Never let me go (Mark Romanek - 2010)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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cinephage
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Re: Never let me go (Mark Romanek - 2010)

Post by cinephage »

La démarche ne parait pas si absurde, étant donné que le livre a bénéficié d'une certaine visibilité...
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riqueuniee
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Re: Never let me go (Mark Romanek - 2010)

Post by riqueuniee »

C'est ce que je pense aussi. Je m'étais même demandé, à la sortie du film, pourquoi les distributeurs français n'avaient pas utilisé le titre français du roman (ce n'est manifestement pas pour un problème de droits).
hansolo
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Re: Never let me go (Mark Romanek - 2010)

Post by hansolo »

Ok!
Ne connaissant pas le livre (je n'en avais jamais entendu parler :!: il faudrait que je comble cette lacune tiens ...) ça m'a vraiment surpris ...
à vrai dire je ne saisis pas vraiment le titre français (quand on voit le film, seul le titre en VO est justifié! - mais peut être que la traduction du livre justifie ce titre ...)
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Joe Wilson
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Re: Never let me go (Mark Romanek - 2010)

Post by Joe Wilson »

Quelques explications suite à ma note qui a déçu certains....il faut dire que je partais avec un à priori puisque le livre d'Ishiguro m'a beaucoup agacé alors que j'en attendais beaucoup. L'écrivain tente de dresser un voile de mystère et d'étrangeté, mais aucune idée ne peut s'incarner et prendre vie. Tout semble forcé et factice.
Mark Romanek prend un chemin bien éloigné, en cherchant au contraire à écarter la tension d'une intrigue pour se concentrer sur la limpidité de trajectoires individuelles, marquées par l'inéluctable et la perception de leur fragilité. Seulement, l'échec du roman est aussi celui du film : Romanek veut nouer une intensité dramatique d'une grande force expressive, mais ne parvient pas à soutenir son ambition tant le cadre semble inanimé, voire mécanique. Les passages à Hailsham sont complètement manqués, à travers la maladroite reconstitution d'un cadre scolaire déjà vu et revu. La photographie, figée dans un esthétisme naïf et vaporeux, accentue cette impression.
Certes, les séquences de l'âge adulte sont bien plus réussies, largement grâce à la conviction de l'interprétation, Carey Mulligan et Andrew Garfield en tête. Ils apportent une sensibilité à leur rôle alors que celle-ci était largement absente du propos initial...mais c'est déjà trop tard, puisque leur parcours n'a pu trouver une cohérence dans la durée. Reste la sensation d'un vide et d'une relative désillusion.
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Federico
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Re: Never let me go (Mark Romanek - 2010)

Post by Federico »

Quel étrange film, certainement pas parfait mais que j'ai trouvé très original et vraiment troublant. Une uchronie avec un sujet de SF traité sur le mode mélancolico-romantique et sans aucun des artifices du genre. Le trio de jeunes acteurs est très émouvant et le tout filmé avec beaucoup de retenue. Comme cette très jolie scène - et plan - où ils se collent le nez à une vitrine, croyant voir de l'autre côté l'"Original" de l'un d'eux.

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Ou les deux terribles moments, sobrement et brièvement exposés (mais il n'y avait pas besoin d'en faire plus) des ultimes prélèvements létaux sur Knightley puis Garfield.
J'ai nettement moins apprécié la présence de Charlotte Rampling mais c'est aussi parce que j'ai un problème avec cette actrice glaçante. Par contre, bien aimé celle de la trop peu employée et pourtant toujours juste Nathalie Richard.

Je n'ai pas lu le roman d'Ishiguro mais le thème m'est familier depuis longtemps, ayant été profondément marqué par une courte bande dessinée de Philippe Caza et d'un dénommé Le Fel intitulée L’A.N.P.E.M.O.U. découverte en 1980 dans les pages du magazine Métal Hurlant où, dans un futur proche, des déclassés (chômeurs, pauvres...) en bonne santé se voyaient généreusement octroyer la "chance" de se rendre utile à la société en vendant des morceaux de leur corps (oeil, rein, poumon, foie, membres et même le sexe) à de riches receveurs. De là à se servir des progrès de la génétique pour fabriquer et élever des clones dans le même but, il n'y avait qu'un pas. La première phase imaginée dans cette histoire courte (et sans doute par d'autres avant) s'étant déjà réalisée plus ou moins sous le manteau depuis des années, la seconde finira par arriver car comme disait Michel Simon dans Drôle de drame : "A force d'écrire des choses horribles, les choses horribles finissent par arriver". :cry:

Au final, une (à peine) anticipation bien plus sinistrement réaliste que celle de Soleil vert.
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Profondo Rosso
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Re: Never let me go (Mark Romanek - 2010)

Post by Profondo Rosso »

Je préviens d'avance spoiler !


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Clippeur émérite et à l’univers singulier (notamment pour Nine Inch Nails et Johnny Cash), Mark Romanek avait fait montre d’une sensibilité très particulière dans l’étonnant Photo Obsession (2002). Il y transcendait le postulat de thriller par une force mélodramatique rare et offrait une de ses prestations les plus déroutantes à Robin Williams. L’écart entre chacune de ses réalisations (son premier et méconnu Static ayant été signé près de 20 ans plus tôt) et sa courte filmographie montrerait également sa profonde exigence, confirmée lorsqu’il claquerait la porte de Wolfman (2010) à quelques jours du tournage. Avec le sujet idéal et enfin placé dans les bonnes conditions, il signe un véritable chef d’œuvre avec cette adaptation de Never Let Me Go (Auprès de moi toujours en traduction française), magnifique roman éponyme de Kazuo Ishiguro. Le récit narre sur une quinzaine d’années les destinées du trio de personnage constitué de Kathy (Carey Mulligan), Ruth (Keira Knightley) et Tommy (Andrew Garfield), de leur enfance au pensionnat de Hailsham à l’âge adulte. Une existence placée sous le signe d’une fatalité qui bouleversera leur relation et leur rapport au monde qui les entoure. Le scénario d’Alex Garland (grand amateur d’Ishiguro et plus particulièrement du livre qu’il lut sous forme d’épreuve avant sa parution et milita grandement pour cette adaptation) parvient à capturer avec une justesse rare le propos du roman, transcendé par la pudeur et la beauté de la mise en image de Romanek.

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Il fut beaucoup reproché par certains au moment de la sortie cinéma de d’éventer trop rapidement une des énigmes du film : nos héros sont en fait des clones destinés adultes à servir de donneur pour des greffes d’organes. Un reproche curieux (la révélation arrive très tôt dans le livre et quasi au même stade et sous la même forme dans le film alors que les personnages sont encore enfants) mais souligne la façon très subtile dont Romanek s’approprie le livre. Kazuo Ishiguro narrait à la première personne et du point de vue de Kathy l’ensemble du récit où l’héroïne adulte se souvenait de son enfance et des moments partagés avec ses amis Tommy et Ruth. Tout y était subtil, implicite et se révélait progressivement : ses sentiments pour Tommy et le triangle amoureux qu’elle formerait avec Ruth, les règles et mécanisme de cette société où le clonage fait office d’avancée médicale. La mélancolie y était latente et jamais appuyée, la voix simple et ordinaire de Kathy faisant accepter la normalité autant que la cruauté du destin de ces clones, leurs amours contrariées prenant une dimension plus bouleversante encore par cette nature éphémère. Mark Romanek respecte toutes ces thématiques et cette atmosphère, mais s’écarte de la dimension métaphorique du roman d’Ishiguro. La retenue de l’auteur dévoilait peu à peu les états d’âmes qui constitueraient l’humanité de ses héros, Romanek n’a de cesse de mettre cette humanité en avant de manière frontale afin de nous les y attacher le plus tôt possible.

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Le triangle amoureux acquiert ainsi immédiatement une touche flamboyante avec une jeune Kathy affirmant bien plus ouvertement son intérêt pour le caractériel Tommy (quand dans le roman elle n’avoue jamais explicitement ses sentiments), réellement affectée lorsque celui-ci s’entiche de sa meilleure amie Ruth et espérant secrètement leur rupture. Les liens se nouent de manières plus fortes et sans le secret du livre (la fameuse cassette contenant la chanson-titre Never let me go étant offert à Kathy par Tommy quant à l’écrit elle l’avait acquise seule), tout comme les peurs et rancœurs d’ailleurs puisqu’en une scène subtilement modifiée (Ruth qui observe Kathy dansant en écoutant sa cassette) la jalousie originelle qui perdra le trio s’exprime par l’image et sans conflit explicite. Les jeunes acteurs sont merveilleux de justesse (en particulier la jeune Isobel Meikle-Small jouant Kathy enfant) et Mark Romanek par sa mise en scène contemplative confère innocence, nostalgie et angoisse latente aux séquences de pensionnat. Ce sera le crédo de l’ensemble du film où des moments ordinaires et anodins se voient auréolés d’un voile de tristesse inexplicable. L’éphémère de ces moments quelconques pour ceux qui ont la vie devant eux prend toujours une tournure plus poignante ici car l’issue plane toujours telle une chape de plomb au-dessus des personnages. On pourrait se demander pourquoi nos clones ne se rebellent pas contre ce qui leur est réservé, mais par cette imagerie ordinaire magnifiée Romanek affirme autant l’importance de ces courts moments partagés que la normalité de ce qui viendra cruellement les interrompre.

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Ishiguro voyait dans le sort de ces héros clonés une métaphore de la vie et ses aléas contre lesquels on ne peut lutter : vieillesse, maladie, décrépitude et mort. Le don d’organe s’inscrit dans une même finalité et évidence pour les personnages (malgré le questionnement éthique qui se pose au spectateur sur cette société sacrifiant une minorité pour le bien de tous) qui ne songent même pas à s’y opposer. C'est dans un stoïcisme renvoyant plus à la culture asiatique qu'occidentale que s'inscrit Ishiguro avec cette acceptation de l'inéluctable. En se délestant de tout élément futuriste ou relevant de la science-fiction pour illustrer ce postulat, Romanek inscrit d’autant plus ce fonctionnement dans le quotidien. L'enjeu n'est pas d'échapper à son sort mais de donner un sens à son existence dans le court laps de temps qui nous est imparti. On le comprendra par la métaphore (Tommy n’osant aller chercher sa balle au-delà du grillage de Hailsham au début) et les disputes quelconques chez d’autres prennent là des proportions insurmontables et font naître un regret infini avec cette bouleversante phrase en voix off de Kathy regrettant de ne pas avoir assez profité de ses amis tandis qu’à l’image elle les quitte sans remords après une brouille. La séparation momentanée chez les humains est celle d’une vie pour nos clones. On a ainsi déjà vu des séquences de collège anglais dans d'autres films, tous comme des scènes de marivaudages adolescents mais tout prends un tour plus fort ici car le temps est compté. Cela ne s'exprime pas dans l'urgence et des rebondissements appuyés mais plus par l'intensité ressentie à chacun de ces moments qui seraient anodins ailleurs.

La vraie vie, ils ne pourront que l’entrapercevoir en la mimant (les jeux de rôles à Hailsham au début, la fascination et l’imitation des soaps télévisés qu’ils regardent aux Cottages) où l’observant de loin (Ruth à la recherche de son Original) mais pour eux tout semblent bel et bien scellé. Aucune tension ni suspense dans la sous-intrigue sur le possible sursis des donneurs amoureux, l’approche pesante ne nous laissant jamais l’espérance d’échappatoire. Alors que ce sentiment d’inéluctable provoque le désarroi de façon plus implicite dans le livre (les morts de chacun étant évoquées au détour d’une phrase et traité en ellipse, Kathy acceptant sa notification de donneur enfin avéré avec soulagement à la fin), Mark Romanek choisit de le magnifier. C’est ce qui rend le film si différent, fascinant et complémentaire d’avec le livre, saisir la passion de cette brève existence dont il faut embrasser les feux avec plus de force encore tel ce moment poignant où Tommy et Kathy s’unissent enfin. La sexualité débridée des clones dans le livre est justement bien atténuée à l’écran pour rendre ce moment réellement unique.

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Les trois acteurs sont parfaits. Carey Mulligan en Kathy exprime à la fois le détachement de façade ressenti dans le livre et le bouillonnement intérieur que l’on devine avec ce regard intense, doux et triste de tous les instants. Keira Knightley est excellente également avec une Ruth bien plus mutique qu’à l’écrit, les attitudes hautaines, les regards envieux et la posture laissant affleurer ses peurs et envies d’une vie « normale ». Enfin Andrew Garfield exprime avec une belle sincérité le caractère simple et direct de Tommy, naïf et optimiste jusqu’à ce terrible hurlement final où il laisse échapper sa colère après la terrible révélation en conclusion. Mark Romanek n’a de cesse de perdre les trois acteurs dans des paysages de campagne anglaise où leurs silhouettes se perdent dans de somptueuses compositions de plan. Le spleen latent peut ainsi se révéler plus que par le dialogue et le geste, les états d’âmes de chacun se fondant dans le décor sur le score sensible et bouleversant de Rachel Portman. La photo de Mark Digby se fait ainsi lumineuse, diaphane et ensoleillée sur la première partie enfantine et pleine d’espoir à Hailsham, offre une gamme plus hivernale et désaturée dans les tons pastel aux Cottages où le romantisme se teinte d’angoisse.

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La dernière partie résignée ajoute une touche froide et bleutée renvoyant à l’univers médical et à la mort qui s’amorce avec les premiers dons des personnages, Romanek se montrant plus explicite qu’Ishiguro avec ses plans sur les cicatrices stigmates des multiples opérations et surtout une scène de mort au bloc d’un détachement révoltant. La réflexion, l’introspection existentielle sur le sens de la vie et ce qui définit l’être humain offre ici une vision complémentaire à celle du livre, plus ouvertement mélodramatique par le cadre visuel et sensitif (tout ces plans s'attardant sur les feuilles, les arbres, la nature environnante et les objets comme pour s'imprégner du souvenir de chaque moment) que crée Romanek. L’humanité des clones nous était évoquée par Ishiguro à travers la proximité que créait la voix-off et la description du quotidien et des souvenirs. Cette voix-off intervient de façon bien plus parcimonieuse dans le film (avec un même sens de l’ellipse mais une émotion plus puissante et immédiate notamment la perte de Tommy), le réalisateur faisant confiance aux traits juvéniles et déjà usés de son casting plus qu’aux dialogues pour signifier cette difficile acceptation. L’âme des protagonistes, leurs espoirs et sentiments profonds travaillaient le lecteur progressivement et après coup, elles brisent le cœur du spectateur immédiatement par le mélange de pudeur et flamboyance mélodramatique de Romanek.

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Le monologue final de Carey Mulligan exprime bien cette infinie tristesse mais aussi cette satisfaction diffuse. Dans les derniers instants, ils sont aussi humains que ceux pour lesquels ils se seront sacrifiés et se poseront les mêmes questions : ont-ils eu le temps d'accomplir tout ce qu'ils auraient souhaité, d'aimer leurs proche autant qu'ils n'auraient dû. Simplement tout aura été pour eux plus court, intense et exacerbé pour une fin injuste arrivant trop vite. We all complete. 6/6
Mangus
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Re: Never let me go (Mark Romanek - 2010)

Post by Mangus »

Un grand film qui mérite une révision pour ceux qui seraient passé à coté la première fois.