Margaret (Kenneth Lonergan - 2011)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Tom Peeping
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Margaret (Kenneth Lonergan - 2011)

Post by Tom Peeping »

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Ca faisait longtemps (à y réfléchir, depuis Melancholia) que je n’avais pas été happé par un film à ce point, alors j’ouvre un topic sur Margaret, dont la production est une histoire en elle-même.

Pour faire bref, Kenneth Lonergan a tourné son film en 2005 mais des désaccords entre lui et ses producteurs et son incapacité à monter son film dans les limites de 150 minutes inscrites dans le contrat de départ ont provoqué des retards incessants, des procédures judiciaires (qui sont toujours en cours), une aide bénévole de Martin Scorsese et Thelma Shoonmaker (pour une assistance au montage, qui n’a rien donné au final) et une sortie en catimini six ans après le tournage d’une version 150 minutes dans quelques salles US en octobre 2011. Que presque personne n’a vu d’ailleurs. Margaret est donc un peu aux années 2000 ce qu’ Heaven’s Gate a été aux années 1980 : une production passionnelle et un désastre financier. Jusqu’à la sortie confidentielle en combi Blu ray – DVD aux Etats-Unis (vendu par Amazon uniquement) il y a quelques semaines : sur le Blu ray, la version salles de 150 minutes et sur le DVD, la version Extended Cut de 186 minutes (c’est celle que j’ai vue).

Le film doit sortir en salles françaises le 29 août 2012 dans sa version 150 minutes.

Margaret est un film fleuve d’une ambition démesurée et qu’on pourrait inscrire dans le genre du drame, du drame psychologique ou du mélodrame. Il est un peut tout ça et bien plus encore. C’est l’histoire de Lisa, une lycéenne new-yorkaise de 17 ans (interprétée par Anna Paquin) assez solitaire, intelligente, manipulatrice et qui a un avis sur tout qui voit sa vie bouleversée le jour où elle est directement impliquée dans un accident de bus mortel à Manhattan. Sans révéler les méandres du scénario (comme dans tout mélodrame, il faut se laisser porter sur les rapides), on peut dire que le choc traumatique de l’accident – dont elle n’est pas victime, mais témoin – révèle des aspects de sa personnalité et lui fait accomplir des actes qui ricochent sur son entourage proche (sa mère, ses camarades de classe, ses professeurs) et lointain (les personnes impliquées par l’accident).

Ca c’est pour l’histoire mais la façon dont le film la traite va bien au-delà puisque Lonergan conçoit l’ensemble comme une plongée dans la vie émotive de Lisa – et de son imaginaire d’adolescente – qui lui fait vivre le trauma qu’elle traverse comme s’il s’agissait d’un livret fictionnel, de théâtre ou plutôt d’opéra dont elle serait l’héroïne. La musique a d’ailleurs une part essentielle dans le film, que ce soit dans la BO (formidable) de Nico Mulhy ou les nombreux extraits de musique classique (notamment Les Quatres Derniers Lieder de Strauss) jusqu’au final au Metropolitan Opera où Renée Fleming chante Les Contes d’Hoffmann. Cette imbrication entre le fantasme et la réalité est évoqué par le titre du film qui n’est pas celui de son personnage principal, Lisa, mais Margaret (la clé nous en est donnée à un moment).

Le montage du film (qui a tellement causé de problèmes à la production) alterne les scènes très réalistes (l’accident de bus du début est l’une des scènes émotionnellement les plus fortes que j’ai vues à l’écran depuis un bon bout de temps) notamment les confrontations entre Lisa et sa mère aux longs passages contemplatifs, notamment sur des vues au ralenti des rues surpeuplées de Manhattan sur lesquelles plane l’ombre du 11 Septembre. Chacun des plans à sa raison d’être – c’est pour cela que l’obligation de respecter une durée imposée à tant pesé au réalisateur – et ce panachage de différents styles dans un même film peut irriter certains. A noter aussi, le travail étonnant sur la bande son où régulièrement, les dialogues de personnages complètement extérieurs à l’histoire (des figurants) prennent le dessus, dans une même scène, sur les dialogues des personnages principaux. Si on prend le film dans son ensemble comme un exercice - c’est bien plus que ça, évidemment – de type littéraire ou musical, on se dit qu’on a là un chef-d’œuvre ou tout au moins un film important au sens classique.

Anna Paquin est époustouflante dans un rôle difficile – qui lui aurait valu sans doute une nomination aux Oscars si le film était sorti normalement – qui lui impose d’être à l’image pendant presque toutes les scènes du film. Un des intérêts du film est aussi dans le fait que son héroïne, Lisa, soit un personnage absolument « non aimable » et pour lequel le spectateur ne peut ressentir que très peu d’empathie (ce qui bouscule en profondeur les codes du mélodrame). Et pourtant, on est emporté par son histoire parce que l’écriture fait exister les personnages de façon admirable.

Parmi les autres acteurs, j’ai aussi été époustouflé par la performance de J. Smith-Cameron, que je ne connaissais pas, (c’est la femme du réalisateur) dans le rôle de la mère de Lisa. Il y a aussi Matt Damon et Matthew Broderick (deux profs de Lisa), Mark Ruffalo, Jean Reno et pas mal d’autres têtes connues qui font une apparition ici et là.

Margaret fait donc partie, en plus des genres que je mentionne au début, de celui de ce que les anglo-saxons appellent le « coming of age movie » (le film de passage entre le monde de l’adolescence et de l’âge adulte). Dans ce genre-là, il est tout en haut du panier, sa complexité structurelle et métaphorique appellent à la discussion à peine la vision terminée, ce qui est toujours bon signe. Lisa est un des personnages les plus intéressants – à défaut d’être l’un des plus aimables - qu’on ait pu voir sur un écran depuis longtemps. Pour moi, le film est un chef-d’œuvre et Kenneth Lonergan confirme qu’après son excellent You can count on me / Tu peux compter sur moi (2000), il est en effet un réalisateur qui compte.

Je vais bientôt regarder la version 150 minutes (sur le Blu ray) qui paraît-il, peut sembler comme un tout autre film. Mais j’attends pour cela que la force émotionnelle et intellectuelle de ma découverte récente du film se soit un peu estompée.

Vous avez compris que je vous incite vivement à aller voir Margaret quand il sort en salles ou plus tard par tout autre moyen. Vous l’aimerez ou vous ne l’aimerez pas (et chaque point de vue se défend) mais il ne vous laissera pas indifférent. Parce que c'est un film différent. En ce qui me concerne, c’est un des grands films contemporains.
... and Barbara Stanwyck feels the same way !

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AtCloseRange
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Re: Margaret (Kenneth Lonergan - 2011)

Post by AtCloseRange »

Voilà qui me donne envie de découvrir cette version longue.
En tout cas, comme toi, je conseille vivement d'aller le voir en salle. Et je pense aussi que le film ne peut que diviser par son aspect composite, sa durée et sa volonté d'embrasser tellement de thèmes mais tout en restant dans le domaine de l'intime.

Je rapatrie ici mes premières impressions:
AtCloseRange wrote:
7swans wrote: J'ai lu, il y a quelques semaines, un très bon article du New York Times qui donnait quelques pistes.
ça m'avait totalement donné envie de voir le film d'ailleurs et de me pencher plus sérieusement sur Kenneth Lonergan :
http://www.nytimes.com/2012/06/24/magaz ... ss&emc=rss
Et c'est là que je découvre que la version de 3 heures est sur le DVD...
Je ne saurais pas dire à l'heure actuelle si c'est un grand film. Le film embrasse beaucoup de choses (les discussions autour du conflit au Moyen Orient ne me semblent pas être des plus réussies), il y a quelques scènes un peu boiteuses mais il y a une ambition comme on en voit plus beaucoup dans ce genre de film (certains font la comparaison avec Crash - on est heureusement loin du pudding de Haggis). On peut penser en partie aux films de Todd Field (In the Bedroom, Little Children). J'imagine aussi qu'il devrait y avoir l'ombre d'un Cassavetes (celui d'Opening Night)dans un coin de la tête de Lonergan (même si stylistiquement on en est assez éloigné).
Dans les éléments notables, en plus de la direction d'acteurs, la photo de Ryszard Lenczewski (My Summer of Love, La Femme du Vème) est remarquable.
En tout cas, le film, comme beaucoup d'autres cette année, devrait diviser (enfin, pour ceux qui ont auront la curiosité d'y jeter un oeil).
Dunn
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Re: Margaret (Kenneth Lonergan - 2011)

Post by Dunn »

Pourvu qu'il sort dans ma ville...pourvu qu'il sort dans ma ville...
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Boubakar
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Re: Margaret (Kenneth Lonergan - 2011)

Post by Boubakar »

Critique destructrice de EcranLarge : http://www.ecranlarge.com/movie_review- ... 164511.php
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AtCloseRange
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Re: Margaret (Kenneth Lonergan - 2011)

Post by AtCloseRange »

Habillé pour l'hiver en effet...
Allez-y quand même. Sortie mercredi.
monfilm
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Re: Margaret (Kenneth Lonergan - 2011)

Post by monfilm »

Boubakar wrote:Critique destructrice de EcranLarge : http://www.ecranlarge.com/movie_review- ... 164511.php
Bon sang qu'ils m'agacent ces critiques ratés qui se prennent pour des plumes. Incapables d'innover dans les termes utilisés pour descendre un film d'une façon aussi exagérée. Alors certes c'est la version amputée de 30 mn de film qui sort en salle mais ça n'est certainement pas tout ce que le cinéma US dit auteurisant a de plus vil, vain et vide tant sur ses thématiques abordées que sur ses ambitions de cinéma ridiculement égotiques


Marre, marre, MARRE!!! de lire toujours les mêmes assemblages de mots bidons pour dégueuler un film qu'on a pas aimé. Un peu de retenue ne vous enlèvera rien, bien au contraire.

Margaret si vous êtes anglophone vous pouvez découvrir directement la version longue du BR US. Ce film parle avec beaucoup de subtilités de choses compliquées comme la culpabilité, l'adolescence, l'incommunicabilité, la solitude (moderne). La presque nécessité d'une dramaturgie dans l'ennui de cette ado (superbement jouée par Paquin). Bref écran large est désormais pour moi un site de sinistres clowns qui ne savent pas échapper à ce qu'ils prétendent dénoncer.
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Tout le reste est dérisoire.
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Rick Deckard
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Re: Margaret (Kenneth Lonergan - 2011)

Post by Rick Deckard »

Ça va être difficile pour le voir en salle en France : lire cet article du Monde :x
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Flol
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Re: Margaret (Kenneth Lonergan - 2011)

Post by Flol »

Et encore une fois, c'est un appel à l'illégalité.
Fuck you, les distributeurs français.
Last edited by Flol on 28 Aug 12, 21:20, edited 1 time in total.
Dunn
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Re: Margaret (Kenneth Lonergan - 2011)

Post by Dunn »

c'est vraiment n'importe quoi de distribuer une seule copie à l'heure du numérique :evil:
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cinephage
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Re: Margaret (Kenneth Lonergan - 2011)

Post by cinephage »

Je rappelle que dvdclassik est farouchement opposé au téléchargement illégal ainsi qu'à toute façon de visionner un film sans rémunération de ses ayant-droits, même si ceux-ci se comportent comme des gougnafiers avec leur film et méprisent leur public.
Merci de ne plus insister là-dessus.
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Re: Margaret (Kenneth Lonergan - 2011)

Post by Anorya »

Punaise, ils lui en veulent vraiment à ce film... :shock:
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Re: Margaret (Kenneth Lonergan - 2011)

Post by AtCloseRange »

Anorya wrote:Punaise, ils lui en veulent vraiment à ce film... :shock:
Cette sortie technique (et encore plus la présence d'une VF) semblent indiquer néanmoins la sortie d'un futur DVD.
Ou alors ça n'a aucun sens.
Gounou
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Re: Margaret (Kenneth Lonergan - 2011)

Post by Gounou »

Ce film m'intéresse du coup ... Je vais réfléchir à un moyen autre de le voir...
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cinephage
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Re: Margaret (Kenneth Lonergan - 2011)

Post by cinephage »

AtCloseRange wrote:
Anorya wrote:Punaise, ils lui en veulent vraiment à ce film... :shock:
Cette sortie technique (et encore plus la présence d'une VF) semblent indiquer néanmoins la sortie d'un futur DVD.
Ou alors ça n'a aucun sens.
Malheureusement, ça n'annonce rien de tel : le but d'une sortie technique est de rehausser la valeur en catalogue d'un film, pour une éventuelle exploitation télé ou autre (en général, on vend des packages, il faut des films en quantité). Mais ça ne garantit rien, bien au contraire, pour un dvd français.

Cette sortie honteuse est une vraie calamité, et le lamentable révélateur du fait que les studios ont définitivement quitté l'art & essai. Il est évident qu'avec un peu de travail, ce film aurait pu avoir une honorable vie en salle auprès des indépendants et autres. Mais aucun distributeur-filiale de studio ne fournit plus ce travail, ils y ont renoncé.

Bref, par lâcheté, flemme et courte vue économique, on préfère concentrer inutilement toutes ses ressources sur des films surmédiatisés, exploités sur 800 copies, et qui se vendent pratiquement tout seuls.
De distributeurs, on a désormais affaire à des marchands de savon. C'est vraiment grotesque et regrettable...
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Re: Margaret (Kenneth Lonergan - 2011)

Post by AtCloseRange »

C'est vrai que c'est typiquement le genre de film qui il y a 15 ans aurait eu sa chance dans les salles Art et Essai.
Peut-être aussi qu'il y a trop de films aujourd'hui...
Je me demande si je ne vois pas aujourd'hui davantage de films américains intéressants dans ce qu'on ne voit pas en salle. On ne voit que la partie émergée de l'iceberg de l'indé US, les gros blockbusters, les films d'actions bourrins et des comédies grasses ou romantiques et ça laisse vraiment beaucoup de bons films sur le carreau.