Boyhood (Richard Linklater - 2014)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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aurelien86
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Boyhood (Richard Linklater - 2014)

Post by aurelien86 »

Boyhood de Linklater donc...

Très beau film, film de personnages avant tout, où l'identification est rendue assez facile; à la fois universel par bien des situations, et donc susceptible de toucher tout un chacun lors de bon nombre de scènes, et en même temps très américain, de par son contexte (son ancrage politique pro-Obama, le Texas, ses villes, ses armes, la scène musicale d'Austin, les grands espaces, le speech que répète les élèves face au drapeau américain puis face au drapeau du Texas avant un cours (WTF !!!), etc...). J'ai pensé forcément à Tree of Life par moments, pour cette adolescence dans les suburbs; également à Eleanor Rigby, par cette façon de prendre le temps de filmer l'évolution des choses (dans une famille dans un cas; dans un couple dans l'autre).

Le "coup" d'avoir filmé les mêmes personnages durant 13 ans (?) me parait finalement secondaire (plus que par exemple dans Under the Skin la mise en abyme du personnage de S.Johansson comme alien au milieu de l'Ecosse). Oui, c'est le même acteur principal. Mais il ne fait que jouer des situations d'après ce que j'ai compris. Et je ne sais pas dans quelle mesure sa "vraie" vie s'est implantée dans le film, au delà d'éléments essentiels tels que son physique, sa manière de parler... car son style vestimentaire, son look ont (à mon avis) été retravaillé, comme pour n'importe quel rôle. De même que ses centres d'intérêts. C'est donc purement un rôle de composition. Le fait de voir vieillir les mêmes personnes apportent donc "simplement" une continuité physique et le sens du temps qui passe, certes crucial pour ce projet.

Quelques petites réserves cependant... certaines scènes n'échappent pas au côté un peu sur-écrits, du genre "une activité anodine avec papa mènera à une leçon de vie" - "de même pour maman" - "de même avec un professeur" etc... ce sont des passages obligés, mais le film étant essentiellement centré sur cela ("l'apprentissage de la vie" d'une certaine façon), la redite de ces situations créé une petite lourdeur parfois. Il en va (un peu) de même pour l'ancrage des situations dans l'époque (iphone, facebook, les positions politiques de Linklater via le personnage du père Ethan Hawke...), même si cela m'a moins gêné.

Et puis il y a un certain positivisme, "feel good" vibe, un côté indie branché un peu trop prégnant peut être. Le coup du plombier hispano qui devient quelques années plus tard gérant de restaurant suite au conseil de P.Arquette en est l'exemple le plus frappant. Mason est très "stylé", veut devenir photographe, ... De même, Mason débarquant à peine dans sa chambre à l'université, son coloc (cool) arrive avec sa copine (cool et mignonne) qui a justement une amie (cool et mignonne) et ils partent en virée dans un grand canyon bis avec le soleil couchant (cool)... je veux bien, mais n'est ce pas un peu idyllique ?

Je me moque gentiment sur la fin, mais j'ai beaucoup aimé le film, bien que je m'attarde un peu sur ces défauts là. Et j'ai une affection toute particulière pour Patricia Arquette, superbe sourire notamment, le même que dans True Romance, et ce malgré les années qui passent...

Enfin, la vraie question, c'est comment Linklater a t il pu anticiper, en filmant ce gamin de 5 ans, qu'il deviendrait une espèce de Kurt Cobain/Michael Pitt branché 15 ans plus tard ? Là, chapeau ! :mrgreen:
jay
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Re: Boyhood (Richard Linklater - 2014)

Post by jay »

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C'est fascinant. Avec son dispositif de mise en scène étalée sur 12 ans Richard Linklater a réussi à s'approprier sur "à peine" 2h45 l'un des points forts du format série TV, qui a souvent loisir de s'étaler sur plusieurs saisons. Il est vrai qu'habituellement dans un film, l'évolution des personnages à travers le temps est souvent limitée ou voit son impact amoindri par les artifices obligés de la réalisation (changement de comédiens en fonction de l'âge, et/ou maquillages plus ou moins réussis). Ici, chaque nouveau centimètre, bouton d'acné, nouvelle ride, ou cheveu blanc est authentique si je puis dire, ce qui facilite d'autant plus l'empathie du spectateur et sert magnifiquement le propos. Ceci malgré, je dois bien l'avouer, une petite baisse de régime dans la dernière partie qui traîne parfois en longueur ou qui m'a peut-être un peu lassée. Mais c'est une expérience à ne pas louper.
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Gounou
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Re: Boyhood (Richard Linklater - 2014)

Post by Gounou »

Au-delà de tout ce que le concept pouvait susciter comme fantasmes de cinéastes, Linklater livre un joli film en sourdine, surprenant par son attention au charme de l'anodin et à la fulgurance du premier chapitre d'une vie (le petit speech final de Patricia Arquette est aussi drôle qu'émouvant).
On est impliqué avec peu, on est en famille, c'est souvent juste et Ellar Coltrane, photogénique et taciturne, est un coup de poker gagnant.
Après, et c'est une remarque tout à fait personnel, je ne peux m'empêcher de trouver un peu décevant qu'avec un projet d'une telle envergure, qui restera sans doute longtemps inédit, Linklater ait opté pour le point de vue d'anthropologue effacé dans lequel il excelle généralement, écartant sciemment l'épreuve de l'enfance et de l'adolescence, ses palpitions, la magie et la tragédie qu'elle implique quotidiennement quand on la vit.
Qu'en est-il des premières sensations amoureuses (effleurées), du passage des saisons, des musiques qu'on accole aux souvenirs, des images qui s'impriment et façonnent la suite... ?
Le film, laissant hors-champ toute trace de lyrisme au profit d'un enregistrement à distance, refuse d'imprimer des images, occulte le fétichisme du moment, celui-là même évoqué par Mason dans la dernière séquence.
A ce titre on est vraiment en présence de l'anti-Tree of Life, d'un contrechamp que Linklater assume de bout en bout : son film n'est pas la puissante réminiscence d'une période précieuse et éphémère mais, au contraire, la fuite tranquille du temps qui refuse de se figer.
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Karras
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Re: Boyhood (Richard Linklater - 2014)

Post by Karras »

Petit article sur le "black album" évoqué dans le film :
http://www.buzzfeed.com/ethanhawke/boyh ... lack-album
jay
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Re: Boyhood (Richard Linklater - 2014)

Post by jay »

:lol:
Cette séquence devrait amuser tous les fans des Beatles (dont je fais évidemment partie)!
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tenia
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Re: Boyhood (Richard Linklater - 2014)

Post by tenia »

Vu hier, et bref, Boyhood, c'était formidable.
Gounou wrote: A ce titre on est vraiment en présence de l'anti-Tree of Life, d'un contrechamp que Linklater assume de bout en bout : son film n'est pas la puissante réminiscence d'une période précieuse et éphémère mais, au contraire, la fuite tranquille du temps qui refuse de se figer.
Je ne lis partout que des comparaisons entre ces 2 films pour lesquels j'ai bien du mal, hormis le fait qu'ils s'attachent tout deux à des jeunes garçons, à voir vraiment pourquoi on les associe spontanément.
Et au contraire, quitte à les associer dans la réflexion, je les trouve tout deux parfaitement complémentaires, et non pas l'un anti-thèse de l'autre.
Pour moi, les deux touchent à des thématiques, des situations, des moments et des sentiments similaires, de façon complémentaire. Maintenant, des films sur l'enfance et le temps qui passe, y en a probablement des tonnes, quoi.
Gounou wrote:écartant sciemment l'épreuve de l'enfance et de l'adolescence, ses palpitions, la magie et la tragédie qu'elle implique quotidiennement quand on la vit.
Pour le coup, je trouve que ça n'est pas évité, du tout. L'enfance, ses palpitations etc, c'est quand même toute la partie avec le père alcoolo, le refuge chez des demi-frères et soeurs pour qui on finit par s'inquiéter, etc. Et l'adolescence avec les premières amourettes, les comportements que les adultes ne comprennent pas vraiment, etc. Ils sont même touchés 2 fois, une fois d'abord à travers Samantha, puis Mason.
Si évidemment, 12 ans en 2h45 implique une sacrée quantité d'ellipses (qui du coup sont faciles à avaler), je ne trouve pas que cela soit sciemment écarté. Du tout. Ou alors, tu parles de choses plus spécifiques, peut-être ?
aurelien86 wrote:De même, Mason débarquant à peine dans sa chambre à l'université, son coloc (cool) arrive avec sa copine (cool et mignonne) qui a justement une amie (cool et mignonne) et ils partent en virée dans un grand canyon bis avec le soleil couchant (cool)... je veux bien, mais n'est ce pas un peu idyllique ?
A peu près, j'ai vécu la même chose en arrivant à l'internat en prépa (sauf le soleil couchant près d'un mytho grand canyon mais bref). Donc pourquoi pas.
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Re: Boyhood (Richard Linklater - 2014)

Post by aurelien86 »

tenia wrote:
aurelien86 wrote:De même, Mason débarquant à peine dans sa chambre à l'université, son coloc (cool) arrive avec sa copine (cool et mignonne) qui a justement une amie (cool et mignonne) et ils partent en virée dans un grand canyon bis avec le soleil couchant (cool)... je veux bien, mais n'est ce pas un peu idyllique ?
A peu près, j'ai vécu la même chose en arrivant à l'internat en prépa (sauf le soleil couchant près d'un mytho grand canyon mais bref). Donc pourquoi pas.
Tu as bien de la chance alors.
Ce que je veux dire (et ce n'était qu'un exemple parmi d'autres dans le film), c'est qu'il y a quand même une tendance au "cool" parcourant le film, un "label indie" apposé sur pas mal de situations. Ca ne m'a pas dérangé outre mesure, mais j'ai trouvé ça un peu too much parfois.
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tenia
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Re: Boyhood (Richard Linklater - 2014)

Post by tenia »

Il y a toujours un côté "feel good, notamment dans le final, qui est quand même trouvable dans Slacker tout comme dans les 3 films Before ainsi que Dazed & Confused, donc je me dis que c'est peut être typique à Linklater et son traitement de ce type de film.
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cinephage
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Re: Boyhood (Richard Linklater - 2014)

Post by cinephage »

tenia wrote:Il y a toujours un côté "feel good, notamment dans le final, qui est quand même trouvable dans Slacker tout comme dans les 3 films Before ainsi que Dazed & Confused, donc je me dis que c'est peut être typique à Linklater et son traitement de ce type de film.
Oui, je pense que les personnages de Linklater ont une certaine forme d'allant, une sorte de coolitude dans leur rapport au monde, qui lui est propre et qu'on retrouve dans beaucoup de ses films : on aime bien l'art, on aime discuter de musique, de la vie, de visions du monde...
Pour ma part, j'ai aussi pas mal pensé aux discussions de Waking Life.
Derniers visionnages...
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Joshua Baskin
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Re: Boyhood (Richard Linklater - 2014)

Post by Joshua Baskin »

La suite du film est déja tournée, on retrouve MJ 10, 20, 30 ans plus tard :
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Flol
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Re: Boyhood (Richard Linklater - 2014)

Post by Flol »

Gounou wrote:Au-delà de tout ce que le concept pouvait susciter comme fantasmes de cinéastes, Linklater livre un joli film en sourdine, surprenant par son attention au charme de l'anodin et à la fulgurance du premier chapitre d'une vie (le petit speech final de Patricia Arquette est aussi drôle qu'émouvant).
On est impliqué avec peu, on est en famille, c'est souvent juste et Ellar Coltrane, photogénique et taciturne, est un coup de poker gagnant.
Après, et c'est une remarque tout à fait personnel, je ne peux m'empêcher de trouver un peu décevant qu'avec un projet d'une telle envergure, qui restera sans doute longtemps inédit, Linklater ait opté pour le point de vue d'anthropologue effacé dans lequel il excelle généralement, écartant sciemment l'épreuve de l'enfance et de l'adolescence, ses palpitions, la magie et la tragédie qu'elle implique quotidiennement quand on la vit.
Qu'en est-il des premières sensations amoureuses (effleurées), du passage des saisons, des musiques qu'on accole aux souvenirs, des images qui s'impriment et façonnent la suite... ?
Le film, laissant hors-champ toute trace de lyrisme au profit d'un enregistrement à distance, refuse d'imprimer des images, occulte le fétichisme du moment, celui-là même évoqué par Mason dans la dernière séquence.
A ce titre on est vraiment en présence de l'anti-Tree of Life, d'un contrechamp que Linklater assume de bout en bout : son film n'est pas la puissante réminiscence d'une période précieuse et éphémère mais, au contraire, la fuite tranquille du temps qui refuse de se figer.
Exactement pareil. Au final, le film ne m'a jamais ému. Et je le regrette, tellement j'avais fantasmé sur ce film et ce projet à priori fait totalement pour moi.
Bon, ça reste une sympathique chronique adolescente, mais j'en aurais aimé davantage. Une petite réflexion (mélancolique, si possible) sur le temps qui passe, les souvenirs diffus de l'enfance et leur aspect éphémère, etc...
Mais ça reste un exercice assez fascinant, que de voir ce Ellar Coltrane grandir et évoluer sous nos yeux sur un temps aussi ramassé. Même s'il ressemble un peu à Peter Dinklage, c'est vrai (et à Josh Brolin aussi, mais c'est moins marrant).
Ah oui, et la toute dernière séquence et le tout dernier plan sont magnifiques.
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G.T.O
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Re: Boyhood (Richard Linklater - 2014)

Post by G.T.O »

Boyhood est le dernier film de Richard Linklater et, a pour ambition, en l’espace de 2 H45, de saisir le temps qui passe, à travers la vie d’un adolescent et de sa famille. La vie d’une famille texane actuelle, telle qu’elle est, sans fard, avec ces hauts et ses bats : les parents qui s’aiment, se disputent, s’endettent, les enfants qui grandissent, deviennent ado, connaissent leurs premiers émois amoureux… Mais, aussi le temps lui-même, à travers les “signes extérieurs temporels" : visages, vêtements, coupe de cheveux, musique…Filmer la vie d’une famille texane pendant 12 ans, le tout joué par les mêmes acteurs, à commencer par l’adolescent que l’on voit changer, le dispositif avait de quoi allécher mais force est d’admettre que le résultat est loin d’être aussi enthousiasmant, tant il nous ramène vers le manque de regard, moins du côté de la vie, son énergie, mystère, que de la vie résumée à gros traits; en étapes dignes de figurer sur le tableau exhaustif que nous peint Linklater. En effet, rien n’y manque; rien ne nous est épargnés : des démêles parentaux jusqu’aux interrogations existentielles adolescentes, en passant par les premiers pétards. Le film ne nous économise rien, il ne synthétise rien; estimant, sans doute, nécessaire la quantité de détails, au détriment de la sélection et originalité du trait. Au final, Boyhood ressemble à une longue phrase sans ponctuation. C'est-à-dire à peine articulée. :?
La familiarité à l’encontre des situations, explique en grande partie la sympathie que l’on éprouve à ce film dérisoire, presque inconséquent. Mais, guère plus. Car, le film n’étonne jamais, s’enivre de cliché, facilité, gentillesse un peu démagogique, platitude, comme les banlieues du Texas. On a beau dire, la curiosité de Linklater ne suffit pas à rendre ses films meilleurs ou plus intenses. Cela reste du “soap opera” sans drame. Un cinéma “passe-partout”, 4X4, volontiers académique, qui témoigne, malgré leur ambition, d’une absence de volonté à vouloir transcender le scénario et à concevoir la mise en scène autrement comme l’illustration de celui-ci.

Parent pauvre du système linklater, la mise en scène est subordonnée à une logique scénaristique conventionnelle. Lorsqu’une scène a délivré sa partition, son lot d’informations définie par sa fonction, elle se referme pour laisser la place à une autre. Rien ne doit entraver l’enchainement mécanique scénique, et aucune d’entre-elles ne doit être focalisée sur quelque chose, ou être susceptible d’être ralentie sous l’effet d’une émotion excédant la part informative. De ce point de vue, Boyhood n’échappe pas à la règle. Malgré le dispositif, le film possède les lacunes propres à la méthode Linklater. L’émotion arrive à la fin comme pour traduire quelque chose du “voyage effectué”. Mais, le film cherche tellement à être complet dans le tableau de cette famille, pas seulement de ce gamin, que l’ensemble tient davantage du relais-étape que du voyage, de l’addition de “moments” que d’une vie contractée. Elle a beau être directement nommée à la fin du film, au détour d’une discussion entre l’adolescent et une amie, comme pour signifier ce que l’image n’arrive pas à faire comprendre, il n’en demeure pas moins que le film échoue, constamment, à faire ressentir cette dynamique vitale.
Rien de plus dur pour un cinéaste matérialiste tel que Linklater de filmer l’invisible. D’ailleurs, de ce point de vue, Boyhood est emblématique des limites de la méthode Linklater qui, ici, rejaillissent, de manière évidente, une fois confrontée au délicat problème de la représentation du temps; ici ramenée uniquement à des détails “physiques”: visages, objets, vêtements, musique…et, à des pages de scénario, que l’on tourne. Le temps pour Linklater est synonyme d’une musique qui change, d’une coupe de cheveux, du passage d’une console à une autre, à quelques rides … à l’inexpressivité grandissante de son acteur-ado; lequel se révèle être piètre acteur. Le film se veut factuel; il parle du “quotidien” ( là encore, un autre mode d’emploi énoncé directement à travers un dialogue). Boyhood rêve d’être un documentaire. Mais, il s’agit d’un “documentaire” paradoxal dont la matière première est issue d’une fiction schématique, pas très bien écrite, munie de rebondissements n’échappant jamais vraiment au piège d’une certaine représentation cliché, ( en gros, du film familial). La structure éminemment programmatique du film donne lieu à un une oeuvre segmentée, chapitrée, à une vie “en petites tranches identifiables”. Si l’on devait comparer Boyhood à quelque chose chose, ce serait, probablement, à une pièce-montée. À une addition de couches d’épaisseur et d’intensité égales. Tout y est “encapsuler”, pris dans des micro-scènes, délivrant à tour de rôle, leurs partitions : problèmes, leçons de vie, interrogations sentimentales et existentielles. On très loin d’un démarche pointilliste qui pensait et parvenait à créer une image, une vision, à partir d’une multitude de points. Les pointillistes avaient compris quelque chose que n’a pas compris Linklater : sans mouvement donné, il n y a pas de forme possible.
Strum
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Re: Boyhood (Richard Linklater - 2014)

Post by Strum »

Linklater n'est certes pas un vitaliste, et de ce point de vue, il y a du vrai dans ce que tu dis. Mais j'ai trouvé l'approche de Linklater tout à fait cohérente avec celle de ses autres films. Les personnages y sont plus spectateurs qu'acteurs de leur vie. Ils la contemplent ainsi que celles des autres et en discutent. A moins que leur manière d'être acteurs de leur vie réside dans le monologue intérieur (car les dialogues sont souvent des échanges de monologues dans ces films) ou dans l'intériorisation des expériences de la vie. Cette approche considère et accepte le temps comme une matière insaisissable, que l'on ne peut fixer, ni par l'expérience, ni par les images. Du coup, il y a un certain détachement des personnages vis-à-vis des choses, comme celui de quelqu'un regardant couler une rivière dont il sait ne pouvoir arrêter le cours. La mise en scène de Boyhood parvient d'ailleurs, par la fluidité de son découpage, à refléter cette liquidité du temps - le film a beau durer 2h45, on ne voit pas passer le temps. Gounou a raison de dire que c'est une démarche inverse de celle de Tree of Life où le temps était restitué, retrouvé dans sa durée, pour redonner vie au frère perdu.

On retrouve ce détachement des personnages de Linklater chez Mason Jr. Or, ce détachement de Mason, cette sorte d'indifférence apparente vis-à-vis du monde, elle était déjà perceptible chez Mason Jr enfant. A 5 ans déjà, il avait ce regard calme et comme extérieur aux choses de la vie. C'est cela que j'ai trouvé assez fascinant dans le film, cette manière qu'il a de montrer que la personnalité de Mason et de sa soeur résidaient en germe chez eux dès les premières images que l'on voit d'eux. Il y a donc d'un côté une fuite du temps matérialisée par les changements dans les vêtements, les cheveux et le corps, mais de l'autre, un noyau immuable, dure, dont on observe la germination mais qui est toujours le même : la personnalité de Mason et de sa soeur. Le Mason Jr de 18 ans est déjà là dans le Mason de 5 ans. Il s'est simplement développé selon ses lois intérieures (c'est presque une "monade"). Le "regard" du film, c'est le sien.

Autre chose que j'ai appréciée dans le film : sa capacité à retranscrire la vie de tous les jours aux Etats-Unis. Les gens y parlent et se comportent vraiment comme le rapporte le film, j'y ai vécu. Enfin, concernant la fin optimiste et idéalisée : je l'ai interprétée comme un cadeau d'adieu de Linklater à son personnage. Il le place dans la situation la plus agréable, il l'éclaire avec la photo la plus lumineuse possible, avant de laisser tomber le rideau.
mannhunter
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Re: Boyhood (Richard Linklater - 2014)

Post by mannhunter »

G.T.O wrote:...
dit comme ça, ça a l'air bien comme film. :mrgreen:
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Re: Boyhood (Richard Linklater - 2014)

Post by tenia »

G.T.O wrote:Au final, Boyhood ressemble à une longue phrase sans ponctuation. C'est-à-dire à peine articulée. :?
Quitte à faire de la jolie phrase, je trouve qu'au contraire, Boyhood n'est qu'une succession de ponctuations qui parsèmerait la phrase qu'est la vie, ici traitée en ellipse.