Philippe Faucon

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Thaddeus
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Philippe Faucon

Post by Thaddeus »

Fatima (2015)

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Fatima vit seule avec ses deux filles : Souad, 15 ans, adolescente en révolte, et Nesrine, 18 ans, qui commence des études de médecine. Fatima maîtrise mal le français et le vit comme une frustration dans ses rapports quotidiens avec ses filles. Toutes deux sont sa fierté, son moteur, son inquiétude aussi. Afin de leur offrir le meilleur avenir possible, Fatima travaille comme femme de ménage avec des horaires décalés. Un jour, elle chute dans un escalier. En arrêt de travail, Fatima se met à écrire en arabe ce qu'il ne lui a pas été possible de dire jusque-là en français à ses filles.


Vous aimez quand le cinéma parvient à exprimer des choses infiniment complexes avec un maximum de limpidité ? Vous en avez soupé des propositions plus ou moins dictatoriales, où la place du spectateur est réduite à la portion congrue ? Peu de démarches vous touchent autant que celles d'un cinéaste accordant le plus grand respect à ses personnages, sans jamais négliger leurs faiblesses et leurs défaillances ? Alors courez voir Fatima. Philippe Faucon poursuit son étude attentive de la France immigrée, de ses tensions, de ses espoirs, de ses doutes, de ses crispations (je n'avais vu jusqu'alors que le très beau Dans la Vie et la plus didactique Désintégration). Le film fait partie de ces oeuvres où tout semble relever d'un certain état de grâce, où tout est sa place, où tout est foncièrement juste, où rien, dans les choix de mise en scène et d'interprétation, ne saurait être mis en question, où chaque élément participe d'un sentiment de vérité, d'un tact, d'une pudeur qui garantissent la plus vive émotion. Qu'il filme Fatima préparant le couscous en brassant le riz qu'elle humecte petit à petit, qu'il capte le sourire sur le (très beau) visage de Nesrine, qui se laisse à regarder son ami dansant sur Osez Joséphine tandis que sa copine à côté, tout en se maquillant, fredonne la chanson, qu'il suggère par les situations et les dialogues à quel point le rapport entre le père et ses deux filles est fait de tendresse, d'attention, de complicité mais aussi du souci du regard des autres, qu'il nous délecte à retranscrire l'énergie et la tchatche des rapports de séduction adolescents avec les scènes "kechichiennes" des sorties de Souad, le cinéaste témoigne du même tact, de la même chaleur, de la même douceur. Superbe portrait d'une femme-courage, soumise aux difficultés quotidiennes de l'intégration, le film exalte les forces vives de l'amour maternel mais aussi l'énergie et le potentiel incommensurable de la jeunesse : Nesrine, avec son calme, son obstination, sa persévérance et ses découragements passagers, est le complément de sa soeur cadette, beaucoup plus rebelle et frondeuse. Un superbe film, qui a d'ores et déjà sa place garantie dans mon Top 10 de fin d'année.
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Flol
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Re: Fatima (Philippe Faucon - 2015)

Post by Flol »

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Ratatouille wrote:
Watkinssien wrote:À Thaddeus, ne t'inquiète pas pour le Faucon, je n'ai jamais été sensible à son cinéma, et là cela était un peu un calvaire misérabiliste.
Watkinssien est devenu fou, ce film est tout sauf misérabiliste.

Fatima : 7.5/10
Un magnifique portrait de femme tout en douceur, JAMAIS misérabiliste, qui touche juste et droit au cœur. Sublime dernière scène.
bruce randylan
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Re: Fatima (Philippe Faucon - 2015)

Post by bruce randylan »

Ah mince, vous me grillez ! Je comptais ouvrir un topic sur le cinéaste pour suivre un peu la rétrospective de la cinémathèque. Je ne pourrais pas en voir beaucoup cela dit, sans doute 4-5.

Quelques mots vite fait du coup sur ma totale découverte du cinéaste avec tout d'abord avec sa seconde réalisation Sabine (1993) qui devait initialement être un téléfilm.


C'est un portrait juste et poignant d'une adolescente à la dérive : sa fugue pour fuir un père alcoolique, sa rencontre avec un jeune homme, un début de vie de couple, un bébé imprévu, des tension avec sa belle-mère et une chute dans la drogue et son trafic.
Adapté d'une nouvelle autobiographique d'une jeune séropositive vivant ses dernières heures, Sabine surprend par son refus du misérabilisme, de l'apitoiement ou du chantage à l'émotion. Pour y arriver, Faucon mise sur un art de l'ellipse fait de scènes souvent courtes sans donner de repères temporelle d'une séquence à l'autre. Plutôt que brouiller nos repères, cette narration accentue au contraire le malaise de l'adolescente, impuissante face à la fuite du temps et l'engrenage de son parcours qui n'est ainsi jamais surligné. Et pourtant le film ne manque pas d'uppercuts violents et de moments forts (la visite chez le père !)

Toujours dans l'esquisse et la concision, le traitement est sobre, poignant et jamais complaisant. Et puis surtout, Sabine est portée par Catherine Klein, comédienne très rare dont c'était le premier rôle. Elle est de tous les plans et sa la fragilité comme plusieurs maladresse de son jeu deviennent sous la caméra de Faucon des qualités qui transcrivent les doutes de l'héroïne, radieuse et lumineuse, même dans les moments les plus sombres.


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Samia (1999) possède les mêmes qualités d'écriture, composée d'une multitude de scènes courtes qui savent conserver l'essentiel d'une scène pour être le plus court possible sans négliger la construction de ses personnages. Il suffit ainsi à deux courtes scènes pour faire comprendre que le grand frère autoritaire et violent se comporte de la sorte avec ses soeurs pour trouver une autorité et une reconnaissance que la société française lui refusent.
Beaucoup de justesse et de réalisme là aussi dans la direction d'acteur et la réalisation, bien moins naturalisme qu'on pourrait croire.
Je me suis senti bien plus en phase avec ce Samia qu'avec le récent Mustang dont l'histoire est très proche et auquel je n'avais pas réussi à adhérer à cause de psychologies inexistantes et de gros problèmes de crédibilité à mes yeux (malgré la qualité de la réalisation).
Par contre, le film tourne un peu en rond par moment malgré sa durée très courte de 75 minutes. On a parfois l'impression que 2-3 séquences ont été ré-introduites dans le montage pour atteindre la durée long-métrage.
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Flol
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Re: Fatima (Philippe Faucon - 2015)

Post by Flol »

J'en profite pour redire ici que La Désintégration sera diffusé mercredi soir sur Arte.
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Re: Fatima (Philippe Faucon - 2015)

Post by locktal »

Ratatouille wrote:J'en profite pour redire ici que La Désintégration sera diffusé mercredi soir sur Arte.
Je remets ici un échange avec Watkinssien, concernant La désintégration et Faucon !
Watkinssien wrote:
locktal wrote: Cette note me semble sévère pour ce film qui décortique remarquablement les mécanismes de l'intégrisme islamique...

Sous ses airs de film-dossier (qui est peut-être sa seule limite), le film de Philippe Faucon est implacable, dressant le portrait d'une jeunesse immigrée (ou pas, comme le personnage de Nico-Hamza) en perte de repère qui, victime d'une certaine exclusion de la société, est la cible idéale pour un endoctrinement sous la houlette d'un leader charismatique.

Concis, sans fioriture, La désintégration est dans la droite lignée des précédentes oeuvres de Faucon, comme les admirables Samia et La trahison...

Un film remarquablement interprété, que je conseille...
Tant mieux si le film a plus trouvé grâce à tes yeux... :)

Personnellement, je l'ai trouvé sans surprise, trop facile dans sa dénonciation et/ou démonstration. C'est d'ailleurs ce que je reproche grandement dans le cinéma de Faucon en général, celui d'enfoncer des portes qui me semblent déjà avoir été ouvertes et en bien mieux ou en bien plus subtiles... Et puis, j'ai trouvé la mise en scène quelconque, pas assez frontale pour un sujet pourtant pas inintéressant. Le film a de bons comédiens, je suis d'accord...
locktal wrote: C'est vrai que Faucon enfonce des portes ouvertes, mais je trouve son côté frontal et brut assez unique dans le cinéma français (sauf peut-être chez Bruno Dumont)...

Sinon, personnellement, j'aime bien sa mise en scène qui enserre progressivement les personnages, notamment le personnage d'Ali, réduisant l'espace autour d'eux et finissant par les isoler complètement...

J'en profite pour donner une note à La désintégration : 8/10 !
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Flol
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Re: Fatima (Philippe Faucon - 2015)

Post by Flol »

En gros, Watkinssien n'est pas fan de Faucon auquel il reproche d'être trop "facile". Mouais. Si c'était si facile que ça, d'autres que lui traiteraient de ces sujets-là. Or, on ne peut pas dire que ce soit vraiment le cas...
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Re: Fatima (Philippe Faucon - 2015)

Post by Watkinssien »

C'est l'impression que me fait son cinéma depuis que je l'ai découvert. À chaque fois. Et pourtant, je tiens à voir ses films dès que possible. Preuve que je suis intéressé par ses sujets sociaux bien que systématiquement déçu par son traitement cinématographique.
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bruce randylan
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Re: Fatima (Philippe Faucon - 2015)

Post by bruce randylan »

Ratatouille wrote:J'en profite pour redire ici que La Désintégration sera diffusé mercredi soir sur Arte.
Cool ! J'aurais raté ça (mais je vais quand même essayé de la voir à la cinémathèque d'autant qu'il est accompagné d'un court-métrage).

Aujourd'hui c'était la première réalisation de Faucon soit l'amour (1990)
Et bien j'ai adoré :D

Pour un début derrière la caméra, il y a déjà pas mal de chose en place au niveau de la narration avec cette succession de scènes très courtes, un art pour l'ellipse et pour saisir en quelques instants l'humeur de sa galerie d'adolescents drageurs ou égaré dans leurs relations sentimentales.
Mine de rien, cette fragmentation du récit par des scénettes parfois très fugace est assez moderne mais une modernité qui n'essaye jamais d'être tapageuse ou démonstratif. Plutôt une modernité sereine et discrète qui trouve le ton juste entre comédie de moeurs, tendresse, satire un peu malicieuse et portrait social (qui ne tire jamais la couverture sur lui) pour un équilibre qui surprend par son assurance et sa légèreté (pourtant sacrément précise).
La direction d'acteur est très naturel et décontracté même si les acteurs (amateurs) restent assez inégaux. Ils sont en tout cas très attachants jusque dans leurs égoïsmes et maladresses. Des personnages principaux jusqu'au seconds rôles, on sent que Faucon les aime tous (même s'ils aiment surtout ses actrices qu'ils filment nues un peu gratuitement :? ).
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Re: Fatima (Philippe Faucon - 2015)

Post by Jack Carter »

bruce randylan wrote:
Ratatouille wrote:J'en profite pour redire ici que La Désintégration sera diffusé mercredi soir sur Arte.
Cool ! J'aurais raté ça (mais je vais quand même essayé de la voir à la cinémathèque d'autant qu'il est accompagné d'un court-métrage).

Aujourd'hui c'était la première réalisation de Faucon soit l'amour (1990)
Et bien j'ai adoré :D

Pour un début derrière la caméra, il y a déjà pas mal de chose en place au niveau de la narration avec cette succession de scènes très courtes, un art pour l'ellipse et pour saisir en quelques instants l'humeur de sa galerie d'adolescents drageurs ou égaré dans leurs relations sentimentales.
Mine de rien, cette fragmentation du récit par des scénettes parfois très fugace est assez moderne mais une modernité qui n'essaye jamais d'être tapageuse ou démonstratif. Plutôt une modernité sereine et discrète qui trouve le ton juste entre comédie de moeurs, tendresse, satire un peu malicieuse et portrait social (qui ne tire jamais la couverture sur lui) pour un équilibre qui surprend par son assurance et sa légèreté (pourtant sacrément précise).
La direction d'acteur est très naturel et décontracté même si les acteurs (amateurs) restent assez inégaux. Ils sont en tout cas très attachants jusque dans leurs égoïsmes et maladresses. Des personnages principaux jusqu'au seconds rôles, on sent que Faucon les aime tous (même s'ils aiment surtout ses actrices qu'ils filment nues un peu gratuitement :? ).
Beaucoup aimé quand je l'avais decouvert à l'epoque sur canal, voila encore un exemple de film invisible depuis sa premiere diffusion à la tv, donc, que j'aimerai revoir !
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Re: Fatima (Philippe Faucon - 2015)

Post by bruce randylan »

Yep, bien triste cette invisibilité (on peut quand même le consulter au Forum des Images pour les parisiens)

Autre œuvre difficile à voir le téléfilm les étrangers (1998) qui ne manquent pas de qualité aussi.

La première partie est un peu une redite de Samia avec Selim, un jeune adulte musulman qui fait face à des problème de dialogues avec une famille pratiquante qui n'accepte pas son homosexualité (sentiment de répétition vraiment étrange puisqu'on y retrouve une partie des comédiens dont justement le même comédien qui interprète le frère violent et réactionnaire). Pour le coup, le traitement elliptique et évasif typique de Faucon ne fonctionne pas vraiment et empêche au film de sortir des conventions et des discours un peu plaqués.

Ça devient autrement plus passionnant quand Selim s'engage dans l'ONU lors du conflit en Bosnie-Herzégovine. La peinture qu'en fait le cinéaste ne manque pas de force et ses scènes très resserrées fonctionnent ici très bien en s'imposant comme un radiographie de la présence militaire pacifiste dont la position est autant absurde qu'impuissante à enrayer les affrontements.
Faucon évoque autant l'obligation de rester neutre et de ne pas intervenir comme il montre frontalement un corps militaire absolument pas préparer à ce genre d'opération. L'inaction, la passivité, l'envie d'user pour de vraie leur armes à feu, le racisme, le machisme, l'alcool, le manque de culture et d'éducation, une formation presque inexistante... Bref en résumé, des individus (pas très loin du bon gros beauf pour certains) livrés à eux-mêmes dans une guerre qu'ils ne comprennent pas avec des ordres déconnectés de la réalité de la situation.

Tout cela est bien captés par le cinéaste et son montage lui permet d'aborder cette multitude de scénettes avec réalisme et véracité, sans artifice ni complaisance : "carton" sur de chiens errants qui permet de se défouler, les coups de mortiers précédés de tir de sommation pour prévenir les militaires de l'ONU de se mettre à l'abri de possible dommages collatéraux alors que sont visées les populations civiles, les soirs de beuverie à l'approche du départ, les travaux uniquement conçu pour occuper les troupes...

Un regard direct qui laissent une sacrée impression même si l'écriture manque de rigueur par moment. Par exemple, quel est l'intérêt de cette séquence d'exécution/viol filmée du point du vue des assaillants sans l'armée française n'intervienne à aucun moment ? (même si la scène en est même est glaçante).
Comme si Faucon ne savait pas comment traiter l'ensemble de son sujet ou l'incorporer dans ses thématiques. Le retour en France est tout aussi maladroit avec un mariage interculturel qui sent la réconciliation un peu facile, y compris dans la psychologie des parents de Salim qui sont devenus des chantres du métissage et de l'ouverture en moins de 6 mois. Mouais...

En laissant de côté ces préambule-conclusion, on trouve vraiment 1 heure plus que recommandable dans ces étrangers heureusement.
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Jack Carter
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Re: Philippe Faucon

Post by Jack Carter »

Fatima a reçu le prix Delluc 2015, en compagnie du Grand Jeu de Nicolas Pariser, sorti hier.
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Jeremy Fox
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Re: Philippe Faucon

Post by Jeremy Fox »

Fatima - 2015

Premier film de Philippe Faucon que je vois et entièrement convaincu par son ton réaliste d'une belle justesse. Le cinéaste passe tout près de la démagogie sans jamais y sombrer et nous livre un digne et beau portrait de trois femmes, la mère et ses deux filles (ces deux dernières auraient d'ailleurs mérité que l'on parle autant d'elles que de Soria Zeroual), le père étant lui aussi très attachant. C'est simple, sobre, précis, épuré, sans graisse et ça se laisse voir sans le moindre ennui. Son seul défaut (totalement subjectif), sa trop courte durée ; car j'en aurais bien repris pour au moins autant.
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Supfiction
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Re: Philippe Faucon

Post by Supfiction »

J’ai visionné La trahison actuellement sur ciné +. Mon père n’a pas trop apprécié parce qu’il a fait la même guerre. J’ai trouvé ça pas mal mais j’ai été gêné par le fait que les discussions en arabe n’étaient pas sous-titrés. Est-ce voulu ainsi (pour que le spectateur soit à égalité avec les protagonistes français) ou un bug de Molotov / Ciné + ? Quelqu’un a vu ce film avec des sous-titres ?
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Thaddeus
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Re: Philippe Faucon

Post by Thaddeus »

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(en italiques : films découverts en salle à leur sortie)


Samia
Elle a quinze ans, elle est la sixième des huit enfants d’une famille maghrébine de Marseille qui ploie sous la chape de plomb d’un traditionalisme dictatorial. C’est une "beurette" donc : aphorisme aux froides résonances sociologiques, inapte à dépasser les clivages, à exprimer les douleurs de l’adolescence et les difficultés à trouver sa place. Tout le talent de Faucon est d’aller au-delà de l’appellation pour tracer le portrait d’une individualité au croisement de deux sociétés. En signifiant les paradoxes de son héroïne sans les retrancher dans un manichéisme rassurant, il évite toute récupération, admet et revendique en son nom l’ambiguïté du personnage. Loin des clichés et des simplifications, son film en dit ainsi plus que tous les longs discours sur l’intégration, les problèmes de religion et le choc des cultures. 5/6

Dans la vie
Le sud-est de la France, où vivent de nombreux rapatriés et immigrés d’Algérie, juifs séfarades et Arabes musulmans : un cadre propice à cristalliser les crispations communautaires de notre pays. Cet abîme entre deux cultures, deux modes de vie, Faucon s’applique, sans le nier, à le pacifier. Il privilégie un sens de l’altérité qui ne se limite pas aux barrières ethniques ou religieuses mais passe aussi par le handicap, refuse aussi bien la stigmatisation que l’angélisme, se méfie des généralités et injecte toujours de la dialectique dans ses tableaux. Il signe ainsi un film subtil, drôle et émouvant sur certains problèmes cruciaux de la société actuelle, plaidant avec un tact remarquable pour une humanité où les appartenances s’avéreraient illusoires sans qu’il soit besoin de renier les convictions et les coutumes. 5/6

La désintégration
La désintégration, c’est d’abord l’émiettement d’une pensée puis d’un corps, jusqu’au sacrifice. C’est aussi, dans la France d’aujourd’hui minée par la crise, l’exclusion et le racisme, le processus inverse de l’intégration républicaine. Avec un certain courage, le cinéaste aborde de front et de façon dépouillée un sujet épineux, en cherchant la transparence, l’épure, le quotidien. Nul thriller arachnéen sur fond de complot international, pas de suspense artificiel, mais l’emboîtement de situations qui illustrent et expliquent la spirale de la pression familiale, de la religion comme bouée puis comme arme, du repli communautaire et de la colère jusqu’à l’embrigadement. Lourds parcours et dense synthèse pour un effet loupe garanti, mais qui n’évite pas les écueils de la démonstration et du raccourci. 3/6

Fatima
Il est de ces œuvres faussement fragiles mais pleinement réfléchies où chaque élément est à sa place sans empiéter sur l’espace de liberté du spectateur, où la moindre scène est pensée à la fois dans son articulation au sens global et dans son impact émotionnel, où la pudeur, la justesse et la sincérité exprimées neutralisent toute réserve critique. Ce nouveau chapitre consacré par Faucon à la France immigrée est de celles-là. Il dévoile la complexité des barrières auxquelles se heurtent ces modestes gens de l’ombre, réfute le simplisme et la démagogie, exalte autant les vertus de l’amour parental que l’opiniâtreté de la jeunesse, et affirme avec une incommensurable douceur la bienveillance d’un regard qui nous engage pleinement dans les doutes, les espoirs et les rêves de ses personnages. Un superbe film. 5/6
Top 10 Année 2015

Amin
Il est ouvrier du bâtiment traîné de chantier en chantier, rouage d’un capitalisme mondialisé qui exploite et déracine les hommes. Il n’a d’autres amis que ses collègues résidant au foyer, et mesure à chaque retour au pays la distance qui le sépare de son épouse (si belle) et de ses enfants. Cinéaste de l’épure, Faucon filme son quotidien avec la même délicatesse qu’il met à capter la détresse des uns, la détermination des autres, le désir de réconfort, la douceur des exilés, la parenthèse amoureuse entre deux âmes esseulées comme un espoir minuscule dans une société divisée. Pas un seul plan complaisant, aucun dialogue superflu, encore moins de morale pesante, mais un regard d’une rectitude sans faille sur cette humanité en marge, qui dépasse la sociologie pour atteindre la vérité poignante du sentiment. 5/6


Mon top :

1. Fatima (2015)
2. Amin (2018)
3. Samia (2000)
4. Dans la vie (2007)
5. La désintégration (2011)

Difficile de ne pas cerner clairement, avec ces quelques films, les préoccupations sociales d’un cinéaste qui fait de la précision du regard, de la prévenance de l’approche, de la finesse de traitement des valeurs essentielles. Sa place dans le cinéma est français est discrète, mais elle vaut bien celle des réalisateurs les plus installés.
Last edited by Thaddeus on 2 Feb 20, 01:46, edited 2 times in total.
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Supfiction
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Re: Philippe Faucon

Post by Supfiction »

Supfiction wrote:J’ai visionné La trahison actuellement sur ciné +. Mon père n’a pas trop apprécié parce qu’il a fait la même guerre. J’ai trouvé ça pas mal mais j’ai été gêné par le fait que les discussions en arabe n’étaient pas sous-titrés. Est-ce voulu ainsi (pour que le spectateur soit à égalité avec les protagonistes français) ou un bug de Molotov / Ciné + ? Quelqu’un a vu ce film avec des sous-titres ?
J'ai trouvé la bande annonce sur Youtube et les passages en arabe sont bien sous-titrés. C'est donc un problème de diffusion.
Je l'ai signalé à Molotov qui m'a fait cette réponse :
après une recherche de mon côté, je dois vous dire que le programme LA TRAHISON a été livré par Canal + sans sous titre. Ce n'est donc pas une erreur de notre part