Roman Polanski

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Kevin95
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Re: Roman Polanski

Post by Kevin95 »

Le pire c'est que j'entends tout ce que vous dites (et plus particulièrement le Major) mais dès que j'essaye de le rattacher au film, non, ce n'est pas possible. C'est juste l'ensemble de l'objet que je trouve imbitable, Seigner et son jeu de boulangère, la scène du bus façon Amélie Poulain, Seigner qui fait de l'escrime avec un god ou qui fait le ménage comme moi je grimpe le Mont Blanc...

J'ai essayé, tout du long, de rentrer dans le film, d'y voir un second degré qui m'aurait permis de me fondre avec délectation dans cette vulgarité (façon Showgirls) mais ce fut un échec. Les personnages sont tous antipathiques, l’esthétique début 90's trop laid (manque plus que le Dance Machine et en est bon) et la morale de ces deux heures et demi (quand même !) trop neuneu. On verra dans dix ans, et encore...
Les deux fléaux qui menacent l'humanité sont le désordre et l'ordre. La corruption me dégoûte, la vertu me donne le frisson. (Michel Audiard)
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Joshua Baskin
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Re: Roman Polanski

Post by Joshua Baskin »

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BITTER MOON (Roman Polanski, 1992) découverte

Les années 90 ont été vache avec pas mal de monde. Le bon gout en a pris plein la pomme et le film de Polanski en est une victime collatérale.
Dixit le mec qui se délecte des films avec Robert Castel.

Sinon j'aime beaucoup le film aussi, bancal à souhait mais jouissif.
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Kevin95
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Re: Roman Polanski

Post by Kevin95 »

Attends Robert Castel c'est mieux que Carnage ! :mrgreen:
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Major Tom
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Re: Roman Polanski

Post by Major Tom »

Pitaing, je sens que je vais faire une nervous breakdown, là hé.
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Major Tom
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Re: Roman Polanski

Post by Major Tom »

Pour l'anecdote, j'adore la démesure vonstroheimienne et "invisible" du cinéaste qui avait demandé aux producteurs de reconstruire en studio, intégralement, l'intérieur du paquebot (l'immense salle de danse, les couloirs avec les cabines, tous les décors qui se passent sur le bateau) tout ça sur une plateforme mouvante imitant le tangage. Il faut être quand même vachement persuasif dans la vie pour ce boulot si on est perfectionniste, mais le résultat c'est que beaucoup avaient le mal de mer en voyant le film. :P Ça devait être quelque chose à voir quand même...
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Thaddeus
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Re: Roman Polanski

Post by Thaddeus »

Sans le considérer comme une très grande réussite de Polanski, je trouve également suffisamment de singularité, de mystère et d'incongruité dans Lunes de Fiel pour y prendre bien du plaisir. Sous l'oeil caustique du metteur en scène, les personnages sont soumis à un traitement de choc, une dévaluation radicale pour ces aventuriers de l'amour qu'il y avait le risque de prendre bien trop au sérieux. Polanski se fait à l'évidence une joie de donner dans la surenchère. À égalité avec le sujet trouble du roman, le principe d'un récit à deux points de vue ne pouvait qu'intéresser un artiste qui, de film en film, a souvent tenu à ce que le spectateur épouse le regard du protagoniste pour ne jamais être en avance sur lui. Comme dans Amadeus, le cinéaste déroute son public en lui proposant deux identifications possibles : l'innocent ou le pervers, la victime ou son vampire. Régulièrement alternés pendant une grande partie du récit, ces deux point de vue finissent par fusionner dans le final où Nigel devient l'égal d'Oscar en assistant à la séduction de Mimi par Fiona, puis au double suicide des Benton. En convertissant ainsi le jeune couple à la perversité sexuelle comme remède à la mort du désir, les Benton rappellent évidemment les diaboliques époux Marcato de Rosemary's Baby, qui eux cherchaient dans le culte de Satan un palliatif au déclin de la foi et à l'absence de Dieu. Alors, sadomasochisme et satanisme, même combat ? Ce thème de l'envoûtement se retrouve dans toutes les scènes entre Oscar et Nigel, mais aussi dans les rituels des Benton, précis comme autant de messes noires. Mais il ne faudrait pas prendre tout cela au premier degré. Savamment calculés par un Polanski plus captieux que jamais, les excès du film précipitent un univers fictionnel aussi arbitraire et irréel qu'un pur fantasme, dans une trivialité salutaire. Car s'il y a de la chair dans le long-métrage, celle-ci est triste et, pour l'auteur, c'est visiblement ce qui est drôle. Rien n'est moins affriolant que ces protagonistes mécaniquement intoxiqués de plaisir, que cette exhibition machinale de postures sexy n'étreignant que du vide, rien n'est plus grotesque qu ces marionnettes désarticulées gesticulant dans une pantalonnade tragique. Dit comme ça, le film semble affreusement cynique mais - et c'est là qu'il est le plus fort - cette prise de distance vis-à-vis de son sujet ne l'empêche pas d'atteindre à une gravité à rebours, une forme de désarroi intime qui se cache derrière l'ironie du ton et l'étrangeté des situations. Délirant, déviant, flirtant délibérément avec le dérisoire, le film s'expose à tous les coups (les libidineux en sortiront déçus, les fans de Bruckner désenchantés et les polanskiens désorientés) et, à ce jeu sympathique mais éprouvant, ne perd rien de son énergie. Le cinéaste se moque de tout (y compris du spectateur, toujours pris à contrepied) mais ne se trompe certainement pas de carburant, notamment en offrant son film à ses comédiens qui s'y adonnent. Bref, pas un Polanski majeur mais une entreprise assez risquée et stimulante.
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Thaddeus
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Re: Roman Polanski

Post by Thaddeus »

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(en italiques : films découverts en salle à leur sortie)


Le couteau dans l’eau
Avec le concours de Jerzy Skolimowski, le réalisateur affirme dès son premier film une maîtrise technique sans faille, une intuition parfaite des images, des compositions dynamiques, des cadres signifiants, de la profondeur de champ, et invite un couple bourgeois et un étudiant au sein d’un huis-clos aquatique faisant de l’anecdote, du mystère et de l’attente ses vertus premières. Paradoxe fertile : le malaise diffus, l’angoisse trouble, les rapports de force grondent sous le calme apparent des lacs, la surface de l’eau semble recueillir une série d’attaques larvées et de ripostes électriques, de jalousies et de mensonges, et les esquisses d’amitié se chargent constamment d’une menace sourde qui tient autant de la frustration conjugale que du conflit de classe ou de génération. Assez génial. 5/6
Top 10 Année 1962

Répulsion
Deuxième long métrage, premier film anglais, et déjà la stature d’un cinéaste majeur. Cette plongée effrayante dans la psyché malade d’une jeune fille (Deneuve, diaphane, quasi muette, enfermée en elle-même, dans un de ses plus grands rôles) est un conte pernicieux qui annonce toute la filmographie à venir en créant des correspondances visuelles à la névrose de l’héroïne : les murs et les armoires prennent vie, une cafetière reflète son visage grimaçant, des failles dans le macadam évoquent des cuisses ouvertes, un lapin dépiauté prend des airs de fœtus tandis qu’il se putréfie. Œuvre glaçante, constat clinique d’une phobie dont la forme expressionniste, l’intensité cauchemardesque des images, la précision et la netteté des intuitions laissent pantois, ce film éprouvant demeure un classique de l’angoisse. 5/6
Top 10 Année 1965

Cul-de-sac
De tous les films de Polanski, c’est sans doute celui qui décline le plus explicitement son tribut à Beckett : le cinéaste prolonge dans une veine très polonaise et volontairement théâtralisée la mouvance d’auteurs modernes de l’absurde (Ionesco en premier lieu) et pousse très loin les processus de dérision et de décalage. Il accouche ainsi d’un huis-clos à ciel ouvert surréaliste, aussi corrosif que déstabilisant, et place sous le signe de l’insolite, de la fantaisie, de l’humour pince-sans-rire toute une gamme de fantasmes nés dans la frustration et l’aliénation sociale. Plus polémique, plus froid, sans doute plus abstrait aussi que le précédent, ce long-métrage fait sentir que les évènements familiers de la vie quotidienne ne sont qu’une façade derrière laquelle guettent l’horreur et l’effondrement de toute morale. 4/6

Le bal des vampires
Il paraît que Polanski le considère comme son film préféré : les artistes sont parfois les moins à même de juger de leur œuvre. Car le contraste est frappant entre le soin apporté aux décors, aux costumes, à la photographie, tous de première classe, et la ribambelle de gags perfectibles témoignant d’un humour qui ne dépasse jamais vraiment le stade du croc-en-jambe pathétique. Si la comédie est assez curieuse dans sa manière de ne jamais sombrer dans la franche parodie, de déployer toute une imagerie puisant dans le folklore juif d’Europe centrale, crédible sur le plan du fantastique et de l’effroi, dans son mélange stylistique de gothique et de profane, ses effets de décalage malheureux et son rythme inégal en font un pastiche trop attendu. La beauté de Sharon Tate laisse néanmoins sans voix. 3/6

Rosemary’s baby
Polanski vise cette fois très haut et paiera très cher l’effroyable puissance suggestive de sa vision : affaire Manson et compagnie. Puisant profond dans les peurs universelles, il livre un extraordinaire conte démoniaque sur l’exsudation et la formalisation de l’invisible, dans ce qu’il a de plus terrifiant et de plus refoulé. Cette histoire de possession satanique transpose de manière déformée ses préoccupations les plus intimes : l’oppression exercée par le groupe sur un individu, le sens de la fatalité, l’immaturité susceptible de subir toutes les métamorphoses psychologiques. Jusque dans ses infimes détails (sourires inquiétants, mixtures obscènes, odeurs qui semblent traverser l’écran), le film génère une force d’attraction qui tient du sortilège et donne à ressentir l’emprise progressive du Mal sur l’esprit d’une jeune femme innocente. Un chef-d’œuvre allégorique. 6/6
Top 10 Année 1968

Macbeth
Le comte de Glamis devenu roi d’Écosse par le meurtre et la trahison n’est pas seulement le bras qui accomplit l’acte sanglant, c’est un homme intelligent dont l’ambition, motivée par la prophétie, précipite la chute : l’antihéros polanskien par excellence. Le conflit entre illusion et réalité, l’isolement du lieu clos, les manifestations surnaturelles participent d’un même envoûtement morbide, d’une même logique de cauchemar claustrophobe. Apportant au classique de Shakespeare un hyperréalisme décrassé de toute enluminure mais d’une grande beauté plastique, le cinéaste plonge ses personnages dans un bain de sauvagerie sans rémission, les ensevelit progressivement au sein de ténèbres très terrestres, qui voit les paysages et lumières des Highlands rayonner d’une splendeur de désolation. 5/6

Quoi ?
Cette farce érotique bizarrement extravagante, accueillie à sa sortie par des critiques dédaigneuses et souvent considérée comme le vilain petit canard de la filmo polanskienne, est pourtant loin de mériter l’opprobre. En racontant comme une naïve et jolie Américaine (souvent dévêtue) se réfugie dans une somptueuse villa italienne où s’ébroue une galerie de cinglés licencieux en tous genres, l’auteur signe une comédie surréaliste dont les fantasmes ne sont plus motivés par une narration linéaire mais s’entrechoquent en toute liberté, quand bien même l’intrigue fait écho au mécanisme du déjà-vu cher à Buñuel. Faussement bâclée en une suite de saynètes plus ou moins salaces, de tableaux incongrus coloriés selon une mode qui doit au psychédélisme de l’époque, la fantaisie étonne et amuse. 4/6

Chinatown
Polanski poursuit, avec une force de subversion unique en son genre, l’entreprise de défrichement et de révélations des couches enfouies de la société américaine. Cette fois le territoire exploré n’est plus psychique mais social et politique (chez le cinéaste tout se rejoint) : Los Angeles, la patrie de l’usine à rêves, a été construite sur des fondations morbides. La sombre affaire de corruption au cœur des années 30 qu’il met en scène, dans un exercice de style d’une sublime élégance formelle, agit comme le catalyseur putride de mœurs et d’agissements dévoyés. Somptueusement épaulé par un casting cinq étoiles, le cinéaste creuse dans les profondeurs et la pourriture d’une civilisation gangrenée par ses pulsions, ses rapports incestueux, son éthique malade, dénudés à la pleine lumière du soleil californien. Le tout avec une tonalité de déconstruction mythologique absolument sans égal. 6/6
Top 10 Année 1974

Le locataire
Premier film français et point de non-retour pour Roman qui invente un cauchemar psychique, paranoïaque et hallucinatoire en forme de spirale vénéneuse. Trelkovsky est un marginal est-européen déposé dans un Paris hostile, un frère de Joseph K. étouffé par les murs, les gens, les menaces d’un véritable cloaque humain. En une parabole saisissante sur la claustration, l’humiliation, la solitude, l’exclusion, Polanski suit la descente aux enfers de l’immigré (qui lui-même incarne, ça en dit beaucoup) pris au piège de sa folie, et nous enferre dans un climat d’épouvante anxiogène au dernier degré. La petite vieille qui chie sur les paillassons, la momie qui défait ses bandelages dans les toilettes ou les effroyables visions finales constituent des moments dont on ne se remet jamais tout à fait. Le film le plus extrême et terrifiant de l’auteur. 6/6
Top 10 Année 1976

Tess
On peut considérer que Polanski verse dans un académisme haute couture et fait un film de rosière. Pourtant ces robes blanches dans la pairie, ces gerbes blondes dans un contre-jour doré, ces lèvres attirantes sur lesquelles on pose une fraise, cette chasse à cour fantomatique dans la brume laiteuse, toutes ces images à la David Lean sont vivifiées par une pensée sincère à laquelle Nastassja Kinski, follement belle, apporte une remarquable force d’incarnation. Dressant le portrait d’une jeune fille qui tente d’échapper aux diverses formes de subordination auxquelles on tente de la soumettre, à la fois dénonciation de l’hypocrisie sociale et procès de l’intolérance (deux sujets que l’auteur connaît bien), le mélodrame est peut-être un poil corseté mais d’une grande facture, au sens artisanal du terme. 5/6

Pirates
Après avoir pastiché le film de vampires avec son Bal transylvanien, Polanski cherche à donner une seconde jeunesse à un genre que personne n’a tutoyé depuis une décennie. Projet coûteux, sincère mais un peu déséquilibré, qui ne choisit jamais complètement entre l’hommage et la parodie. La joie de se réconcilier avec lui-même ne fait pas oublier au réalisateur les règles du jeu : il y a donc un capitaine irascible et sa jambe de bois, un gamin qui est son émule et son souffre-douleur, un galion de légende et la quête hystérique d’un trésor inca. Autant de figures, de traits, de postures que le cinéaste saisit en les tirant vers l’anamorphose, dans le mouvement, sous tous les angles, et en s’amusant d’une structure en boucle qui, par sa fin absurde, constitue comme un point d’annulation de la fiction. 4/6

Frantic
Thème classique, un innocent qui se heurte à l’incrédulité générale et recherche un être cher dans une ville menaçante : ici, c’est encore un Paris gris, goguenard, un rien moqueur devant cet étranger s’obstinant à retrouver sa femme. Je préfère largement quand le cinéaste opère sur des rivages plus troubles et modestes comme ici, dans ce grand "petit" thriller atmosphérique qui fait de la capitale française le cadre d’un polar doucereusement inquiétant, presque kafkaïen dans son atmosphère. Polanski parvient à créer l’étrange, à faire sourdre derrière l’apparence du quotidien le charme de l’ambigüité, celle de l’attirance d’un Américain bon teint pour une fille, double potentiel d’une épouse dont elle est comme un transfert, une émulation inconsciente, qui le séduit mais à qui il résiste. 4/6

Lunes de fiel
On pourrait dire que Polanski s’amuse à convoquer ici, pour mieux la caricaturer, une image sulfureuse de lui-même longtemps tenue à distance. C’est de là que cette chronique d’un malheur conjugal tire sa singularité. Sur un paquebot de luxe deux couples vont jouer un jeu dangereux de séduction et de manipulation, en revivant la tragique histoire d’une union défaite, d’un embrasement triste et d’une inéluctable lassitude des sens. Opérant sur plusieurs registres (du thriller hitchcockien à la comédie de mœurs, corsée d’un humour méchant bien à lui), l’auteur livre une œuvre franchement douloureuse et dépressive sur l’incapacité à trouver un épanouissement affectif, sur la trajectoire de deux êtres qui, cherchant à s’aimer, finissent par se consumer. Un conte moral pathétique et désenchanté. 4/6

La jeune fille et la mort
Le cinéaste rejoue ses gammes canoniques sans chercher à se libérer des contraintes de la théâtralisation : une île isolée, une atmosphère de cataclysme suspendu, un trauma qui gronde et trois excellents acteurs qui dégoupillent le tout. Au fil d’une quête obstinée de la vérité, cette réflexion éprouvante sur la barbarie et les rapports de domination et d’humiliation revisite brillamment les angoisses permanentes de l’auteur et réclame une réceptivité aigüe aux formes, aux architectures, aux rythmes, à tout ce qui fait de la mise en scène un artisanat, un savoir-faire. Ponctuée de rares échappées vers l’extérieur (les falaises abruptes fouettées par le vent), le huis-clos, remarquable de nervosité et d’ambigüité, rejette la réalité à la marge et s’évade du cas particulier pour atteindre à l’apologue universel. 4/6

La neuvième porte
Film assez mal aimé, sans doute pour ses ambitions modestes et son côté dark Tintin assumé. Moi j’aime beaucoup. Car malgré sa réputation de démonologue gagnée à l’époque de Rosemary’s Baby, Polanski fait de cette aventure savamment mystérieuse un voyage séduisant et sensuel plutôt qu’une plongée dans les abysses lucifériens. Quand le parcours ésotérique du héros est filmé avec un tel sens de l’atmosphère, une telle aisance consommée, une telle virtuosité discrète, un tel humour de contrebande, je suis largement preneur. C’est avec ce genre de film mineur, la façon dont la moindre petite scène est transcendée par une maîtrise souveraine et l’apport d’une formidable équipe (Khondji à la lumière, Kilar à la partition), qu’on reconnaît les grands cinéastes. 4/6

Le pianiste
S’agit-t-il d’une catharsis pour son auteur ? De sa pierre apportée au devoir de mémoire ? D’une œuvre de commande rattrapée par ses obsessions ? En tout cas, d’un de ses films les plus émouvants, intimes, personnels. Et très loin de l’académisme poussiéreux dont certains l’ont accusé. Classique dans la forme, poignant dans le propos, cette œuvre magnifique est surtout une nouvelle pièce du grand tableau kafkaïen dressé par le cinéaste depuis ses débuts. Elle dessine une odyssée erratique et singulière, faite d’effroi et de stupeur, au cœur d’un monde de plus en plus abstrait, et dresse le parcours d’un homme dont l’isolement, l’hébétude et le dénuement intérieur traduisent toute l’absurdité de la condition humaine. Elle résonne comme la confession pudique, presque coupable, d’un créateur qui se doit d’être digne de sa survie. 6/6
Top 10 Année 2002

Oliver Twist
Là où l’on pouvait redouter l’artisanat industriel d’un cinéma sous formol, croulant sous la reconstitution minutieuse et monumentale du Londres de Charles Dickens, Polanski vise ici quelque chose de plus trouble, de plus indéfinissable, une forme d’onirisme secret qui renvoie à l’enfance et à ses traumatismes. Le film ne déraille jamais complètement de ce que l’on peut en attendre, mais le pathétique de l’être humilié par la vie atteint à l’universel du mélodrame populaire et s’exprime avec une précision rigoureuse, en récusant tout effet pittoresque : s’y ajoute une plus-value légèrement fantastique, une étrangeté au monde qui en renforce le propos. Ni œuvre fondamentale ni adaptation ultime du monument littéraire donc, mais une proposition humble et plus personnelle qu’on ne pourrait le croire. 4/6

The ghost writer
Genre de Cluedo politique sur une île mystérieuse renfermant mille secrets et faux-semblants, voici un retour en très grande forme. D’une abstraction toute particulière, bardé de pistes de réflexion et de niveaux de lecture, offrant la jubilation d’un divertissement hitchcockien maîtrisé au cordeau tout en ouvrant à chaque scène sur des eaux mouvantes et opaques (relations troubles, rapports de domination, trompe-l’œil, claustration, inquiétante étrangeté…), ce film magistral, vénéneux, à l’ambiance spectrale et envoûtante, rappelle à quel point Polanski se balade. Sa mise en scène virtuose et follement intelligente y crée une forme de torpeur brumeuse au service d’un propos ironique qui mêle la satire, la manipulation, le pouvoir, la dissection précise des comportements humains et l’inquiétude existentialiste. Grand cru. 6/6
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Et puis franchement, si ça ne vous fait pas grimper au rideau, je ne peux rien pour vous.
Top 10 Année 2010

Carnage
Reçue avec une certaine indifférence, cette adaptation au poil de la pièce de Yasmina Reza est pourtant, comme beaucoup d'autres opus (faussement) mineurs du maître, une œuvre supérieurement élaborée dont l'intelligence retorse se camoufle derrière une ironie carnassière. Polanski utilise avec une virtuosité secrète les moyens de son décor fermé, déploie une mise en scène usant de toutes les possibilités de l’espace pour créer des oppositions, des frontières, des tribunes, et s’appuie sur le talent étincelant de ses interprètes pour révéler la puissance des forces primitives que l’on cherche en vain à dominer ou étouffer, et pour démonter le jeu social, les mécanismes de mépris et d'exaspération, de rivalités et de rupture de notre société ô combien civilisée. Jubilatoire. 5/6

La vénus à la fourrure
Polanski et le huis-clos c’est une grande histoire d’amour, et c’est encore en s’en remettant à sa gestion impeccable du champ et à son sens consommé du tempo qu’il évite de s’enliser dans la raideur du théâtre filmé. Un homme, une femme, un rapport d’interdépendance biaisé dès le départ et tout le corpus thématique de l’auteur qui, autour du travestissement, de l’ambiguïté du rapport de domination et du vacillement des apparences, converge en une forme de substrat polanskien élémentaire, bardé de références conscientes : Roman par Roman, une fois de plus. Mais à quatre vingts ans le cinéaste est plus enclin à s’amuser qu’à disserter, et c’est sur le ton de la farce narquoise, dans un grand bouillon de pulsions, qu’il égratigne certains codes et comportements régis par la misogynie et l’hypocrisie. 4/6

J’accuse
L’injustice et le combat pour la vérité, l’antisémitisme et la dégénérescence sociale, le courage et l’honnêteté, l’armée et la presse, Dreyfuss et Zola : sujets imposants, graves, cruciaux, qui nécessitaient le regard haut et la main souple d’un grand cinéaste apte à en désamorcer la potentielle lourdeur démagogique. Maintenant la distance d’une probité morale dépassionnée, Polanski dissèque les mécanismes administratifs et politiques du plus retentissant scandale de l’époque, l’analyse avec son sens du détail, sa minutie coutumière, et l’immerge dans les eaux du thriller paranoïaque. La rigueur de la mise en scène, la captivante limpidité du récit, la variété fructueuse d’un casting impressionnant, la faculté des images à dire et évoquer plus qu’elles ne montrent, tout concourt à une forme d’idéal de cinéma classique. 5/6


Mon top :

1. Chinatown (1974)
2. Rosemary’s baby (1968)
3. Le locataire (1976)
4. The ghost writer (2010)
5. Le pianiste (2002)

Auteur d’une œuvre très personnelle marquée par la frustration, l’angoisse, l’aliénation, par un sens du pessimisme profondément polonais et par l’appel de l’absurde et de la fatalité, Roman Polanski est un cinéaste fondamental. Il demeure l’un des réalisateurs européens les plus importants de la seconde moitié du siècle, ayant élaboré une filmographie très cohérente, d’une immense maîtrise formelle, et opéré des percées inédites dans sa façon de mettre à nu les manifestations les plus cruelles et ironiques de la condition humaine. Très grand artiste.
Last edited by Thaddeus on 2 Feb 20, 01:35, edited 9 times in total.
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Père Jules
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Re: Roman Polanski

Post by Père Jules »

Il FAUT que tu découvres Macbeth !
Anorya
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Re: Roman Polanski

Post by Anorya »

Père Jules wrote:Il FAUT que tu découvres Macbeth !
+10. 8)
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Thaddeus
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Re: Roman Polanski

Post by Thaddeus »

Yep, je sais que cette adaptation est très cotée chez certains d'entre vous, plus qu'ailleurs en tout cas.
J'aimerais aussi découvrir What ?, qui pour le coup a assez mauvaise réputation, juste pour me faire une idée de l'échec (ou non).
O'Malley
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Re: Roman Polanski

Post by O'Malley »

J'avais trouvé What? assez jubilatoire lors de sa découverte il y a une petite dizaine d'années sur Arte: c'est une relecture polissonne d'Alice au pays des merveilles très jouissive.
Il sort en Blu-Ray chez Severin Films aux USA dans un mois environ. Peut-être l'occasion de revoir ou de découvrir le film dans une version restaurée et jeter le René Chateau aux oubliettes si une édition française (pour les non-anglophones comme moi) voit le jour dans une foulée plus ou moins longue...
bronski
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Re: Roman Polanski

Post by bronski »

Oui j'aime beaucoup ce film aussi. Très léger, sautillant, savoureux.
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AtCloseRange
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Re: Roman Polanski

Post by AtCloseRange »

Soirée Komeda pour la Fête de la Musique (il faut s'inscrire pour ceux qui sont intéressés)

http://institutpolonais.fr/#/event/1587
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AtCloseRange
Mémé Lenchon
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Re: Roman Polanski

Post by AtCloseRange »

C'est maintenant au tour de Deneuve de recevoir le goudron et les plumes des réseaux sociaux

http://www.huffingtonpost.fr/2017/03/16 ... _21897719/
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cinephage
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Re: Roman Polanski

Post by cinephage »

Quelle grande classe, cette femme...
Obviously the world is not a wish-granting factory (The fault in our stars, Josh Boone, 2014)
Pour caler mes bennos