Ken Loach

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Jeremy Fox
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Re: Ken Loach

Post by Jeremy Fox »

cinephage wrote: Le point de départ est d'ailleurs très crédible, la suite du film, bien que joyeuse, l'est moins. Loach, à mon avis, n'a rien perdu de son mordant, il a juste décidé de changer de ton pour ce film.
Oui ; et il avait bien fait. D'ailleurs c'est l'un de ses films que je préfère de la dernière décennie même si il ne m'a pas marqué non plus (à revoir car souvenir d'une séance de cinéma pendant laquelle j'étais très fatigué ; Mme Fox avait adoré)
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G.T.O
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Re: Ken Loach

Post by G.T.O »

Nestor Almendros wrote:KES (1969)

Je l'ai enfin vu. Après toute cette attente je ne pouvais peut-être qu'en sortir déçu, forcément. J'ai trouvé l'histoire un peu distante, parfois longue. On sent que le rythme n'est pas encore tout à fait maitrisé avec une narration un peu éparpillée (le personnage principal, le gamin, qui est parfois mis de côté). En tout cas je ne me suis pas senti très impliqué émotionellement, mais davantage mis dans la position inconfortable d'un témoin de certains travers de la société anglaise de l'époque.

Car, m'attendant peut-être à être secoué par l'histoire d'un personnage, j'ai surtout été "touché" par un certain malaise provoqué par l'observation et la description du milieu social et des personnages (personnalités) qui entourent un pauvre gamin presque livré à lui-même. La vie de Casper, telle qu'elle nous est décrite, ressemble au parcours difficile d'un enfant dans une jungle sociale. Il ne peut compter que sur lui-même à cause de l'absence du soutien familial (le père est parti, la mère est quasiment absente, plus intéressée par sa vie sentimentale, et le grand frère est proche de la brute) et du système scolaire complètement à côté de la plaque: les plus faibles sont systématiquement rejetés dans un environnement basé sur une discipline stricte qui les force à apprendre. Sur ce point on peut noter une image sévère de l'éducation, entre punition (le directeur) et humiliation (le prof de sport et le match de foot).

Casper est considéré comme un bon à rien par tout le monde. Or il apparait beaucoup plus mature quand il s'adonne à sa passion: le dressage de son faucon. Il est alors patient, prévoyant, préparé, motivé. Tout ce qu'il n'est pas à l'école: il y a eu autour de ce faucon le déclic que le système éducatif n'a pas su produire.

Loach porte déjà un regard sensible sur le milieu populaire ouvrier anglais avec un style très documentaire, au cachet "réaliste" (grâce à la photo naturelle de Chris Menges).
Un peu pareil. :wink:
Guère convaincu pour ma part et embarqué par ce fameux Kes; film aussi maladroit ( didactisme, vision presque manichéenne des couches sociales) que frustrant, doté d'une mise en scène à la saveur télévisuelle, anémiée, soumise à sa fonction dénonciatrice. Quel dommage ! Car on sent, derrière le fatras vériste dont Loach pense qu'il est suffisant, le potentiel d'un film sec, lyrique et beau, à même de ressusciter l'hypothèse d'un réalisme poétique. Mais apparemment Loach préfère les grands discours à la poésie. Du coup, son film tient plus du tract bon enfant un brin caricatural et de l'anecdote que du grand film. Décidément, Loach reste pour moi un mystère.
hansolo
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Re: Ken Loach

Post by hansolo »

Les films de Ken Loach visibles sur Internet... mais pas depuis la France
http://www.20minutes.fr/cinema/1851523- ... uis-france
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Le grand saut - Joel & Ethan Coen (1994)
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Thaddeus
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Re: Ken Loach

Post by Thaddeus »

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(en italiques : films découverts en salle à leur sortie)


Pas de larmes pour Joy
Son prénom est comme un rempart, une conjuration des adversités et malheurs banals émaillant le quotidien. Elle a vingt ans, elle est blonde et jolie, elle refuse de se laisser dicter sa vie par les rudes contingences de la société, elle aime l’argent sans fausse honte, elle qui n’en a jamais eu, elle couche avec qui elle veut tout en continuant d’aimer le même homme. Ni une sainte ni une dépravée : juste une jeune mère qui se démène avec l’existence, féministe et héroïque sans le vouloir, à laquelle l’étonnante Carol White apporte une belle vérité. Transposant pour le grand écran le style direct et souvent improvisé de la création télévisuelle, revendiquant l’héritage de la tradition réaliste anglaise, Loach trouve d’emblée ce ton fait de rugosité et de chaleur, de détresse et d’humour qui est le sien. 4/6

Kes
L’enfance est la période des rêves et des chagrins les plus vifs. Si Loach montre avec pénétration la somme de déceptions que représente la vie d’un gosse malheureux, il dresse également la minutieuse description sociale du Yorkshire des mineurs, accablé de fatigue et d’ennui. Mêlant de façon exemplaire les techniques du direct avec un récit de fiction, il accuse la faillite d’un système éducatif découlant du puritanisme victorien, qui nie les individualités, se fonde sur l’uniformisation des esprits et perpétue la transmission d’une violence larvée. Ce qui n’empêche pas l’humour d’affleurer (le cours de football) ni l’espoir d’éclore lorsque Billy, ce garçon frêle à l’émouvante obstination, soutenu par un prof bienveillant, parvient à captiver tous ses camarades de classes avec l’exposé de sa passion. 4/6

Family life
Un film très fort, fondé sur l’identification immédiate du spectateur à une jeune héroïne muette, murée dans sa souffrance, réduite à un cas de schizophrénie que l’on présente aux étudiants. C’est avec une extrême acuité et une grande tendresse dans le regard que le cinéaste ausculte le quotidien d’une famille prolétaire dans l’Angleterre des années 70, confrontée au mal-être existentiel de sa jeune adolescente. Sans juger, sans expliquer non plus, mais en se penchant sur chaque problème, en tentant d’en dénicher les sources, il met en relief le déterminisme social, le malheur banalisé, la difficulté de se confronter à une vie sans opportunité d’avenir, dénonce la répression au sein de l’école et du milieu médical, en même temps qu’il se livre à un vibrant plaidoyer en faveur de l’antipsychiatrie. 5/6
Top 10 Année 1971

Hidden agenda
D’une certaine manière il n’est pas de meilleur terrain, pour les cinéastes engagés comme Ken Loach, que celui du thriller politique. Comme toujours c’est la conviction qui travaille son cinéma, forme et fond. Celle d’une militante des droits civiques faisant remonter la vase de la question irlandaise et des crimes commis sur le sol irlandais au nom de la souveraineté britannique. Celle d’un inspecteur intègre dont l’idéalisme bute sur la raison d’état et les inévitables compromissions de la machine politique, qui n’est autre que le nid du fascisme lorsqu’il sert les intérêts individuels. Celle enfin du cinéaste, qui par les armes du suspense et de la tension nous incite à la vigilance et à la colère, et nous rappelle avec une amère vigueur que le combat, s’il perdure avec des mots, ne se gagne qu’avec des actes. 5/6

Riff-raff
Stevie est en pleine galère : un squat à trouver, pas de travail et comme seule référence un an de prison. Le voici plongé dans le melting pot racial et social des nouveaux pauvres, ces pions du capitalisme thatchérien, Britanniques et Africains, anciens trotskistes et hippies soudés par l’amitié. Et Loach d’affirmer ses préoccupations sans tomber dans la dénonciation à grandes orgues, peignant simplement des êtres ordinaires qui essaient de survivre. À la croisée du cinéma vérité et du documentaire fictionnalisé, il enregistre une somme de petits évènements anodins, comiques, douloureux, soulignant les problèmes sans apporter de solutions. Mais soudain Susan chante de sa voix fausse et hésitante With a little help for my friends, dans un pub acquis à sa cause, et ne subsiste que la chaleur de l’instant. 4/6

Raining stones
La générosité militante et roborative du cinéma loachien s’exprime ici avec une humanité poignante, dans ce qui demeure l’une des ses œuvres les plus caractéristiques. Le cinéaste semble avoir vécu dans la société anomique des grandes villes du nord de l’Angleterre, minée par la faillite des institutions, la montée inexorable du chômage et de la pauvreté qui détruit les familles, les joies et les amitiés. À travers le réveil d’un amour-propre, le défi lancé à soi-même pour vaincre l’affront d’une vie misérable, il stigmatise les ravages du libéralisme thatchérien sans que jamais la chronique ne cède au misérabilisme. Car si le tableau est celui d’une Angleterre qui semble se rapprocher toujours plus d’un immense gouffre, ce sont les rires et la chaleur, l’optimisme et l’espérance d’une noblesse obstinée que l’on emporte. 5/6
Top 10 Année 1993

Ladybird
Crissy Rock, formidable, est Maggie, bête blessée et hurlante réclamant les petits qu’on lui a enlevé un à un, dans le détachement froid et sans âme d’une administration inhumaine. Énumérant les injustices aberrantes du système social anglais, Loach fait tout à la fois un cri d’amour enragé, plein de paroxysmes, d’exaspération et d’indignation, et un portrait de femme en proie à une paranoïa maladive et fondée. Sans se draper dans les oripeaux d’un cinéma justicier, son réquisitoire reprend les faits un par un, pointe une somme de détails significatifs pour mieux dépeindre la conduite compulsive d’une névrose, d’un personnage victime de son passé puis de son image. Libre aux spectateurs de tirer de ce beau film rude quelques enseignements politiques, en observateurs adultes du débat démocratique. 4/6

Land and freedom
Loach s’exile provisoirement de l’Angleterre contemporaine pour l’Espagne des années 30, en pleine guerre civile. Pied-de-nez à tous les conflits ethniques et débats spécieux, antithèse au fonctionnement mécaniste du cinéma américain, le film évacue la dimension martiale du film de guerre au profit d’un récit vivant sur la constitution d’un phalanstère international d’hommes et de femmes. Magnifié par un souffle fervent, il rend un hommage magnifique à la mémoire des combattants qui s’engageaient dans le conflit par pur idéalisme. Jamais peut-être le cinéaste n’était parvenu à un équilibre aussi délicat entre le reportage, les envolées romanesques, les grands sentiments, rarement a-t-il réussi à approcher d’aussi près les aspirations, les espoirs et les déceptions de ses personnages. Un hymne vibrant à l’amitié, à la solidarité et à l’utopie communiste. 6/6
Top 10 Année 1995

My name is Joe
Il y a d’abord une voix à l’accent mélangé, mêlée de rocaille et de douceur. Elle introduit une histoire d’alcoolique repenti, puis une carcasse, celle d’un type normal, sans travail, sans perspectives d’avenir, et qui pourrait bien trouver le bonheur si la poisse ne s’acharnait pas à lui coller éternellement aux basques. Loach revient à l’univers prolétaire et contemporain de Raining Stones. Encore une fois, le sens du réalisme du réalisateur et son attention à restituer un quotidien difficile, aux prises avec la désertion économique et la misère ordinaire, sont indissociables de sa générosité, et témoigne d’une hauteur de vue impeccable, loin de tout misérabilisme, de tout épanchement mélodramatique. L’œuvre est poignante autant qu’elle est drôle, et parfaitement servie par Peter Mullan. 4/6

Bread and roses
Le cinéaste est coutumier de ces respirations étrangères, où il transpose dans d’autres milieux, d’autres géographies la fibre militante de son cinéma : sa traversée de l’Atlantique n’entame ni la ferveur ni la générosité d’un cinéma visant à l’universel. À travers l’expérience américaine d’une jeune mexicaine qui découvre en même temps que les brimades la naissance de la solidarité et l’éveil à la conscience syndicale, il capte la détresse des laissés-pour-compte du libéralisme triomphant, en usant d’un ton peut-être plus solaire que dans les chroniques sociales britanniques. Énergie, verve et optimisme largement oublier le léger didactisme du propos : alerte comme un pied-de-nez à l’insolence des puissants, le film s’achève d’ailleurs dans un claquement de drapeaux, de pancartes et de calicots. 4/6

The navigators
Loach se penche cette fois sur la privation en 1993 de la British Rail par John Major et raconte la fin d’un monde cohérent, la solidarité amicale et syndicale et l’habileté professionnelle démantelées par la mise en concurrence des équipes. Des accidents absurdes sont analysés dans leur naissance et leur déroulement, jusqu’au drame fatale qui n’est que l’anneau d’une chaîne destinée à s’amplifier. Malgré les blagues et les rires, l’inspiration du cinéaste se fait plus noire, dépressive, en suivant la logique immorale d’une poignée de cheminots sans maison mère, devenus des errants libéraux, et que l’aliénation du système et les contradictions socio-économiques poussent à se compromettre de façon terrible. On peine à retrouver ici la chaleur et la tendresse qui alimentent ses meilleurs films. 3/6

Sweet sixteen
On est encore dans la veine la plus noire et la plus pessimiste de son auteur, qui cisèle une implacable tragédie sociale dans l’Écosse contemporaine, autour des drames de la drogue, de la violence domestique, de la pauvreté et de l’alcoolisme. Coups tordus, coups fourrés, trafic de drogue, quotidien morose et horizon bouché qui poussent à la marge et à la criminalité : tout y passe, et pourtant le jeune héros fracassé n’est pas le caïd qu’il croit, juste un enfant qui essaie de s’en sortir mais finit par tout perdre. Comme dans Kes trente ans auparavant, l’auteur trace le portrait d’un garçon rudoyé au sein même de son foyer familial avant que celui-ci n’explose et ne disparaisse. Amer, le constat évite cependant toute démonstration et s’autorise même un humour du désespoir qui l’allège régulièrement. 4/6

Just a kiss
Loach laisse enfin filtrer le soleil à travers le crachin de Glasgow, un soleil de tendresse et de révolte adoucie. Il s’agit ici de stigmatiser, à travers la question du mariage mixte, certaines contradictions douloureuses entre traditions communautaires et intégration. Et si démonstration il y a, elle formulée au gré d’une saisie merveilleusement juste du réel. De façon assez inédite pour lui, l’auteur se concentre sur la très émouvante relation amoureuse au centre du drame et sonde les frontières sociales et culturelles qu’elle défriche, donnant à voir combien les préjugés peuvent contraindre les situations personnelles. Sa pudeur, sa vivacité, sa drôlerie combative en font un très beau film, qui tourne crânement le dos au malheur. Les deux acteurs sont désarmants de charme, de naturel et de complicité. 5/6
Top 10 Année 2004

Le vent se lève
Retour à la chronique historique, plus de dix ans après Land and Freedom, dont il reprend certains questionnements mais sur un mode bien plus amer, tragique et douloureux. D’une grande tenue plastique, avec ses paysages de landes caressées par le vent et dont la quiétude entre en contre-point des dilemmes humains et idéologiques que le drame met à nu, ce film ample, désenchanté et romanesque témoigne, comme toutes les fictions de la plénitude redevables aux grands cinéastes, d’une obstination et d’une exigence sans cesse réaffirmées. C’est une tragédie en sourdine, une poignante analyse de l’engagement et des contradictions éthiques, qui montre le lent engloutissement de l’Irlande dans la guerre civile, réfute toute notion d’héroïsme et séduit par sa rigueur intellectuelle et sa sincérité. 5/6

It’s a free world
En pleine maîtrise de ses moyens didactiques, le cinéaste se place d’une certaine façon de l’autre côté de la barrière, montrant comme le capitalisme systématisé pousse à la transgressions des conceptions morales. Il reste une fois de plus au seuil du manichéisme : la "liberté" animalise un personnage mû par un instinct de survie qui ne s’étend qu’à sa progéniture immédiate. Travail clandestin, chômage, immigration, quartiers périphériques sans âme d’un Londres de plus en plus déshumanisé… Loach creuse à nouveaux ses marottes, engage une réflexion sur les notions de liberté et de responsabilité individuelles, et apporte à travers cet état des lieux un nouveau chapitre édifiant à sa peinture de la société anglaise, dont le vigoureux ton pamphlétaire est renforcé par le charisme paradoxal de Kierston Wareing. 4/6

Looking for Eric
C’est une comédie qui fait plaisir à voir, une respiration légère et bienvenue dans la filmographie de son auteur, une rupture fantaisiste et malicieuse dont le caractère de rupture introduit en outre une dimension fantasmagorique parfaitement inédite. Enfin, une comédie à la Loach : habitée de moments de pure détresse, lorsqu’il s’attache (on ne se refait pas) à relater le quotidien d’un type croulant sous ses problèmes personnels. Mais le drame dérive en cours de route vers l’utopie lumineuse, trouvant dans son idée originale la matière d’une fable revigorante sur la solidarité de classe, l’amitié salvatrice, jusqu’à cette scène de libération cathartique où les potes grimés en Cantos s’en vont faire un tabac chez le responsable des malheurs de notre héros. J’en suis sorti heureux, presque euphorique. 5/6

La part des anges
C’est toujours dans les vieux pots qu’on fait les meilleures cuisines. L’humeur souriante et les accents de conte social affichés dans le film précédent, Loach les réactive à travers une fausse pochade en forme de trompe-l’œil malicieux, qui choisit d’offrir à ses laissés-pour-compte aussi joyeux que cabossés l’opportunité d’une sortie royale. Une fois de plus, il suffit de quelques touches à l’auteur pour dresser un portrait, de quelques notations pour faire comprendre la cruauté d’un destin, de quelques plans pour rappeler le poison du regret, la difficulté à s’arracher à son passé ou à se créer un avenir d’espoir. Mais le ton est ici à la comédie revigorante, et si elle est loin d’être décisive, parfois un peu facile, un tantinet démago, elle procure un plaisir synchrone avec l’altruisme sans fard du cinéaste. 4/6

Jimmy’s hall
Évocation du combat d’un leader communiste oublié de l’histoire irlandaise. Les sceptiques, voyant le verre à moitié vide, rappelleront qu’on ne fait pas un bon film avec des bons sentiments et de beaux sermons ; les magnanimes, devant le verre à moitié plein, préféreront n’en garder que son cœur gros comme ça, ses fougueuses scènes de danses, sa peinture fordienne d’une communauté de travail et d’idées. Toujours prompt à brocarder le conservatisme des institutions (l’Église catholique en prend pour son grade), le cinéaste dénonce aussi bien l’endoctrinement religieux que le colonialisme séculaire et, se reposant sur la gestion consommée de ses acquis, livre un manifeste en faveur du progressisme, de l’apprentissage, de la culture, certes un peu amidonné, mais généreux et attachant. 4/6

Moi, Daniel Blake
Le réalisateur ne réussit jamais aussi bien que lorsque l’acuité de son constat est au diapason de l’émotion exprimée par ses personnages, transcendant par là-même les motivations de leur combat. Il est unique dans son aptitude à détacher son propos d’une analyse théorique pour l’incarner au sein de trajectoires que l’on fait nôtres, intensément. Ce nouveau tableau de l’injustice contemporaine suit les étapes implacables du décrochage social, le mécanisme de la précarité et de la survie, du broiement des petites gens par les mâchoires d’un système kafkaïen. Superbement interprété (Hayley Squires compose une bouleversante mère esseulée), il s’offre dans toute l’irréductibilité qui est celle de son auteur, furieux et poignant, grave et sans compromis, à prendre ou à laisser. Mon choix est vite fait. 5/6

Sorry we missed you
Loach n’en finit pas de mesurer l’onde de choc du big bang libéral, d’inventorier les effets destructeurs des nouvelles formes de l’exploitation économique sur les corps, les esprits et la famille. Après l’érosion puis la dissolution de la solidarité ouvrière, l’atomisation de la vie sociale, la substitution des illusions consuméristes aux utopies collectives, il prend acte de la dernière étape du processus, l’ubérisation du travail, et en examine les principes, les rouages et les conséquences. Nulle volonté de préserver une issue qui adoucirait la violence de la spirale, mais un instinct inentamé pour transcrire le quotidien des personnages, une vérité du regard, du mot, du geste, une proximité émotionnelle après lesquelles tant d’autres courent laborieusement et qui, chez lui, coulent de source et serrent le cœur. 4/6


Mon top :

1. Land and freedom (1995)
2. Family life (1971)
3. Raining stones (1993)
4. Just a kiss (2004)
5. Le vent se lève (2006)

Ses détracteurs, souvent garants d’une conception du cinéma comme forme esthétique exclusive, ne voient en lui qu’un militant, un propagandiste, un idéologue se servant de sa caméra à la manière d’un tract politique. Plus de cinquante ans de carrière auront pourtant imposé Loach comme le glorieux héritier d’un art revendiqué comme miroir social, affirmé la force, l’engagement, l’obstination d’une voix aussi intransigeante que chaleureuse, disposant des armes de la solidarité, de la fierté, de la révolte, de l’humour, et d’autant plus émouvante que la vitalité des personnages et des situations ne disparaît jamais derrière la critique des systèmes. Il faut le garder bien au chaud, le Ken.
Last edited by Thaddeus on 29 Oct 19, 17:14, edited 5 times in total.
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Alexandre Angel
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Re: Ken Loach

Post by Alexandre Angel »

Thaddeus wrote:Bread and rosesLe cinéaste est coutumier de ces respirations étrangères, où il transpose dans d’autres milieux, d’autres géographies la fibre militante de son cinéma, mais avec la même puissance d’engagement. À travers l’expérience américaine d’une jeune mexicaine qui découvre en même temps que les brimades la naissance de la solidarité et l’éveil à la conscience syndicale, il capte la détresse des laissés-pour-compte du libéralisme triomphant, en usant d’un ton peut-être plus solaire que dans les chroniques sociales britanniques. Énergie, verve et optimisme envers et contre tout font largement oublier le léger didactisme du propos : à ce titre, le film s’achève dans un grand claquement de drapeaux, de pancartes et de calicots. 4/6
J'y crois pas : impossible de me souvenir si je l'ai vu ou pas (c'est rare que ça m'arrive) ! Vite, mon carnet à films!
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Alexandre Angel
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Re: Ken Loach

Post by Alexandre Angel »

Thaddeus wrote:Je m’oppose aux garants d’une certaine idée du cinéma qui ne voient en Loach qu’un militant et un sociologue
Comme à ceux qui ne voient en Woody Allen qu'un auteur spirituel alors qu'il est cinéaste jusqu'à la moelle. Il me semble qu'on néglige la capacité de Ken Loach à trousser des moments de cinéma remarquables, des climax impressionnants, des morceaux de bravoure qui ne se contentent pas d'une exceptionnelle direction d'acteur mais se fondent aussi sur un sens de l'embardée, du surgissement, certes, peu spectaculaires, mais néanmoins efficaces, dynamiques et déferlants. Toujours au diapason de ce qui se joue, Loach filme des moments potaches de façon potache (les bonnes blagues de Riff Raff ou de My name is Joe) mais dès que les choses se corsent (et elles ne manquent pas de se corser), la réalisation se montre à la hauteur des enjeux : puissante, investie, émotionnelle, bouleversante.. C'est la crise de nerfs de l'héroïne de Ladybird (je cite de mémoire, ne l'ayant pas revu depuis des plombes), le désespoir des trahis de Land and Freedom, la terreur d'une femme menacée dans Raining stones. C'est aussi ce moment où la protagoniste de It's a free world est agressée chez elle par des mecs cagoulés. Et comment oublier ce formidable "pètage de plombs" de Peter Mullan, dans My name is Joe, qui bastonne des gangsters à coup de batte de base-ball? Véritable staccato narratif que n'aurait pas désavoué Raoul Walsh..
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Jeremy Fox
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Re: Ken Loach

Post by Jeremy Fox »

Alexandre Angel wrote:
Thaddeus wrote:Je m’oppose aux garants d’une certaine idée du cinéma qui ne voient en Loach qu’un militant et un sociologue
Comme à ceux qui ne voient en Woody Allen qu'un auteur spirituel alors qu'il est cinéaste jusqu'à la moelle. Il me semble qu'on néglige la capacité de Ken Loach à trousser des moments de cinéma remarquables, des climax impressionnants, des morceaux de bravoure qui ne se contentent pas d'une exceptionnelle direction d'acteur mais se fondent aussi sur un sens de l'embardée, du surgissement, certes, peu spectaculaires, mais néanmoins efficaces, dynamiques et déferlants. Toujours au diapason de ce qui se joue, Loach filme des moments potaches de façon potache (les bonnes blagues de Riff Raff ou de My name is Joe) mais dès que les choses se corsent (et elles ne manquent pas de se corser), la réalisation se montre à la hauteur des enjeux : puissante, investie, émotionnelle, bouleversante.. C'est la crise de nerfs de l'héroïne de Ladybird (je cite de mémoire, ne l'ayant pas revu depuis des plombes), le désespoir des trahis de Land and Freedom, la terreur d'une femme menacée dans Raining stones. C'est aussi ce moment où la protagoniste de It's a free world est agressée chez elle par des mecs cagoulés. Et comment oublier ce formidable "pètage de plombs" de Peter Mullan, dans My name is Joe, qui bastonne des gangsters à coup de batte de base-ball? Véritable staccato narratif que n'aurait pas désavoué Raoul Walsh..
Je n'aurais su mieux dire tout en prenant les mêmes exemples pour argumenter.
Bogus
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Re: Ken Loach

Post by Bogus »

Looking for Eric (2009)


Dès que Cantona apparait à l'écran c'est super et globalement le film est nettement plus plus réussi dans sa fibre nostalgique, lorsque Eric le postier se remémore les actions d'Eric le King et parle de la magie d'un stade de foot ou lorsqu'on nous montre la rencontre entre Eric et Lilly via un émouvant flashback.
Pour le reste le déroulement du scénario avec cette sous-intrigue policière, l'explication du pourquoi du comment de la rupture et la manière dont Eric reprend les rênes de son existence ne m'ont pas vraiment convaincu.
Touchant, parfois jouissif (l'opération Cantona :D ) mais une certaine déception au final. Peut-être m'attendais-je aussi à voir un autre film.
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Thaddeus
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Re: Ken Loach

Post by Thaddeus »

Bogus wrote:parfois jouissif (l'opération Cantona :D )
C'est rien de le dire : il s'agit d'une de ces séquences de pure décompression émotionnelle qui font trépigner dans son fauteuil. Elle a été si ardemment souhaitée que sa concrétisation survient comme une libération. Par la liesse qui l'habite, par la la sérénité qui réunit le couple autrefois séparé, Loach lance une triple injonction à poursuivre la lutte : contre les fausses puissances (la violence, les biens matériels), contre les pères qui nous emmerdent et contre la vieillesse. Personnellement j'ai beaucoup aimé ce film, et la fraîcheur avec laquelle il fait souffler un vent de fantaisie inhabituelle sur les problématiques et préoccupations habituelles de l'auteur, qui s'en trouvent ainsi vivifiées.
Bogus
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Re: Ken Loach

Post by Bogus »

Moi, Daniel Blake
Un drame social sobre et touchant mais il m’a manqué l’étincelle, le petit truc en plus. Le film suit un programme sans réel surprise.
On a loué à juste titre la performance de son interprète principal mais personnellement c’est la petite Daisy qui m’a soufflé.