A Serbian Film (Srdjan Spasojevic - 2010)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Jordan White
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A Serbian Film (Srdjan Spasojevic - 2010)

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Précédé d'une réputation sulfureuse qui lui a permis de faire le tour des festivals d'Europe et du monde, A Serbian film (moins glauque que ne le laissait sous-entendre son affiche) n'avait probablement pas besoin uniquement de cela pour se faire connaître, même si ce buzz l'a grandement aidé et a droit à son topic. Pour être tout à fait honnête, ma seule inquiétude reposait dans le fait que le film ne puisse être qu'une surenchère d'effets sans canevas de départ, ou avec un canevas minimaliste qui laisse très vite la place à l'esbroufe. La BA m'avait quelque peu rassuré car je la trouve très réussie mais elle n'augure pas toujours du meilleur pour le film en entier. A serbian film est très explicite, tout en étant par moments incroyablement soft, voire tendre, principalement envers l'image d'une famille sur le point d'imploser de l'intérieur tout en conservant un regard critique sur les raisons pour lesquelles on en arrive là. La violence et le sexe sont omniprésents dans le film mais pas forcément avec le même traitement. La séquence d'ouverture est on ne peut plus explicite, et pose d'emblée les enjeux de l'histoire, tout en présentant un personnage qui se montre à nous avec ses défauts et sa part d'humanité blessée, et surtout de doutes. Il y a l'enjeu financier et la proposition, la possibilité de se mettre au vert et de vivre une vie quotidienne avec ses moments de joie, ou bien de tenter une dernière expérience sans être assuré de s'en sortir sans heurts. Le canevas rappelle un peu celui des films policiers (Seven et plein d'autres) dans lesquels sur le point de raccrocher le flic finalement opte pour la dernière enquête. Et c'est ce second choix que va effectuer Milos (très bien interprété) en suivant Vukmir un mystérieux cinéaste, qui va l'entraîner dans une descente aux enfers. Après l'introduction qui ne passe pas par quatre chemins, on sait que la pornographie est un sujet qui interpelle le cinéaste et qu'il s'en sert ici pour appuyer son canevas : les néons scintillants, les fumigènes, la fausse perruque blonde de la pornstar qui lance un regard caméra amusé et libidineux au spectateur, les poses, tout cela fait partie d'un univers factice filmé pourtant comme un documentaire, à l'image d'un film qui joue sur le réalisme des situations tout en flirtant souvent voire en plongeant littéralement dans le fantastique. La seule chose véritable, vraie qui émerge de cette séquence étant la poitrine naturelle de la comédienne qui constraste d'ailleurs avec des séquences futures, dont celles, prise des vidéos de la star Milos, entouré de deux filles dans un threesome durant lequel il honore deux filles refaites de la tête aux pieds, dans une lumière irisée vulgaire.

A serbian film n'est pas forcément un film aimable. Mais il est à mon sens loin d'être antipathique. Le personnage de la femme de Milos m'a paru par exemple excellement croqué et joué. Mais ce qui m'a le plus frappé, outre la qualité de l'interprétation, c'est la recherche plastique et sa beauté formelle. Certes, le film évoque puis montre des situations plus ou moins glauques, des moments tragiques, d'autres cafardeux dans des pièces proches de la décrépitude. Mais le fond et la forme se rejoignent à mon sens parfaitement. Il y a un travail sur la forme et sur l'image constant et une inventivité de plan qui en font davantage qu'un film de poseur. Les idées abondent, dans cette façon de suivre un homme qui vit une sorte de journée interminable, lequel semble au départ tout à fait conscient de son image, avant de se la voir écornée. Il semble constamment rechercher son identité à partir du moment où il a accepté le deal, non pas celle du hardeur superstar locale, mais celle de l'homme derrière la performance, et surtout celle d'un père de famille qui tente d'éviter une implosion qui s'avère au final inéluctable même s'il s'accroche sans répit à la conserver. J'ignore si le cinéaste a vu les films de Noé, mais j'ai trouvé dans cette façon de mixer le son, de faire poindre les détails dans le décor, dans la façon de se mouvoir du personnage, dans sa lutte pour sa vie et sa survie, quelque chose du boucher de Seul contre tous, avec les thématiques de la perte (celle de sa fille dans le Noé), de l'implosion intérieure et extérieure du corps dans un contexte précis (les années 80/la Serbie actuelle), le tout filmé avec des panoramiques ou de lents travellings obsédants chez Noé, une photo terreuse, un son oppressant, avec des plans de plus en plus serrés, des focales serrées, l'expression d'une colère d'abord contenue puis explosive dans A Serbian Film. Il y a aussi la provocation, un certain goût du souffre et de l'humour noir dans A Serbian film, cette façon d'évoquer puis d'expliciter les limites, les tabous, les interdits. Ils y sont nombreux : l'inceste, la zoophilie, le snuff, la bestialité. La violence monte graduellement dans A Serbian film, au début les couleurs sont plus chaudes qu'elles ne le sont par la suite. Il y a des tonalités beaucoup plus dures et froides dans le dernier tiers, le plus radical, frontal, violent. A mon sens, A Serbian film prend un virage radical, flirtant puis se laissant gagné progressivement par le fantastique et de façon littérale, transgressive après la scène de l'autostoppeuse qui vient taper à la vitre de Milos. Il y a alors ce décalage constant entre la réalité et le fantasmé, entre le passé, le présent et le futur. Dans Enter the void, Noé s'appuyait sur les effets visuels pour décrire les sensations hallucinatoires, un état de semi-conscience ou de conscience altérée. A Serbian film ne s'appuie pas là dessus, il s'appuie sur un niveau de mixage sonore organique, une forme de narration plus physique, les plans macros n'étant pas la seule façon de décrire l'état de détachement, la sensation d'hébétude, de perte de repères spatio-temporels. C'est tout à fait passionnant, flippant et graphique à la fois. On voit Milos halluciner, prendre plus de temps avant de pouvoir faire quelque chose, revenir sur des détails, balbutier, transpirer, bref, une illustration parmi les plus prenantes d'un bad trip, qui ici dure une bonne demi-heure.

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A côté de la cela, le film cultive un goût pour la violence et une forme de provocation. La scène de la machette et de la décapitation en étant une des preuves les plus flagrantes, et personnellement une des limites physiques ressenties devant le film, même si la fin, très radicale, elle non plus ne lésine pas sur une décharge soudaine de violence. La violence est y à la limite du soutenable, alors même que je trouve le restant du film pas forcément insupportable graphiquement, même si les choses s'emballent très franchement dans le final, sans doute la partie la plus controversée de A Serbian film, mais la plus inintéressante au contraire. La façon de mettre en scène le voyeurisme est aussi très intelligemment faite je trouve. Dans la scène inaugurale de l'orphelinat, on sent au début que Milos a encore les cartes en mains, en tout cas un certain contrôle de la situation. Bien sûr rien ne lui a été dit sur la suite des évènements et il a signé à l'aveugle un contrat avec en arrière-pensée l'idée de protéger sa famille, du moins financièrement, même s'il s'avérera que l'exact inverse se présentera. Dans cette séquence de l'orphelinat on le voit filmé par des petites caméras HDV Sony. C'est une des idées fortes du film : celle du dispositif de mise en scène au sein même de celui du cinéaste. Etre vu par ceux qui regardent, tout en étant dirigé par le cinéaste lui-même qui parle donc de cinéma, et de cinéma dans le cinéma. Tout comme des légendes urbaines, des meurtres sauvages, des témoins également (la thématique de Témoin Muet, l'excellent film de 1993). Le suspens commence véritablement à partir de cette scène et du décalage ensuite constant qui va se créer entre ce que Milos croit faire et ce que Vukmir lui dit de faire véritablement, la drogue prise à son insu ne l'aidant clairement plus à faire la différence entre le vrai et le faux, le raisonnable et la folie, sa famille en ligne de mire et les excès de toutes sortes dont il est la première victime et le premier acteur. Lors d'une mini-séquence filmée en DV avec un âne, le film fait-il une référence consciente à Bodil Joensen ? La question reste posée, mais il y a comme cela, disséminés tout au long du film, des évocations au cinéma de l'extrême. Il y a des plans hard, et l'acteur semble TBM, et aussi des instants de pudeur durant lesquels, de façon inattendue mais pas incongrue, la tendresse s'installe au milieu de la violence, comme cette scène de baise, car il n'y a pas vraiment d'autre mot entre Milos et sa femme et le plan suivant, un long travelling avant de hauteur vers un couple qui manifestement s'aime et se fait malgré tout confiance même si l'on sent que rien ne peut plus être comme avant.

A Serbian film est un film scandaleux ? Peut-être pas. Il l'eut peut-être été s'il était sorti à l'époque de La Grande bouffe au milieu ou à la fin des années 70. Est-il un film abject ? Je ne le pense pas, mais ses détracteurs souhaiteront démontrer le contraire et défaire un à un les arguments qui font que je pense qu'il s'agit d'un film plus intelligent qu'il n'y paraît de prime abord en relevant les dites facilités : un sexe tendu dans l'œil, un crâne écrasé, un meurtre sous emprise, etc. Pour sa facture plastique, pour son jeu borderline mais qui ne m'a pas donné l'impression de sonner faux bien au contraire, pour la crudité et en même temps la distillation d'un humour noir, parfois féroce, mais aussi libérateur, auquel cas le film aurait pu être un salmigondis d'idées poisseuses uniquement réalisé dans le but de salir pour salir, A Serbian film est de ces films qui titillent, questionnent, sans prendre non plus la tête. Un film à la violence insoutenable ? Celle de Les Chiens de paille, Orange Mécanique ou Irréversible l'était-elle et pour quelles raisons faudrait-il qu'un film soit mauvais parce qu'il est intrinsèquement violent ou érotique ? Le dépeçage de la tortue dans Cannibal Holocaust en fait-il un fim irresponsable ? Certainement pas pour les fans du film, qui sont semble-t-il nombreux. J'avais bien aimé la beauté formelle et l'interprétation de Antichrist, un film qui avait été violemment rejeté pour le fond, avec l'idée de la chasse aux sorcières et de la sorcellerie, de ces femmes jugées et brûlées trop vite parce qu'incomprises.Il y a une certaine idée du souffre, un esprit provocateur qui soufflent sur A Serbian film. Le film est très pensé, avance lentement, parfois il lui arrive d'être un peu maladroit. Mais son ambiance, le soin apporté au détail, à la photographie, à l'interprétation en font bien plus qu'une étrange bête de festival qu'il ne faudrait pas distribuer en salle sous le sceau de l'infamie. Je trouve les réactions appuyant la thèse de la puanteur supposée de A Serbian film quelque peu disproportionnées même si compréhensibles dans le fond, mais ce n'est que mon avis. A l'époque Irréversible avait été considéré comme un film non pas uniquement inique, mais comme une "pourriture crée par un esprit malade" par certains. A serbian film n'a pas été conçu dans le seul but de l'esbroufe, au point de n'être visible et critiquable que pour cela. La vision politique du film m'a semblé moins importante que le sujet et la façon dont il était mis en scène. Parfois de façon extrême, parfois de façon beaucoup plus nuancée. Et c'est le propre des films qui font parler d'eux, de ne laisser justement personne indifférent.
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Last edited by Jordan White on 15 Jan 11, 21:51, edited 11 times in total.
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Re: A serbian film (Sdran Spasojevic, 2010)

Post by Demi-Lune »

Jordan White wrote:l'acteur semble TBM
C'est quoi, ça, TBM ? Très Bien Membré ?
Jordan White
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Re: A serbian film (Sdran Spasojevic, 2010)

Post by Jordan White »

Demi-Lune wrote:C'est quoi, ça, TBM ? Très Bien Membré ?
Exact.
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Demi-Lune
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Re: A serbian film (Sdrjan Spasojevic, 2010)

Post by Demi-Lune »

Ah OK. Un topic éducatif, donc. :mrgreen:

Sinon, tu t'es donné du mal pour écrire ce long texte sur ce Serbian film qui a, par ici, été rejeté en bloc par ceux qui ont pu le voir... Personnellement, la bande-annonce m'avait déjà donné la nausée.
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Billy Budd
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Re: A serbian film (Sdran Spasojevic, 2010)

Post by Billy Budd »

Jordan White wrote:
Demi-Lune wrote:C'est quoi, ça, TBM ? Très Bien Membré ?
Exact.
Monté.
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Jordan White
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Re: A serbian film (Sdran Spasojevic, 2010)

Post by Jordan White »

Nikita wrote:Monté.
Voilà.

Le film est sorti en import UK en Blu-ray et DVD.

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Le Blu-ray est d'excellente facture: image qui peut paraître un peu lisse, quasiment pas de grain, mais photo et définition au top tout au long du film (97 minutes ça n'est pas non plus très difficile pour éviter les problèmes de compression). Couleurs désaturées et tonalité argentique renforcée par les plans en extérieur de jour, profondeur de champ admirable et impression de relief dominante sur certains plans larges (le verre partagé à la terrasse de jour). Sous-titres anglais imposés. Petit speech du réalisateur en bonus en présentation du film. Il s'agit de la version cut effectuée par le BBFC, je ne sais pas s'il sortira en uncut en vidéo, je pense qu'à l'Etrange Festival il s'agissait de la version intégrale (4 minutes en plus apparemment ou 49 coupes, en tout cas 4 minutes en moins sur l'édition anglaise). En définitive, le film sort en vidéo au Royaume-Uni et pas chez nous pour le moment.
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ed
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Re: A serbian film (Sdran Spasojevic, 2010)

Post by ed »

Nikita wrote:
Jordan White wrote: Exact.
Monté.
Dès qu'il s'agit de ses domaines d'expertise, Nikita devient très pointilleux :o
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tenia
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Re: A serbian film (Sdrjan Spasojevic, 2010)

Post by tenia »

"Eh les mecs, les mecs, j'ai une super idée : faire un film super extrême qui, même s'il sera tout pourri, pourra toujours être vendu comme un truc super engagé contre les années de guerre et le gouvernement. Et puis, dans le pire des cas, comme c'est extrême, y en aura forcément plein qui en parleront et voudront le voir, soit à cause de Saw et tout le toutim, soit parce que "ça ne laisse pas indifférent."

A serbian film est cinématographiquement hideux, complètement à côté de la plaque dans le fond comme dans la forme, et ne sait même pas aller au bout du délire qu'il démarre.

Après, que certains réussissent à accrocher à la ligne de défense du réal' sur "mon film, c'est engagé tu vois, la Serbie, c'est un pays mort aujourd'hui à cause du gouvernement", c'est comme si on trouvait qu'Hostel était un film qui valait le coup car engagé contre la pauvreté actuelle régnant en Ukraine à cause des restes de l'URSS (corruption, prostitution, tout ça) (quoique, je l'ai déjà entendu, ça).

Non seulement, c'est plutôt pas mal à côté des réalités du pays, mais en plus, cela ne fait que permettre au film une visibilité supplémentaire, même pas du fait de quelconques qualités artistiques ou scénaristiques.

Parce qu'entre des acteurs de seconde zone hilarants, des dialogues et des situations interminablement chiantes qui auraient parfaitement leur place sur Nanarland, et une mise en scène / photographie à la fois trop belles pour coller au sujet, mais forcément blindées de filtres inutilement dégueulasses (notamment le désormais célèbre filtre jaune pisse made in Jeunet), il n'y a pas grand chose à sauver d'un film qui n'a pour lui que le buzz qui lui tourne autour.

Cela étant, à côté de A serbian film, Martyrs, c'est du Kubrick.
Pas sûr que cela soit un véritable compliment, cela dit, pour l'un comme pour l'autre.

Mais bien entendu, d'aucuns pourront dire que ma réaction était parfaitement prévue par le réal' car rejetant en bloc le film "qui ne laisse pas indifférent mission accomplie", bla bla bla, tout ça. :mrgreen:
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Rockatansky
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Re: A serbian film (Srdjan Spasojevic, 2010)

Post by Rockatansky »

Au début je me disais qu'il était hors de question de voir ce truc, mais là quand je lis la tirade de Jordan et comme je ne dis pas de mal des films sans les avoir vus, je me dis qu'il faut que je le regarde :mrgreen:
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Re: A serbian film (Srdjan Spasojevic, 2010)

Post by bronski »

Je croyais que TTBM voulait dire: très très beau mec, et que du coup TBM venait de là, mais apparemment non.
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Re: A serbian film (Srdjan Spasojevic, 2010)

Post by Alligator »

http://alligatographe.blogspot.com/2010 ... -film.html

Ouf, rude épreuve que je déconseille à la plupart, une expérience bien trop dérangeante pour que j'en éprouve un certain plaisir ni même disons un vague contentement. Je sors du visionnage et suis encore troublé. Et pourtant, je ne peux pas formellement déclarer que le film est nul, creux, mal fichu. Certes je n'ai pas vu le film dans les meilleures conditions, mais reste que les comédiens jouent plutôt bien et que le "réalisme" -les guillemets sont très importants- est presque totalement convaincant. En effet commençons par les acteurs et bien entendu le rôle principal. Srdjan Todorovic, d'un acteur porno à la retraite difficilement assumée, un brin désabusé, un ahuri et passif face à la nouvelle vie qu'il essaie de se construire, fait passer son personnage à un enragé, embringué dans une mécanique infernale et cette lente décomposition de son humanité est très bien rendue. Son rôle très compliqué à manier est remarquablement tenu. Rien à redire là dessus.

Les scènes de violence sont très bien jouées, d'un réalisme qu'on encaisse avec difficulté. Les comédiennes ont réussi malgré le déferlement d'horreur à me faire oublier que c'était un film. Souvent devant un film d'horreur, je sors de l'histoire, le regard prenant du recul. Quelquefois cela donne un résultat heureux, drôle, décalé, voire jouissif, d'autres fois je m'ennuie. Ici, je ne suis sorti qu'au dernier quart d'heure, dans la surenchère horrifique finale. En effet, dans un premier temps, l'identité des "victimes" dans la dernière scène n'était pas dure à deviner. L'immonde de cette scène m'a saisi et recollé le nez dans l'histoire par contre et puis dans un second temps, la manière dont Todorovic se venge sur l'homme de main borgne m'a définitivement rappelé que je voyais un film et j'ai fini par en rire. Rire qui m'a enlevé la tonne qui pesait jusque là sur mon estomac.

Et du coup, je m'interroge sur le film, sa validité, ses ambitions, sa portée surtout. Qu'est-ce que ça veut dire? Certes, le titre et des dialogues explicitement politiques donnent à penser que les stigmates de la guerre yougoslave sont la pierre d'achoppement du co-scénariste et directeur Spasojevic, mais cela reste néanmoins flou. Juste comme un vomissement, le film se contente-t-il de régurgiter la violence de cette guerre avec son cortège de tortures, viols, génocide et de barbaries diverses? Le snuff, cette déjà antique légende urbaine a bon dos.

Quoiqu'il en soit, le film me confirme mon peu de goût pour l'ultra violence réaliste. Encore que je veux bien reconnaitre à Funny Game d'Haneke des valeurs visuelles et de mise en scène, je placerais ce "serbian film" en deçà sur ce genre d'échelle. J'ai pensé évidemment à "Irréversible" mais je ne sais pas trop pourquoi, si ce n'est sans doute que les deux films se placent de manière claire dans un schéma où le film se ressent plus qu'il ne se pense.
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Re: A serbian film (Srdjan Spasojevic, 2010)

Post by Flol »

Allez savoir pourquoi, mais j'étais persuadé que Jordan défendrait ce film.
Quant à moi...je l'ai vu il y a quelques mois, et ce fut tout l'inverse :
Moi le 5 novembre dernier wrote:A Serbian Film de Srdjan Spasojevic :

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Naze. Le mec a voulu réaliser le Salò du 21ème siècle. Sauf que ça n'en a pas du tout la même portée, ni la même puissance évocatrice ; non non, c'est juste bas du front.
Et il se justifie en déclarant : "This is a diary of our own molestation by the Serbian government".
Mais bien sûr. Quelle hypocrisie...ce qu'il a juste voulu faire, c'est dépeindre des scènes toutes plus horribles les unes que les autres, dans l'irresponsabilité et la gratuité la plus totale, juste pour racoler et faire le buzz autour de son film plein de vide.
Après avoir vu ce film, on a vraiment l'impression que la Serbie d'aujourd'hui est un repère de déviants sexuels et de bombasses perverses (entre ça et les 2 Hostel, les pauvres ne sont pas gâtés).
En tout cas, il aura eu le "mérite" de mettre en scène l'une des séquences les plus abjectes que j'ai vue de ma vie :
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le nouveau-né à peine sorti du ventre de sa mère, et pénétré par un mec
Quand d'autres scènes versent tout simplement dans le ridicule nanaresque
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la bite dans l'oeil
Bref, c'est un film que je ne conseille à personne.
Et Jordan, tu compares l'accueil de ce film à celui qu'avait pu se prendre La Grande Bouffe dans les années 70, et tu te demandes même en quoi ce film serait plus insoutenable que Les Chiens de Paille ou Orange Mécanique...pour moi, il n'y a même pas photo : derrière chacun de ces films se trouvaient un auteur qui avait quelque chose à dire. Ici, c'est juste de la vacuité mise en scène salement et pour faire parler de lui (et ça marche, donc il a bien réussi son coup).
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Re: A serbian film (Srdjan Spasojevic, 2010)

Post by Jordan White »

Ratatouille wrote:Et Jordan, tu compares l'accueil de ce film à celui qu'avait pu se prendre La Grande Bouffe dans les années 70, et tu te demandes même en quoi ce film serait plus insoutenable que Les Chiens de Paille ou Orange Mécanique...pour moi, il n'y a même pas photo : derrière chacun de ces films se trouvaient un auteur qui avait quelque chose à dire. Ici, c'est juste de la vacuité mise en scène salement et pour faire parler de lui (et ça marche, donc il a bien réussi son coup).
Critiquer le film sur le principe qu'il serait excessif me paraît être une tautologie. Il l'est de fait par rapport à son script et à son visuel. Ce qui ne l'empêche pas, bien au contraire d'être visuellement, plastiquement et en terme de mise scène très appliqué, et agressif dans le même temps. Les films cités, tels Orange Mécanique, La Grande Bouffe ou Irréversible pour le plus contemporain sont aussi de grands films excessifs et des films que j'adore, tous. Louer l'excès de ces films ne me semble pas contradictoire avec leurs qualités voire leur génie intrinsèque. J'ai trouvé A Serbian film brillant du point de vue de la mise en scène, et le fait qu'il raconte d'abord posément une histoire linéaire certes dans le fond, mais triturée sur la forme et le dispositif de mise en scène, notamment dans l'incroyable seconde partie en flashbacks rappellant ce que peut-être un bad trip avec les éléments extérieurs qui viennent se télescoper dans la tête pour mélanger les choses de façon contradictoires et flippantes à la fois. Je ne suis pas d'accord sur la vacuité, pas plus que je n'accroche à l'idée d'un film très politique, racontant la Serbie des années 80 à 2000, même si c'est le propos du réal pour vendre aussi son film et parler de colère contenue qui explose désormais au grand jour peut se tenir. Il y a du vrai et du faux là-dedans. Le film aurait pu s'intituler A Romanian Film, avec des prostituées à frange à la peau tannée, un Conducator sur lequel on tire à balles réelles et une envie de liberté qui s'invite dans la violence et le sexe (deux des mamelles du cinéma d'exploitation). Le truc c'est que A serbian film ne pouvait pas sortir il y a quinze ans, et qu'il déboule seulement aujourd'hui. Cela me dérange de voir des actes extrêmes dans le cadre de la fiction mais je continue de penser que le cinéaste doit se poser la question de les montrer ou pas, dans la limite de mes propres limites (et la scène de décapitation m'a vraiment mis très mal à l'aise comme celle du viol ou de l'extincteur dans Irréversible, cramponné au siège que j'étais), tant que derrière la caméra il y a un réalisateur qui sait ce qu'il fait et qui ne me force pas à les voir par la contrainte. Je me rappelle de l'idée géniale et horrible à la fois de Pasolini dans le final de Salo. Est-ce que cela fait de lui un esprit pervers ? C'est la violence à ce moment-là qu'il l'est, pas le fait de la montrer. Je sursaute toujours à chaque coup de feu sur la bande-son de Seul contre tous. Personne ne m'a obligé à voir Irréversible ou A Serbian Film et pourtant ce sont deux films qui racontent à peu près la même chose sur la violence. Il y a des réactions qui sont parfois plus violentes, plus extrêmes que les films eux-mêmes.

Le personnage principal est un personnage de cinéma féroce, avec un visage qui marque. J'ai adoré celui de sa femme, au-delà du fait qu'il s'agisse d'une actrice très photogénique, il y a une profondeur dans son jeu (en quelques mots) qui lui permet d'avoir une véritable aura. C'est le personnage clé, celui autour duquel gravite toute la question de la fatalité et en même temps celle de la force intérieure. Bien sûr le film a le droit de se faire laminer, démonter, même si je suis sensible à la forme avec laquelle cela est fait. Je me rappelle des débats homériques sur DVDrama à l'époque d' Irréversible, le film qui m'a le plus marqué des années 2000. A serbian film n'a pas la même puissance et le même impact émotionnel, mais pour un premier film, je pense qu'en voulant frapper fort, Spasojevic a réussi son coup d'essai avec d'une façon paradoxale une certaine manière et un art du suspens.
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Re: A serbian film (Srdjan Spasojevic, 2010)

Post by nobody smith »

Ratatouille wrote:En tout cas, il aura eu le "mérite" de mettre en scène l'une des séquences les plus abjectes que j'ai vue de ma vie :
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le nouveau-né à peine sorti du ventre de sa mère, et pénétré par un mec
Uniquement à cause de cette scène, je sais que je ne verrai surement jamais ce film. Rien que d'imaginer ce que ça doit donner sur un écran, je sens que je suis à deux doigts de gerber.
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Jordan White
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Re: A serbian film (Srdjan Spasojevic, 2010)

Post by Jordan White »

nobody smith wrote:Uniquement à cause de cette scène, je sais que je ne verrai surement jamais ce film. Rien que d'imaginer ce que ça doit donner sur un écran, je sens que je suis à deux doigts de gerber.
Je n'ai pas aimé cette séquence, enfin la deuxième partie précisément. Elle ne dure que deux minutes et tout est suggéré par le son. Pas de visuel choc à ce moment-là. Ce qui ne l'empêche pas de dégager un grand malaise, d'autant plus que je ne m'y attendais pas, bien qu'elle s'inscrive dans une certaine logique.
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