Sidney Lumet (1924-2011)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Phnom&Penh
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Re: Sidney Lumet (1924-2011)

Post by Phnom&Penh »

Watkinssien wrote:Ce sont surtout les classiques que certains cinéphiles aiment à faire remarquer: Sydney Lumet et Sidney Pollack, les frères Cohen, Scorcece, etc... Désolé si cela a paru offensant.
C'est pas une histoire d'offense, du tout. C'est juste que ces erreurs sont fréquentes quand on écrit. Encore faut-il écrire souvent pour le savoir :wink:
Je peux te dire d'expérience qu'il y a une seule façon de bien se relire, c'est d'être relu par quelqu'un d'autre. Soit on pense à son texte, et même avec de l'attention, on ne cesse de rater des erreurs manifestes, et même des répétitions. Soit on a un regard extérieur et on les voit immédiatement.
Se faire corriger n'a rien d'offensant, ni même de vexant, à condition que la personne qui corrige soit tout simplement sympa, dans la manière discrète ou amusante de souligner l'erreur. Quand cela fait juste ressortir l'erreur, cela oublie le travail fait. Même s'il s'agit comme ici d'une bafouille de quinze lignes sur un livre. Si personne ne réagit, pas de problème, mais se faire corriger sur une erreur orthographique sans plus de commentaires, c'est juste plombant.
Et quand tu auras lu le livre, tu découvriras que ce commentaire n'est pas HS mais a un certain rapport avec le fonctionnement de Sidney Lumet quand il fait ses projections de films avant finalisation.
Sans rancune :wink: !!!!!
"pour cet enfant devenu grand, le cinéma et la femme sont restés deux notions absolument inséparables", Chris Marker

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Watkinssien
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Re: Sidney Lumet (1924-2011)

Post by Watkinssien »

Aucun souci. :wink:
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Thaddeus
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Re: Sidney Lumet (1924-2011)

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(en italiques : films découverts en salle à leur sortie)


Douze hommes en colère
Un modèle incontournable de film dialectique, une œuvre toute de science et de conscience, qui dépasse admirablement l’artifice théâtral de sa situation pour atteindre à la réflexion universelle sur la responsabilité individuelle, l’éthique face au doute et la rigueur dans le cadre juridique. D’emblée, Lumet impose l’éloquence humanitaire de son propos par la maîtrise de ses moyens : le huis-clos est haletant, rigoureux, passionnant, bouscule les certitudes, fait évoluer le spectateur comme il fait évoluer les personnages. Réalisateur, scénariste et acteurs retouchent, enrichissent, embellissent, suscitent un profond intérêt pour chacun des individus en présence. Par sa confrontation des points de vue et des conceptions, son intégrité morale, c’est le plus vibrant plaidoyer qui soit en faveur de la démocratie. 5/6
Top 10 Année 1957

Point limite
L’année même où Kubrick sort son Docteur Folamour, Lumet livre sa propre vision de la guerre froide et de l’inéluctabilité funeste de la course aux armements. Pas la moindre trace de burlesque grinçant ici : la politique-fiction, ultra-réaliste, enregistre méthodiquement les faits et suit un crescendo dramatique proprement hallucinant. L’asservissement de l’homme à la technologie, les confrontations idéologiques, la mise en crise des comportements sont traduits dans un insoutenable suspense fait de voix tendues et de mains tremblantes, jusqu’à ce sacrifice d’Abraham que l’on accueille avec une résignation effarée. Lorsque l’épilogue survient, que la ligne narrative est coupée par le sifflement suraigu de la destruction, le spectateur éreinté n’a d’autre choix que de se mesurer à sa responsabilité écrasante face à l’impensable. 6/6
Top 10 Année 1964

Le prêteur sur gages
À plusieurs égards Lumet agit ici en précurseur. D’abord vis-à vis des codes de représentation du cinéma américain : sexualité mixte, prostitution, misère sociale sont traités frontalement. Ensuite avec le sujet encore problématique de la Shoah, évoqué par le biais de flashs mentaux bien peu consensuels. Enfin dans le forage de son propre champ thématique : les bas-fonds de Harlem, la promiscuité, l’insécurité, la pauvreté, l’insalubrité, restitués avec un souci de réalisme documentaire, nourrissent la frange la plus noire et désespérée du cinéaste. N’hésitant pas à recourir à la provocation, à l’inconfort, il dresse le portrait d’un homme accablé par sa culpabilité de survivant, muré dans une insensibilité volontaire, et refusant la tentation du sentiment et de la générosité pour ne plus avoir à en souffrir. 4/6

La colline des hommes perdus
Lumet fait ses Sentiers de la Gloire, en le transposant bien loin de l’horreur des tranchées, dans un décor d’aliénation brutale : un camp disciplinaire perdu dans la canicule saharienne. La mise en scène tisse autour des personnages le réseau vivant d’une présence qui ne tient nul compte d’une limitation réaliste des espaces et transmet la sensation intuitive de l’agitation et du délire que suppose la violence de l’action. La charge est féroce, disséquant avec une implacable acuité une logique hiérarchique visant à étouffer l’individu et à nier son identité pour en faire le maillon docile de la mécanique guerrière. En fait, c’est peut-être un autre Kubrick, Full Metal Jacket, que le film préfigure, mais sur un mode humaniste : le grain de sable se débat et crie son indignation, la nôtre, celle de l’auteur. 4/6

Le dossier Anderson
À rebours de toute description angélique d’un monde fonctionnaliste, Lumet amorce le grand virage d’inquiétude et de dénonciation du cinéma américain des années 70, emploie les armes de l’ironie sans renier celles du suspense, et dresse le portrait d’une Amérique en crise. La publicité, le mariage, la bourse, les hommes d’affaires et cette société qui consacre des escrocs en col blanc : voilà contre quoi enrage son héros, cambrioleur que dix ans passés derrière les barreaux ont rendu anachronique, et qui sera mis hors jeu par l’empire généralisé de l’écoute et de la surveillance. Derrière le plaisir d’un divertissement policier rigoureusement réglé et savamment construit, c’est la dissociation d’un système en réseau que décrit le cinéaste, où services et informations sont neutralisés par leur propre profusion. 4/6

The offence
Huis-clos halluciné et éprouvant, jeu de miroir trouble confondant victime et bourreau, affrontement psychologique pervers entre un serviteur ambigu de la Loi et une Bête pathétique. Le temps n’en a pas altéré la puissance expressive, la subtilité du montage éclaté, l’atmosphère glauque fouillant l’inconscient d’une banlieue londonienne aseptisée. Doté d’un travail remarquable sur l’image comme sur le son (voir la musique toute en chuintements et stridences), ce faux polar vertigineux interroge la réversibilité du bien et du mal, les racines de la démence, le basculement psychique d’un protagoniste anéanti par des années de proximité avec la violence et la mort. Il atteste de la rigueur morale d’un auteur qui choisit d’envisager la réalité, si noire et pénible soit-elle, comme une part de vérité et d’humanité. 5/6

Serpico
À travers une chronique de la vie ordinaire, qui s’éloigne de la mythologie du film policier pour coller aux respirations d’une nation, d’une ville, des individus, on assiste à une épopée individuelle, au cheminement d’un destin et d’un idéal, à la lutte de l’ordre intègre contre les moulins à vent de la loi américaine. Les lieux de tournage, l’amplitude temporelle de la fiction (plusieurs années), la fidélité scrupuleuse de Lumet à son sujet, comme un écho à la rigueur morale de son héros : tout témoigne ici d’une grande exigence de facture, d’une dévotion sans faille à la crédibilité du propos. Davantage qu’un réquisitoire sans appel contre la corruption, le cinéaste met en lumière les dommages et les désillusions que le combat engagé par son héros ne peut qu’engendrer. Un grand film engagé, lucide et responsable. 5/6
Top 10 Année 1973

Le crime de l’Orient-express
Pour cette luxueuse adaptation du classique d’Agatha Christie, le cinéaste dispose du plus impressionnant parterre de stars de sa carrière et recompose discrètement le schéma de Douze Hommes en Colère en jouant à fond le jeu du whodunit, de l’histoire manquante, encodée et matérialisée sous forme d’indices. En substituant les suspects aux jurés, en organisant un huis-clos ferroviaire où s’opère une parodie de justice par laquelle il ne s’agit plus d’innocenter mais de condamner, il confronte chaque personnage à la relativité de ses propres jugements. Exécuté avec un métier éprouvé, le film est comme un petit théâtre pervers de la vérité, de la manipulation et du mensonge, qui cultive à ses meilleurs moments un sentiment d’incertitude sur la légitimité des règles et des actes régissant la communauté. 4/6

Un après-midi de chien
Là encore, un film caractéristique de la capacité de Lumet à extraire d’une situation extrême des aspects symptomatiques de la société américaine, sans jamais verser dans le didactisme ou la démagogie. Avec lui, le fait divers retrouve ses lettres de noblesse et atteint les proportions d’une aventure dont la folie n’est pas loin d’être shakespearienne. À partir d’un hold-up raté, le cinéaste dresse un implacable constat social, qui radiographie la violence policière, le voyeurisme de la foule, l’intolérance vis-à-vis de l’homosexualité et la manipulation médiatique. Surtout, il s’affirme une fois de plus comme un observateur minutieux des comportements : le désarroi, la fragilité de ses héros, la nervosité des flics, les faiblesses des otages y composent un tableau d’une grande humanité. 5/6
Top 10 Année 1975

Network
C’est au milieu de la télévision, à sa mercantilisation galopante, à l’emprise croissante des conglomérats sur le petit écran et au développement de l’information-spectacle que s’attaque Lumet dans ce film cinglant et féroce, d'une drôlerie irrésistible dans ses outrances calculées, et qui mêle avec virtuosité la polémique et la nostalgie, le réalisme et la politique-fiction. En une satire grinçante, portée par des comédiens plus brillants les uns que les autres, le film laisse progresser les personnages jusqu’à l’éclatement, selon les pentes naturelles de leur psychologie, dessine une parabole assez vertigineuse sur le pouvoir souterrain de l’empire cathodique, la manipulation des masses, la déshumanisation des individus par la machine économique, jusqu’à un discours final qui glace le sang par son cynisme froid. 5/6
Top 10 Année 1976

Le prince de New York
Huit ans après Serpico, Sidney Lumet en offre une déclinaison encore plus complexe et amère, franchissant un palier supplémentaire dans le brouillage des frontières entre la loi, le crime et l’éthique individuelle. Des dizaines de personnages, une authenticité scrupuleuse, un script en béton armé qui dresse le tableau le plus dense et précis de la corruption au cœur de la mégalopole américaine : il faut cela au cinéaste pour mettre en relief tous les aspects de son sujet, pour en dénuder les dilemmes et les tiraillements. Sur les pas d’un flic pris au piège de la délation, qui espérait trouver son salut dans la dénonciation mais ne fera que perdre ses illusions, Lumet éclaire le fonctionnement d’un système gangrené par le chantage, la dissimulation, les rapports occultes entre pègre et police. Film admirable, moral, passionnant. 5/6
Top 10 Année 1981

Le verdict
D’un genre à lui tout seul (le film de prétoire) et d’un scénario somme toute assez classique, Lumet tire un petit modèle de limpidité elliptique, s’attaquant aux rouages de la justice et aux poids des lobbies à travers l’histoire d’un avocat qui se rachète une conduite. Il s’agit pour lui de perpétuer cette obsession qui consiste à retrouver la tracer égarée d’une pureté chez l’individu. La précision des gestes et des dialogues, l’économie avec laquelle le cinéaste exprime un maximum de choses tout en refusant les raccourcis faciles (les victimes ne sont pas si innocentes, les salauds ont leurs raisons) font de ce réquisitoire pour l’humain un excellent baromètre de l’aisance avec laquelle l’auteur manie l’intime, le social et le politique. En sus, de grands numéros d’acteur (Newman, Mason, Rampling). 4/6

À bout de course
L’œuvre la plus secrète, la plus intime de l’artiste. Si elle porte sur l'utopie des années 70 et son épuisement inévitable un regard d’une grande acuité, elle développe surtout un propos bouleversant sur la famille, l’attachement qui la fait vivre, et la façon dont l’engagement idéologique peut infuser les relations extrêmement fortes qui le fermentent. Lumet ne juge pas, il admire seulement la rage de vivre d’êtres écartelés qui se nourrissent d’apparents paradoxes. Magnifique de pudeur et de délicatesse, exprimant une sensibilité à fleur de peau avec un mélange d’espoir et de mélancolie, de chaleur et d’empathie, ce film porté par un River Phoenix exceptionnel est ponctué de purs moments de grâce, tel celui où les quatre personnages improvisent un dîner d’anniversaire et se laissent aller à une danse euphorique dans leur petit salon. 6/6
Top 10 Année 1988

Family business
Les affaires de famille ne sont ici pas celles du crime, plutôt celles du petit banditisme au rabais. Nulle trace de mafia, de clan organisé, de gangstérisme à grande échelle, seulement trois générations de cambrioleurs : le fils, le père, le grand-père, diversement motivés et impliqués, se retrouvant face à un cas de conscience. Le film, lui, est moins un polar qu’une comédie douce-amère où l’auteur s’intéresse une fois de plus à quelques marginaux. Si l’action l’amuse, il regarde surtout avec complicité une poignée de personnages anticonformistes qui rêvent d’indépendance et de liberté. Et c’est bien le regard posé sur la filiation, sur la difficulté à s’affranchir des espoirs de ceux que l’on aime ou au contraire à les concrétiser, qui constitue le meilleur atout de cette œuvre un peu trop tiède et ronronnante. 4/6

7h58 ce samedi-là
Malgré quelques scories et une construction alambiquée toute en flash-backs et flash-overs qui ne s’imposait pas, c’est une belle étude de caractères qui se développe, la mise en perspective d’une poignée de destins qu’un sombre engrenage va réunir puis séparer dans un processus tragique et inéluctable. La qualité de l’interprétation contribue beaucoup à la force de ce portrait familial trouble, dans ce qu’il dévoile de décomposition, de transmission d’une souffrance et d’une frustration voilées, chacun luttant contre ses démons et le poids d’une société paumée face à un idéal qui l’entraîne vers l’abîme. Avec ce dernier film d’une noirceur absolue, Lumet prouve une nouvelle fois qu’il est bien l’un des peintres ayant su le mieux saisir le mélange d’oppression et de tristesse de la mégalopole moderne. 4/6


Mon top :

1. À bout de course (1988)
2. Point limite (1964)
3. Douze hommes en colère (1957)
4. Le prince de New York (1981)
5. Network (1976)

Cinéaste du conflit, de la société urbaine, de ses dysharmonies et de ses manifestations irrationnelles, Lumet est un grand auteur humaniste, engagé, responsable, dont la remarquable constance de facture s’est mise au service d’un propos riche et passionnant. L’un des grands noms du cinéma américain de le seconde moitié du siècle (mais je suis loin d’avoir tout vu).
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Re: Sidney Lumet (1924-2011)

Post by Supfiction »

AtCloseRange wrote:
Rick Blaine wrote: Étonnant. Celui là est pourtant typiquement dans le ton de ses grands films. Certains spécialistes considère même que c'est le premier film où Lumet installe vraiment sa patte, son style. (même s'il a fait de grands films avant)
Oui, il est pas mal du tout ce film (là encore, la découverte est lointaine).
Un film pleinement dans l'air du temps et précurseur en quelque-sorte (du Watergate, de Conversation secrète) mais qui s'avère au final plutôt plat (c'est typique de Lumet) et assez mou dans sa première partie, hormis quelques bonnes saillies anarchistes ou anti-capitalistes de Connery. Ambiance sonore particulièrement étrange, oppressante et futuriste à la fois. Mais la longue séquence du hold-up s'avere plutôt plaisante néanmoins avec quelques seconds rôles sympathiques comme Christopher Walken, celui du vieux et des petites vieilles lubriques.

A noter que Sean Connery n'hésite pas à être peu sympathique et va même
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jusqu'à tirer dans le dos d'un opposant, chose assez rare même pour un anti-héros.
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Watkinssien
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Re: Sidney Lumet (1924-2011)

Post by Watkinssien »

Supfiction wrote:[mais qui s'avère au final plutôt plat (c'est typique de Lumet)
Euh, ça peut se discuter hein! :mrgreen:
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Jeremy Fox
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Re: Sidney Lumet (1924-2011)

Post by Jeremy Fox »

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Thaddeus
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Le Prince de New York (1981)

Post by Thaddeus »

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Poulets sur le gril



Le cinéma américain délaisse volontiers la dénonciation, l'utopie et les élans humanitaires. Il délimite et nuance soigneusement son discours, surveille ses arrières, affiche un relativisme prudent. Il se plaît à décrire des pros aguerris, des survivants, des rescapés. Plus pragmatique que polémique, il fétichise le témoignage, s'appuie sur la biographie, se barde de références à l'Histoire. Il ne recule pas devant la banalité, estimant qu'une vérité partielle est toujours préférable à un beau mensonge. Sidney Lumet appartient de plein droit à cette mouvance, dont il est à bien des égards l'un des précurseurs. Pendant un demi-siècle, il s'est assigné un rôle d'explorateur de la réalité urbaine, s'attachant à en décrire méthodiquement les particularités, les déséquilibres, l'hétérogénéité. Il y a dans sa démarche une constance, une application, un sérieux qui méritent la plus grande estime, et qui ont formidablement rempli leurs fonctions dans des périodes souvent marquées par le doute, le reflux et le désir de révision. Lorsqu'il ne sacrifie pas à un tenace amour du théâtre, son cinéma élabore un dossier vivant, perpétuellement retouché, objectif et détaillé de la mégalopole. Critique, vigilant, volontiers répétitif, il parcourt les lignes de faille de l'édifice social, expose ses zones de moindre résistance, ses points névralgiques. Il additionne, juxtapose et recoupe les faits de la chronique collective, trop fasciné de pouvoir observer pour s'arroger le droit de juger. Ici, s’il reconnaît volontiers la corruption qui sévit dans la police, il ne témoigne de virulence qu’envers les hommes de loi puritains qui, hantés par l'idée du mal, n'hésitent pas à briser des vies pourvu que leur croisade se poursuive. Ce qu'il dénonce, c'est la propension un peu trop vive de ses concitoyens à rallumer les feux de l'inquisition.


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Pour Lumet, la restauration de l’ordre quotidien, dans sa trompeuse inertie, est une tâche impossible. Le Prince de New York ne montre pas des conduites marginales mais une forme d'action légale, organisée pour quadriller et délimiter la marginalité, étouffer ce qu'il y a de disruptif et d'irrationnel dans la société. Avec soixante-dix autres policiers triés sur le volet, Danny Ciello représente la fine fleur de cette discrète armée d’intervention. Leur mission : décapiter la mafia de la drogue. Pas de comptes à rendre à aucun supérieur. Un seul but : livrer des coupables, par tous les moyens possibles. Ce purificateur est un homme jeune chez qui subsistent certains idéaux réformistes que l'immersion quotidienne dans la fange urbaine va exaspérer ou corroder. Danny refuse le rôle de victime expiatoire. S'il sert la police des polices, ce n'est pas au nom de la morale mais du principe de survie. Il cherche à s'extraire de la pourriture ambiante et s'enfonce dans un processus d'autodestruction sans rémission. Sa décision, arrachée au terme d'une longue et pénible confrontation, reflète une part de rancœur, la volonté d'en remontrer à ces fonctionnaires qui le sollicitent et sont d'une classe supérieure. Car Ciello revendique farouchement son appartenance à la base, qui est pourtant sa honte et l'origine de ses maux. Il a les mains sales, et c'est au nom de cette souillure qu'il accepte, paradoxalement, de se salir encore plus, de se rendre "utile" en trahissant les commandements tacites et essentiels de son activité. Sa conduite éclaire par pans successifs tout un système fondé sur la dégradation, le chantage, le troc d'informations. Le flic se sert d'autant plus efficacement de ses indicateurs qu'il satisfait leurs goûts et leur laisse les coudées franches. Il élabore au jour le jour son propre code de conduite, fondé sur le principe de rentabilité, à charge pour lui de ne pas confondre "contacts privilégiés" et complicité objective.

L’exercice est complexe, le piège mortel. Pour maîtriser les trafiquants et recenser les corrupteurs, il faut savoir se dédoubler. Être des deux côtés de la barrière, sauter de plus en plus souvent la frontière. Une séquence suffit à Lumet pour faire sentir les liens ambigus qui attachent Ciello à l'univers de la came : l'appel en pleine nuit de l'un de ses indics en manque le fait accourir. Ensemble, ils sillonnent la ville à la recherche de dope. Le policier donne même, sous la pluie battante, la chasse à un pauvre diable, porteur de quelques grammes de poudre. Ivre de rage d'avoir eu à tant courir pour obtenir ce qu'il voulait, il tabasse sa victime puis, pris de remord, la console et la ramène dans sa taule suintante de mal-être. Danny vit sa profession à la fois comme un sacerdoce et comme un sport dangereux. Pour pouvoir enfin se considérer comme un honnête homme, il lui faut contribuer au nettoyage de l’institution dont il fait partie. Pris en main par une commission d’enquête, il accepte de coopérer et lâche les noms de quelques poulets ripoux. Il devient un mouchard. Mais alors qu’il croyait livrer aux tribunaux des gros bras, il ne fait que compromettre ses collègues, ses amis, ses frères. Il se voit harcelé, parfois injurié par les représentants de la loi qui veulent obtenir des aveux complets et même sa peau. L'ancien héros du pavé new-yorkais sera finalement terrassé, et recevra ce qu'il considère inconsciemment comme le juste châtiment de ses fautes. De ce personnage trouble et troublant, Lumet fait un héros ambivalent, pétri de contradictions et de tourments. Ciello pensait tout maîtriser. Le sol se dérobe sous ses pas et on est pris de vertige avec lui. Flic véreux, magistrats achetés, hommes politiques douteux dansent le même ballet macabre d’éthique nécrosée. Au petit jour, les vainqueurs ont bien mauvaise mine.


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Lumet montre l'usure précoce qu’engendre un jeu aussi périlleux. La solidarité professionnelle en devient plus forte et nécessaire, s'affirmant dans le rite. Les liens qui unissent les policiers sont d'ordre mystique : on se libère en se confessant, on reçoit l'absolution de ses pairs, et celui qui ne peut parler se suicide. La vie familiale, elle, se déroule dans un climat de douloureuse incompréhension, et l'une des motivations essentielles de Danny, une fois franchi le pas, est de se trouver de nouveaux interlocuteurs parmi l'élite des ambitieux juges d'instruction dont il est devenu le serviteur. Mais cette attente ne reçoit pas satisfaction : le mouton est destiné à rester seul, à perdre graduellement tout sens des relations avec autrui, toute notion de la vérité. Sa manière d'utiliser la pègre lui permettait, jusqu'à un certain point, de garder intacts son identité et son prestige. La façon dont il sert la justice les lui fait perdre. Il évolue en perpétuel porte-à-faux, multiplie les ruses, les erreurs, les rétablissements de dernière minute. On comptabilise ses imprudences suicidaires, et on croit avoir un temps d'avance sur lui avant de découvrir, derrière ces manipulations, d'autres manœuvres plus touffues et sournoises qui dévoilent un arrière-plan insoupçonné, un nouvel abîme. Tout est ici soumis au principe de répétition, avec un envasement toujours plus prononcé du protagoniste dans une réalité oppressante, avec le rétrécissement graduel et systématique de son champ d'action. Cette austérité, jointe à un refus obstiné de l'effet spectaculaire ou de l'indignation, constitue la démarche même du film, et s'avère inséparable de la saisie nécessairement lente et patiente d'une réalité à facettes. Inséparable aussi de la peinture d'un milieu voué davantage à la tractation, à l'échange verbal qu'à l'action d'éclat. Le policier réunit des informations, constitue des relations solides avec le milieu. Il bâtit progressivement sa démonstration, à l'instar du cinéaste qui le suit à travers les méandres et les chausse-trappes.

Sur le plan de la narration, Lumet réaffirme son intérêt pour les scènes d'entrevues, filmées dans leurs moindres détails, avec un plaisir matois et communicatif : coutumes introductives, présentations, présence discrète de témoins et de gardes du corps, échanges feutrés se chargeant d'une tension soudaine, requêtes insatisfaites, propositions reçues avec méfiance, réactions indirectes, ripostes, injures... Toute une gamme de comportements verbaux variés à l'infini, saisis au prix d'un travail remarquable de casting et de direction. Transcendant de simplicité et de vérité, Treat Williams s’inscrit dans la lignée de ces acteurs au jeu hyperréaliste, un peu comme Al Pacino, que le réalisateur a souvent dirigés : il est constamment l’épais, le violent, et simultanément l’innocent, l’enfant qui tend au martyre. Entre le portrait psychologique et le tableau de groupe, Lumet a choisi le dernier format, qui autorise de plus longs développements, un regard plus minutieux. Son film s'offre comme une confirmation, non comme une révélation. À la tête de sa "compagnie de répertoire", le cinéaste opère à nouveau avec ses techniciens, dans le cadre de "sa" ville. Les cent vingt décors du Prince de New York manifestent ainsi la connaissance intime d'une cité parcourue de tensions endémiques. Les hôtels borgnes, les arrière-cours, les boutiques de barbiers ont une immédiateté visqueuse, marque d'une perpétuelle décomposition qui ne cesse de rogner la marge fragile entre le crime et la loi. Au-delà, il y a ce qui assure la cohésion, la nécessité d'un point de vue : la compréhension instinctive de la trahison et de la peur comme réalités quotidiennes. Héritage peut-être du maccarthysme, qui trouve sa contrepartie dans le désir inlassable de dresser le procès-verbal d'une société malade. Mosaïque d’incidents, de lieux et de silhouettes, qui marque par sa structure éclatée et fragmentaire le triomphe d’un cinéma où le behaviourisme du regard renvoie à l’ambigüité du réel, cette œuvre riche, intègre et prenante en constitue l’une des expressions les plus achevées.


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Re: Sidney Lumet (1924-2011)

Post by Demi-Lune »

Le plus grand film de Lumet à mes yeux.
La fin est gravée au fer rouge dans ma mémoire.

Pour l'anecdote, Brian De Palma, qui avait acquis les droits du roman, s'est beaucoup investi sur ce projet avec son scénariste, et voulait John Travolta dans le rôle de Danny Ciello. Pour lui, seul Travolta pouvait incarner le pouvoir de séduction qu'avait Robert Leuci (Ciello dans le film) en vrai. Il fut (injustement) déçu du choix de Treat Williams par Sidney Lumet quand ce fut finalement dans ses mains qu'atterrit le bébé, faute de pouvoir concrétiser sa vision du film. Le duo De Palma/Travolta fit du coup Blow out. De Palma se "vengea" quelques années plus tard en reprenant Scarface qui était originellement développé par Sidney Lumet.
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Re: Sidney Lumet (1924-2011)

Post by Thaddeus »

Demi-Lune wrote:La fin est gravée au fer rouge dans ma mémoire.
Le cours donné par Ciello à de jeunes recrues de la police, avec l'un d'entre eux qui l'accuse d'être un pourri devant tout le monde et qui quitte l'assemblée ? Fin terrible en effet, en ce qu'elle fixe le désarroi d'un homme dont le nom est voué à être injustement marqué d'infamie par ses pairs.
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Re: Sidney Lumet (1924-2011)

Post by Demi-Lune »

Thaddeus wrote:
Demi-Lune wrote:La fin est gravée au fer rouge dans ma mémoire.
Le cours donné par Ciello à de jeunes recrues de la police, avec l'un d'entre eux qui l'accuse d'être un pourri devant tout le monde et qui quitte l'assemblée ? Fin terrible en effet, en ce qu'elle fixe le désarroi d'un homme dont le nom est voué à être injustement marqué d'infamie par ses pairs.
Tout à fait. :)
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Alexandre Angel
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Re: Sidney Lumet (1924-2011)

Post by Alexandre Angel »

Vous me l'avez fait revoir : c'est un film fort et d'une densité scénaristique stupéfiante.
A y retourner, la plus grande surprise par rapport à mon dernier souvenir du film (2011) est venue de son importante profusion de personnages, au risque parfois d'une certaine confusion.
Mais peut-être bien le plus grand Lumet, effectivement..
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Re: Sidney Lumet (1924-2011)

Post by k-chan »

J'avais été quand même assez déçu lorsque je l'ai découvert, et Treat Williams, franchement, j'ai beaucoup de mal, mais vous m'avez donné envie de le revoir.
Ben Castellano
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Re: Sidney Lumet (1924-2011)

Post by Ben Castellano »

The Wiz - 1978

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Le film intéresse dans sa première heure dans son exploitation du décor urbain réaliste de New-York en Oz alternatif, ses décors vides, une dimension assez dépressive qui justifie une Dorothy adulte (je ne serais pas si sévère sur Diana Ross). Et Michael Jackson est vraiment pas mal. Ensuite dès qu'on arrive chez le magicien, on a le sentiment que c'est le scénariste Joel Schumacher qui prend le pouvoir: débauche de mauvais goût dans les numéros dansés plus baroques, et existencialisme new-age / guimauve dégoulinant: la thérapie de groupe remplace le conte.
Une curiosité qui vire à l' aberration coûteuse, en tout cas c'est plus intéressant que le Annie de John Huston sur la période.
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Jeremy Fox
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Re: Sidney Lumet (1924-2011)

Post by Jeremy Fox »

Ben Castellano wrote: en tout cas c'est plus intéressant que le Annie de John Huston sur la période.
Alors que pour ma part j'ai un gros faible pour cet Huston mal-aimé.
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Jack Carter
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Re: Sidney Lumet (1924-2011)

Post by Jack Carter »

A partir du 2 septembre, diffusion sur OCS du documentaire By Sidney Lumet (2015).
Il etait passé à Cannes Classic en 2015, mais il me semble qu'il n'a pas été diffusé à la tv (peut-etre sur TCM mais j'ai un doute). Pas de dvd non plus chez nous.

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