Spike Lee

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Demi-Lune
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Spike Lee

Post by Demi-Lune »

Étonnamment il n'existait pas de topic général sur le cinéaste.

Jungle fever (1991)

Le film s'ouvre sur une dédicace : celle à Yusef Hawkins, un Afro mort en 1989 à l'âge de 16 ans. Pas d'autre précision pour ce qui semble alors entendu à l'époque du film. Et pour cause, ce jeune a été abattu par des Italo-Américains alors que s'était propagée la rumeur qu'il sortait avec une Blanche de leur quartier. Autant dire que ce nouveau "joint" de Spike Lee gratte encore là où ça démange.
Si ce n'est évidemment pas la première fois qu'un film aborde la question de la mixité et de l'hostilité qu'elle peut susciter, le ton se veut provocateur, avec l'efficacité et les imperfections d'un Spike Lee qui charge la mule sur certaines caractérisations. L'intérêt du film réside dans le fait que Lee évite l'histoire d'amour béate et convenue pour mieux interroger froidement les réflexes communautaristes et racistes, et les ambivalences de chacun des partenaires au-delà de l'attachement qu'ils se portent (la couleur de peau comme fantasme refoulé, de "prestige" chez le personnage de Wesley Snipes qui a réussi socialement, d'"encanaillement" chez le personnage d'Annabella Sciorra qui vit dans un univers machiste verrouillé).

Le risque serait à ce compte que les relations interraciales soient ramenées par le film à cette fameuse "jungle fever", à un simple exotisme nourri aux clichés véhiculés par les discussions des épouses afro désespérées et des mecs italo ulcérés (les frustrations sociales d'un côté, avec le mythe de la femme blanche comme un idéal de revanche, et les frustrations sexuelles de l'autre, avec la femme noire qu'on aimerait bien se taper mais sans aller au-delà). C'est d'ailleurs l'idée que conforteront les déclarations d'Annabella Sciorra au sujet du tournage du film, conflictuel avec Spike Lee qui, pour elle, appréhendait le personnage d'Angie comme principalement curieuse et non amoureuse, ce qui la déplaisait. Sauf que la relation est plus complexe qu'elle ne veut bien le dire et que Lee prend justement bien soin d'offrir un contrepoint avec la relation entre John Turturro et Tyra Ferrell, manifestement motivée par une attirance de personnalité et non de couleur de peau.
Se rajoute à ça un second aspect tournant autour de la dépendance à la drogue, qui sous ses allures de sous-intrigue pourrait être vu comme un problème encore plus tragique que les déchirements interraciaux.
Un peu décousu et inabouti (la fin est foireuse), Jungle fever propose néanmoins une petite musique qui a un charme fou : le cast (on retrouve même les deux flics de Do the right thing), la galerie de portraits et l'aspect tranches de vie, l'ambiance new-yorkaise des quartiers reculés, le look début 90's, les idées de mise en scène (le montage en fondus au noir qui condensent en une seule séquence linéaire plusieurs nuits de travail au bureau où Flipper et Angie se rapprochent), la musique, la photo.
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nobody smith
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Re: Spike Lee

Post by nobody smith »

Demi-Lune wrote:Un peu décousu et inabouti (la fin est foireuse), Jungle fever propose néanmoins une petite musique qui a un charme fou
Lorsque je l’ai découvert il y a quelques mois, cette fin m’a fait sortir du film dans une colère noire alors que jusque là je lui trouvais ce même côté charmant malgré les défauts relevés. Ça me paraissait honteux de balancer en note finale d'un long-métrage déjà un peu bancal quelque chose d’aussi bâclé et ouvertement présomptueux. Je crois que je ne mettais jamais retrouvé à faire un revirement de ressenti aussi violent au cours d’un film. Il m’aura fallu plusieurs jours pour digérer cette conclusion et la relativiser, celle-ci étant au bout du compte cohérente avec l’aspect tranche de vie que tu mentionnes et l'expression d'une pression sociale qui traverse tout le récit.

Sinon, petit top de cet inégal cinéaste en passant :

Chef d’œuvre
25th Hour
Summer Of Sam

Bon
Malcolm X
He Got Game
Do The Right Thing
Inside Man

Pas mal
Miracle A Santa Anna
Jungle Fever
Old Boy

Mouais...
She Hate Me
Nola Darling N’en Fait Qu’à Sa Tête
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Demi-Lune
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Re: Spike Lee

Post by Demi-Lune »

nobody smith wrote:Lorsque je l’ai découvert il y a quelques mois, cette fin m’a fait sortir du film dans une colère noire alors que jusque là je lui trouvais ce même côté charmant malgré les défauts relevés. Ça me paraissait honteux de balancer en note finale d'un long-métrage déjà un peu bancal quelque chose d’aussi bâclé et ouvertement présomptueux. Je crois que je ne mettais jamais retrouvé à faire un revirement de ressenti aussi violent au cours d’un film.
Ouais j'ai été dans le même état, c'est dingue. Je ne sais pas si c'est un aveu d'échec quant à trouver une conclusion satisfaisante ou si c'est du je-m'en-foutisme, mais l'effet est grotesque. Il a fallu que le film refroidisse dans mon esprit pour dépasser cette fausse note. La pute qui accoste Snipes et le travelling avant qui se fige en arrêt sur image sans raison tandis qu'il gueule un "Nooooo" à la Dark Vador... on ne comprend pas pourquoi la mise en scène s'excite grossièrement de la sorte. L'effet dramatique (Snipes qui déduit ce qui est arrivé à son frère) est annihilé, c'est une non-fin.

Sinon s'agissant de Spike Lee en général, d'autres avis sur sa filmo ?

Perso je n'ai vu qu'Inside man, que je n'aime pas du tout, et Do the right thing, qui est un de mes films favoris. :mrgreen: J'adore tout dans ce film : outre le côté projectile enflammé absolument incroyable (je n'ai pas encore vu un film qui montre mieux la complexité du multiculturalisme et du racisme ordinaire aux USA), chaque personnage, l'aspect vignette ET la progression implacable, le générique, les mouvements d'appareil insolents et les couleurs (de la photo comme des fringues so 80's), la musique mais aussi et surtout l'incroyable atmosphère de canicule et de cocotte-minute me fascinent. Un film qui me fait quelque part beaucoup penser à Fenêtre sur cour pour le côté sociologique, exploration de la vie en communauté(s) à New York, histoires individuelles qui se télescopent vers un destin commun.
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cinephage
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Re: Spike Lee

Post by cinephage »

Pour moi, Spike Lee est un cinéaste "atmosphérique", ses films pêchent souvent pour leur scénario, ce qui lui donne mauvaise réputation. Mais leur rythme échevelé, leur sens du montage et des couleurs, de l'ambiance new-yorkaise tantôt cool tantôt violente me ravissent toujours.
Je ne suis pas forcément de bon conseil (j'adore Jungle Fever), mais je recommande Clockers et Crooklyn, que je revois toujours avec plaisir.
Malcolm X est intéressant, mais très très inégal. J'adore sa première partie, superbe et filmée comme une comédie musicale, mais la suite vire à l'hagiographie un peu gênante. Amateur de la période et admiratif de Denzel Washington, j'avais aimé le film malgré tout.

Summer of Sam est tout à fait intéressant, de même que Nola Darling n'en fait qu'à sa tête (qui fait très film indie new-yorkais). Il s'en dégage toujours une certaine chaleur humaine que j'aime bien, et que je peux recommander sans hésitation.
Enfin, son documentaire sur la Nouvelle Orléans et Katrina, When the Levees broke, reste absolument exemplaire et très impressionnant.
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Flol
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Re: Spike Lee

Post by Flol »

Demi-Lune wrote:Perso je n'ai vu qu'Inside man, que je n'aime pas du tout, et Do the right thing, qui est un de mes films favoris.
Tente immédiatement The 25th Hour, un de ses plus grands films.
Et dans un tout autre genre, je suis assez fan de He Got Game...sans doute aussi parce que c'est le film qui aura le mieux traité du monde du basketball et ses coulisses.
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Watkinssien
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Re: Spike Lee

Post by Watkinssien »

Ratatouille wrote:
Demi-Lune wrote:Perso je n'ai vu qu'Inside man, que je n'aime pas du tout, et Do the right thing, qui est un de mes films favoris.
Tente immédiatement The 25th Hour, un de ses plus grands films.
+ 100!!
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Gounou
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Re: Spike Lee

Post by Gounou »

Demi-Lune wrote:Sinon s'agissant de Spike Lee en général, d'autres avis sur sa filmo ?
J'ai pris pas mal de plaisir à en découvrir quelques uns ces dernières années tout en me disant à chaque fois que c'est un cinéaste aussi doué et inventif que maladroit et parfois même puéril. Mais j'y reviens et sa "petite musique", comme tu dis, fait son petit effet sur moi.
De sa science du montage polyphonique aux envolées jazzy de Terrence Blanchard, sans oublier le flow de son écriture, il a créé un univers très imprégné des codes esthétiques des 90's qui ne manque ni de personnalité, ni de charme.
A l'exception notable de La 25ème heure, c'est naturellement dans cette décennie que l'on trouve ses films les plus inspirés. J'ai un faible pour des films comme She's gotta have it, Mo' Better Blues, Jungle Fever et Do the right thing donc...
J'aime également, même s'il s'agit sans doute de films plus perfectibles, Clockers, He Got Game et Summer of Sam que je vois comme une espèce de trilogie à l'esthétique et aux thématiques plus agressives, saturées.
Malcolm X est un film intéressant pour sa reconstitution et son approche orientée du sujet mais, s'il se tient bien sur la durée, il fait partie de ces biopics tendance wikipedia qui laissent peu de place à l'ombre et à la suggestion.
Crooklyn m'a laissé gentiment indifférent (à l'exception d'une excellente B.O, as usual).
Parmi les "restes", j'aimerais bien voir School Daze et Girl 6... et voilà.
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Flol
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Re: Spike Lee

Post by Flol »

Par contre She Hate Me, c'était quand même à la limite du nul.
Gounou
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Re: Spike Lee

Post by Gounou »

Ratatouille wrote:je suis assez fan de He Got Game...sans doute aussi parce que c'est le film qui aura le mieux traité du monde du basketball et ses coulisses.
C'est marrant que tu dises ça, parce que je l'avais un peu abordé dans cet optique du "film de sport" (d'autant que c'est un univers que je méconnais)... et en fait c'est principalement un background et non le cœur du film !
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Flol
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Re: Spike Lee

Post by Flol »

Ouais c'est un background, mais quand même suffisamment traité en profondeur (et justesse) pour que ça reste selon moi l'un des meilleurs films sur le sujet (d'autres, dont c'était pourtant le sujet principal, sonnent faux dès qu'il s'agit de filmer le jeu).
Et puis les coulisses de la NCAA (le championnat universitaire US) et toutes les combines des universités pour tenter d'enrôler les meilleurs joueurs, c'est quelque chose qui existe, mais qui n'avait jamais été montré au cinéma avant le Spike Lee.
Il faut dire aussi que Lee a eu l'idée de génie d'engager Ray Allen dans le rôle du fils de Denzel Washington. Ray Allen, qui est juste le meilleur shooteur de l'histoire de la NBA. Et le bougre est un bon comédien, en plus.
Autre idée de génie de Spike Lee : avoir utilisé la musique de Aaron Copland :idea:
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Demi-Lune
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Re: Spike Lee

Post by Demi-Lune »

OK, merci tout le monde des conseils :wink:
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cinephage
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Re: Spike Lee

Post by cinephage »

Watkinssien wrote:
Ratatouille wrote: Tente immédiatement The 25th Hour, un de ses plus grands films.
+ 100!!
J'avais mal lu... En effet, voici très possiblement le meilleur film de Lee, et un film tout à fait passionnant sur bien des points. Pour moi, c'est véritablement LE film post-11 septembre, quand bien même il ne traite pas vraiment de ce sujet (toujours ce travail atmosphériste de Lee, ici poussé à son meilleur, notamment grace à la fabuleuse composition de Terence Blanchard).
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manuma
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Re: Spike Lee

Post by manuma »

Watkinssien wrote:
Ratatouille wrote: Tente immédiatement The 25th Hour, un de ses plus grands films.
+ 100!!
Pareil, j'aurais tendance à le considérer comme sa plus belle réussite, même si je suis loin de connaitre à fond sa filmo.

Pas revu depuis sa sortie, mais bon souvenir de Clockers également. Le dernier que j’ai vu, c’est Miracle à Santa Anna. Un drôle de film de guerre, assez déstabilisant dans ses élans mystiques, pas toujours très fin mais néanmoins captivant dans son ensemble.
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Re: Spike Lee

Post by Demi-Lune »

Ratatouille wrote:Par contre She Hate Me, c'était quand même à la limite du nul.
J'y pense : c'était pas dans ce film qu'il y avait cette séquence ridicule avec des spermatozoïdes en CGI sur lesquels ont été incrustés la tête de l'acteur ? J'étais tombé sur ça un soir, en zappant. Ben autant dire que j'ai continué mon zapping.

Edit : oui c'est ça :lol:
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Re: Spike Lee

Post by Demi-Lune »

Clockers (1995)

Jungle fever abordait déjà en sous-intrigue les deals de dope à Brooklyn. Cette fois Spike Lee y consacre tout un film, adaptant un bouquin du scénariste de La couleur de l'argent.
Bien que le projet ait été d'abord développé par Martin Scorsese (qui le produira), on retrouve bien l'univers de Lee avec la profusion de personnages solidement incarnés, l'aspect vignette et tranches de vie, l'atmosphère de cocotte-minute dans un périmètre circonscrit de quartier. On a vraiment l'impression d'y être, la petite musique fait à nouveau mouche. Le scénario est dense sans jamais ennuyer grâce à une bonne gestion du mode choral.
En revanche, pour reprendre ce que disait Gounou, l'écriture était sans doute perfectible. Outre des dialogues pas toujours très inspirés, les personnages des flics italos (Harvey Keitel et John Turturro, bizarrement peu à l'aise) restent sommaires là où les développements mélodramatiques par rapport au frère de Strike qui se retrouve en taule sont trèèèès appuyés. On sent beaucoup de sincérité et de réalisme dans le geste du cinéaste, le sujet est effectivement dur, mais il y a des maladresses de style et les nuances se retrouvent parfois flinguées par du gros trait (moins le propos moralisateur, qui me semble inévitable et nécessaire, que des trucs comme le gosse qui "sauve" Strike, le mensonge de Keitel à Delroy Lindo à propos de qui l'a balancé, ou l'aspect rédemption qui aurait peut-être été mieux traité par Scorsese). Bon, Lee arrive à retomber sur ses pattes, mais c'est dommage. Et puis par rapport à la photo de Dickerson, celle de Malik Hassan Sayeed brûle les yeux.
A noter un générique d'ouverture choc extrêmement impressionnant. :shock: