Sono Sion

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Spongebob
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Re: Sono Sion

Post by Spongebob »

tenia wrote: 8 Apr 22, 10:54 Pas si étrange que ça si on considère que le pays a encore simplement une société très patriarcale en place (ce qui rejaillit aussi autour de l'avortement et la contraception).
Cela étant, j'ai un doute mais il me semble que les droits et la protection des personnes LGBT+ n'y sont pas forcément folichonnes non plus.
Mon "bizarrement" était ironique :wink: Je suis bien conscient de la place de la femme au Japon.
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tenia
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Re: Sono Sion

Post by tenia »

Oui, j'avais compris mais souhaitais simplement prolonger les explications sur le sujet. ;)
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Spike
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Re: Sono Sion

Post by Spike »

Shin Cyberlapinou wrote: 8 Apr 22, 10:57 Tout fan de culture japonaise que je sois, je suis toujours perplexe quand je vois la récurrence du motif du viol (ou d'une tentative) dans leurs fictions (cinéma, manga, animation) (...)

Je veux bien croire qu'il y a une part de, hem, fantasme (en cela que c'est un pur imaginaire sans prise avec la réalité) mais mis en parallèle avec au hasard la question des femmes de réconfort (au 20ème siècle un autre pays a-t-il organisé une politique d'esclavage sexuel de façon aussi rationnelle?) et ce qu'on sait du machisme nippon (aujourd'hui bien en crise, cf le nombre de vierges des deux sexes aujourd'hui) on peut hausser le sourcil... Désolé pour le volume des parenthèses.
J'avais lu hier à ce sujet l'explication suivante, qui ne me semble pas dénuée de pertinence :
Paul Gaussem wrote:Dans son article « Sifting Through Blood: Grotesquery as Culture in Post-WWII Japanese Cinema » (2011), Kylan Mitchell propose une réflexion sur la présence de cette violence extrême et de la récurrence des scènes de viols et autres perversions dans le cinéma japonais. Selon lui, cet aspect si caractéristique du cinéma japonais trouve ses racines dans la défaite de la seconde guerre mondiale et l’américanisation forcée de la société qui s’ensuivit. Sous l’autorité américaine, il a fallu gommer beaucoup de traits spécifiques de la culture japonaise ; essentiellement son aspect martial et militariste. Les films de samouraïs, par exemple, furent bannis pour un moment. De plus, l’abolition du shintoïsme comme religion d’État a provoqué l’interdiction de rituels sexuels sacrés considérés comme une célébration des dieux et de la fertilité par les japonais qui horrifiaient le puritanisme américain. Avec l’américanisation du mode de vie, la sexualité se voit affublée d’autres représentations, d’autres codes et d’autres tabous (ce qui ne veut pas dire que la société nippone n’en avait pas ; ils n’étaient simplement pas les mêmes). La frustration sexuelle et l’éventuel désir obsessionnel engendrés par ces changements sociaux et culturels brutaux sont donc symbolisés dans le cinéma par une sexualité extrême et violente, se réalisant en dehors des cadres moraux imposés par la société. Ainsi, le cinéma japonais illustre par ce biais la difficulté de protéger son identité et son héritage. Il existerait donc une relation entre le désir sexuel et le viol dans l’inconscient japonais, coincé entre deux conceptions contradictoires de l’échange charnel. Le viol est symboliquement le moyen par lequel la libération sociale et sexuelle advient. La frustration sexuelle naît de l’ordre social. Agir en dehors de celui-ci et avoir une sexualité non encadrée est ainsi utilisé comme une allégorie de la libération et du retour à soi-même. De même, l’extrême violence parsemant nombre de productions japonaises serait liée à la défaite de 1945 et à une culture de la culpabilité provoquée par les horreurs de l’armée japonaise (par exemple, le massacre de Nankin en 1937) et son inévitable punition, Nagasaki et Hiroshima. De tout cela résulte une crise identitaire atteignant son paroxysme au milieu du XXe siècle. Une aliénation forcée, mais pourtant promue et désirée, dont l’unique exutoire pour les masses est la violence régénératrice des fictions cinématographiques. Quoique l’on pense de ces réflexions, il est indéniable que la violence et le sexe déviant occupent une place non négligeable dans la culture japonaise populaire. L’art, quelles que soient les sociétés, a toujours servi à en soigner les traumatismes et les névroses, à faire du beau à partir du laid, à transformer la pulsion de mort en pure énergie vitale.
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Shin Cyberlapinou
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Re: Sono Sion

Post by Shin Cyberlapinou »

Ah, intéressant, un peuple dont la culture est basée sur l'idée d'honneur et de déshonneur aura forcément du mal à accepter une défaite aussi totale que celle de 45. La spécialiste du Japon et de la sexualité Agnès Giard soutenait que le mâle japonais avait été brisé par la guerre, devenant de fait un incapable humilié et dévirilisé, quand on me dit "homme japonais moderne", je penserai plus plus à un salaryman binoclard engoncé dans son costume qu'à un bad boy ténébreux à la Yusaku Matsuda*.

En 2/3 générations on est d'ailleurs passé d'une conception japonaise de la virginité (un puceau de 28 ans l'est car il se consacre à son devoir, quel qu'il soit) à une conception occidentale ("28 ans et toujours rien? Mais faut se bouger là!") tout en gardant de vieux réflexes (l'amour véritable c'est court et tragique, pour le reste il y a le mariage, souvent arrangé) et en étant le plus gros consommateur de pornographie au monde. La séduction à l'occidentale ce n'est déjà pas simple, le pendant japonais ça a l'air limite compliqué, pas si étonnant qu'on se retrouve avec des "aberrations"...


* Qui dans l'actioner grand public The most dangerous game (1979, polar en soi bien torché) viole la poule d'un yakuza tout en le gardant au téléphone pour bien le chauffer à blanc. La poule en question restera avec le bad boy car tout le monde sait que non ça veut au fond dire oui...
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Spike
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Re: Sono Sion

Post by Spike »

Shin Cyberlapinou wrote: 8 Apr 22, 13:35 Ah, intéressant, un peuple dont la culture est basée sur l'idée d'honneur et de déshonneur aura forcément du mal à accepter une défaite aussi totale que celle de 45.

Personnellement, je crois que l'occidentalisation forcée du Japon d'abord à l'ère Meiji (voir le roman Je suis un chat de Natsume Sôseki, par exemple) et puis ensuite après la Seconde Guerre mondiale ont dû bouleverser les mentalités des habitants de l'archipel. Pour caricaturer, les Japonais sont quand même passés de la féodalité à la Révolution industrielle en moins d'un siècle alors que ça en avait pris quatre pour l'Occident ! Un processus imposé par les autorités, ce qui fait sans doute que les mentalités n'ont pas eu le temps d'évoluer naturellement et graduellement à l'aune de tous ces changements.

Pour en revenir à 1945, cette postface de Mamoru Oshii au manga Seito est assez éclairante : le réalisateur se décrit, lui et sa génération (celle d'après-guerre), de manière limite schizophrène : partagée entre, d'une part, la volonté d'incarner le pacifisme démocratique, et, de l'autre, le fantasme de victoire du Japon (qui faisait partie de l'Axe, rappelons-le si besoin est) lors de la Seconde Guerre mondiale.

Je trouve que l'on peut aussi percevoir ce côté "réactionnaire" dans la différence de traitement entre western et film de samouraï.
Dans certains westerns (Ex. L'Homme qui tua Liberty Valance, Il était une fois dans l'Ouest), la fin de la période décrite, amenée entre autres par la modernisation, est accompagnée d'une certaine tristesse, mais aussi globalement perçue comme une évolution nécessaire. Par contre, certains films de samouraïs (Ex. Les Derniers Samouraïs de Misumi) présentent la fin de leur ère comme un déclin moral : le passage à un monde "pourri", dénué de valeurs, nettement inférieur. Evidemment, il y a des exceptions (Contes cruels du Bushidô de Tadashi Imai, L'indomptable d'Edo de Taï Katô).

D'où, à mon sens, la tentation apocalyptique que l'on retrouve dans certains films de SF japonaise (Ex. Akira, The End of Evangelion) : détruire le monde occidentalisé post-Seconde Guerre mondiale "pourri" pour recréer quelque chose de mieux. Bien sûr, cela peut également être influencé par le bouddhisme (cycle de réincarnations...).
Shin Cyberlapinou wrote: 8 Apr 22, 13:35La spécialiste du Japon et de la sexualité Agnès Giard soutenait que le mâle japonais avait été brisé par la guerre, devenant de fait un incapable humilié et dévirilisé (...)
On retrouve le propos d'Agnès Giard que tu résumes dans cette déclaration assez connue de Hideaki Anno (Evangelion) :
Atlantic Magazine wrote:Anno understands the Japanese national attraction to characters like Rei as the product of a stunted imaginative landscape born of Japan’s defeat in the Second World War. “Japan lost the war to the Americans,” he explains, seeming interested in his own words for the first time during our interview. “Since that time, the education we received is not one that creates adults. Even for us, people in their 40s, and for the generation older than me, in their 50s and 60s, there’s no reasonable model of what an adult should be like.” The theory that Japan’s defeat stripped the country of its independence and led to the creation of a nation of permanent children, weaklings forced to live under the protection of the American Big Daddy, is widely shared by artists and intellectuals in Japan. It is also a staple of popular cartoons, many of which feature a well-meaning government that turns out to be a facade concealing sinister and more powerful forces.

Anno pauses for a moment, and gives a dark-browed stare out the window. “I don’t see any adults here in Japan,” he says, with a shrug. “The fact that you see salarymen reading manga and pornography on the trains and being unafraid, unashamed or anything, is something you wouldn’t have seen 30 years ago, with people who grew up under a different system of government. They would have been far too embarrassed to open a book of cartoons or dirty pictures on a train. But that’s what we have now in Japan. We are a country of children.”
(source)
Yannounet
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Re: Sono Sion

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Et si j'aime Les derniers samouraïs?

Et si j'aime Les derniers samouraïs ET Hara-Kiri?

Et si, en ancien (médiocre) juriste, j'ai peur pour le principe de présomption de l'innocence, approuvant aussi Voltaire: "Il vaut mieux hasarder de sauver un coupable que de condamner un innocent." Faut dire, voir Le dossier Adams (The thin blue line) d'Errol Morris tout jeune, ça peut marquer.

Si c'est juste pour me taper dessus, pas la peine, je peux le faire moi-même.



P.S.1: Je connais les dégâts que provoquent les abus sexuels (hors de la famille et dans son cadre, le top pour le psychisme et les relations sociales en général). Pas besoin de pleurer, hein, de l'argent suffira.

P.S.2: Le type de Third Window Films me fait penser à cet enc... de Tarantino: ça commencera par "Je ne le savais pas, je l'ignorais même!" suivi, si nécessaire, par un "Je le savais, je suis une ordure... Bon, Sony, tu me donnes mes 90 M$, et que Brad et Leonardo se magnent le derche!"