The Ghost Writer (Roman Polanski - 2010)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Thaddeus
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The Ghost Writer (Roman Polanski - 2010)

Post by Thaddeus »

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The Ghost, un " écrivain - nègre " à succès est engagé pour terminer les mémoires de l'ancien Premier ministre britannique, Adam Lang. Mais dès le début de cette collaboration, le projet semble périlleux : une ombre plane sur le décès accidentel du précédent rédacteur, ancien bras droit de Lang...

Pas encore de topic ? Alors j'inaugure.

J'ai adoré, le panard intégral.
C'est un grand thriller retors, kafkaïen, malaisant, pénétrant, dont la mise en scène se fait aussi invisible que virtuose, jamais gratuite, fait constamment sens. Polanski témoigne une fois de plus d'un sens du cadre, d'une précision, une limpidité absolument remarquables, et offre une succession de scènes mémorables : ici une course-pouruite précise et haletante, là un façon unique de creuser le brouillard et la pluie. Jusqu'à une scène finale d'une élégance folle, où la chorégraphie d'un papier accroît la jubilation au fur et à mesure qu'il passe de main en main.
Tout y est magistral, depuis son atmosphère subtilement délétère jusqu'à l'utilisation géniale des décors, d'une inquiétante étrangeté y compris dans leur trop grande familiarité. La reclusion surréelle en huis-clos dans ce bunker sur l'île évoque les heures glorieuses de Cul-de-sac, et quand l'intrigue s'aventure sur le continent, Polanski tire d'un sombre motel sur les docks des trésors de suspense trouble et bizarroïde. L'un des génies du cinéastes réside ici : dans sa capacité à larver de façon doucereuse la familiarité du monde, et à transformer le moindre détail en générateur de suspense anxiogène. Ce n'est pas nouveau (ce talent-là parcourt toute son oeuvre), ici il atteint une fois de plus une maîtrise admirable. Grand film d'atmosphère, donc.
Mais également trésor d'ambiguïté et d'intelligence aigüe. Dans son propos sur le pouvoir, les jeux de dupes, l'étrangeté de la relation au monde, les rapports de domination et d'asservissement - tout ça sous les habits d'un thriller hitchockien de très grande classe. La marque des plus grands : ne jamais s'imposer en pensum, divertir d'abord, tout en faisant oeuvre d'auteur.
Ce qui se joue entre les personnages est toujours chargé de non-dits, de menaces invisibles, d'intentions cachées. Toutes les scènes entre le héros et Olivia Williams, par exemple, sont formidables dans ce qu'elles suggèrent des rapports de manipulation et de séduction.
Le film ratisse large, les lectures sont nombreuses, depuis le nouveau chapitre sur l'aliénation (Répulsion, Le Locataire, on est ici dans la droite lignée) jusqu'à la satire politique, succulente de finesse (car l'humour aussi, et pas des moins raffinés, est ici présent).
Les acteurs sont au diapason, tous parfaits : Ewan McGregor, humble et attachant en alter ego du spectateur, Pierce Brosnan, qui se régale à composer un Premier ministre playboy. Et puis les femmes : Olivia Williams, superbe et ambigüe en femme-mante religieuse, Kim Cattrall qui reprend l'archétype de l'assistante potentiellement maîtresse... (voir à cet égard les échanges constamment lourds de tension et de rivalité entre les deux femmes)

Grand cru.
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cinephage
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Re: The Ghost Writer (Roman Polanski, 2010)

Post by cinephage »

J'ai également été très emballé par ce beau thriller politique paranoïaque... L'intrigue en est riche, et, comme tu le signales, tout fait sens dans le film, ce qui est vraiment réjouissant.
On ne s'ennuie jamais, l'interprétation est au diapason, vraiment une grande réussite !!
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Re: The Ghost Writer (Roman Polanski, 2010)

Post by bronski »

Et pendant ce temps-là, Polanski vit entouré de policiers, physiquement coupé du monde. Non ce n'est pas HS, sa vie est un roman.
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cinephage
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Re: The Ghost Writer (Roman Polanski, 2010)

Post by cinephage »

bronski wrote:Et pendant ce temps-là, Polanski vit entouré de policiers, physiquement coupé du monde. Non ce n'est pas HS, sa vie est un roman.
Sans vouloir trop en dire sur le film...
Spoiler (cliquez pour afficher)
Il faut dire que le contexte du film est très politique, et que c'est une violente charge anti-américaine. La fiction flirte méchamment avec le réel, et on en vient à se demander si sa présente situation est vraiment le fruit d'un malheureux hasard...
Seul le fait que s'expriment, en toute impunité, sur le sol américain, des critiques plus dures encore laisse espérer que les récents rebondissements de son aventure judiciaire et la thématique de son film sont indépendants.
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Watkinssien
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Re: The Ghost Writer (Roman Polanski, 2010)

Post by Watkinssien »

Je trouve également que The Ghost Writer est un thriller prenant, qui rejoint sans problème les réussites du cinéaste des années 60/70 dans le même genre.

Film où s'entremêlent réflexion politique, thématiques sur la paranoïa, l'obsession, la création, c'est aussi une oeuvre d'une belle précision, dans son scénario et dans son découpage, parvenant à maintenir un suspense à la fois doucereux et intense, une atmosphère froide et passionnée. Et les comédiens sont excellents.
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Strum
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Re: The Ghost Writer (Roman Polanski, 2010)

Post by Strum »

Watkinssien wrote:Je trouve également que The Ghost Writer est un thriller prenant, qui rejoint sans problème les réussites du cinéaste des années 60/70 dans le même genre.
Tu veux dire que ce serait du niveau de Chinatown ? :o
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Watkinssien
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Re: The Ghost Writer (Roman Polanski, 2010)

Post by Watkinssien »

Strum wrote:
Watkinssien wrote:Je trouve également que The Ghost Writer est un thriller prenant, qui rejoint sans problème les réussites du cinéaste des années 60/70 dans le même genre.
Tu veux dire que ce serait du niveau de Chinatown ? :o

Chinatown est un film noir, il n'y a aucun rapport (dans le genre) avec ses thrillers obessionnels ! Non le film de 1974 est largement supérieur, de même que Rosemary's Baby.
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Ben Castellano
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Re: The Ghost Writer (Roman Polanski, 2010)

Post by Ben Castellano »

Plutôt Les trois jours du condors version Hergé et faucons de washington, un thriller très ligne clair mais passionnant de richesse sourde, dont la maîtrise fluide procure un énorme plaisir.
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Re: The Ghost Writer (Roman Polanski, 2010)

Post by Strum »

Watkinssien wrote:Chinatown est un film noir, il n'y a aucun rapport (dans le genre) avec ses thrillers obessionnels ! Non le film de 1974 est largement supérieur, de même que Rosemary's Baby.
Sur l'absence totale de rapport entre Chinatown et ses autres films, je serais plus circonspect que toi. Mais pour revenir au sujet, j'essayais simplement de comprendre à quels films des années 60/70 tu faisais allusion, en parlant de "thriller prenant" et en disant qu'il égalait ses réussites des années 60/70 dans le "même genre". Et je citais Chinatown parce que c'est pour moi le chef-d'oeuvre de Polanski et son film le plus prenant, qui surclasse tous les autres, et que si The Ghost Writer lui avait ressemblé de près ou de loin, je me serais précipité pour le voir.

Cela dit, la référence aux Trois jours du Condor de Ben (et sa référence à une ligne claire) me donne bien envie de voir le film aussi (surtout après la ligne inutilement alourdie et embrumée de Shutter Island).
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Re: The Ghost Writer (Roman Polanski, 2010)

Post by Watkinssien »

Strum wrote:
Watkinssien wrote:Chinatown est un film noir, il n'y a aucun rapport (dans le genre) avec ses thrillers obessionnels ! Non le film de 1974 est largement supérieur, de même que Rosemary's Baby.
Sur l'absence totale de rapport entre Chinatown et ses autres films, je serais plus circonspect que toi. Mais pour revenir au sujet, j'essayais simplement de comprendre à quels films des années 60/70 tu faisais allusion, en parlant de "thriller prenant" et en disant qu'il égalait ses réussites des années 60/70 dans le "même genre". Et je citais Chinatown parce que c'est pour moi le chef-d'oeuvre de Polanski et son film le plus prenant, qui surclasse tous les autres, et que si The Ghost Writer lui avait ressemblé de près ou de loin, je me serais précipité pour le voir.

Cela dit, la référence aux Trois jours du Condor de Ben (et sa référence à une ligne claire) me donne bien envie de voir le film aussi (surtout après la ligne inutilement alourdie et embrumée de Shutter Island).

Je pensais à Cul-de-Sac, Repulsion ou Le Locataire, trois réussites incontestables du cinéaste. Je les trouve toujours supérieures à ce The Ghost Writer, mais il y a une maîtrise du suspense dans ce dernier qui ne fait pas tâche (loin de là) aux oeuvres précitées.

Chinatown est mon second film préféré de Polanski et un des plus grands films des années 70, c'est dur de l'égaler celui-là de toute façon ! :wink:
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cinephage
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Re: The Ghost Writer (Roman Polanski, 2010)

Post by cinephage »

Pour ma part, je trouve la description de Ben très pertinente, et, n'étant pas un inconditionnel du Polanski des années 70, je place ce film au dessus de Cul de sac, par exemple (après, pour Chinatown ou Repulsion, c'est difficile de comparer tellement les thématiques sont différentes)...
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Re: The Ghost Writer (Roman Polanski, 2010)

Post by Strum »

Watkinssien wrote:Je pensais à Cul-de-Sac, Repulsion ou Le Locataire, trois réussites incontestables du cinéaste.
Es-tu sûr que Répulsion et Le Locataire soient des "thrillers" ? :P Bon, je n'ai pas vu Cul-de-sac, mais par contre, je ne suis pas très amateur de Répulsion et Le Locataire, même si ce sont des films très bien faits. J'espère que The Ghost Writer ne leur ressemble pas beaucoup, et je me console en repensant à la réfence de Ben à une "ligne claire". :mrgreen:
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Re: The Ghost Writer (Roman Polanski, 2010)

Post by Watkinssien »

Strum wrote:
Watkinssien wrote:Je pensais à Cul-de-Sac, Repulsion ou Le Locataire, trois réussites incontestables du cinéaste.
Es-tu sûr que Répulsion et Le Locataire soient des "thrillers" ? :P Bon, je n'ai pas vu Cul-de-sac, mais par contre, je ne suis pas très amateur de Répulsion et Le Locataire, même si ce sont des films très bien faits. J'espère que The Ghost Writer ne leur ressemble pas beaucoup, et je me console en repensant à la réfence de Ben à une "ligne claire". :mrgreen:

Ce sont des thrillers psychologiques, à mes yeux, où le fantastique pointe.

Sinon va le voir, tu le préfereras peut-être aux deux films dont tu n'es pas amateur (d'ailleurs qu'est-ce que cette histoire, hein, franchement ?!). :wink:
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Thaddeus
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Re: The Ghost Writer (Roman Polanski, 2010)

Post by Thaddeus »

The Ghost Writer se coule pleinement dans le corpus antérieur de Polanski tout en se fondant dans une facture sans doute beaucoup plus "mainstream" que ses grandes oeuvres pathologiques (Répulsion, Rosemary's Baby, Le Locataire).

J'aime bien la définition de Ben, moi aussi. Polanski assume clairement dans l'héritage d'Hitchcock, voire de Fritz Lang, mais au fond il ne fait un film qui n'appartient qu'à lui. Les choix de filmage, l'absurde qui s'invite discrètement dans le cadre et les situations, l'atmosphère subtilement décalée... En fait, s'il fallait citer le film de Polanski dont The Ghost Writer est le plus proche, je dirais Frantic : même enquête labyrinthique dans un climat de plus en plus oppressant, au coeur de décors familiers mais qui virent au surréel... Sauf que ce dernier film est dix fois plus réussi, et me semble plus fécond d'un point de vue thématique (l'isolement, le politique, le pouvoir... : c'est riche).
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Major Tom
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Re: The Ghost Writer (Roman Polanski, 2010)

Post by Major Tom »


Avec Ewan McGregor, Pierce Brosnan, Olivia Williams, Kim Cattrall, James Belushi, Tom Wilkinson, Timothy Hutton, Eli Wallach. Écrit par Roman Polanski et Richard Harris d'après le roman de ce dernier. Musique d'Alexandre Desplat. Produit par Robert Benmussa et Alain Sarde. Un film de Roman Polanski.

Ewan McGregor incarne l'écrivain fantôme du titre anglais: un personnage neutre présenté d'emblée sans passé, sans famille et même sans nom. On sait simplement qu'il a déjà travaillé comme porte-plume et que son livre a rencontré un énorme succès. Grâce à ça, il est engagé pour écrire les Mémoires d'un ex-Premier Ministre britannique, Adam Lang (Pierce Brosnan). Il n'est pas le premier à s'atteler à la tâche, le précédent "ghost-writer" a été retrouvé mort noyé. Pour les besoins de son travail, il rejoint le politicien dans sa splendide résidence sur une île au large de Boston, où l'homme médiatique vit reclus depuis qu'il est menacé par la révélation de crimes de guerre...

Dès le pitch, il est difficile de ne pas penser à la situation actuelle du réalisateur. Cela reste une coïncidence malheureuse dont le cinéaste semble être habitué, depuis au moins l'assassinat de Sharon Tate (la presse de l'époque voyait des similarités entre sa vie et son film de l'époque, Rosemary's Baby)*. Venons-en au film. Depuis un moment, les écrits extrêmement positifs sur The Ghost-Writer se sont multipliés. Même les critiques les moins dithyrambiques trouvent que le dernier Polanski est un bon film tout au moins. Inutile de le cacher longtemps, j'adhère totalement à l'enthousiasme général. The Ghost-Writer est un véritable bijou, une leçon de cinéma présentant tous les caractères d'une œuvre cinématographique majeure.
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The Ghost-Writer est clairement un des meilleurs films de Roman Polanski ; une belle façon de rappeler à ceux qui l'auraient oublié que c'est un très grand cinéaste, et pas n'importe quel tâcheron ou "dinosaure" du cinéma sans plus aucune inspiration. Mais The Ghost-Writer, c'est avant tout un film de mise en scène, et il est donc logique pour tout critique de s'intéresser davantage à la réalisation tant elle regorge de richesses. La question de savoir si le cinéaste méritait ou non l'Ours d'Argent du meilleur réalisateur (décerné en son absence à Berlin cette année) est totalement risible, Polanski venant de signer là une œuvre absolument magistrale. D'emblée, le film démarre par des scénettes muettes (un ferry qui approche pour accoster, une dépanneuse attelant une voiture abandonnée, un cadavre ballotté par le mouvement de la mer) où le réalisateur créé une ambiance incroyable, sidérante par l'économie de moyens et d'effets avec laquelle il y arrive. Nous sommes en plein territoire polanskien.

Depuis l'École de Lodz où il a fait ses classes, appris à rédiger des scénarios et assimilé les bases techniques de tous les métiers du cinéma, Roman Polanski a su rester attentif aux grands principes pédagogiques qu'on lui a enseignés: l'important, c'est de développer une atmosphère et un récit qui se tiennent. Il est depuis longtemps passé maître dans ces domaines. Un des tours de force du film concerne le réalisme, qui est un peu devenu sa marque de fabrique. Décors, meubles et objets sont plus vrais que nature, et il en est de même au niveau de l'atmosphère. Le spectateur participe quasi physiquement à ce récit grâce à la justesse des notations, aussi bien dans les actions (regarder le numéro de la dernière page d'un livre avant de commencer à le lire, être répugné en rangeant les vêtements d'un mort, attendre seul dans un bureau ou à la réception d'un hôtel -l'attente est un motif récurrent chez Polanski, ou chercher ses informations sur Google...) que dans l'ambiance inquiétante (la villa postmoderne avec ses grandes baies vitrées, l'île et ses grands espaces déserts, les plages sous le ciel gris et pluvieux, les personnages énigmatiques ou inamicaux, l'hôtel sans client, etc.).

Le temps se dilate, jusqu'à friser l'ennui, et c'est à cet instant qu'intervient une catastrophe ou un imprévu. Déjà dans Le Couteau dans l'Eau (1962), le premier film de Polanski qui n'a pas pris une ride grâce à la qualité de la réalisation, le cinéaste parvient à accomplir cette même prouesse. La parenté ne s'arrête pas là puisque, comme Le Couteau dans l'Eau, The Ghost-Writer aborde les rapports entre deux personnages d'une génération différente. Le face à face n'oppose plus un journaliste sportif embourgeoisé avec un jeune étudiant auto-stoppeur, mais un ancien Premier Ministre dépassé par la technologie et son nègre qui ne connaît rien à la politique. Nous retrouvons logiquement le thème du rapport de force très présent dans les films de Polanski, aussi bien dans ses courts (Le Gros et le Maigre, Les Mammifères) que dans ses longs-métrages (Le Couteau dans l'Eau, Le Bal des Vampires, Pirates, Lunes de Fiel, La Jeune Fille et la Mort...). Cela nous amène au réalisme des dialogues. À ce sujet, le film est très bavard mais ne donne pas le sentiment de l'être, chaque information renseignant un peu plus le spectateur, et donnant de l'épaisseur aux personnages, sur leur mode de vie, leur aisance, leur égoïsme. Polanski alterne selon un rythme particulièrement juste les scènes muettes où prime l'action, avec des séquences denses où les interlocuteurs dévoilent des fragments de leur personnalité.
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Dans The Ghost-Writer, on ne peut qu'applaudir l'habileté que l'on retrouve dans tous les films de Polanski ; il nous offre une réalisation élégante (et techniquement adroite) au service du scénario, en évitant les répétitions ou le vertige dans les mouvements. Polanski sait même faire des plans statiques sans que l'intensité dramatique ou l'intérêt du spectateur n'en souffrent. Marquant l'histoire de Robert Harris de sa patte personnelle, le réalisateur nous place en observateur indiscret assistant aux malheurs du héros avec lui, via une intelligente combinaison de points de vue. La caméra filme à taille humaine, ne quittant jamais ou presque jamais le héros interprété par Ewan McGregor (ce qui nous évoque Répulsion, Rosemary's Baby, Chinatown, La Neuvième Porte, Le Pianiste...), et par deux fois seulement, au début et à la toute fin, la mise en scène nous préviendra d'un évènement imminent qui échappera à l'attention du protagoniste.

Dans le même ordre d'idée que l'assignation à résidence de Polanski, beaucoup voient dans le personnage de l'ex-Premier Ministre un démarquage de Tony Blair. Toutefois, si Robert Harris, le coscénariste et auteur du livre, a bien connu l'ex-vrai-Premier Ministre à la fac et l'a même revu par la suite, cela reste une spéculation, au mieux une influence artistique pour fournir un développement romanesque, et n'a pas pour but de refléter ou de dénoncer la réalité. La politique dans The Ghost-Writer apporte principalement un climat de paranoïa constant (machinations, grenouillages, menaces, manipulations, énigmes...) que Polanski ajuste avec virtuosité.
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En plus d'être un metteur en scène exigeant, c'est un directeur d'acteur exceptionnel, qualité qu'il tient peut-être du théâtre ou du fait d'avoir été lui-même comédien à ses débuts, puis occasionnellement. La réunion d'autres talents sur ses films ne peuvent que détoner. À ce titre, les acteurs, qui ne sont pas des moindres, livrent une interprétation d'une classe magistrale, notamment Olivia Williams, très juste et pleine d'émotion. Dans la distribution, nous pouvons remarquer que le réalisateur porte toujours cette même attention de peintre aux silhouettes et aux faciès (même s'il y a très peu d'acteurs dans The Ghost-Writer), avec par exemple le choix du très bon Eli Wallach au physique à présent vieilli (Polanski accorde une place importante aux personnes âgées dans ses films), ou de sa propre fille, Morgane Polanski, qui joue le rôle d'une jeune réceptionniste bavaroise!

Film paranoïaque et claustrophobe, The Ghost-Writer marque le retour en forme du cinéaste le plus marqué par les aléas du XXème Siècle, aujourd'hui de nouveau dans la tourmente, mais qui continue de signer des grands films envers et contre tout. Véritable régal cinématographique, c'est par conséquent l'évènement de ce début d'année.

* Notons qu'à l'inverse du personnage d'Adam Lang, Polanski est assigné à résidence et ne peut pas sortir de chez lui, ce qui n'est pas le cas du politicien de son film qui voyage beaucoup à travers le pays...
Last edited by Major Tom on 5 Mar 10, 20:56, edited 1 time in total.
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