Cotton Club (Francis Ford Coppola - 1984)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Gounou
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Re: Cotton Club (Francis Ford Coppola - 1984)

Post by Gounou »

Je me joins à votre enthousiasme pour ce Coppola classieux et virevoltant dont les qualités dépassent de loin les défauts à mon avis.

Et l'un de mes themes préférés de Barry, au passage :

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ballantrae
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Re: Cotton Club (Francis Ford Coppola - 1984)

Post by ballantrae »

De toutes façons, le Coppola des 80's mérite d'être redécouvert car il n'y a que du bon, certes à des degrés divers (par exemple j'aime bien Peggy Sue sans plus) mais le maître réussit à rebondir après l'échec colossal (commercial j'entends pas artistique!) de Coup de coeur.L'enfilade One from the heart, Outsiders (une vraie redécouverte avec ses scènes inédites ds le coffret Pathé) , Rumble fish, Cotton club,Peggy Sue, Tucker et enfin last but not least le sobre et émouvant Gardens of stone me semble avec le recul incroyable d'énergie et d'inventivité.
Cotton club est à mon sens la plus belle lettre d'amour au cinéma américain classique avec NY NY de Scorsese: même démesure, même jeu macrocosme/microcosme, même primat de la musique.
La fin éblouissante est loin d'être l'unique raison de découvrir ce fort beau film.
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Thaddeus
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Re: Cotton Club (Francis Ford Coppola - 1984)

Post by Thaddeus »

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Rage in Harlem

Les foules sont ingrates, les succès éphémères. Lorsqu’il sort Cotton Club, tourné juste après ses deux films "adolescents", Francis Ford Coppola se fait snober. L’échec public et l’accueil critique en demi-teintes sont représentatifs d’une décennie tumultueuse, toute en dents de scie, plâtrée d’indifférence voire de mépris, durant laquelle il n’aura cessé de payer l’insuccès de son Coup de Cœur. La chasse était ouverte, semblait-il : tirez sur le génie était le divertissement mode, excitant tout particulier des mal pourvus. Allez savoir pourquoi l'auteur du Parrain et d'Apocalypse Now, fêté comme un pontife, s'est vu brutalement lâché par ses adeptes. Parce qu'il semblait proposer autre chose que de la romance et du sang ? Ce n'est ni très sérieux, ni très juste : Coup de Cœur, Outsiders et Rusty James se situent rigoureusement dans la tradition américaine du récit clinquant et romantique, avec couplets sur la fureur de vivre et l'amour triomphant, bagarres homériques et baisers fougueux. Parce qu'il s'est proclamé bricoleur de l'électronique, poète converti à la technique expérimentale ? Pourquoi lui reprocher de réussir là où pataugeaient les nombreux tâcherons du vidéo clip ? Tout cela relève du mauvais procès. Que Coppola traficote ses machines et s'obstine à trouver des trucs pour rendre sa matière première étincelante et efficace, cela prouve qu'il s'acharne à faire vivre l'usine à rêves. En petit, en grand, il a toujours les moyens. On repart de ses films avec des visions d’armée céleste. Il se met ici dans la situation des restaurateurs de tableaux anciens qui savent que sous l’apparence de la surface il y a un palimpseste à gratter ou à recouvrir. Lorsque le réalisateur, qui a adopté le projet en route (la chaussure était à son pied, mais pas pas faite pour lui à l’origine) dit que Cotton Club est une vraie pieuvre, il faut le prendre au sérieux. Chaque tentacule, armé d’une lampe de poche ou d’un rayon laser, éclaire une partie de la toile que plus personne ne sait peindre en entier ou percevoir d’un seul coup. Certes, face au vertige de cette mécanique qui tourbillonne, les spectateurs les plus sceptiques se demanderont où va le bolide Coppola. Ils estimeront que le divertissement est somptueux mais que la fortune qui s’étale et s’orchestre les laissent tout pauvres.

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Ce reproche reviendrait au fond à pointer l’étonnante modestie qui sous-tend l’entreprise. Car la fiction a toujours été l'ouvre-boîte des créateurs. Rien de tel, pour faire revivre la fièvre du passé, que de restituer une époque dans sa couleur et ses stridences. Mais c'est d'abord des hommes et des femmes qu'il faut parler, dire leurs pulsions, leurs désirs, montrer ce qui leur fait battre le cœur, ce pour quoi ils sont prêts à tuer ou à mourir. Coppola a compris cela depuis longtemps. Il recompose l’histoire et le présent de l'Amérique en des œuvres fiévreuses dont les protagonistes sont tour à tour des parrains de la Mafia ivres de puissance, des soldats perdus en plein cauchemar, des adolescents déchirés... En signant Cotton Club, il propose une superbe chronique à panache, swing et paillettes, glamour et frénésies, assez proche de ce que son ami Martin Scorsese avait réalisé quelques années plus tôt avec New York, New York. Lui qui avait mis en scène Las Vegas comme une symphonie pour tangos rauques et néons trouve ici, en maestro du lyrisme musical, un sujet idéal. Il s'agit d'évoquer le célèbre night club des années vingt, où se produisirent quelques-uns des meilleurs musiciens et danseurs noirs de l'époque (le jungle sound et le style mood de Duke Ellington, le hi-de-ho, la mèche en bataille et le costume zazou de Cab Calloway) devant une assemblée de stars, cocottes et membres de la high society en frac. Al Capone, James Cagney, Charles Chaplin et Gloria Swanson, parmi d’autres, fréquentaient assidûment ce paradis du jazz entièrement contrôlé par la pègre. C'était au temps où Harlem chantait.

Dès les premières images, on est au cœur de cette ère et de ce lieu, à l'intersection de Lenox Avenue et de la 142ème Rue, en 1928. Un bataillon de ravissantes chorus girls café au lait danse sur la musique d’Ellington. Style jungle et trompette bouchée. L'orchestre le plus miraculeux de toute l'histoire y triomphe chaque soir depuis décembre 1927, avec ses compositions poivre et cannelle. Du jazz (à l'exception de quelques rares bobines tressautantes d'époque), on n'avait jusque-là qu'une connaissance amputée ; le son mais pas l'image. Coppola en fait revivre, comme personne avant lui, non seulement les sonorités enrouées et sensuelles, mais aussi la chair, les couleurs, la vie même. Le Cotton Club est une scène privilégiée où se nouent et se dénouent les destins individuels comme les aspirations collectives. Sur ce reportage fascinant par le mélange de vérité (la plupart des personnages principaux ont réellement existé) et de mythologie (la reconstitution est si scintillante qu'elle évoque, au sens merveilleux du terme, une "boîte à musique") se greffe une intrigue. Un magnat du trafic d'alcool et des banques de paris clandestins se prend d'amitié pour un joueur de cornet blanc (Richard Gere, badin et enjôleur) qui lui a sauvé la vie par hasard. Il l'engage de force pour lui servir de pianiste-chauffeur et de protecteur de sa maîtresse, une petite grue opportuniste (Diane Lane, délectable ice-cream pimenté, à la moue gamine et moqueuse). Mais l'irréductible musicien va faire carrière à Hollywood (il a le physique de George Raft) et tombe éperdument amoureux de la snobeuse courtisane, qui se coiffe comme Louise Brooks. D’autres figures se profilent dans l'éclairage violent de cette fresque. Celle de Sandman Williams, acteur et claquettiste noir, ou encore sa petite amie Lila Rose, la danseuse à peau claire... Toute une faune, également, de grands et petits truands aux sourires glacés et aux comportements de névropathes.

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De ce qui n'aurait pu rester qu'une "petite histoire de gangsters sans aucun piment" (c'est lui qui le dit), Coppola a fait une saga hantée par nombre de ses obsessions. Élaborées généralement dans les conflits, engendrées dans la douleur, ses énormes machineries ne sont rien d'autre, évidemment, que des films d'auteur. Et cet auteur est ici, comme souvent, préoccupé par la question de la famille, dont le destin est de se disperser, de se casser, mais toujours de se reconstituer, se reformer, ailleurs, autrement, à petite ou à grande échelle. Cotton Club est donc une histoire de familles, c'est-à-dire d'une part de frères, de mère, de fils qui tournent mal ou bien, d'autre part de ces clans qu'ils rencontrent une fois sortis du leur : la grande famille par excellence, soit la Mafia, qui les stratifie et les fait s'affronter. En filigrane filtre ce discours qu'on ne sort jamais d'une famille que pour entrer dans une autre, du moins quand on appartient à une minorité. Or il n'y a que des minorités. On est toujours Juif, ou Nègre, ou Irlandais, ou Rital, et de cette famille-là, on ne sort pas, elle colle à la peau, elle est la peau. "Les youpins, dit un caïd, c'est comme des nègres avec la peau à l'envers." D’où l’émotion particulière générée par certaines scènes, comme lorsque ces deux danseurs noirs, que les lois de l’arrivisme avaient séparés, arrêtent brutalement leur numéro et tombent dans les bras l'un de l'autre. C’est que dans l'énergie que le réalisateur dépense à créer, il y a un sentiment d'urgence et de lutte contre la montre. Coppola est un cinéaste en guerre, qui maîtrise le chaos, réussit toujours à imposer sa vision du monde, son sens du tragique. Au Cotton Club, les artistes et les serveurs sont noirs. Le public, blanc. C'est ainsi depuis que la bourgeoisie blanche a découvert les nuits de Harlem et vient frissonner dans ses lieux de plaisir. En coulisse, ce sont aussi des Blancs qui tirent les ficelles, à commencer par le propriétaire de l'établissement, un bootlegger chef de gang, Owney Madden, et son régisseur-gorille qui fait régner la terreur parmi les membres de la troupe.

Coppola n'excelle jamais tant qu'à montrer les failles du système et le vertige qui s'empare des êtres parvenus au sommet par le crime et la corruption. Sans la moindre volonté démonstratrice, avec les seules armes d’une mise en scène qui taille la vie par pans dans un tissu de rêves sans trou. Pour dépeindre ce microcosme de l'Amérique considérée comme un gigantesque show, il semble avoir écouté la leçon d'Auguste Renoir : remplir l'image coûte que coûte. Il parvient ainsi à synthétiser des éléments composites, dont il respecte les conventions, en un spectacle étourdissant. Non pas une comédie musicale sur fond de gangstérisme, mais bel et bien une danse de mort d’autant plus irrémédiable que parée de toutes les séductions. Le final est à ce titre exemplaire, où la scène et la vie, la représentation et la réalité ne forment plus qu’un. Avec une virtuosité jamais gratuite, faisant surgir à l'improviste des numéros musicaux qui n'apparaissent pas comme des passages obligés mais font avancer l'action, il peaufine un kaléidoscope au constant bonheur visuel, avec surimpressions, collage de plans parfois chocs, montage très audacieux dans sa rapidité, sa fluidité, ses associations. Un chat marchant sur le carrelage s'imprime sur la rétine sans que l’on ait l'impression de l'avoir vu quelque part. Un assassinat en règle à la Scarface donne l'occasion de regarder en parallèle le corps d'un homme électrisé par ses claquettes et celui d'un autre qu'une poignée de balles de revolver secoue en une série de soubresauts : l'art de fléchir les jambes pour danser ou pour mourir. Il y a dans ces séquences un rien surréalistes quelque chose de la grandeur d'un Shakespeare. Coppola invite à une flamboyante nuit des rois.

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Jeremy Fox
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Re: Cotton Club (Francis Ford Coppola - 1984)

Post by Jeremy Fox »

C'est brillamment fait, la reconstitution est soignée (c'est le moins que l'on attendait avec un tel budget), Diane Lane est belle à se damner et le thème d'amour de John Barry est sublime (probablement l'un de ses plus émouvants)... Le problème est que cet hommage aux films de gangsters des années 30 est une œuvre -contrairement à ses aînés- sans vie, sans chair, sans âme, où tout ce qui se déroule sur l'écran nous (m') est totalement indifférent faute à un scénario oublié en cours de route, un casting qui ne fait guère d'étincelles et une virtuosité souvent gratuite. Très déçu à la revoyure et je me retrouve finalement tout à fait dans les critiques de l'époque. A l'instar des sosies des stars hollywoodiennes des 30's que l'on voit faire leur apparition dans le courant du film, une œuvre figée.
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Demi-Lune
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Re: Cotton Club (Francis Ford Coppola - 1984)

Post by Demi-Lune »

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Jerome
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Re: Cotton Club (Francis Ford Coppola - 1984)

Post by Jerome »

"Sa place est dans un Blu-Ray"
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Demi-Lune
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Re: Cotton Club (Francis Ford Coppola - 1984)

Post by Demi-Lune »

Jerome wrote:Nouveau montage bientôt
http://www.forgottensilver.net/2016/04/ ... on-longue/
Grande nouvelle, si cela aboutit pour de bon. Le scénario étant dense dans son aspect choral (Dixie/Sandman, Dixie/Vera, Dixie et son frère, Sandman/Lila Rose Oliver, les Blancs contre les Noirs, etc), une demi-heure de plus fluidifierait peut-être les quelques heurts de la narration dû au ramassage sur la durée.
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Re: Cotton Club (Francis Ford Coppola - 1984)

Post by Nestor Almendros »

Hum hum... Festival Lumière en octobre?
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Re: Cotton Club (Francis Ford Coppola - 1984)

Post by Roy Neary »

Demi-Lune wrote:Image
:lol: :lol:
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Re: Cotton Club (Francis Ford Coppola - 1984)

Post by shubby »

Jerome wrote:Nouveau montage bientôt
http://www.forgottensilver.net/2016/04/ ... on-longue/
Yo !
Une vraie claque 20's & une vraie bonne nouvelle :)
Le poster du film est généralissime
Jerome
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Re: Cotton Club (Francis Ford Coppola - 1984)

Post by Jerome »

shubby wrote: Le poster du film est généralissime
Généralissime :!: :?:
"Sa place est dans un Blu-Ray"
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shubby
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Re: Cotton Club (Francis Ford Coppola - 1984)

Post by shubby »

Jerome wrote:
shubby wrote: Le poster du film est généralissime
Généralissime :!: :?:
Rhaaaa !
Correction automatique.
Généralement, ça marche...
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Supfiction
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Re: Cotton Club (Francis Ford Coppola - 1984)

Post by Supfiction »

Jeremy Fox wrote:C'est brillamment fait, la reconstitution est soignée (c'est le moins que l'on attendait avec un tel budget), Diane Lane est belle à se damner et le thème d'amour de John Barry est sublime (probablement l'un de ses plus émouvants)... Le problème est que cet hommage aux films de gangsters des années 30 est une œuvre -contrairement à ses aînés- sans vie, sans chair, sans âme, où tout ce qui se déroule sur l'écran nous (m') est totalement indifférent faute à un scénario oublié en cours de route, un casting qui ne fait guère d'étincelles et une virtuosité souvent gratuite. Très déçu à la revoyure et je me retrouve finalement tout à fait dans les critiques de l'époque. A l'instar des sosies des stars hollywoodiennes des 30's que l'on voit faire leur apparition dans le courant du film, une œuvre figée.
Seconde vision et mon avis est le même. Un film à savourer avec les yeux mais une nouvelle fois un problème de scénario (et de montage). Visuellement c'est somptueux, décors et morceaux musicaux (Gregory Hines en premier lieu exceptionnel aux claquettes) mais on ne se passionne à aucun moment pour ce récit sans colonne vertébrale (qui part dans tous les sens tel un morceau de jazz) et ses personnages superficiels et sans âme. Dommage car Diane Lane et Richard Gere sont glamours à souhait. En résumé, c'est assez beau pour s'y ennuyer avec déléctation et même y revenir tous les dix ans pour retenter.
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la_vie_en_blueray
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Re: Cotton Club (Francis Ford Coppola - 1984)

Post by la_vie_en_blueray »

A quand une galette HD, c'est incroyable ?
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Boubakar
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Re: Cotton Club (Francis Ford Coppola - 1984)

Post by Boubakar »

la_vie_en_blueray wrote:A quand une galette HD, c'est incroyable ?
Il vaut mieux garder le blu-ray, qui propose le montage cinéma. Des nouvelles de la nouvelle version ?