Kaïro (Kiyoshi Kurosawa - 2001)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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nobody smith
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Re: Kaïro (Kiyoshi Kurosawa - 2000)

Post by nobody smith »

Anorya wrote:"En fait, je suis souvent mal compris. Je ne commence pas avec une approche philosophique ou thématique. A la place, je commence avec un genre en tête qui est relativement facile à comprendre et ensuite j'explore comment je peux travailler dans ce genre. Et c'est comme ça qu'une approche ou une thématique se développe. Le genre est premier."
(Kiyoshi Kurosawa (*))
Tiens, cette citation résume assez bien je trouve ma problématique vis-à-vis de Kairo. Kurosawa me donne l’impression d’échouer là où Sono Sion et son Suicide Club réussissait. On a deux films qui semblent marcher sur les traces d’une forme d’horreur post-Ring. Mais plutôt que de juste fonctionner sur l’aspect machiavélique du concept (ce que fera l’infâme remake Pulse), il cherche à évoquer des thèmes troublants en mettant en exergue un mal-être quotidien devenu ingérable. Seulement, là où Sion jetait au placard l’intégralité des recettes à base de gimmick pour donner toute sa force à son propos, Kurosawa lui me semble le cul entre deux chaises. Il veut avant tout parler d’êtres dont l’existence n’est plus que fantomatique. Mais en même temps, il cherche à respecter les principes d’un scénario à règles alors que la révélation des thématiques suite à l'exploration du genre le conduit à se désintéresser des dites règles (ou en tout cas c’est l’impression qu’il donne, vu comment elles sont traitées). Du coup, le film m’apparaît peu assuré dans son déroulement et n’allant pas au bout de son potentiel quand il ne s’égare carrément pas. Le plus bel exemple est probablement dans le dernier acte : une demi-heure de description calme et économique de l’apocalypse puis voilà que Kurosawa décide de faire crasher un avion (euh d’ailleurs c’est les fantômes qui ont foutu le feu aux moteurs ? Rien que des cailleras ses spectres :roll: ). Reste pourtant que le film ne m’apparaît pas désagréable. Ça m’a largement d’ailleurs plus convaincu que Cure, seul autre film de Kurosawa vu à ce jour. Ici sa mise en scène froide et posée m’apparaît parfaitement adapté au sujet. Il est inutile de revenir sur les grands moments filmiques concoctés et déjà largement décryptés. Le sens du cadrage et découpage de certains passages tient vraiment du génie. Et pourtant, son cinéma n’arrive toujours pas à me motiver plus que ça pour l'explorer en profondeur :|
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locktal
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Re: Kaïro (Kiyoshi Kurosawa - 2001)

Post by locktal »

Pour ma part, je trouve que Kaïro est un des meilleurs films de Kiyoshi Kurosawa.

Je colle ici un texte que j'avais écrit il y a quelques années. Attention spoilers !!

Ce texte contient des spoilers : il est donc préférable d'avoir vu le film avant la lecture.

Kaïro est un thriller fantastique dans la lignée du fameux Ring d’Hideo Nakata. Il s’agit aussi du film qui a confirmé le talent de Kiyoshi Kurosawa, cinéaste japonais prolifique quasiment inconnu il y a quelques années en France, dont seuls trois films jusqu’alors avaient bénéficié d’une sortie au cinéma à l'époque, à la sortie de Kaïro dans les salles de cinéma (en 2001) : Licence to live, l’éblouissant Cure et l’énigmatique Charisma. Depuis, le cinéaste japonais a la chance de voir la plupart de ses oeuvres actuelles sortir en France, soit en salles, soit en DVD. Les specateturs ont ainsi pu découvrir très récemment le très beau Loft, ainsi que le sublime Retribution.

Kaïro raconte la réaction de quelques jeunes japonais face à la disparition progressive des gens dans des circonstances très mystérieuses. Le film se déroule dans une métropole quasiment déserte (phénomène très inhabituel au Japon, où la plupart des villes sont surpeuplées) et qui se vide de plus en plus. Les spectateur va alors suivre le trajet parallèle de Kawashima, jeune étudiant en économie et de Michi, employée botaniste, qui vont essayer tous deux de comprendre les raisons de ce phénomène.

Le film de Kiyoshi Kurosawa est extrêmement froid, voire clinique, où le son est utilisé de manière particulièrement efficace, à l’instar de Ring ou du récent et magnifique Dark water d’Hideo Nakata. Ce son, très strident, surgit de manière inattendue, soulignant la tension de certaines scènes et contribuant ainsi au climat angoissant du film.

Kaïro a la forme du thriller fantastique, mais traite surtout des thèmes favoris de Kiyoshi Kurosawa : l’incommunicabilité, l’isolement, la solitude. Il se rapproche en cela des films d’Antonioni, dans sa façon de vider progressivement le décor, comme la ville où se déroule l’action du film se vide au fur et à mesure de ses habitants.

Bien que la métropole et ses habitants soient suréquipés, voire saturés d’ordinateurs et de matériel high-tech, la froideur de la mise en scène rend le décor extrêmement pesant. A l’ère d’Internet, nous dit Kiyoshi Kurosawa, même si les autoroutes de l’information sont censées rapprocher les gens, elles ne font que tuer petit à petit la communication, contribuant à renforcer l’isolement et la solitude des êtres. Il suffit de voir à quel point les écrans, ordinateurs, téléviseurs, jeux vidéo sont présents dans les plans du film, envahissant l’espace et le rendant menaçant, presque inhumain. Les êtres ne se parlent quasiment plus, chacun restant dans son coin, s’isolant du monde.

La composition des plans est extraordinaire, créant chaque fois des cadres dans le cadre qui séparent les protagonistes. D’ailleurs, Kiyoshi Kurosawa se réfère énormément à Antonioni (on se souvient tous de L’Avventura ou de La notte) en montrant des espaces qui se vident progressivement de leur substance. Les scènes où les acteurs, pourtant dans le même espace, sont scindés par des lignes horizontales ou verticales (fenêtres, portes, murs, …) abondent, les isolant les uns des autres et les coupant du monde.

Une des scènes les plus impressionnantes du film est d’ailleurs celle où Harué, la jeune informaticienne, s’assoie face à son ordinateur. L’écran de celui-ci montre au spectateur le contrechamp et agit comme un miroir. Harué se lève et se retourne devant sa porte de chambre qui s’est entrouverte mystérieusement, située à l’opposé de son ordinateur. Elle semble discerner une présence qui la rassure et vient pallier à sa solitude, le moniteur la montrant en sens opposé. Le spectateur voit Harué de dos et de face (sur l’écran), mais ignore ce qu’elle-même découvre, car cela reste hors-champ. C’est justement ce hors-champ qui est menaçant, sans que le spectateur sache pourquoi, puisque celui-ci ne peut matérialiser la menace. Une scène similaire se retrouve dans le superbe Twin Peaks – Fire walk with me de David Lynch.

Kiyoshi Kurosawa compose remarquablement ses plans, les agence de manière savante, sans rien laisser au hasard. En ce sens, il est dans la droite lignée des grands metteurs en scène japonais qui l’ont précédé comme Ozu, Mizoguchi, Akira Kurosawa ou Naruse, qui possédaient déjà une admirable science du plan, qualité que l’on retrouve également chez de nombreux cinéastes japonais contemporains comme Takeshi Kitano ou Sogo Ishii.

Kaïro, film froid et angoissant, n’est cependant pas dénué d’émotion : ces moments sont rares mais se révèlent de toute beauté. La scène où Kawashima et Harué s’enfuient puis montent dans un métro vide est remarquable, en outre c’est l’un des seuls instants du film où il y a enfin une communication, un échange : peu de paroles, mais une compréhension mutuelle qui se traduira par le fait qu’Harué, épuisée et terrorisée, finira par poser sa tête sur l’épaule de Kawashima. Le plan montre enfin la formation d’un couple, d’autant plus émouvant que celui-ci est isolé dans le métro déserté. Hélas, le moment de répit sera de courte durée.

La fin du film, terrifiante, montre une métropole dévastée, déshumanisée et complètement déserte, presque apocalyptique. Michi et Kawashima, qui semblent être les deux seuls survivants, sont en voiture et découvrent en même temps que le spectateur l’étendue du désastre, l’apothéose se traduisant par un avion en flamme qui se crashe contre un building déjà détruit. La fuite semble inéluctable : nos deux héros arrivent enfin vers la mer (souvent symbole de liberté et d’évasion, comme dans le célèbre Les 400 coups de François Truffaut) et embarquent sur un bateau.

Le dernier plan, apaisé, montre le navire sur une mer immense, en partance vers nulle part. Kiyoshi Kurosawa enferme alors ce plan dans un nouveau cadre, plus petit, qui s’éteint comme un écran d’ordinateur, laissant la seule survivante Michi (Kawashima a fini par disparaître à son tour) se dirigeant vers un futur incertain.

Film angoissant, sur lequel plane l’ombre de la solitude et de la mort (« La mort est un isolement », affirme un personnage du film), film sur l’incommunicabilité et les ravages de l’informatique et d’Internet, qui séparent les êtres au lieu de les rapprocher, traversé d’intenses moments d’émotion, Kaïro est un film à découvrir absolument, qui confirme l’immense talent de Kiyoshi Kurosawa.
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moviemax
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Re: Kaïro (Kiyoshi Kurosawa - 2001)

Post by moviemax »

Après un premier contact décevant avec Cure, je regardais avant-hier soir Kaïro par curiosité. Quelle agréable surprise qui me réconcilie avec ce cinéaste de par la qualité du spectacle offert. Une oeuvre troublante, originale, belle et angoissante et sous couvert d'une histoire fantastique portrait sinistre mais malheureusement actuel de la détérioration des rapports humains et le développement de la solitude au Japon et dans nos sociétés modernes.

Kurosawa est un véritable auteur à la mise en scène impeccable, originale. Ca m'a donné envie de voir d'autres de ses films et revoir Cure que je n'ai pas dû voir dans les bonnes dispositions. Il y a du David Lynch par la création d'un univers fantastique original avec ses propres codes et utilisant des objets modernes et simples du quotidien en leur donnant une portée, un symbolisme et une aura surnaturelle et angoissante ainsi que par le recours à des trouvailles visuelles simples mais bien trouvées, le tout en étant beau plastiquement et visuellement marquant (dommage que les couleurs et la lumière ne soient pas aussi travaillés que chez Lynch mais bon il a son propre style).

Un propos, une histoire captivante, des personnages intéressants, une mise en scène superbe, des trouvailles et surtout des sensations inédites, sans impression de déjà vu et sans aucune prévisibilité : tout ce que je recherche devant une toile. Chapeau l'artiste.

Visionnage de Charisma dans les jours qui suivent.
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cinephage
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Re: Kaïro (Kiyoshi Kurosawa - 2001)

Post by cinephage »

Charisma n'est pas parmi ses films les plus faciles (personnellement, c'est un des rares de ce cinéaste que je n'aime pas trop).
Retribution, Seance ou Tokyo Sonata me paraissent autrement recommandables.
Obviously the world is not a wish-granting factory (The fault in our stars, Josh Boone, 2014)
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Re: Kaïro (Kiyoshi Kurosawa - 2001)

Post by moviemax »

J'ai vu Charisma hier. Très déçu. Le film n'est pas vraiment mauvais, ni bon. J'ai rédigé un petit texte sur ce film dans le topic consacré à Kiyoshi Kurosawa. En faisant des recherches j'ai pu voir que le film était atypique dans sa filmographie et que j'étais loin d'être le seul à ne pas l'avoir aimé sans l'avoir détesté non plus.