Claude Miller (1942-2012)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Jeremy Fox
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Re: Claude Miller (1942-2012)

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Chronique de La Meilleure façon de marcher à l'occasion de sa sortie en Bluray chez LCJ.
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Jeremy Fox
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Re: Claude Miller (1942-2012)

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Thaddeus
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Re: Claude Miller (1942-2012)

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(en italiques : films découverts en salle à leur sortie)


La meilleure façon de marcher
Une très belle sensibilité nourrit ce premier film subtil sur la confusion des êtres et des genres, qui témoigne déjà d’un art délicat du non-dit et de l’allusion. Jouant remarquablement de l’antagonisme entre la vulnérabilité secrète de Patrick Bouchitey et la virilité dominante de Patrick Dewaere, Miller développe un propos poignant sur la norme sociale, le comportement aliénant du groupe, la difficulté à assumer sa différence, qui renvoie aussi à l’opposition du masculin et du féminin, de l’homme d’action et de l’artiste, du bourreau et de la victime. Par sa sûreté à lier l’humour et le sérieux, la tension dramatique et l’anecdote prosaïque, il transforme ses fantasmes pour que l’on y lise comme dans un miroir nos propres angoisses et que l’on y reconnaisse l’image d’une société intolérante et colonisatrice. 5/6

Garde à vue
Une petite ville de province en bord de mer, deux fillettes violées et tuées, un policier et un suspect se livrant, le soir de la Saint-Sylvestre, à un duel sans pitié. L’un est un roc, épais, implacable, fort de sa certitude et de son intuition, sorte de porphyre n’existant que pour son métier. L’autre est brillant, intelligent, insaisissable, évite pièges et chausse-trappes, domine son adversaire par son ironie et sa vivacité d’esprit. Dialogues d’Audiard mitonnés aux petits oignons, rigueur de la construction dramatique, maîtrise d’une réalisation au cordeau qui tire tout le parti de l’affrontement en huis clos : réussite parfaite démontrant l’efficacité du travail d’équipe, ce modèle de polar psychologique fascine par son intensité feutrée, sa tension en pente douce, sa perspicacité à creuser les secrets et la nature enfouie des êtres. 5/6

Mortelle randonnée
Étrange promenade que ce thriller alambiqué aux allures de quête introspective. Michel Serrault s’y meut comme chez lui, jouant sur le tragi-comique dérisoire et poisseux dans le rôle d’un détective désabusé, vaguement insolent, lancé sur les traces d’une tueuse de riches héritiers qui change constamment de perruque, d’arme, d’amant, comme au théâtre, et qui n’a juste à cacher qu’un secret d’orpheline. L’important n’est pourtant pas la mystérieuse criminelle mais bien la vie privée de l’homme qui lui cavale après et plonge dans les eaux troubles du désir. Fasciné par la déesse sanglante de Bobigny, il se laisse envahir par un double sentiment, une double attirance, se nourrit de ses extravagances et se gorge l’œil de ses attraits, jusqu’à tuer pour elle. L’exercice est brillant mais assez froid. 3/6

L’effrontée
Dans le pavillon d’une meulière du Dauphiné se chamaillent un père, son grand fils, sa cadette, la bonne complice et délurée, et une petite camarade binoclarde et dodue. L’ado engueule la terre entière, veut fuir ce milieu banal et rêve d’une vie comme celle du cygne blond et prodige qui lui laisse entrevoir la couleur du paradis. Miller est très à l’aise dans la peinture de l’âge ingrat et difficile, témoignant d’une grande justesse dans la description d’un quotidien estival entre découvertes euphoriques et ennui, espoirs ardents et rages vives. Aérienne et tendre, touchante et drôle, cette musique de chambre en forme d’apprentissage est illuminée par le naturel et le culot de Charlotte Gainsbourg – sa colère verbale, ses insultes, sa détresse d’écorchée vive que souligne constamment une fragilité à fleur de peau. 5/6

La petite voleuse
Reprenant l’un des scénarios laissés en rade par Truffaut, le cinéaste rend compte à travers le portrait d’une jeune fille en plein trouble l’amorce d’un destin, ou si l’on préfère le passage de l’adolescence à l’âge adulte. Petite délinquante par manque affectif, Janine est de celles qui refusent intuitivement tout compromis avec l’existence. Sa fragilité et sa résolution, dans la province des années cinquante, en font une Cosette des temps modernes, une héroïne révoltée à pattes d’oiseau qui révèle définitivement Charlotte Gainsbourg. Mais le style est comme l’eau qui dort, stagnant, sans transparence, et même quand les dialogues partent sec, la mise en scène reste curieusement à court de réplique. D’où l’impression un peu frustrante d’un film ne nous laissant qu’entrapercevoir la belle réussite qu’il aurait pu être. 3/6

La classe de neige
Premières neiges, premiers émois, premiers effrois aussi. Dès les premières images, clin d’œil judicieux à Shining, Miller installe un climat oppressant où le malaise d’un secret n’en finit pas de hanter les images d’un bleu glaçant. L’histoire de ce garçon triste et rêveur, miné par la violence enfouie de son contexte familial et emporté dans une réalité qui dépasse ses pensées les plus noires, témoigne une fois de plus de sa faculté à saisir l’enfance à son point de basculement. Par son choix de ne pas différencier le présent des flashbacks et les séquences oniriques, son aisance à créer un brouillard épais qui efface les frontières entre normalité et folie, il immerge le spectateur au sein d’un monde fantasmatique qui tient de la féérie cauchemardesque, et dans lequel le vrai ne se démêle pas toujours du faux. 4/6

Betty Fisher et autres histoires
D’un argument insolite tiré de Ruth Rendell, le cinéaste joue sur l’ambigüité des situations, le vertige des psychologies, la relativité de toute morale. Ces trois mères, cette Betty si amorphe, si assommée par la mort de son enfant qu’elle ne s’oppose pas au geste fou de Margot, et cette Carol qui maltraite le sien, se situent au-delà du bien et du mal. Comment et pourquoi l’instinct dit maternel se cristallise-t-il chez les unes et se dilue-t-il chez les autres ? Dans quel rapport morbide avec la violence ? Le film explore ces questions en une chronique kaléidoscopique qui enchevêtre les tonalités, brasse plusieurs genres (comédie, drame, policier) et développe un scénario un peu surbouclé autour du thème de la perte – celle d’un un être aimé ou mal-aimé, d’une certaine naïveté ou de quelques illusions. 3/6

La petite Lili
Le cinéma qui se regarde exister et reflète la transformation de ceux qui le nourrissent peut être lui aussi, dans son grand paradoxe, un beau sujet. On savait Miller intensément fasciné par l’adolescence, on le redécouvre ici dans la délicate verdure du premier vrai bilan d’une vie dévouée au septième art. Revendiquant son patronage tchékhovien, surtout dans un premier acte en forme de longue partie de campagne inondée par les éclats de lumière irisée, le bruissement de la ramure, la fraîcheur du vin blanc et les effluves de réséda, le film adopte une forme chorale adaptée à son ambition, bat comme autant de cartes énigmatiques le lyrisme, le drame psychologique, la satire, pour dessiner la valse triste des illusions et des rêves, des aspirations et des frustrations rythmant la vie des gens du spectacle. 4/6


Mon top :

1. Garde à vue (1981)
2. La meilleure façon de marcher (1976)
3. L’effrontée (1985)
4. La petite Lili (2003)
5. La classe de neige (1998)

Une carrière inégale mais quelques très beaux sommets, une justesse de regard et une sensibilité bien à lui, une volonté très appréciable de varier son expression et de s’attaquer à des genres différents, sans renier ses préoccupations récurrentes : Claude Miller est un artiste qui a compté dans le cinéma français.
batfunk
Doublure lumière
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Re: Claude Miller (1942-2012)

Post by batfunk »

A propos de La Meilleure Façon de Marcher, quel est votre avis sur la dernière scène? :
Est ce une fin pessimiste avec la renonciation de Bouchitey à sa différence ?
Ou bien une fin optimiste avec son épouse qui a accepté sa différence par amour et un Dewaere devenu plus mature et tolérant?
J'ai du mal à trancher, ce qui en soi est le signe d'un excellent film. :D