Krzysztof Kieslowski (1941-1996)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Blue
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Re: Krzysztof Kieslowski (1941-1996)

Post by Blue »

Ok vous m'avez convaincu.

Pour ce qui est de "Bleu", je l'ai trouvé excellent et Binoche avec (elle y a des airs de Marie Trintignant, actrice que j'aime beaucoup, dans son interprétation parfois très froide). D'une manière générale je trouve que Kieslowski aborde ses sujets sous un angle scénaristique pertinent, avec une grande cohérence entre le fond et la forme, qui va au-delà de la figure de style pour faire joli (c'est le cas par exemple dans sa trilogie des couleurs, alors que le parti pris pouvait être casse gueule - et on se souviendra tous du lustre bleu de Binoche, de la robe immaculée de mariée de Delpy et de la toile écarlate devant laquelle Irène Jacob sort sa boule de chewing-gum).
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ballantrae
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Re: Krzysztof Kieslowski (1941-1996)

Post by ballantrae »

Bleu m'avait semblé assez lourdement symbolique , un comble pour un auteur aussi subtil que Kieslowski.Il y avait également un certain systématisme dans les déclinaisons chromatiques du titre.L'autre souci résidait dans la BO de Preisner vraiment caricaturale dans son imitation d'un romantisme tardif.C'est vraiment une erreur à part dans une belle discographie y compris Requiem for my friend dont est extrait le sublime Lachrimosa de Tree of life!L'adjectif "pompier" m'était venu à l'esprit, à mon grand regret, au sortir du film...
Rouge et Blanc sont bien meilleurs même si pas totalement exempts des défauts du premier opus: Rouge bénéficie du duo Jacob/Trintignant, d'un scénario très construit (presque trop), d'une belle musique de Preisner ( avec version française chantée par JLMurat "Tout commencement n'est qu'une suite"); Blanc est plus libre, parfois hésitant et ressemble par son ton au décalogue 9 et bénéficie de la grâce diaphane d'une toute jeune Julie Delpy.
Blue
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Re: Krzysztof Kieslowski (1941-1996)

Post by Blue »

Ah ben pour moi "Bleu" est un grand film sur la liberté, le deuil et la dignité.
Mais bon en même temps avec mon pseudo je suis un peu obligé d'aimer.
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Re: Krzysztof Kieslowski (1941-1996)

Post by Blue »

Borislehachoir wrote:
ballantrae wrote:Sans nul doute, oui car les choix de montage donnent vraiment un sens différent aux longs et moyens métrages: j'avais découvert en 1988 puis 1989 d'abord les versions longues puis en 1990 Le décalogue et avis eu l'impression de voir de nouveaux films et par leurs caractéristiques propres et par elur insertion dans un tout, à une place précise ( je pense que l'ordre a son importance pour appréhender le tout).
En tout cas, malgré la déception relative que constitua la trilogie des couleurs (surtout Bleu...décidément Binoche, passée la fin des 80', ne fait pas forcément du bien aux auteurs qu'elle approche cf Haneke, Kiarostami, Ferrara,Hou Siao Sien), kieslowki pour les films cités, pour Le hasard, pour Sans fin, pour le sublime Double vie de Véronique reste important à mes yeux et ne perd rien de son impact esthétique, métaphysique et émotionnel.
Pareil que toi ; je préfère la version longue de Tu ne tueras point et la courte de Brêve histoire d'amour. Mais il faut vraiment voir toutes les versions.
Après avoir vu les deux versions de chaque film, je trouve que "Brève Histoire d'Amour" souffre moins des coupes ; l'essentiel est toujours là. J'aime autant les deux versions et c'est mon épisode préféré du "Décalogue" avec les épisodes 1, 5 et 10. En revanche "Tu Ne Tueras Point" perd deux choses essentielles à mon sens dans sa version "Décalogue" : d'une part le fait que l'avocat ne soit plus présent en même temps que le tueur dans la scène du café ; d'autre part la séquence du meurtre est aseptisée (si je puis dire), raccourcie et à mon sens moins percutante.
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Re: Krzysztof Kieslowski (1941-1996)

Post by Borislehachoir »

Les deux fins de l'épisode 6, celle de la courte et celle de la longue, sont quand même assez opposées. Il me semble que l'actrice avait fait pression sur Kieslowski pour donner un happy end à la version longue, d'ou ma préférence pour la fin plus pessimiste mais aussi plus naturelle.

Concernant tu ne tueras point, je trouve que le traitement visuel a base de filtres est plus cohérent dans la version longue ; la manière qu'a Kieslowski de filmer le tueur, cadré généralement sur le haut de son corps, me semble déconnecter celui-ci de son environnement - on dirait que lui et l'arrière-plan sont issus de deux films différents -, chose qui ne se produit pas quand il filme l'avocat ou le chauffeur de taxi, filmés eux en plans plus larges. Peut-être est-ce une surinteprétation totale de ma part, et je n'ai jamais vu un analyste se pencher là-dessus, mais je trouve qu'on perd un peu de cette aspect là dans la version courte.

Mes épisodes préférés sont ces deux-là, le 10 ( le plus drôle et ça fait du bien ), le 2 et le 4 que je trouve tous les deux très sous-estimés. Jamais je ne pensais être ému aux larmes face à un plan de mouche dans un verre d'eau :)
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Re: Krzysztof Kieslowski (1941-1996)

Post by Blue »

Le ton tragi-comique de l'épisode 10 m'a fait penser à "Trois Couleurs Blanc". D'ailleurs on trouve Zbigniew Zamachowski dans les deux films avec à chaque fois un rôle d'anti-héros qui lui sied parfaitement.

L'épisode 2 à emporté le morceau sur la fin, me concernant.
Si tu veux voir de la métaphore avec insecte et verre d'eau je te conseille (si tu ne l'as déjà vu) "Le Salon De Musique" de Satyajit Ray. C'est ma référence pour ce qui est de ce genre de plan.

Dans le "Décalogue", il n'y a guère que l'épisode 8 qui me semble plus faiblard. Le reste oscille entre le très bon et l'excellent.
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Re: Krzysztof Kieslowski (1941-1996)

Post by Borislehachoir »

J'ai un peu de mal avec l'épisode 3 également. Le 7 et le 9, je les ai trouvé bons mais un cran en-dessous des autres.

Je note pour le Ray, je n'ai jamais vu un film de ce cinéaste.
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Re: Krzysztof Kieslowski (1941-1996)

Post by Blue »

Borislehachoir wrote: Je note pour le Ray, je n'ai jamais vu un film de ce cinéaste.
J'ai regardé ton top 100. Tu as des affinités avec le cinéma de Kurosawa et Bergman. Donc les films de Ray ça devrait passer tout seul (trilogie "Apu", "Charulata", " Le Salon De Musique", etc)
Ray et Kurosawa avaient une admiration réciproque.
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Re: Krzysztof Kieslowski (1941-1996)

Post by Borislehachoir »

Tout à fait, j'avais déjà pris note des remarques de Kurosawa sur Ray, c'est simplement que mon ratio temps disponible/nombre de films à voir étant ce qu'il est, je n'ai pas encore eu l'occasion de défricher ce territoire cinématographique là ; de même pour certains cinéastes que je connais extrêmement mal ( Ozu, Mizoguchi, Gance, Dreyer... ) mais ou je sais que tôt ou tard je comblerai ces lacunes.

Dans les cinéastes indiens éveillant ma curiosité, Jacques Lourcelles dit beaucoup de bien de Ritwik Ghatak, mais il n'est quasiment pas diffusé chez nous... Mais on s'éloigne de Kieslowski là :)
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Re: Krzysztof Kieslowski (1941-1996)

Post by Blue »

Pour en revenir à Kieslowski, j'ai trouvé son top 10 (sans ordre, ils sont classés par année de sortie) :
Le Kid (1921) Charles Chaplin
Citizen Kane (1941) Orson Welles
La Strada (1954) Federico Fellini
Un Condamné A Mort S'est Échappé (1956) Robert Bresson
Les 400 Coups (1959) François Truffaut
Les Musiciens (1960) Kazimierz Karabasz
L'Enfance d'Ivan (1962) Andrei Tarkovsky
Le Péché Suédois (1962) Bo Widerberg
Éclairage Intime (1965) Ivan Passer
Kes (1969) Ken Loach
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Thaddeus
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Re: Krzysztof Kieslowski (1941-1996)

Post by Thaddeus »

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Le hasard
Par sa structure à choix multiples et ses différentes entrées combinatoires, ce film annonce toute une série d’avatars bâtis sur un principe similaire, pour le meilleur (Resnais et ses exquis Smoking/No smoking) et pour le pire (les purges Cours Lola, cours ou L’Effet papillon). Virtuose, stimulant, le kaléidoscope de Kieślowski captive de bout en bout parce qu’il radiographie avec une lucidité parfois goguenarde la réalité sociale d’un pays fracturé par les compromissions et la désagrégation des idéologies politiques. À travers les trois parcours de son héros, ballotté par la roulette du hasard et des coïncidences, il interroge le sens de l’engagement et la fragilité des choix individuels jusqu’à une ultime image en forme de pied-de-nez sarcastique, sans pour autant donner de leçon de désespoir au nom de l’objectivité. 4/6

Sans fin
Kieślowski a toujours traqué l’invisible, éclairé les motivations et les comportements de ses personnages à la lumière d’une interrogation existentielle, voire métaphysique. Son questionnement se porte ici sur l’histoire d’une jeune veuve découvrant tardivement l’amour qu’elle porte à son mari – spectre traversant le récit en d’étranges émanations d’outre tombe. L’inquiétude et le désarroi de cette héroïne engourdie pourraient toucher mais leur traitement sibyllin rend la trajectoire d’autant plus énigmatique qu’elle est comme parasitée par un regard critique sur les failles de la justice polonaise et les humiliations sociales des ouvriers, tableau noir et pessimiste d’une réalité nationale, dénué cependant du moindre militantisme. Maîtrisé, déroutant, le film intrigue davantage qu’il n’emporte l’adhésion. 3/6

Tu ne tueras point
Varsovie est une ville-fantôme, filtrée par des cadrages tordus et des tonalités d’ocre et de vert qui la transforment en purgatoire de fin du monde, débouchant sur un désespoir sans nom. La démarche du cinéaste est méandreuse et accablée, qui cherche à cerner l’atroce condition humaine dans une quête obstinée, tourmentée, de la lumière. Son approche quasi bressonnienne, visant à saisir décors, êtres et objets dans leur apparence immédiate, est constamment déplacée par un processus de subjectivisation qui interpelle le jugement et le regard du spectateur : lorsqu’au crime crapuleux, longuement décrit, répond le minutieux préparatif de la mise à mort légalisée, on a le cœur au bord des lèvres. La fable est donc éprouvante, mais elle traduit une angoisse, une colère aussi, qu’il est difficile d’oublier. 5/6
Top 10 Année 1988

Brève histoire d’amour
D’un abord plus séduisant, ce sixième volet du Décalogue rappelle l’argument de Fenêtre sur Cour, mais Kieślowski est évidemment loin d’Hitchcock, quand bien même son récit prend la respiration d’un suspense paradoxal. À travers l’histoire d’un adolescent timide qui s’enhardit à avouer sa flamme à la voisine qu’il contemple maladivement, et dont le comportement finit par troubler la jeune femme, le voyeurisme est moins la marque d’une forme d’impuissance que la manipulation d’un désir refoulé. Lui, solitaire et inquiet, découvre l’amour sans tendresse ; elle, épanouie et libérée, l’amour au-delà du plaisir. Le cadre précis, l’enfermement des personnages dans un décor de grisaille et de béton dessinent la trajectoire croisée de deux êtres dont le mystère est toujours préservé par la mise en scène 4/6

La double vie de Véronique
Chez Kieślowski, l’immatériel de la matière est aussi déterminant que l’inconscient de la pensée. Plus que jamais, son cinéma est celui de la ténuité, de la suggestion, de la transparence, qui donne à voir l’invisible et à entendre l’indicible. Il est ici question d’une quête spirituelle, celle de l’identité d’une jeune femme, celle de son double – qui comme elle frotte un anneau d’or contre sa paupière et approcha petite sa main du feu. Sans apporter de réponse aux questions qu’il soulève, le cinéaste élabore une construction très travaillée qui joue de la répétition, de la réitération, de la permutation, vectorisée par le recours aux vitres, aux miroirs, aux loupes, aux reflets, aux appareils optiques. Et peu à peu, ce qui pourrait n’être qu’un jeu de pistes fascinant devient, par on ne sait quelle magie, un poème étonnamment serein. 5/6
Top 10 Année 1991

Trois couleurs : bleu
Bleu azur, espoir. Ce premier volet de la trilogie est comme toujours difficile à appréhender ; encore plus à décrire par des mots. Sa chirurgie cinétique et sonore désintègre le piège du roman-photo pour suivre un parcours intérieur, mot à mot, pouls à pouls. Le récit ne se raconte pas, trop réducteur par rapport à l’ambivalence des images ; on peut le décrypter comme une avancée vers la plénitude, la recherche d’une grâce que le cinéaste traduit par l’emploi cérémonieux de la musique, un réseau de signes lumineux et mystiques, l’attention continue aux vibrations intimes d’une héroïne laissant enfin l’amour signer son arrêt de vie par touches d’abandon ou de reconquête, et à laquelle Binoche apporte sa sensibilité. On est ici entre la parabole, le conte philosophique, la peinture des sentiments. 4/6

Trois couleurs : blanc
Blanc neigeux, exil. Kieślowski creuse la dimension moraliste de son cinéma avec cette fable sarcastique et grinçante, qui s’éloigne des tonalités lyriques des précédents films au profit d’un absurde ricanant, loufoque, noir (proche en cela de son compatriote Polanski), quelque chose comme un homme mourant de rire un couteau planté entre les épaules. C’est un peu l’histoire du lièvre qui, non seulement coiffe le lièvre sur le poteau, mais s’en fait un monstrueux civet. D’une délectation morose dans l’ironie, le cinéaste double le récit policier d’une farce sur l’inégalité, dénonce les ravages du capitalisme en soulignant les contradictions entre l’Europe de l’Ouest et de celle de l’Est, résume nos sociétés respectives avec une lucidité féroce qui ne laisse entendre qu’une seule chose : la vie est un jeu truqué. 4/6

Trois couleurs : rouge
Rouge feutré, passion. Le volet le plus flamboyant, le plus harmonieux, le plus réussi sans doute de la trilogie. Allégé du didactisme et du symbolisme légèrement pesant de Bleu, enrichissant l’acuité de Blanc d’une belle densité émotionnelle, Kieślowski organise un réseau de ramifications, de ruptures et de croisements, tissant une multitude de fils autour du hasard, du destin, des liens invisibles qui se tissent entre les gens. Beauté du cadre, élégance constante des compositions : la forme est assez souveraine, toujours un service d’un propos chaleureux, lucide et résolument optimiste, qui fait de cette parabole initiatique sur la fraternité, le remords, le pardon, la rédemption et l’amour, unité spirituelle et protectrice permettant d’enrayer la dispersion des êtres et des choses, un très beau dernier film. 5/6


Mon top :

1. La double vie de Véronique (1991)
2. Tu ne tueras point (1987)
3. Trois couleurs : rouge (1994)
4. Brève histoire d’amour (1988)
5. Le hasard (1981)

Cinéma hautement parabolique, engagé dans de très subtiles constructions narratives, plastiques et littéraires, l’œuvre de Kieślowski est celle d’un artiste aux préoccupations spirituelles passionnantes, dont la poésie met à distance de toute aridité. D’une façon générale, je le trouve (très) beau.
Last edited by Thaddeus on 22 Jan 19, 18:40, edited 5 times in total.
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Re: Krzysztof Kieslowski (1941-1996)

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Je est une autre



À ceux qui ne voient en Krzysztof Kieślowski que l’austère novelliste révélé par les épisodes de son Décalogue, on ne saurait trop conseiller de découvrir La Double Vie de Véronique. À ceux convaincus qu’il n’est que le lucide entomologiste de la société polonaise contemporaine, on suggérera de se laisser envahir par la douceur apaisante d’un art poétique fondé sur cette contradiction vitale : on est à la fois jouet du fatum et acteur de sa biographie. Le cinéma de Kieślowski tire l’essentiel de ses bénéfices d’une organisation de la pénurie, qu’elle soit rareté morale, minimalisme esthétique ou expédient matériel. Il donne ici un beau film d'amour et de musique, une fiction d’exil, à cheval entre deux pays, deux continents, deux expériences. Une histoire de cœurs fragiles et de sort maîtrisé. Le hasard est encore là mais la musique l’a transcendé. Le cinéaste suggère que la connaissance de l'identité ne repose pas sur l'affirmation de soi mais sur la découverte de l'altérité du semblable. Ainsi l’introduction nous présente-t-elle deux fillettes, nées le même jour et à la même heure. L’une en Pologne, c’est Weronika, l’autre en France, c’est Véronique. À la première on parle, au moment de Noël, d'hiver et d'étoiles, et à la seconde, au printemps, d'arbres et de feuilles. Toute petite, Weronika est déjà aspirée vers le haut, tandis que Véronique s’affirme terrienne, plus proche de la nature. Fin du prologue. Vingt ans plus tard, Weronika est devenue une jeune femme au visage rayonnant. Elle habite Varsovie avec son père veuf, dont elle est très proche. Elle a un petit ami qui l’aime et qu’elle aime, fait l’amour sous la pluie et n’a qu’une passion, le chant, à laquelle elle n’envisage pas de renoncer en dépit de fragilités cardiaques. Kieślowski n’a pas peur de tuer Weronika puisque voilà Véronique, soudain prise d’un inexplicable chagrin. Elle vit en province, est pianiste classique et n’a pas encore trouvé le grand amour. Elle aussi a perdu sa mère et une tendre complicité la lie à son père. Plus tard, on l’apprendra, lorsque la petite fille de Pologne avait deux ans, elle approcha sa main trop près du four et se brûla. Dans le même temps, la petite fille de France fit un geste identique mais l’arrêta au dernier instant.


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Les correspondances, les détours, les impasses, les interférences, c’est le jeu préféré du réalisateur. Véronique et Weronika sont comme des jumelles, des sosies, des âmes météores qui échangent, se percutent et s’épousent. Toutes deux rêvent d’une même église très haute, en briques rouges. Toutes deux aiment jouer avec une petite boule de verre ou passer un stick sur leurs lèvres gercées. Toutes deux éprouvent la même émotion devant une vieille femme inconnue. Chacune se sent liée à l’autre dont elle ignore pourtant l’existence. "J’ai l’impression de ne pas être seule", glisse Weronika à son père. "J’ai l’impression de me retrouver seule", révèle Véronique au sien après la disparition de son double. Chacune s’éprouve comme autre que la même. Ce n’est pas un mysticisme bêtement psychologique mais une conception philosophique de l’univers : le monde en épiderme intensif où le moindre frisson à Cracovie colle la chair de poule à Paris. C’est le corps qui fait le lien, c’est la physique des sons qui fait le joint : la musique comme un anticyclone au-dessus de l’Europe, le bruit des dialogues comme une dépression occidentale qui nous menace. La Double Vie de Véronique c’est ce qui nous arrive quand tout aspire sans nous à notre bien, quand tout conspire malgré nous à notre mal. Les deux Véronique se ressemblent, à la différence près qui fait de leurs deux individualités une personne en morceaux (la main gauche, le pied nu, une même alliance dorée pour se décongestionner les paupières). Une seule fois, on a pu croire que ces morceaux allaient s’emboîter : Véro croise Nika, sur la grande place de Cracovie, dans un nuage d’atomes (une manifestation antisoviétique) où elles sont comme deux bouchons affolés. Il est prouvé que Weronika, plus douée pour voir au-delà des choses que les choses elles-mêmes, a aperçu Véronique. Il est certain que Véronique a fixé Weronika, mais (attention, les yeux) par la serrure d’un objectif photographique. Rien n’indique donc qu’elles se sont vraiment vues : c’est un dialogue d’aveugles. Leur coïncidence est dans ce trou noir qui colle le vertige. Plus loin, la belle Weronika se lance en solo dans un lamento dont le contre-ut va bientôt lui briser le cœur. Une larme coule alors de ses yeux. Sauf que cette larme n’en est pas une, mais la première goutte d’une pluie incessamment diluvienne. À cet instant superbe, Kieślowski caresse une complicité cachée depuis le début du monde : Weronika pleure de son corps comme il pleut du ciel.


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L'ordre narratif propose successivement deux relations entre Véronique et Weronica. La première interdit toute interprétation appuyée sur la métempsycose ; la seconde empêche de mettre sur le même plan les deux protagonistes. En mourant, Weronika entraîne l’infléchissement de la vie de Véronique, qui renonce au chant et se met en quête de quelque chose qui comblerait en elle ce vide soudain creusé par une étrange absence. Pour la première fois elle tombe amoureuse et répond à un appel qui n'est intelligible que par les moyens du conte. L'histoire de l’une n'est que l'anticipation de celle de l’autre. À une aventure d'accès brutal à l'essentiel, couronnée par un trépas musical, succède le cheminement conscient, médiatisé par l'allégorie littéraire, d'une expérience différée par un processus photographique (de nombreux mois s'écoulent avant que Véronique voie Weronica sur son cliché, réalisant le contrechamp de la rencontre). Cette dissymétrie développe et accuse la singularité de chacune des héroïnes. À la Polonaise s'associe le brusque renversement du monde, la terre prenant la place du ciel. Par deux fois, pareille interversion s'esquisse pour la Française : au moment où elle est sur le point de répondre à l'invitation de son soupirant potentiel, la caméra entame un tel mouvement sans l'achever ; vers la fin, elle partage en rêve avec sa contrepartie la vision de l'église de briques, flèches vers le bas. L’emblème de l’œuvre, comme le titre l’indique, est donc sans cesse dupliqué. Une petite balle en plastique dur et transparent, de celles que l’on fait rebondir à l’infini avec des élans de plus en plus forcés, accompagne Weronika. Une photo suit Véronique, enfermée dans son sac à main, donnant la clé de l’histoire à la manière de Blow Up. De ce double symbole découle deux films. À travers la boule, Kieślowski voit le monde à sa façon, c’est-à-dire déformé par des angles bizarres, voilé par la matière même d’un écran tiré entre transparence et opacité, accroché aux hasards des rebonds capricieux d’un objet dont la courbe épouse les moindres accrocs du réel. La photographie induit une seconde partie en forme de jeu de pistes, d’enquête quasi policière, pleine d’indices à interpréter.

Tournée le plus souvent dans une lumière d’automne et d’au-delà, La Double Vie de Véronique est ponctuée de véritables moments de grâce. Tout est clarté, communication, prédestination, pressentiment. Tout cousine, tout voisine : le tarot et le cristal, la femme fardée et l’homme de loi, le don de Dieu (les héroïnes sont des artistes) et le reflet de soi, le chiffre et la voix (la voie) ; enfin l’amour, un amour blanc, pur, religieux. La seconde Véronique le vit sur un fil, avec un marionnettiste, destin, démiurge ou simplement métaphore du réalisateur. Chaque image en dit plus qu’elle n’est censée dire. On y voit beaucoup de vitres qui servent à séparer les personnages d’une vérité qu’ils ne parviennent pas à appréhender. Or, la première fois que Weronika rend visite à son père, à la campagne, elle s’assied devant le carreau, contemplant un paysage étonnamment serein. La vitre est fêlée. Hasard ou symptôme prémonitoire d’une traversée des apparences… La réflexion critique sur la vie devient aussi une réflexion critique sur une forme narrative : Buñuel avait essayé, dans Cet Obscur Objet du Désir, un personnage scindé en deux actrices. Avant que ne le fasse Lynch, Kieślowski essaie deux personnages en une actrice, et pas plus que les réalisateurs mexicain ou américain, il ne livre le fin mot de l’énigme. Il accomplit même un pas en avant dans le mystère. Weronica et Véronique, embusquées derrière leurs fenêtres, semblent souvent se répondre à distance dans le récit, au-delà de la mort, à travers les temps et les espaces — faisant converger dans leur regard commun deux vieilles qui cheminent l'une vers la gauche, l'autre vers la droite. Pour le réalisateur, même le hasard est signe. Mais il ne prêche pas, il filme. Il donne à percevoir les images et les sons qui se répondent, les choses derrière les choses, les objets qui parlent. Il offre surtout l’éclatante révélation d’une comédienne, l’astrale Irène Jacob. Sous sa direction, tout à fait la même et tout à fait une autre, elle est Weronika et Véronique. La plupart du temps à l’écran, le plus souvent seule, elle bouge vrai, regarde droit, parle juste, elle existe, elle est d’une présence incroyable, elle a le sourire d’ineffable gourmandise de la jeune Ingrid Bergman, on l’aime. De recherches en poursuites, de couloirs en corridors, son itinéraire douloureux la conduira à un retour aux sources. À la feuille verte de son enfance répond l’arbre de la dernière image. Une main de jeune fille sur une écorce grise. La sève est à l’intérieur.


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Re: Krzysztof Kieslowski (1941-1996)

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Krzyszof Kieślowski (1941 – 1996) - Pour l'amour de l'autre dans "Une vie, une oeuvre" :https://www.franceculture.fr/emissions/ ... -de-lautre
"Jamais je ne voudrais faire partie d'un club qui accepterait de m'avoir pour membre." (Groucho Marx)