécessité ni clarté, leste le film d’un intellectualisme quelque peu lénifiant. 4/6


Mon top :

1. Winter sleep (2014)
2. Les climats (2006)
3. Uzak (2002)
4. Il était une fois en Anatolie (2011)
5. Le poirier sauvage (2018)

Superchampion du cinéma d’auteur international, cousin byzantin des grands auteurs de la contemplation et du désarroi existentiel, Ceylan compense son intimidante approche par un réel sens de l’humour à froid, une attention toute particulière aux blessures humaines, et un considérable talent plastique. Sans en être fan, je suis toujours stimulé et intéressé par son cinéma.
Last edited by Thaddeus on 13 Jan 19, 18:24, edited 2 times in total.
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Jeremy Fox
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Re: Nuri Bilge Ceylan

Post by Jeremy Fox »

Thaddeus wrote: Il était une fois en Anatolie
Puis au terme d’une escale dans un hameau filmée dans des palettes à la Vermeer
C'est tout à fait ça.

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Jeremy Fox
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Re: Nuri Bilge Ceylan

Post by Jeremy Fox »

ballantrae wrote:Il faut absolument que tu découvres Nuages de mai, Les climats et surtout Trois singes qui n'a rien à voir avec les autres films de Ceylan.Ce qui frappe toujours est la précision comme la splendeur des cadres qui ne confine jamais à l'exercice de style décoratif mais participe d'une nécessité organique.
C'est assurément l'un des plus grands cinéastes apparus ces 20 dernières années.
Je continue à le penser égalment après avoir découvert le très beau et très "kiarostamien" Nuages de mai. Les deux autres que tu cites, c'est pour ce mois-ci également.
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Watkinssien
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Re: Nuri Bilge Ceylan

Post by Watkinssien »

Un cinéaste que j'aime beaucoup, dont il me tarde de finir sa filmographie (pourtant courte).
Le très beau Uzak fut une révélation à l'époque de sa sortie. Mais le film qui m'a emporté fut définitivement le magnifique Winter sleep.
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Supfiction
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Re: Nuri Bilge Ceylan

Post by Supfiction »

Vu Le poirier sauvage. Très belle fin. Le reste se regarde sans déplaisir ni passion. A part une scène avec deux imams (l’un conservateur, l’autre progressiste) qui nous semble vu de France un peu hors de propos, je n’ai pas vu d’intellectualisme ni de litanies de discussions abstraites. Un personnage semble sacrifié (la jeune femme qu’on imagine comme probable fiancée) faute de temps, un paradoxe quand on sait que le film dure 3h sans événement majeur. Mais étrangement on ne s’ennuie pas. Et au delà du contexte purement local, on peut très bien extrapoler la situation et le dépit du personnage principal à celles de nombreux jeunes sans avenir.
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ed
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Re: Nuri Bilge Ceylan

Post by ed »

Supfiction wrote: A part une scène avec deux imams (l’un conservateur, l’autre progressiste) qui nous semble vu de France un peu hors de propos
Je pense le contraire, et je crois que - hors considérations purement cinématographiques - c'est la scène pour laquelle j'ai le plus envie de remercier Nuri Bilge Ceylan. Parce qu'il m'y explique, mieux il me donne à ressentir, des approches philosophiques antagonistes et des enjeux propres à une culture (notamment religieuse) que je ne connais pas du tout et que, par le traitement simplifié qui en est souvent fait par ailleurs, je peine souvent à comprendre intellectuellement.
Je dirais - pour résumer à gros traits - que j'ai plus compris sur la complexité de l'islam politique à travers cette scène que par bien des lectures ou des reportages récents.
Et oui, la fin est superbe, aussi parce qu'elle éclaire le parcours du personnage principal un peu différemment.
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Supfiction
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Re: Nuri Bilge Ceylan

Post by Supfiction »

ed wrote:
Supfiction wrote: A part une scène avec deux imams (l’un conservateur, l’autre progressiste) qui nous semble vu de France un peu hors de propos
Je pense le contraire, et je crois que - hors considérations purement cinématographiques - c'est la scène pour laquelle j'ai le plus envie de remercier Nuri Bilge Ceylan. Parce qu'il m'y explique, mieux il me donne à ressentir, des approches philosophiques antagonistes et des enjeux propres à une culture (notamment religieuse) que je ne connais pas du tout et que, par le traitement simplifié qui en est souvent fait par ailleurs, je peine souvent à comprendre intellectuellement.
Je dirais - pour résumer à gros traits - que j'ai plus compris sur la complexité de l'islam politique à travers cette scène que par bien des lectures ou des reportages récents.
Et oui, la fin est superbe, aussi parce qu'elle éclaire le parcours du personnage principal un peu différemment.
Je ne pense pas que tu penses le contraire. J’aurai du préciser ma pensée en disant que la vie de ce jeune diplômé peut très bien faire écho à celle d’un benjamin braddock contemporain, à l’exception de cette discussion théologique.
Que la discussion soit instructive ne change rien.
ballantrae
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Re: Nuri Bilge Ceylan

Post by ballantrae »

Dans les années 2010, trois palmes me semblent à la fois venir à point nommé pour leur auteur après un parcours riche et récompenser un grand film: Tree of life (2011), Winter sleep (2014) et Parasite (2019).
Considéré par certains comme simplement récapitulatif du cinéma de NB Ceylan, Winter sleep me semble au contraire un film inépuisable au gré des revisionnages: je suis frappé par la part qu'il laisse à l'indécision, aux possibles offerts aux personnages tout comme par l'absolue singularité de son regard sur les lieux. Un très grand film.
Il me semble difficile de ne pas être reconnaissant envers un cinéaste qui sait renouveler une qualité de regard que savaient déployer Bergman, Antonioni ou Kiarostami sur les êtres et les lieux. Le contraire d'une palme complaisante et tardive récompensant à retardement le film mineur d'un auteur majeur.
Celui qu'on risque d'oublier à tort demeure je pense Les trois singes pourtant assez impressionnant aussi.