Fanny et Alexandre (Ingmar Bergman - 1982)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Colqhoun
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Re: Fanny et Alexandre (Ingmar Bergman - 1982)

Post by Colqhoun »

Pas besoin, j'avais un gros rabais chez mon fournisseur habituel.
Au final je paie le coffret quelque chose comme 10€.
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tenia
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Re: Fanny et Alexandre (Ingmar Bergman - 1982)

Post by tenia »

Colqhoun wrote:Pas besoin, j'avais un gros rabais chez mon fournisseur habituel.
Au final je paie le coffret quelque chose comme 10€.
Alors, à ce moment là, je retourne la question : tu pourrais pas partager qu'on n'ait pas à attendre la promo ? :mrgreen:
Colqhoun
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Re: Fanny et Alexandre (Ingmar Bergman - 1982)

Post by Colqhoun »

tenia wrote:Alors, à ce moment là, je retourne la question : tu pourrais pas partager qu'on n'ait pas à attendre la promo ? :mrgreen:
Ce serait avec plaisir, mais c'est sur un site suisse et c'est un rabais obtenu sur la base de mes commandes passées. :|
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JS de Gaumont
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Re: Fanny et Alexandre

Post by JS de Gaumont »

Fatalitas wrote:oui, je sais.

mais j'ai pas l'aisance de beaucoup avec les sous-titres anglais donc je m'abstiens.
Il existe désormais avec des sous titres français :fiou:
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Supfiction
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Re: Fanny et Alexandre (Ingmar Bergman, 1982)

Post by Supfiction »

Fanny et Alexandre se passe en 1907 et pourtant le personnage joué par Erland Josephson parle lors d'une scène de la dureté du monde extérieur et de sa lassitude des guerres. ça fait relativiser les propos habituels sur "la belle époque".
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Jeremy Fox
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Re: Fanny et Alexandre (Ingmar Bergman, 1982)

Post by Jeremy Fox »

Supfiction wrote:Fanny et Alexandre se passe en 1907 et pourtant le personnage joué par Erland Josephson parle lors d'une scène de la dureté du monde extérieur et de sa lassitude des guerres. ça fait relativiser les propos habituels sur "la belle époque".
C'est clair. Mais tu peux trouver des tas d'exemples de ce type dans des centaines d'autres films de n'importe quelles époques, de n'importe quelles nationalités (je me fais la réflexion à chaque fois que je tombe dessus). C'est pour cette raison que le "c'était mieux avant" n'est jamais et ne passera jamais par moi, et ce dans presque n'importe quel domaine.
Strum
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Re: Fanny et Alexandre (Ingmar Bergman, 1982)

Post by Strum »

Jeremy Fox wrote:C'est clair. Mais tu peux trouver des tas d'exemples de ce type dans des centaines d'autres films de n'importe quelles époques, de n'importe quelles nationalités (je me fais la réflexion à chaque fois que je tombe dessus). C'est pour cette raison que le "c'était mieux avant" n'est jamais et ne passera jamais par moi, et ce dans presque n'importe quel domaine.
En effet. Chaque époque est sujette à des angoisses, à la peur du futur, et voit le passé sous un jour meilleur. Le "c'était mieux avant" est un sentiment universel et intemporel (ce réflexe est d'autant plus fort en France que la peur du futur y est un sentiment prégnant). Le "c'était mieux" idéalise le passé. Le terme "belle époque" a par exemple été forgé après la première guerre mondiale. Ceux qui vivaient dans la société d'avant 14 n'avaient pas le sentiment de vivre une "belle époque". Quiconque s'est intéressé à la période d'avant 14 a pu constater combien, notamment, la crainte d'une guerre imminente avec l'Allemagne était dans les consciences et pesait sur l'époque, de même que les craintes liées aux bouleversements économiques.
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Thaddeus
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Re: Fanny et Alexandre (Ingmar Bergman - 1982)

Post by Thaddeus »

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La vie célébrée



Un jour son ami Kjell Grede demanda à Ingmar Bergman pourquoi, lui qui trouvait la vie si merveilleusement riche et divertissante, pourquoi donc il faisait des films si sérieux, si déprimants, si noirs. Pourquoi ne réalisait-il pas des films qui montrent à quel point il aimait et appréciait l’existence ? Eh bien voilà, Fanny et Alexandre est la réponse du maître suédois, apportée après tant de décennies de rétention, comme s’il libérait sa joie, son bonheur, ses torrents de gratitude face à son passage sur terre. Son feel-good movie ? Appellation bien trop restrictive, et pour tout dire assez mensongère à juger des moments de dureté, de douleur, de terreur qui parcourent, aussi, cette chronique d’apprentissage immense comme un fleuve majestueux. Mais il ne s'y épanche pas de sang, n'y figure aucune mutilation, et les hurlements de deuil d’Émilie Ekhdal n’y dépassent pas ceux que peut entendre qui sait lire un roman classique, disons de tradition balzacienne. Pas de sexe déchiré, de gorge tranchée, de cadavres flottant sur une mer métaphysique. Bergman se donne enfin l’autorisation à lui-même d’exalter la vie, ce à quoi tous ses films tendent aussi secrètement, et plus encore de le faire savoir pour ainsi dire à visage découvert. Mais lorsqu’un des pères nourriciers du cinéma annonce (sincèrement ou non) qu’il vient de réaliser son dernier film, la presse, flashée à vif dans une routine pré-nécrologique assurément prématurée, ne peut que recourir avec empressement aux habituels rites de passage. Tous les mots d’épargne cérébrale ont été prononcés : chef-d’œuvre, testament, jubilé, autobiographie, avec la sûreté d’un réflexe conditionné. À sa sortie française, Fanny et Alexandre a stupéfié la classe critique au point de la laisser inerte et formulaire, comme aux grandes périodes de vertige intellectuel causé par les carrefours problématiques (Marienbad, L’Avventura), périodes prolixes comme on sait en verdicts indélébiles. Il y a de quoi : on en sort ébloui, bouleversé, chaviré par l’ampleur et la générosité de l’aveu.


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Une ville de Suède, en 1907. Au sein d’une vaste et truculente famille bourgeoise dominée par une tendre matriarche, le film évoque l’entrée dans le monde d’un frère et d’une sœur, Fanny et Alexandre, lui jeune adolescent, elle encore enfant. Ils vivent dans une sorte de bulle cotonneuse, chatoyante, hantée par les bibelots chaleureux et les fourmillants souvenirs d’une demeure grande comme un château, où d’emblée s’installe l’heureuse disposition de la nuit de la nativité. Des tabliers blancs sur des jupes noires et lourdes, des regards de connivence, une chaleur féminine enveloppent la vie protégée d’Alexandre et de sa sœur. Au théâtre, dirigé par Oscar, le comédien faible et doux, le père de Fanny et Alexandre, on joue, c’est la tradition, un mystère de Noël. Puis fraternellement les comédiens boivent le punch. La vénérable grand-mère, Helena, altière, gaie, pleine d’humour, à l’œil toujours pétillant, se penche à la fenêtre pour voir glisser sur la neige, dans les tintements des grelots, les traîneaux et les coches. "C’est ma famille…" murmure-t-elle. Comme tous les ans, le réveillon aura lieu, plein d’éclats de rire et de farandoles, d’offrandes et d’étreintes. Et comme tous les ans l’oncle hédoniste Gustav Adolf, qui ne sait pas résister à un joli minois mais qui est si bon avec sa femme Alma, lâchera des brassées de joie de vivre sur l’assemblée, et finira dans le lit dans la riante et plantureuse servante. Et comme tous les ans son frère Carl, qui noie dans l’ivresse et les scènes domestiques sa conviction d’être un raté, amusera ses neveux et ses nièces en pétant dans l’escalier. Et comme tous les ans la grande table dressée dans la cuisine réunira les maîtres et les domestiques dans une même allégresse, un même tourbillon d’euphorie. Et comme tous les ans Helena s’assiéra à côté d’Isak Jacobi, son amant, l’ami de la famille, un antiquaire juif vêtu d’une immense robe de chambre noire, lourde de brocards, et dont la tranquille sagesse semble cacher mille histoires à raconter. Et comme tous les ans les chambres se rempliront de nuées d’enfants, qui s’endormiront le sourire aux lèvres après leur bataille de polochons. Alexandre, lui, n’aura pas manqué d’effrayer Fanny en lui commentant à sa manière la lanterne magique. On pense à ces gros albums rouge et or qui recelaient entre leurs pages tous les rêves et toutes les peurs enfouies dans notre mémoire.

Ce fourmillement romanesque est synchrone avec le regard du jeune héros, qui semble vivre dans un théâtre de marionnettes. C’est d’ailleurs sur celui-ci que s’ouvre le film, et c’est par les yeux de celui qui l’anime que nous sommes accordés, lui qui manipule les événements, et dont nous partageons les fascinations, les terreurs, les découvertes, les haines, les amours. Tout ici est théâtre, le cadre et la profondeur de champ font un appel constant au tréteau, à la coulisse, au rideau de scène. Tout est alcôve, draperies, fausses perspectives, linteaux et fond de scène. En grande partie, Fanny et Alexandre est filmé à hauteur d’enfant, c’est-à-dire à hauteur de rêve. Que veut un enfant ? Continuer de rêver. Dans la toute première scène du film, nous voyons Alexandre s’endormir et, très brièvement, rêver. Une statue d’albâtre se tourne, se penche et fait signe à l’enfant, complice. Il y a donc cette puissance du rêve d’animer ce qui est mort. Alexandre verra cette capacité se développer jusqu’à l’efficace de la magie — et s’inverser en capacité de tuer à distance — dans la grande et saisissante séquence de la boutique de Jacobi (évocation de la Kabbale). Il est précocement poète, artiste, et toute la fable du film consiste à la fois dans le conflit inépuisable contre toute prétention de pureté, dans l’affirmation de l’imperfection comme souci électif de l’humanité, et dans la lutte mortelle entre la vocation au rêve, la merveilleuse force de mensonge, et le principe de réalité représenté par l’abominable usurpateur, l’évêque Edvard Vergerus – disons-le tout net, l’un des plus ignobles "méchants" que le cinéma ait offert. Car entre-temps, le père d’Alexandre est mort sur scène alors qu’il répétait le rôle du spectre dans Hamlet. Et sa mère, la ravissante Émilie aux yeux si bleus, à la beauté si pure, se prend de passion pour l’évêque. Alexandre déteste d’emblée ce beau-père impassible, inquiétant, qui parle sans cesse d’amour avec un cœur plein de haine et s’acharne à briser sa résistance par la férule, l’huile de ricin ou le cabinet noir. Incidemment, cette lutte à mort est donnée comme une paraphrase de la pièce de Shakespeare. Oscar, remplacé dans le cœur de son épouse, viendra avec discrétion revisiter les vivants, son fils Alexandre pour lui prodiguer des conseils de deuil et de courage, sa mère Helena, lors d’une douce sieste, pour un dernier dialogue aux airs d'adieux. La vieille femme, en souriant, lui confiera qu’elle a toujours joué des rôles, tout à tour à tour Juliette, mère, Marguerite et aujourd’hui grand-mère, et que son préféré fut d’être mère. Alors elle passera la main sur la joue de son fils disparu, avec la tendresse immémoriale dont elle couve depuis toujours la famille Ekhdal.


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Œuvre picaresque, vertigineuse, erratique, sans complaisance et profondément vitale dans sa volonté de recensement essentialiste, Fanny et Alexandre constitue non seulement une récapitulation, un vaste résumé des thèmes et obsessions de l’auteur, mais se montre en totale rupture avec les précédentes : Bergman semble ici renouer avec une veine romantique ancienne, avec cette partie de sa filmographie qui court de La Nuit des Forains aux Communiants. Mais l’éclairage est complètement inversé. Ce n’est plus la haine de soi et du semblable (du conjoint particulièrement) qui forme le thème principal et donne la couleur d’ensemble de la fiction. Bergman nous avait habitués au noir. C’est dans le rose et blanc, à une apparition près, que s’achève Fanny et Alexandre. La couleur noire, isolée en l’espèce de Vergerus comme celle de la paranoïa religieuse, protestante et nordique (il présente tous les traits de la mentalité nazie, avant la lettre, et ce n’est pas un hasard, évidemment, s’il est joué et détruit par une famille juive), cette couleur noire est vaincue. Elle laisse cependant une trace, une cicatrice, comme un rappel : à la fin du film, alors que tout semble s’être arrangé pour le mieux, l’évêque mort apparaît derrière Alexandre, le frappe violemment dans le dos et le renverse : "Tu ne m’échapperas pas." Ces paroles spectrales semblent indiquer que l’œuvre de Bergman peut se déchiffrer comme un conflit interminable avec le surmoi religieux. Mais le film entier doit alors s’interpréter comme l’affirmation que, de ce conflit, l’artiste est sorti victorieux. Les forces miraculeuses de l’imagination, déchaînées dans le réel (c’est l’intervention décisive d’Isak Jacobi et d’Ismaël), triomphent de la haine de la vie, de la passion mortelle, pétrifiante, de la culpabilité. Contre le froid, la macération, l’autorité punitive, l’angoisse existentielle, Bergman choisit le mouvement, la profusion, et dans le même temps l’existence assumée d’un mystère, d’une communication avec l’au-delà qui ne le trouble plus.

Vergerus et Jacobi, les deux pôles antagonistes du monde extérieur, plongent leurs racines très loin dans l’œuvre du cinéaste, qui pose sur eux un regard chargé d’un manichéisme fasciné. Le premier est une figure du Père, bien entendu. C’est le mauvais père. Le bon, le vrai père, est acteur, il fait partie du monde imaginaire où l’enfant peut manipuler les êtres, il appartient à cet univers contrasté, mais résolument joyeux, de l’immense appartement de la grand-mère Helena, au sein duquel le jeune héros fomente secrètement ses mensonges et ses rêves. Le drame se noue au moment de sa mort : c’est alors qu’Alexandre rencontre la résistance du réel, sous la forme de l’horreur ; les déjections dans le seau, l’infamie de l’agonie. Par suite du remariage de sa mère, il va tomber sous l’emprise de Vergerus, qui a enterré son père, qui fait perdurer en lui toutes les forces négatives de la mort, qui s’efforcera par les méthodes les plus répugnantes ("j’ai les moyens de te faire parler") de soumettre Alexandre à l’empire de la réalité. Cette réalité représentée par les plans de la monstrueuse tante immobile de l’évêque ou d’Émilie lourdement enceinte, les jambes dénudées, assise sur le bord du lit conjugal dans une symphonie de gris glacés à la Rembrandt. Si Alexandre hallucine alors l’apparition de son père, il faut noter que ce fantôme bienveillant et peu bavard, à l’inverse du père d’Hamlet, ne réclame aucune vengeance et n’impose nul commandement. Le surmoi est entièrement du côté de Vergerus, et comme c’est un hypocrite, un mauvais comédien, dont le masque est si bien collé à son visage que le feu ne fera que l’incruster davantage, Alexandre peut le haïr librement, jusqu’à le tuer, grâce à la puissance magique du montage alterné. C’est ce qui donne cette note optimiste et cette fraîcheur au film, malgré la violence et la noirceur de certaines séquences, malgré le trouble et l’inquiétude dont sont nourries, par exemple, les séquences avec la sournoise domestique de Vergerus (interprétée par la fidèle Harriet Andersson), qui convoquent la rumeur d’une malédiction dont Fanny, Alexandre et leur mère pourraient être les prochaines victimes. D’un bout à l’autre, Bergman flirte avec le fantastique, car il sait qu’il n’est que le complément indissociable du monde réel.


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L’histoire du film est aussi celle d’une traversée du théâtre œdipien, conforme là encore à la tragédie d’Hamlet. Il y a trois temps, trois époques dans Fanny et Alexandre, qui correspondent aux trois moments cruciaux de l’expérience d’Alexandre. Le premier temps, dans la maison familiale, est celui de l’empire du rêve, des cadeaux de Noël, de l’émerveillement magique, de l’illusion, où Alexandre peut se croire le maître des images, jusqu’au trépas du père, scansion décisive où il rencontre quelque chose qu’il ne veut pas voir, et dont il ne soutient pas la vue. C’est le moment du regard, où surgit le réel de la mort. Le deuxième temps représente le règne de la réalité ; c’est la répétition du drame d’Hamlet, le combat d’Alexandre, enfermé derrière les murs épais du palais épiscopal, contre son beau-père. À la différence fondamentale près, d’où provient l’issue heureuse du film, qu’il n’éprouve que de la haine, mais aucune culpabilité. Tout l’effort de Vergerus est de tenter de lui inculquer ce sens du péché qui lui est étranger. Scène superbe où Alexandre, avec une tranquillité entière, peut jurer solennellement sur la Bible la véracité de ce qui ne sort que de son imagination, et qui contraint Vergerus à recourir à la force, pratiquement à la torture, pour faire lui avouer son mensonge. L’évêque échoue symboliquement. S’il est une image qui, pour Alexandre, est forclose — et cela ne laisse pas d’être surprenant s’agissant d’un film de Bergman — c’est celle du péché.

C’est alors le troisième temps du film. Vergerus, désormais détesté par la mère, le fils et la fille, est réduit à utiliser la lettre de la loi et la contrainte par corps. D’où l’intervention d’Isak Jacobi, le Juif, qui surgit comme un libérateur sur son trône de roi oriental, enlève les enfants, littéralement par miracle, et introduit Alexandre au sein d’une dimension nouvelle. Il le fait passer dans une caverne en forme de labyrinthe où l’espace, le temps, l’imaginaire et le réel n’ont plus de frontières assignables, non plus que la vie et la mort, ni les sexes : c’est la rencontre d’Ismaël, schizo, hermaphrodite et télépathe, figure stupéfiante. Ismaël, ange du bizarre, se dit athée mais rappelle qu’il existe en ce monde beaucoup de choses inexpliquées. Il révèle, anime et propulse les pensées intimes d’Alexandre, les focalise vers celui qui s’est efforcé de les dompter et que soudain et elles détruisent par le feu. Dans la maison de Jacobi, Alexandre est comme de l’autre côté de la tapisserie : Dieu lui-même est une marionnette, qui le terrifie dans une incroyable séquence avant de se voir démantelée, mise à sac par la révélation du magicien. Ce bazar laïque, où s’accumulent les cuivres brillants, les soieries, les pierreries vraies ou fausses, où brillent les mille éclats des trésors, des vieux livres, des masques exotiques, des sortilèges, c’est le règne du Golem cinématographique, l’envers chaotique des apparences, qui renvoie à un humanisme à la fois désordonné et fou de curiosité. Bergman demande aux Jacobi cette culture confuse, incertaine, fantasmée dans ses ors et ses cristaux, cette ouverture vers des questions auxquelles le temps, un jour, permettra peut-être de répondre. Il y a si longtemps que la momie respire… C’est là que, dans la destruction de ce qui l’opprime, Alexandre devient créateur et passe par la première étape de la connaissance : le refus d’un "Dieu pervers" qui se moquerait éperdument du malheur de ses créatures. "Je lui cracherais au visage", dit-il. En fait, il l’avait déjà tué par la litanie obscène marmonnée pendant l’enterrement de son père. Bergman, lui, comme la famille Ekhdal, ne croit plus à ce Dieu-là. Mais il croit à la vie, la vie acceptée, la vie aimée.


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Lors d’un banquet donné à la fin du film pour fêter la naissance de la fille d’Émilie et de l’évêque et celle de l’enfant illégitime de Gustav Adolf, celui-ci fait une profession de foi qui est de toute évidence celle de Bergman : "Le mal brise ses chaînes et court dans le monde comme un chien enragé… C’est pour cela qu’il y a lieu d’être heureux quand le bonheur est là. Il faut être gentil, généreux, tendre et bon." Son laïus expose une religion personnelle infiniment plus triviale que les autres, mais non moins héroïque, qui consiste à cultiver son jardin, se vouer à des plaisirs tangibles, penser que vivre est un métier qu’il appartient à chaque homme de pratiquer le moins mal possible. Et voilà que l’oncle bon vivant s’empare du corps de son enfant, endormi dans le berceau, qu’il l’étreint, qu’il l’embrasse en bénissant cette existence qui lui apporte tant et qui continuera, à lui et à ceux qu’il aime, à tant apporter. Gustav Adolf est un générateur de rayons bénéfiques, avec lui le monde s’enchante. Même lorsque sa femme et sa maîtresse (complices comme les plus grandes amies du monde) lui font ensemble des remontrances sur sa façon de gérer ses deux familles, ces reproches sont formulés dans des rires étouffés, comme des taquineries. C’est que la famille Ekhdal séduit profondément car malgré ses erreurs, ses frasques, voire ses turpitudes, elle a le cœur chaud. Elle a compris aussi que le théâtre et la vie n’étaient qu’un, que la vérité était dans la succession des rôles. C’est pourquoi, pour retrouver sa vérité et son bonheur, la blonde Émilie reviendra au théâtre, y entraînant même à nouveau Helena. Cette dernière, la tête d’Alexandre posée sur ses genoux, commencera à lire un texte exaltant le libre cours de l’imagination de l’auteur et les éternels recommencements des histoires d’hier et de toujours. Fanny et Alexandre est un film sur la famille en tant que spectacle, avec entrées, sorties et psychodrames cycliques. Tout s’y passe dans l’une de ces dynasties tentaculaires où le partage se fait tout seul entre grands rôles, seconds couteaux et silhouettes. Un film sur la mort comme baisser de rideau et sur la jeunesse comme répétition générale, un film sur le choix définitif de la famille scénique comme terre d’élection. Après avoir frayé sur les eaux du classicisme et de la modernité, gagné sur tous les tableaux son extraordinaire leçon de virtuosité et de liberté, révélé par un fabuleux processus de décantation toute une mosaïque d’intrigues, d’enjeux, de personnages, glorifié sans la moindre amertume les forces multiples de la vie contre les puissances du ressentiment, Bergman peut tirer sa révérence. Sa dernière œuvre de cinéma aura emporté avec elle toutes les passions, toute l’intensité, toutes les tristesses et tous les bonheurs d’un monde disparu, celui qu’il aura si lyriquement célébré en faisant revivre les greniers de l’enfance.


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Re: Fanny et Alexandre (Ingmar Bergman - 1982)

Post by Demi-Lune »

Bizarrement, il existe un second topic consacré au film : http://www.dvdclassik.com/forum/viewtop ... =3&t=15112

Pour recopier ici ce que j'en disais ailleurs, Fanny et Alexandre s'impose comme un accomplissement artistique incroyablement entêtant. C'est le film d'une vie, l'aboutissement de tous les questionnements bergmaniens, mais dans un somptueux écrin humaniste et romanesque, jusque dans ses développements les plus étonnants (le fantastique ouvertement convoqué, presque lynchien). Ce n'est pas un film qui me réconcilie à proprement parler avec son auteur car il n'annule pas tout ce qui me dérange souvent ailleurs dans son œuvre, mais c'est un film qui me montre, avec bonheur, qu'il est aussi capable de me parler, de m'impressionner, de me toucher : lorsque cela se produit, il est alors un des plus grands à mes yeux.
Mais je serai très curieux de voir la version cinéma car je trouve qu'il y a des longueurs très sensibles dans la version télé. Par exemple, je suis persuadé que la version ciné s'achève sur la photo de famille, là où l'intégrale se prolonge encore d'une dizaine de minutes qui, en plus de rallonger, obscurcissent un peu les intentions de Bergman à l'égard d'Alexandre, qu'il hante du fantôme de l'évêque, comme un châtiment. Peut-être que resserré à 3 heures, le film gagnerait en montée en puissance dramatique. Bon, d'un autre côté, on perdrait aussi sans doute beaucoup de scènes annexes géniales (l'oncle pétomane :mrgreen: ).
Il y a vraiment des séquences absolument incroyables, presque jouissives de génie même quand c'est tragique : le prologue silencieux, les lustres en cristal et la statue qui s'anime, l'atmosphère de Noël et le réveillon à la chandelle (en fait toute la première partie du film, qu'on voudrait ne plus quitter tellement elle sonne vrai, c'est Gens de Dublin mais en bien mieux), les hurlements d’Émilie dans la chambre funéraire, la désastreuse négociation entre les frères Ekdahl et l'évêque (je suis devenu fan de l'épicurien Gustav Adolph), le vomi du fantôme façon Exorciste, les trucs bizarres de la dernière partie... Je suis persuadé que ce film, pour lequel j'ai déjà la plus grande estime, ne peut que mûrir et se bonifier dans ma mémoire. C'est l'un des plus profonds et beaux films réalisés sur la famille (sa dimension clanique et sacrée), avec Le Parrain et une poignée d'autres.
Et puis ces GUEULES bon sang. Les visages de ce film sont extraordinaires. Mention spéciale aux yeux azuréens de Ewa Fröling...
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Commissaire Juve
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Re: Fanny et Alexandre (Ingmar Bergman - 1982)

Post by Commissaire Juve »

Le film passe sur ARTE, là, maintenant... Je ne regardais pas, j'ai zappé, je suis tombé dessus.

En VF.

Dans le passage où Gustav Adolf (Jarl Kulle) monte sur ses grands chevaux à propos de Maj (Pernilla August)... le pronom de la jeune femme est prononcé "Maje" à plusieurs reprises alors qu'il faut dire "Maille". Quel manque de professionnalisme. Ça leur coûtait quoi de prononcer le pronom correctement ?
La vie de l'Homme oscille comme un pendule entre la douleur et l'ennui...
Kilban
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Re: Fanny et Alexandre (Ingmar Bergman - 1982)

Post by Kilban »

Il faudrait supprimer l'un des deux sujets sur ce film. j'ai écrit dans l'autre mais ça ne remonte pas le topic dans la liste... donc j'imagine que c'est celui-ci le sujet "actif". Je recopie:


J'ai découvert le film avec le passage sur Arte hier soir et moi qui suis adepte de Bergman (vu quasiment tous ses films majeurs), je n'ai pas pu m'empêcher d'être déçu. J'en attendais peut-être trop vu les louanges que le film suscite un peu partout, mais j'ai trouvé ça superficiel par rapport aux abîmes de noirceur et à l'infinie grâce dans lesquelles le cinéaste nous entraîne habituellement. Les ellipses sont brutales et frustrantes (par exemple, la fin de l'épisode chez le pasteur arrive comme un cheveu sur la soupe, on n'a pas vraiment vécu avec cette famille et ses personnages...). Les différentes parties s'en retrouvent mal articulées, la description de l'émerveillement de l'enfance et du principe de création, notamment, m'a parue esquissée seulement, pas incarnée... J'imagine que la version de cinq heures pallie tous ces problèmes, mais du coup, je trouve ça dommage de permettre la cohabitation des deux versions comme si, ai-je lu, les deux entraient en résonnance, ajoutant à la richesse de l'oeuvre: pour moi c'est faux, la version de trois heures ressemble à un brouillon.
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Demi-Lune
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Re: Fanny et Alexandre (Ingmar Bergman - 1982)

Post by Demi-Lune »

L'autre sujet et toutes ses interventions dedans ont été supprimés ?
Strum
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Re: Fanny et Alexandre (Ingmar Bergman - 1982)

Post by Strum »

Demi-Lune wrote:L'autre sujet et toutes ses interventions dedans ont été supprimés ?
Non, fusionné. :wink:
Strum
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Re: Fanny et Alexandre (Ingmar Bergman - 1982)

Post by Strum »

Kilban wrote:J'ai découvert le film avec le passage sur Arte hier soir et moi qui suis adepte de Bergman (vu quasiment tous ses films majeurs), je n'ai pas pu m'empêcher d'être déçu. J'en attendais peut-être trop vu les louanges que le film suscite un peu partout, mais j'ai trouvé ça superficiel par rapport aux abîmes de noirceur et à l'infinie grâce dans lesquelles le cinéaste nous entraîne habituellement. Les ellipses sont brutales et frustrantes (par exemple, la fin de l'épisode chez le pasteur arrive comme un cheveu sur la soupe, on n'a pas vraiment vécu avec cette famille et ses personnages...). Les différentes parties s'en retrouvent mal articulées, la description de l'émerveillement de l'enfance et du principe de création, notamment, m'a parue esquissée seulement, pas incarnée... J'imagine que la version de cinq heures pallie tous ces problèmes, mais du coup, je trouve ça dommage de permettre la cohabitation des deux versions comme si, ai-je lu, les deux entraient en résonnance, ajoutant à la richesse de l'oeuvre: pour moi c'est faux, la version de trois heures ressemble à un brouillon.
C'est un tort de considérer ce qui est beau comme superficiel. Le prologue de Fanny et Alexandre est à lui seul plus beau que tout ce qu'il a filmé auparavant. C'est de loin mon Bergman préféré, et le seul que j'aime sans réserves.
Thaddeus wrote:Un jour son ami Kjell Grede demanda à Ingmar Bergman pourquoi, lui qui trouvait la vie si merveilleusement riche et divertissante, pourquoi donc il faisait des films si sérieux, si déprimants, si noirs. Pourquoi ne réalisait-il pas des films qui montrent à quel point il aimait et appréciait l’existence ? Eh bien voilà, Fanny et Alexandre est la réponse du maître suédois, apportée après tant de décennies de rétention, comme s’il libérait sa joie, son bonheur, ses torrents de gratitude face à son passage sur terre
Merci pour cette citation et ta critique. :wink: C'est tout à fait ça : pourquoi s'obstiner à montrer la noirceur du monde alors que celui-ci peut être beau.
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Thaddeus
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Re: Fanny et Alexandre (Ingmar Bergman - 1982)

Post by Thaddeus »

Strum wrote:Merci pour cette citation et ta critique. :wink: C'est tout à fait ça : pourquoi s'obstiner à montrer la noirceur du monde alors que celui-ci peut être beau.
Il faut quand même rappeler que Bergman, contrairement à ce que sa tenace réputation peut laisser croire, a régulièrement laisser s'exprimer sa face légère et guillerette. Même s'il les a presque toutes réalisées dans les années 50, ses comédies sentimentales et romantiques sont particulièrement délectables, et n'ont parfois rien à envier à celles d'Hollywood. Une Leçon d'Amour ou Sourires d'une nuit d'été, par exemple, sont des films dont on ressort avec un grand sourire aux lèvres. Si ça peut t'attirer davantage... :wink: