Laurent Cantet

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Jeremy Fox
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Laurent Cantet

Post by Jeremy Fox »

Il fallait bien un jour ou l'autre que j'ouvre un topic sur un cinéaste qui me tient particulièrement à cœur depuis la découverte émerveillée de son premier film le jour de sortie en salles, le magnifique Ressources humaines. Ne m'ayant encore jamais déçu, son palmé Entre les Murs faisant partie de mes films préférés et son dernier en date venant de profondément me toucher, Laurent Cantet a désormais son topic.


Entre les murs : 8.5/10
L'emploi du temps : 8/10
Ressources humaines : 7.5/10
Retour à Ithaque : 7.5/10
Vers le Sud : 7/10
Foxfire : 7/10


Retour à Ithaque - 2014

Eddy, Aldo, Amadeo, Rafa et Tania, cinq amis d'enfance cubains, la cinquantaine, se retrouvent en 2014 à la Havane pour une soirée sur le toit de l'immeuble où vivent Aldo, sa mère et son fils. Amadeo vient de rentrer d'Espagne après être parti de son pays natal voici une quinzaine d'années et c'est la première fois depuis qu'ils sont réunis tous les cinq. C'est l'occasion de se remémorer les souvenirs, bons ou mauvais de cette "période spéciale" qui ne fut pas une partie de plaisir pour le peuple cubain. Des rancœurs refont surface, des non-dits et des secrets éclatent au grand jour, des vérités blessantes sont jetées en pleine figure et chacun fait le bilan peu glorieux de sa vie. Ca pourrait virer au psychodrame, ça le fait d'ailleurs parfois, mais c'est surtout un film pétri d'humanité et souvent bouleversant. Chacun peut se révéler tour à tour haïssable et profondément humain et au bout de 90 minutes on s'est non seulement attaché à ces protagonistes mais on a l'impression de bien les connaitre. C'est évidemment grâce d'une part à une direction d'acteurs impeccable, à une mise en scène entièrement centrée sur ses protagonistes et bien sûr à des comédiens tous remarquables (mention spéciale pour moi à Jorge Perugorria). Un huis-clos tour à tour étouffant et touchant en même temps qu'une radiographie lucide et sans concessions de la société cubaine de ces 30 dernières années.


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J'avais aussi écrit ces brefs avis :

Ressources humaines - 1999

Frank, 22 ans, étudiant parisien, revient à la maison familiale à l’occasion d’un stage qu’il doit effectuer dans l’usine où travaille son père depuis 30 ans en tant qu’ouvrier soudeur. L’étudiant est affecté aux services des ressources humaines alors que les négociations sur les réductions du temps de travail sont à peine entamées. Le nouveau ‘cravaté’ va être alors confronté de plein pied avec la réalité du monde du travail et vite s’apercevoir que dans la pratique, les grandes idées théoriques apprises à l’école sont difficile à mettre en place. Le jeune arriviste, au contact de son père et de ses découvertes sur le terrain va finir par s’humaniser...

A la lecture du résumé, on pouvait soit s’attendre à un film engagé chaussé de gros sabots du genre de ceux que réalisait Yves Boisset dans les 70’s et 80’s soit à un film austère et didactique. Il n’en est évidemment rien, Laurent Cantet, pour son premier long métrage, préférant les regards aux discours et le sentiment à la dialectique, englobant le tout dans une vérité documentaire et un réalisme tout droit hérités du cinéma de Maurice Pialat, les scènes familiales étant tout aussi justes que les scènes se déroulant à l’usine. On croit et on s’attache rapidement aux personnages parfaitement campés par des non professionnels si ce n’est Jalil Lespert méritant lui aussi tous les éloges. Cette histoire d’opposition syndicats/patronat pour les 35 heures est également une histoire de confrontation intergénérationnelle entre le père et le fils. Cantet nous parle de la difficulté à trouver sa place et surtout sa dignité au sein du monde ‘déshumanisé’ du travail à ce tournant du siècle. César amplement mérité de la meilleure première œuvre, Laurent Cantet saura ne pas se laisser enfermer dans ce cinéma social et frappera encore plus fort dès son deuxième film avec l’immense L’Emploi du temps. Il aura eu aussi le mérite de tirer derrière lui tout un courant francophone générant d’autres grandes réussites sur le monde du travail comme Violence des échanges en milieu tempéré de Jean-Marc Moutout ou La Raison du plus faible de Lucas Belvaux même si ce n’est pas le sujet principal de ce dernier film. Une très grande réussite.


Entre les murs - 2008

Au moins la quatrième vision de ce film dont je ne me lasse pas et qui me fait vibrer à chaque fois ; la parfaite alchimie entre fiction et documentaire, des adolescents qui jouent leur rôle à la perfection et un François Begaudeau que je trouve extrêmement attachant (à tel point que je suis en totale empathie avec son personnage et que ça me fait vibrer tout du long). Mise en scène au diapason, d'une belle vitalité et utilisant paradoxalement fabuleusement bien le format large alors que la plupart des plans sont rapprochés, pour ce chef-d’œuvre du cinéma français (comme l'étaient déjà la plupart de ses films précédents). Une des Palmes d'or qui me tient le plus à cœur !
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Watkinssien
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Re: Laurent Cantet

Post by Watkinssien »

Jeremy Fox wrote: Entre les murs - 2008

Au moins la quatrième vision de ce film dont je ne me lasse pas et qui me fait vibrer à chaque fois ; la parfaite alchimie entre fiction et documentaire, des adolescents qui jouent leur rôle à la perfection et un François Begaudeau que je trouve extrêmement attachant (à tel point que je suis en totale empathie avec son personnage et que ça me fait vibrer tout du long). Mise en scène au diapason, d'une belle vitalité et utilisant paradoxalement fabuleusement bien le format large alors que la plupart des plans sont rapprochés, pour ce chef-d’œuvre du cinéma français (comme l'étaient déjà la plupart de ses films précédents). Une des Palmes d'or qui me tient le plus à cœur !
Je suis d'accord mot pour mot sur ce film. J'aime beaucoup Cantet et particulier le trio Ressources Humaines, L'Emploi du Temps et Entre les Murs !
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Supfiction
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Re: Laurent Cantet

Post by Supfiction »

J'avais beaucoup aimé Ressources Humaines, en particulier les relations père-fils très justes, en revanche Retour à Ithaque et ses discussions ininterrompues sur une terrasse m'ont profondément ennuyé.
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Thaddeus
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Re: Laurent Cantet

Post by Thaddeus »

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(en italiques : films découverts en salle à leur sortie)


Ressources humaines
Trouver sa place, choisir son camp... Plus facile à dire qu’à faire lorsque ambition et affectif se séparent littéralement. Avec cette œuvre d’une probité profonde, d’une irréfutable authenticité, Cantet poursuit un combat commencé depuis que l’homme exploite l’homme, une lutte sans fin qui peut néanmoins être une lutte finale. Il offre un premier aperçu de ses préoccupations, photographiant les contradictions économiques de la France à l’aube des années 2000 à travers le microcosme canonique de l’entreprise, de ses lois, des rapports complexes qui se nouent en son sein. Sans dogmatisme ni explication édifiante, il éclaire brillamment la réalité du déterminisme et les injustices criantes d’une logique capitaliste sacrifiant l’humain sur l’autel du profit. Un grand film œdipien et social, politique et intime. 5/6

L’emploi du temps
De l’affaire Romand, Cantet tire un thriller social hors norme qui fait méthodiquement glisser vers un enfer intérieur. L’issue tragique du fait divers ne l’intéresse guère : il préfère suivre l’errance balisée d’un vagabond convenable, son élan utopique vers une liberté interdite, et réussit un road-movie existentiel, oppressant, vertigineux. Filmée avec une grande rigueur, l’œuvre s’attache au mystère opaque d’un homme flottant dans un univers tour à tour déshumanisé et onirique, peuplé de trous noirs, se fondant dans toutes les situations sans jamais parvenir à se tenir au calme dans une structure solide, et dont le refus d’adhérer aux formatages de réussite, d’ascension et de prospérité se voit inéluctablement phagocyter par la loi du dressage social – voir la réplique finale, terrible. Recoing est formidable. 5/6
Top 10 Année 2001

Vers le sud
En quittant le monde du travail hexagonal, le réalisateur se penche cette fois sur la misère affective et sexuelle des femmes aisées du monde occidental. Le sujet du tourisme sexuel n’est qu’un leurre, pas vraiment traité, qui permet à Cantet de poursuivre sa réflexion sur le rapport au pouvoir et à l’argent, dans ce style classique et posé, ce ton nuancé qui constituent sa marque. Une fois encore, son regard se distingue par sa finesse d’analyse, son refus de tout jugement moral, et sa capacité à placer sa thématique de l’intime dans une approche plus globalisante. Mais peut-être le sujet perd-il quelque peu en force de n’être pas traité plus radicalement : exploitation du tiers-monde, hypocrisie relationnelle, totalitarisme, tous ces sujets en germe sont effleurés sans que la dramaturgie en tire de puissance. 4/6

Entre les murs
Un autre modèle de cinéma dialectique, social, réflexif, qui engage tous ses dispositifs de narration pour mettre en relief les contradictions et les difficultés du défi constamment renouvelé de l’éducation en milieu défavorisé. La classe devient ici le théâtre d’un formidable espace de vie où se jouent les questions de la transmission, du savoir, du respect et de la liberté, notions fondamentales qui passent prioritairement par la maîtrise du langage. Le récit écrit ainsi une lutte permanente, une séduction en chantier, jamais à l’abri d’un retournement, d’un mot de travers ou d’un regard provocateur. Toujours subtilement positionné, le point de vue du cinéaste est celui d’un délicat fabuliste à l’âme affûtée : cette Palme d’Or méritée touche à la fois le cœur et l’intellect, stimule sensibilité et réflexion. Remarquable. 5/6
Top 10 Année 2008

Foxfire, confessions d’un gang de filles
En se confrontant aux lieux communs de la chronique historique et aux attraits de la mythologie américaine des fifties, Cantet donne à tester la rigueur documentaire de son approche, d’ordinaire imperméable aux effets de mode. Aucune hagiographie dans ce portrait kaléidoscopique, mais un accompagnement sensible, un regard conciliant qui sait le drame qui se joue. Si l’ensemble n’évite pas les étapes prévisibles de la trajectoire exaltation-désillusion-étiolement des utopies, la précision avec laquelle l’auteur saisit les tensions d’une époque et capte les ardeurs d’une bande de filles soudées dans leur rêve communautaire, romantique, post-adolescent, garantit à sa peinture d’une révolte un intérêt constant. La fraîcheur et la conviction des jeunes actrices emportent définitivement le morceau. 4/6

L’atelier
La Ciotat, été 2016. La lumière éclatante de la Méditerranée sur la pierre blanche des calanques, la présence chargée de souvenirs du maquis, d’une jetée portuaire ou d’un chantier naval à l’abandon témoignent d’un monde instable léguée à une génération qui n’en est pas responsable. Neuf ans après Entre les Murs, le réalisateur continue d’explorer un cinéma de la parole et de l’échange, de l’interjection et de l’argumentation. Parfois un peu rigide dans l’articulation de son discours, le film est tel un thriller sans crime qui fait de l’indétermination, de l’incertitude et de la déstabilisation ses lignes cardinales, refuse toute explication confortable au désarroi d’une jeunesse désorientée et cherche à exprimer cette peur de l’autre, de l’inconnu et de l’avenir poussant à s’inventer des chimères radicales. 4/6


Mon top :

1. L’emploi du temps (2001)
2. Entre les murs (2008)
3. Ressources humaines (1999)
4. Foxfire, confessions d’un gang de filles (2012)
5. L’atelier (2017)

En quelques titres d’une grande constance, Cantet a gagné sa place parmi les cinéastes les plus talentueux et passionnants du cinéma hexagonal actuel. Ses films sous tension, dialectiques et complexes, fondés sur les questions du langage, de l’apprentissage et du contrat social, nourris par une hauteur de vue impeccable, offrent un aperçu passionnant des contradictions de notre époque.