Wes Anderson

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Supfiction
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Wes Anderson

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Suite à une discussion avec Frances et Federico sur le topic Film du mois, je me rends compte qu'il ne semble pas y avoir de topic WES ANDERSON. Aussi je centralise ici les liens vers ses films :

- Rushmore
- La Famille Tenenbaum
- La vie aquatique
- A bord du Darjeeling Limited
- Fantastic Mr. Fox
- Moonrise Kingdom
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Profondo Rosso
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Re: Wes Anderson

Post by Profondo Rosso »

Ah ben je me suis refait une bonne partie de sa filmo cet été je remets quelques avis

Bottle Rocket (1996)

Anthony, Dignan et Bob sont trois jeunes adultes décidés à devenir des cambrioleurs. Ils ne sont pas faits pour ça, mais peut-on interdire aux gens de suivre leur rêve ?

Le petit monde de Wes Anderson s'animait pour la première fois dans ce Bottle Rocket contenant déjà sous une forme maladroite mais attachante les motifs de ses grandes réussites à venir. Le film est à l'origine un court-métrage en noir et blanc dont l'idée sera étendu à un long et qu'Anderson coécrit avec Owen Wilson rencontré sur les bancs de l'Université d'Austin (et coscénariste des futurs Rushmore et La Famille Tenenbaum). Wes Anderson, autodidacte pris par le démon du cinéma (il suivait des études de philosophie avant de se lier à Owen Wilson dans un cours de scénario) ne maîtrise donc pas encore le style décalé et sophistiqué affiché dès le suivant Rushmore et poussé à une forme de perfection dans La Famille Tenenbaum 2001), Fantastic Mr. Fox ((2010) ou Moonrise Kingdom (2012). Ici malgré quelques envolées (la poursuite finale) la forme tient vraiment plus de la production indépendante fauchée mais toute la singularité du réalisateur pointe déjà.

On retrouve ici la thématique d'Anderson sur les hommes-enfants incapable de s'intégrer au monde des adultes avec les trois héros pieds nickelés que nous allons suivre ici. Anthony (Luke Wilson), Dignan (Owen Wilson) et plus tard Bob (Robert Musgrave) sont trois paumés se rêvant cambrioleurs chevronnés malgré un talent que l'on devine tout relatif pour le crime. Ils se construisent un petit monde décalé fait de plans sophistiqués et ingénieux les éloignant d'une réalité qu'ils ne souhaitent guère affronter. La scène d'ouverture où Anthony simule une évasion virtuose de la maison de repos dont il a simplement été libéré pour stimuler Dignan donne le temps de cette vision biaisée. Admettre la réalité, c'est aussi reconnaître le désordre de leurs vies mais chaque personnage à une manière différente d'aborder le monde. Owen Wilson excelle déjà en doux-rêveurs dont le monde n'est qu'un immense terrain de jeu quand Luke Wilson plus lucide est néanmoins prêt à le suivre partout tant le monde extérieur n'a rien à lui proposer si ce n'est le jugement (l'entrevue amère avec la petite sœur).

La narration brinquebalante ne fonctionne ainsi que sur des moments. D'un côté la loufoquerie des tentatives criminelles de nos héros (le "vol" domestique au début, Owen Wilson se prenant une rouste dans un bar, le rocambolesque casse final) et de l'autre une tendresse et mélancolie suspendue qui fait déjà merveille. La romance entre Anthony et Inez la femme de chambre paraguayenne est ainsi très attachante, la barrière de la langue faisant naître le lien par les gestes et regards. Anderson parvient déjà à cet équilibre de dynamisme, humour absurde et émotion avec une bande son recherchée où Love côtoie les Rolling Stones et le fiasco final mariant toute cette gamme de sentiment avec le comique de la course poursuite se mariant au beau sacrifice d'Owen Wilson. La galerie de personnages secondaires est très drôle aussi entre Andrew "Future Man" Wilson en grand frère tyrannique et un James Caan roublard. Imparfait mais déjà très attachant premier film pour Anderson. 4/6
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Profondo Rosso
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Re: Wes Anderson

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La Famille Tenenbaum (2001)

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Dans la famille Tenenbaum, les enfants se sont vite révélés des surdoués. A douze ans à peine, Chas était déjà un maître de la finance, Margot un génie de l'écriture, et Richie une étoile montante du tennis. Mais, un jour, Royal et Etheline, les parents, se séparent. Vingt ans plus tard, le père écume les palaces, Chas essaie d'élever seul ses fils après la mort de sa femme. Margot, dépressive, a épousé un psy et Richie court le monde depuis qu'il a craqué lors d'un match. Un gâchis dont Royal semble être le seul responsable. Mais le voilà de retour, décidé à se faire pardonner.

Après l'attachant galop d'essai de Bottle Rocket(1996) et la révélation critique de Rushmore (1999), Wes Anderson signait son premier classique avec ce joyau qu'est La Famille Tenenbaum. Le côté brouillon de Bottle Rocket et le fil ténu pas encore complètement maîtrisé entre émotion et sophistication de Rushmore, tout cela se voit corrigé dans ce troisième film parfait qui magnifie les qualités entrevues dans les deux premières réalisations d'Anderson. Les héros de Wes Anderson sont le plus souvent des enfants comme coincés dans le corps et les contraintes de la vie adulte (le récent Moonrise Kingdom inversant le propos avec son couple juvénile à passion précoce), conservant une âme immature et rêveuse les empêchant d'affronter le monde réel. Cette thématique s'inscrit ici dans un drame familial où une fêlure initiale brise l'élan des jeunes enfants surdoués de la famille Tenenbaum. Chas (Ben Stiller) est un génie précoce de la finance, Margot (Gwyneth Paltrow) un prodige de la littérature et Richie (Luke Wilson) un champion de tennis en herbe. Royal Tenenbaum (Gene Hackman) père et mari indigne va par l'incompréhension, la maladresse et le désintérêt qu'il leur porte s'aliéner l'affection de ses trois enfants en quittant le foyer.

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Anderson expose d'ailleurs toute la destinée des Tenenbaum comme un conte de fée inversé dans son ouverture, la narration décalée en voix off (par Alec Baldwin) et l'imagerie bariolée du réalisateur est là pour servir un récit particulièrement triste dans les déconvenues des trois enfants: Margot, enfant adoptée ne se sentant pas légitime au regard de son père, Richie et son amour coupable pour sa sœur adoptive et Chas dont le sentiment d'insécurité se prolonge à l'âge adulte avec le deuil de sa femme. Cette esthétique rattachée à chaque personnage et son univers constitue ainsi autant une manière de les figer en tant que les icônes qu'ils furent que d'illustrer la prison mentale, le blocage psychologique qui les empêche d'avancer. Le sens du détail d'Anderson sur les objets et les vêtements se mêle ainsi à la photogénie de son casting exprimant ses fêlures avec le dialogue comme rare ponctuation de ce qui passe grandement par la seule image.

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Gwyneth Paltrow, ses allures sophistiquées, son manteau de fourrure et son regard perdu est une inoubliable Margot Tenenbaum. Luke Wilson cache les sentiments coupables qui l'agitent derrière une barbe épaisse, lunettes noires et bandeau de tennis tandis que l'anxiété de Ben Stiller se répercute dans son survêtement criard rouge. Le monde des enfants est secret et caché sous ces artifices (à l'image de l'existence par procuration du voisin admiratif que n'a jamais cessé d'être le personnage d'Owen Wilson) tandis que les "adultes" sont des livres ouvert à l'image du père roublard mais attachant campé par Gene Hackman ou du couple charmant formé par Anjelica Huston et Danny Glover.

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Sous la maîtrise apparente, Anderson laisse habilement respirer son récit, l'argument de départ (Hackman simulant la maladie pour reconquérir sa famille) étant rapidement éventé pour laisser s'épancher les personnages. Cela peut se faire dans le ludisme le plus charmant (Hackman partant en virée canailles avec ses petits-fils), des moments de grâce muette comme seul Anderson peut créer (la descente de bus de Margot sous le regard émerveillé de Richie) et l'émotion et la détresse la plus poignante où Luke Wilson emporte la mise magnifiquement avec son craquage en plein match de tennis ou sa tentative de suicide sur fond d'Eliott Smith. C'est en faisant glisser les masques, les rôles où chacun son figés depuis de trop longue années que la famille pourra se reconstruire, Anderson figurant une nouvelle fois cela par l'image avec cet étouffant cadre de maison de poupée s'aérant progressivement (le retour de l'oiseau de Richie quasi le premier vrai plan large extérieur du film), l'optique s'étendant aux comportements des personnages lors de très beaux moments comme l'échange sous la tente entre Gwyneth Paltrow et Luke Wilson s'avouant enfin leurs sentiments.

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Plus que pour surligner froidement les évènements, la voix off émeut enfin aussi en dépeignant le dernier échange entre Chas et son père. D'une justesse constante (quel dommage tout de même de ne plus revoir Gene Hackman au cinéma malgré son grand âge désormais), un des meilleurs Anderson qui sous ses bibelots et son univers suranné sait faire vibrer la corde sensible comme personne. 6/6
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Re: Wes Anderson

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Fantastic Mr Fox (2009)

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Madame et monsieur Renard volent ensemble tout ce qu'ils peuvent ; plus tard, ils mènent une vie de famille idyllique avec leur fils, Ash. Après douze ans de vie familiale paisible, l'existence bucolique est trop pesante pour les instincts animaux de Foxy. Un jour, leur neveu Kristofferson vient en visite. Très rapidement, il revient à son ancienne vie de voleur et, ce faisant, met en péril non seulement sa famille bien-aimée, mais aussi la communauté animale tout entière. Coincés sous la terre, sans assez de nourriture pour tout le monde, les animaux commencent à se rassembler pour lutter contre Boggis, Bunce et Bean, trois fermiers déterminés à saisir l'audacieux monsieur Renard à tout prix.

Wes Anderson avait pour la première fois légèrement déçu avec son film précédent À bord du Darjeeling Limited (2007) dont le meilleur atout restait finalement son mémorable court-métrage prologue Hôtel Chevalier. L'équilibre délicat entre drame et légèreté, le sens du rythme et la rigueur narrative du réalisateur s'était quelque peu perdu dans la langueur indienne malgré des personnages attachants et quelques moments réussit. L'adaptation du classique de Roald Dahl Fantastique Maître Renard allait donner à Anderson l'occasion de retrouver cette maîtrise, notamment par le fait de s'attaquer pour la première fois à l'animation et plus précisément la stop-motion. Anderson devait au départ le co réaliser avec Henry Selick, maître de la technique (et ayant déjà adapté Roald Dahl avec James et la Pêche Géante (1996)) mais ce dernier partira finalement signer seul le formidable Coraline (2009) et trouver enfin la reconnaissance dont il fut un peu spolié par Burton avec son tout aussi mémorable L'Étrange Noël de Monsieur Jack (1993). Désormais seul aux commandes, Wes Anderson cherchant à s'imprégner de l'esprit de Roald Dahl s'installe dans sa propriété de de Gipsy House dans le Buckinghamshire où il rédigea la plupart de ses ouvrages. Anderson s'inspirera grandement de cet environnement rural pour l'esthétique du film (le fameux arbre où vit Mr Fox et sa famille existant vraiment entre autre), la direction artistique oscillant entre les vrais intérieurs cosys de Roald Dahl et les dessins Donald Chaffin pour la première édition du livre. Avec sa maniaquerie légendaire, Anderson répertoriera ainsi tous les objets et bibelots divers qui souhaitera voir reproduit dans le film, affirmant ainsi sa volonté de faire du malicieux Mr Fox un double animé de Roald Dahl.

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Wes Anderson tout en ajoutant divers détails et motifs typiques de son style respecte idéalement le roman de Roald Dahl (seul le sauvetage et la poursuite finale sont en plus, l'épilogue étant légèrement différent mais dans le même esprit) tout en se focalisant sur des thématiques qui en font une sorte de condensé parfait de son œuvre jusque-là avant le virage qu'amorcera le suivant et excellent Moonrise Kingdom (2012). On retrouve donc ici avec Mr Fox (George Clooney) un adulte irresponsable dont les écarts place sa famille dans le doute (le Gene Hackman de La Famille Tennenbaum bien sûr), un fils en plein questionnement existentiel (presque tous les personnages d'Anderson en quête de père ou de substitut) et une grande aventure décalée et ludique qui va permettre de résoudre les conflits dans l'action (La Vie Aquatique, À bord du Darjeeling Limited). Mr Fox au moment de la naissance de leurs fils a promis à son épouse (Meryl Streep) de cesser sa stimulante quête de danger et de chapardages pour mener désormais une vie de famille paisible.

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Notre renard se morfond désormais dans ce quotidien sans saveur au point de délaisser son fils Ash (Jason Schwartzman) rêvant de lui ressembler malgré son physique malingre. L'occasion de retrouver l'exaltation d'antan lui est donnée lorsqu'il emménage dans un arbre situé face aux propriétés des redoutables Boggis, Bunce et Bean respectivement éleveur de poule, oies et fabricant de cidre dont il raffole et auxquels il va jouer un mauvais tour dont il a le secret. Seulement Mr Fox a oublié qu'il n'était plus seul désormais et ses actes vont porter préjudice à sa famille et aux animaux de la région lors de la terrible traque que vont mener Boggis, Bunce et Bean. L'occasion de résoudre les conflits et non-dits, se remettre en question et bien sûr de déployer son irrésistible malice.

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Anderson trouve l'équilibre idéal entre humour, aventure picaresque et émotion avec une inventivité constante. George Clooney trouve quasiment son meilleur rôle avec cet attachant Mr Fox, "fantastique" et vulnérable à la fois, risible (la tirade bravache avant l'inondation de cidre) mais conservant charisme et bagout en toute circonstance. Entre douceur et détermination, Meryl Streep confère son timbre distingué et chaleureux à Mrs Fox pour former un couple complémentaire et séduisant. Les personnages lunaires typique du réalisateur trouve une de leur incarnation les plus géniales avec le décalé Kristofferson (le phrasé calme et traînant d'Eric Chase Anderson frère de Wes y est pour beaucoup) s'opposant au plus nerveux Ash que double avec une géniale infantilité Jason Schwartzman. Ce casting voix très américain pourrait paraître déplacé pour un livre si anglais mais cela fonctionne, Michael Gambon en caution locale étant absolument grandiose de cruauté en Franklin Bean et les animateurs saisissent bien l'expressivité.

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L'ensemble est d'une fluidité exemplaire tout en conservant le côté bricolé et terrien voulu par Anderson qui exclut toutes les couleurs trop vive de sa gamme chromatique et laisse dominer une ambiance automnale brunâtre mettant bien en valeur le pelage des différents animaux et une facette crépusculaire intermittente. Cette recherche visuelle donne une patine unique au film dans le paysage actuel de l'animation, faisant cohabiter émerveillement et ordinaire rustique parfois dans une même scène (l'arrivée dans la cave à cidre) et sous les courses poursuites trépidante délivrer de purs moments d'émotion suspendue. Mr Fox se morfondant sous une cascade réconforté par son épouse, la mort poignante de l'infâme Rat (Willem Dafoe génial) ou l'apparition finale d'un loup sont ainsi d'une beauté saisissante que le score d'Alexandre Desplat (sans parler des utilisation judicieuse de titres des Beach Boys, Rolling Stones ou la réutilisation du score de George Delerue des Deux anglaises et le continent) aussi sautillant que mélancolique illustre avec brio.

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Anderson délivre carrément son film le plus enlevé et rythmé, pas loin du western en campagne anglaise (Desplat rendant plus d'une fois hommage à Morricone dans son score) où là aussi la stylisation est progressivement dominé par le souffle de la grande aventure. Le montage saccadé et hilarant des premiers vols de Mr Fox laissent place à de vrais moments d'action palpitant dans la dernière partie plus impliquante émotionnellement, les péripéties se font plus amples et variées à l'image d'un Mr Fox ayant appris à se préoccuper et collaborer avec les autres. On tremble ainsi lors du duel entre Rat et notre héros et le final offre une situation de siège désespérée typique du western résolue avec brio et bouclant le cheminement de cette relation père/fils complexe. Un joyau de l'animation et tout simplement un grand film, la plus grande réussite d'Anderson avec La Famille Tenenbaum et avant la réinvention brillante de Moonrise Kingdom où à l'inverse les enfants joueraient cette fois aux adultes. 6/6
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Profondo Rosso
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Re: Wes Anderson

Post by Profondo Rosso »

Moonrise Kingdom (2012)

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Sur une île au large de la Nouvelle-Angleterre, au cœur de l’été 1965, Suzy et Sam, douze ans, tombent amoureux, concluent un pacte secret et s’enfuient ensemble. Alors que chacun se mobilise pour les retrouver, une violente tempête s’approche des côtes et va bouleverser davantage encore la vie de la communauté.

Après avoir su si bien dépeindre l’inaptitude de grands enfants au monde des adultes, Wes Anderson inverse les points de vue pour exprimer cette même idée avec ce qui est sans doute son plus beau film. Pétris de traumas et de névroses, les adultes cherchant à conserver leur innocence et une âme rêveuse sont souvent cruellement rattrapés par la réalité chez Wes Anderson. Le réalisateur retourne ainsi aux sources de cette candeur avec ce Moonrise Kingdom bercé de ce parfum d’enfance à travers la romance de son couple juvénile. Dès la magistrale scène d’ouverture, enfance et âge adulte s’entrecroisent avec ses suites de travelling et de mouvements de caméras verticaux traversant cette demeure semblable à une maison de poupée tandis que la bande-son illustre ce délicat équilibre entre ludique (l’initiation aux instruments d’orchestre de l’extrait de The Young Person's Guide to the Orchestra de Benjamin Britten) et parfum tragique avec le pesant thème de Purcell ainsi décortiqué.

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Le fait de situer l’intrigue sur une île et en 1965 illustre la volonté d’Anderson de créer une sorte de monde magique et désuet hors du temps, autant dans la passion naïve de ses héros que dans la société stricte où ils vivent. Suzy (Kara Hayward) et Sam (Jared Gilman) sont les dignes petits frères et sœurs de la Margot (Gwyneth Paltrow) de La Famille Tennenbaum (2001). Tous deux sont trop anormaux, rêveurs et créatifs, hors des moules bien établis et étrangers dans leur propre famille quand ils ne sont tous simplement pas orphelin comme Sam. Face leur excentricité, ils ne rencontreront que l’incompréhension (Suzy découvrant l’ouvrage sur les enfants perturbés que consultent ses parents, la famille d’accueil refusant de reprendre Sam et une action sociale n’ayant que la répression des électrochocs à proposer) et c’est tout naturellement nos deux asociaux vont se reconnaître et tomber amoureux lors d’une scène de coup de foudre d’un charme confondant. Leurs but maintenant, s’offrir un moment intime et inoubliable loin de ce monde qui n’a jamais su les comprendre.

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Tout cela est progressivement dévoilé dans une remarquable introduction où nous est présentée de manière décalée cet univers trop organisé, trop étriqué (le camp de scouts et son travelling accompagnant l’inspection du chef Edward Norton homme enfant typique de Wes Anderson) tandis que Sam et Suzy se découvrent et s’aiment en pérégrinant à travers la nature jusqu’à trouver leur havre de paix, à l’autre bout de l’île, cette fameuse plage oubliée « Goulet de marée au mile 3.25 » qu’ils vont rebaptiser Moonrise Kingdom. Wes Anderson trouve le ton idéal pour nous attacher à ces enfants et leur romance. Le décalage est constant entre leurs traits enfantins et une détermination toute adulte, leur bizarrerie et amour l’un pour l’autre leur confèrent une distance sur le monde à travers un cocon et une communion qu’ils ne souhaitent pas voir brisés. La découverte des premiers émois sur la plage est ainsi une petite merveille, la passion est authentique tout en ajoutant toujours la petit touche amusée nous rappelant le jeune âge des amoureux (Suzy s’excusant et déclarant que sa poitrine est amenée à pousser).

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Les deux acteurs sont parfaits, faisant preuve d’une conviction sans faille où Anderson n’en fait pas des adultes dans des corps d’enfants mais des amoureux sûrs de leurs sentiments. Le réalisateur en fait des enfants ordinaires aux visages poupins tout en les caractérisant avec son sens inné du détail qui en fait de véritables petites icônes. La tenue de scout de Sam, la pipe qu’il fume avec assurance joue de ce côté acidulé tout comme la robe rose de Suzy, l'ombre à paupière turquoise lui servant de maquillage et ses jumelles qui la quitte jamais. Cette facette joue autant pour dépeindre leur monde intérieur (les livres que lit Suzy dont les couvertures et les passages furent spécifiquement créés pour le film) que pour magnifier leurs scène communes : la photo et le zoom façon scopitone avant leur plongeon dans le lac, le travelling qui les suit se prélassant sur la plage ou encore l’irruption fort à propos de Françoise Hardy et son Temps de l’amour.

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Les adultes s’étant perdu en chemin et ayant renoncés à tout offre un contrepoint cruel à cette délicieuse romance. Le couple légitime Bill Murray/Frances McDormand n’a plus que des questions professionnelles à échanger dans le silence de leur chambre à coucher et celui illégitime entre Bruce Willis et Frances McDormand illustre ce même renoncement à travers des échanges ternes et sans passion. Jamais Suzy et Sam n’abandonneront ainsi leurs rêves et même après avoir été capturés relanceront la course poursuite pour ne jamais être séparé. Wes Anderson laisse définitivement le rêve contaminer son film dans la dernière partie et on ressent l’influence énorme qu’a eue son échappée dans l’animation avec Fantastic Mr Fox (2009).

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L’esthétique de Moonrise Kingdom semble en effet tout droit sortie d’un livre d’enfant à la Roald Dahl justement , le peu de raccords et les mouvements de caméra semblant constamment comme balayer les illustrations d’une page à l’autre. La palette de couleurs à dominante jaune et verte et la photo teintée de Robert D. Yeoman ajoutent à cette dimension rêvée et onirique. Nous sommes dans la grande aventure désuète à la Enid Blyton et revenu au temps de la Bibliothèque Rose pour des péripéties de plus en plus extravagantes. La foudre, la tempête et les flots ne pourront pas séparer Suzy et Sam, pas même un antagoniste rouquin malveillant (rappelant le Rat de Fantastic Mr Fox dans sa fonction dans le récit) et c’est l’adulte le plus conscient de ce qu’il a perdu (Bruce Willis merveilleux de vulnérabilité, son meilleur rôle récent) qui saura résoudre le conflit dans une merveille de final alternant mélodrame et imagerie cartoonesque.

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L’épilogue sobre et toujours aussi romantique laissera au spectateur un sourire béat tout en distillant un sentiment nostalgique sur un fondu enchaîné entre une peinture puis la vraie plage du Moonrise Kingdom. Les révolutions culturelles à venir feront de la singularité de nos amoureux un atout, mais ce doux parfum d’innocence de leurs aventures de l’été 1965 restera elle indélébile. Certainement le plus beau film de 2012 et le chef d’œuvre de Wes Anderson.

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Supfiction
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Re: Wes Anderson

Post by Supfiction »

Des films qui se bonifient avec l'âge et avec de nouvelles visions, les films se parlant les uns aux autres, tels les personnages et leurs névroses qui se répondent.

L'un des thèmes récurrents notamment est celui de la perte des parents (Max Fischer dans Rushmore a perdu sa mère, Margot Tenenbaum est adoptée, les frères de À bord du Darjeeling Limited font le deuil de leur père) ou des enfants (Steve Zissou dans La Vie aquatique).

Je reprend mon message du topic films du mois :

D'ailleurs les personnages de ses films sont souvent cousins d'une même et grande famille, voir même on pourrait imaginer qu'ils ont juste grandi.. tel Suzy/Margot Tennenbaum.

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julien
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Re: Wes Anderson

Post by julien »

Profondo Rosso wrote:L’esthétique de Moonrise Kingdom semble en effet tout droit sortie d’un livre d’enfant à la Roald Dahl justement
Roald Dahl c'est souvent grinçant et cruel mine de rien. Avec pas mal d'humour noir, pas si éloigné des Monthy Python. Niveau esthétique, moi j'ai plutôt pensé à une réclame pour Conforama ou Maison & Forêt. Un truc à la fois propret, élégant et tout-à-fait désincarné. Là par exemple, ça pourrait faire une belle affiche pour des rideaux de prêt à poser ou des coussins de sol.

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"Toutes les raisons évoquées qui t'ont paru peu convaincantes sont, pour ma part, les parties d'une remarquable richesse." Watki.
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Re: Wes Anderson

Post by Supfiction »

Je réalise pour le coup que seuls les deux derniers films en date ont eu droit à une édition Blu ray française (le reste est chez Criterion).. Mais vu la popularité grandissante de Wes Anderson, on peut néanmoins espérer un jour un coffret "d'auteur"..
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Profondo Rosso
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Re: Wes Anderson

Post by Profondo Rosso »

julien wrote:
Profondo Rosso wrote:L’esthétique de Moonrise Kingdom semble en effet tout droit sortie d’un livre d’enfant à la Roald Dahl justement
Roald Dahl c'est souvent grinçant et cruel mine de rien. Avec pas mal d'humour noir, pas si éloigné des Monthy Python. Niveau esthétique, moi j'ai plutôt pensé à une réclame pour Conforama ou Maison & Forêt. Un truc à la fois propret, élégant et tout-à-fait désincarné. Là par exemple, ça pourrait faire une belle affiche pour des rideaux de prêt à poser ou des coussins de sol.

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Si tu préfères on va dire Enid Blyton en tout cas c'est pour évoquer l'esthétique associée à la littérature enfantine un peu désuète qui parcoure les images du film et il y a vraiment de ça on se croirait dans un livre de la bibliothèque rose. C'est bien plus stylisé qu'un simple magazine de mode et on retrouve ça à des degré divers dans tout ses films. Le camp des scouts on s'attend à voir débouler Riri, Fifi et Loulou :mrgreen:

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Re: Wes Anderson

Post by Supfiction »

Profondo Rosso wrote:Le camp des scouts on s'attend à voir débouler Riri, Fifi et Loulou :mrgreen:
Toujours prêts !

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Re: Wes Anderson

Post by Commissaire Juve »

Il est bizarre le dessin posté par Profondo (la gamine qui lit)... on dirait du Manara... et... avec lui, on sait comment ça peut finir ! Pas vraiment en bibliothèque rose ! :mrgreen:

Sinon, j'ai Rushmore (incidemment : le DVD UK propose des sous-titres français), La famille Tenenbaum, La vie aquatique, Moonrise Kingdom. J'aime bien les délires "autistes" du réal (notamment, son goût pour les lignes droites, les parallèles, les perpendiculaires... perso, j'aime bien que les choses soient d'équerre*). Mais la dominante jaune sur Moonrise Kingdom ne m'a pas emballé (perso, le jaune et le vert, j'ai du mal). Je ne vois pas du tout ce que ça apporte.


* D'ailleurs, j'ai trouvé bizarre qu'il ait choisi un terrain légèrement concave pour installer le camp des scouts.
Profondo Rosso wrote:La palette de couleurs à dominante jaune et verte et la photo teintée de Robert D. Yeoman ajoutent à cette dimension rêvée et onirique.
Onirique... mm... je trouve ça plutôt étouffant.
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Re: Wes Anderson

Post by Profondo Rosso »

Commissaire Juve wrote:Il est bizarre le dessin posté par Profondo (la gamine qui lit)... on dirait du Manara... et... avec lui, on sait comment ça peut finir ! Pas vraiment en bibliothèque rose ! :mrgreen:.
Pervers :mrgreen: C'est une illustration issue de cette série de romans d'Enid Blyton

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Commissaire Juve
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Re: Wes Anderson

Post by Commissaire Juve »

Peut-être que Manara a fait des illustrations pour des Enid Blyton ! :mrgreen: J'ai tenté une recherche, mais, ce soir, Gogol n'est pas très coopératif (il ne me propose que des liens de mer*** !).
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Re: Wes Anderson

Post by Federico »

Commissaire Juve wrote:Peut-être que Manara a fait des illustrations pour des Enid Blyton ! :mrgreen: J'ai tenté une recherche, mais, ce soir, Gogol n'est pas très coopératif (il ne me propose que des liens de mer*** !).
Bah, why not ? Jean-Claude Forest fut bien directeur éditorial du magazine Okapi... :P
Cette discussion me rappelle cet article de Métal Hurlant où Jean-Pierre Dionnet s'était étendu sur la perversité des illustrations scoutes de Pierre Joubert pour la collection Signes de piste. Ce qu'avaient bien capté Yann & Hardy quelques années plus tard lorsqu'il firent la série parodique La patrouille des Libellules.
Bon, plus sérieusement, Anderson a contourné toute ambiguïté en choisissant deux jeunes acteurs au physique ingrat, que j'avais un peu méchamment décrits comme la rencontre de : "Pine d'Huître avec une PJ Harvey de 12 ans".
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Re: Wes Anderson

Post by Commissaire Juve »

L'occasion de constater que je radote (voir mon message juste en dessous du tien). :oops:
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