Abbas Kiarostami (1940-2016)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Joe Wilson
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Re: Abbas Kiarostami

Post by Joe Wilson »

Le vent nous emportera

Une très belle découverte....un des plus beaux films de Kiarostami, à la structure extrêmement accessible. La beauté des décors naturels apporte une sérénité par la lumière, l'étendue des paysages et la tranquille fascination d'un village isolé. La mise en scène crée le mouvement en accompagnant chaque déplacement : marche, voiture, moto, ce sont des transitions qui créent une proximité avec un quotidien, dévoilé par Kiarostami avec beaucoup de discrétion et de simplicité.
Le hors-champ offre un motif d'interrogation, de remise en question et de perception de l'absence : des protagonistes essentiels sont ainsi perçus par leurs voix et l'évocation des tiers.
Ainsi, Kiarostami bouscule en permanence les certitudes du regard, sans jamais fragiliser la lisibilité du récit. En introduisant humour et légèreté, il maintient un dynamisme, une énergie plutôt que de se restreindre à une approche statique. Avec l'apport de la poésie et de la contemplation.
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ballantrae
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Re: Abbas Kiarostami

Post by ballantrae »

Voilà un grand cinéaste!!! Je dois bosser mais reviendrai sur son oeuvre ce soir ou demain.
Ne pas oublier Close up et voir la trilogie Où est.../Et la vie continue/ Au travers des oliviers de manière chronologique pour en mesurer l'impact émotionnel.
Mon préféré demeure Le vent nous emportera.
Ten m'avait un peu déçu et l'escapade européenne me semblait en deça de son potentiel.
Amarcord
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Re: Abbas Kiarostami

Post by Amarcord »

Découvert avec Où est la maison de mon ami ? (pour lequel je garde une affection particulière), Kiarostami figure, depuis, dans mon panthéon personnel. Il est l'un des rares cinéastes vivants (avec Lynch, Ceylan...) à me faire encore espérer que le cinéma d'aujourd'hui peut, à l'occasion, ne pas avoir à rougir de la comparaison avec le cinéma d' "avant". Kiarostami, c'est, pour moi, "le" cinéaste moderne idéal. Aucun de ses films ne m'a laissé indifférent (même ma perplexité face à Five ne peut s'apparenter à de l'indifférence). Tout au plus, peut-être qu'avec Ten, on atteint une forme de limite... Le Vent nous emportera et Le Goût de la cerise sont ceux que j'ai le plus revus. Et je dois avouer que je suis encore hanté (contre toute attente) par Copie conforme, sur lequel j'avais, a priori, quelques réticences (Binoche ? Pourquoi Binoche ??)... vite balayées par la force du film, par cette proposition de cinéma emballante, sa dimension ludique (le sens du ludique, chez Kiarostami : très important, car il le met, selon moi, définitivement à l'abri d'une éventuelle accusation d'intellectualisme... le cinéma de Kiarostami est tout SAUF "intello").
J'aime le cinéma de Kiarostami.
[Dick Laurent is dead.]
riqueuniee
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Re: Abbas Kiarostami

Post by riqueuniee »

Cinéaste que j'apprécie beaucoup. Je l'ai découvert presque par hasard, en voyant le goût de la cerise à la télévision. Depuis, j'ai vu nombre de ses films (mais pas la trilogie Où est la maison.../et la vie continue/Au travers des oliviers citée plus haut).
J'ai même vu Shirin, un projet vraiment expérimental (ne faire entendre que la bande-son d'un film, en montrant seulement les visages des spectatrices) que j'ai aimé. Et un film de ses débuts, le passager, un film qui date de 1974.
Mes préférés sont le goût de la cerise et le vent nous emportera.
Akrocine
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Re: Abbas Kiarostami

Post by Akrocine »

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Résidence Abbas Kiarostami à Strasbourg 14 - 24 janvier 2013

http://www.residence-kiarostami.unistra ... kiarostami

Le réalisateur fera un Master class le 22 Janvier et j'ai ma place :D

Et pour l'occasion le cinéma Star diffuse 8 de ses films (+ 2 courts) pendant tout le mois :

- Expérience
- Le passager + La récréation (court)
- Le costume de mariage + Le choeur (court)
- Ou est la maison de mon ami ?
- Close-up
- Et la vie continue
- Le gout de la cerise
- Le vent nous emportera
- Ten

N'ayant vu aucun de ses films jusqu’à ce week-end, c'est le moment parfait pour découvrir l'oeuvre de se réalisateur dont la réputation n'est plus à faire.

J'ai donc commencé avec Le gout de la cerise, la première partie m'a totalement fasciné! On est transporté dans un univers qui nous est totalement inconnu tout comme les intentions du conducteur, cela faisait longtemps que je n'avais pas vu un film aussi original fait avec si peu de moyen. Procédé qui s’essouffle un peu, mais que le final vient totalement bouleversé :shock:
Le lendemain ce fut Ten, la encore c'est encore la découverte et la curiosité sont de mise, bien que le procédé de réalisation est quelque peu frustrant car très limité. Certains chapitres son moins bon que d'autres ou trop long, mais dans l'ensemble j'ai passé un agréable moment en compagnie de ses personnages atypiques et pourtant simple, j'en suis sorti avec la sensation d'avoir appris quelque chose qui me permet de voir notre société sous un autre angle et d'ouvrir un peu plus mon esprit.
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Jack Griffin
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Re: Abbas Kiarostami

Post by Jack Griffin »

Continue ça vaut le coup. Je te conseille très fortement Ou est la maison de mon ami ?, Close-up, Et la vie continue :wink:
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Jeremy Fox
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Re: Abbas Kiarostami

Post by Jeremy Fox »

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Close-Up (Nema-ye Nazdik) - 1990


A Téhéran, un journaliste du magazine Sorush pense détenir un scoop après avoir découvert une curieuse affaire de supercherie : il vient d’apprendre qu’un certain Sabzian s’est fait passer pour le cinéaste Moshen Makhmalbaf auprès d’une famille bourgeoise iranienne qu’il a convaincu de faire tourner dans le film qu’il se prépare à réaliser au sein même de leur maison. Il en profite pour se faire nourrir et se ‘faire prêter’ une petite somme d’argent. Ce jour-là, le journaliste vient couvrir l’arrestation de celui qui a finalement été dénoncé comme escroc par le patriarche de la famille qui s’est vite mis à douter de sa véritable identité ; d’après ce dernier, Sabzian s’est probablement introduit chez eux dans le but de les cambrioler. Abbas Kiarostami ayant lu cette étrange histoire décide immédiatement d’en faire son prochain film, part interroger Sabzian en prison et demande aux autorités judiciaires l'autorisation de pouvoir filmer le procès. Le juge ne s’y oppose pas. Le célèbre réalisateur explique à l’accusé qu’il va se servir de deux caméras, l’une à courte focale pour le filmer en gros plan (close-up) et l’autre avec un plus grand angle pour étreindre tout le tribunal…


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Le pitch résumé ci-dessus n’est sur le papier à priori guère plus passionnant qu’un autre ; c’est le dispositif mis en place, la mise en abyme vertigineuse qui en découle et la richesse des thématiques abordées qui font tout le prix de ce singulier et magnifique essai cinématographique réalisé par l’immense cinéaste iranien Abbas Kiarostami. Tout ceci aboutissant à un récit aussi captivant que le plus efficace des thrillers, visant avant tout à connaître les véritables motivations de l’accusé, je conseille à ceux qui aiment les surprises de ne pas lire de suite cette chronique au-delà de ce premier paragraphe, de ne le faire qu’après avoir découvert le film puisqu’il est difficile d’en parler sans avoir à en démonter la plupart de ses mécanismes. Ceci étant dit, pour être franc, qu’on les connaisse ou non n’enlève intrinsèquement rien à la qualité du film puisque pour ma part je l’ai découvert sans rien en savoir et ai pourtant été happé de bout en bout ; c’est juste que la mise en abyme se révèle encore plus impressionnante une fois que l’on a pris connaissance des tenants et aboutissants de cette œuvre assez unique en son genre. Mais avant tout, il faut se souvenir de l’importance de Close-Up puisque l’on peut affirmer sans trop de craintes de se tromper que c’est le film qui aura vraiment attiré l’attention de l’occident sur ‘l’existence’, la richesse et la noblesse du cinéma iranien. Alors que l’Iran était probablement le pays le plus diabolisé de cette époque, on découvrait paradoxalement l’une des cinématographies non seulement les plus courageuses mais également les plus humaines qui soit ; le cinéma iranien a probablement beaucoup contribué à modifier les idées préconçues que les occidentaux avaient sur ce peuple ; et c’est tout à l’honneur du septième art qui n’en est pas à une mission bienfaitrice près !


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Alors que Kiarostami s’apprêtait à tourner un autre film sur l’enfance après le délicieux Où est la maison de mon ami ? (Khāneh-ye doust kodjāst ?), il met ce projet en stand-by sans une seconde d’hésitation. Lors d’un entretien avec Michel Ciment pour la revue Positif (N°368 - octobre 91), le cinéaste raconte : "…alors que toute l'équipe était prête à tourner, j'ai lu dans un journal l'histoire qui allait donner naissance à Close Up. Comme l'a déjà dit Gabriel Garcia Marquez, ce n'est pas vous qui choisissez l’œuvre, c'est l’œuvre qui vous choisit. J'ai appelé mon producteur et je lui ai dit que je voulais changer de projet, que ce que je venais de découvrir avait pris possession de moi, que l'histoire était en train de se passer et qu'il fallait le tourner sur le vif, sinon ce serait trop tard. Je suis allé chercher mon équipe à l'école [où devait se tourner le projet alors en cours] et je l'ai emmené à la prison..." Le fait divers qui a captivé le cinéaste est donc celui d’une réelle escroquerie sans grandes conséquences, celle d’un amoureux de cinéma s’étant fait passer pour un réalisateur connu, les personnes abusées pensant que ce fut dans un but malfaisant, le coupable ne paraissant cependant pas avoir eu de mauvaises intentions comme il l’affirme à Kiarostami dès leur première rencontre en prison. Ceci étant dit, de part et d’autres les apparences resteront trompeuses tout du long ; mais nous reviendrons sur le sujet et les thématiques par la suite. Il nous faut tout d’abord aborder la forme, celle qui a justement fait beaucoup couler d’encre au détriment de la richesse humaine du film. La première chose à savoir dans le dispositif mis en place est que tous les personnages (à l’exception du chauffeur de la première scène) sont interprétés par des comédiens non-professionnels, pas moins que les véritables protagonistes qui ont tous accepté de faire revivre le surprenant récit dont ils furent les acteurs. La première chose que Kiarostami fait une fois découvert ce fait divers est de se rendre sans tarder interroger l’escroc en prison avec une caméra cachée ; cette séquence sera intégrée au film mais pas au début, la construction de ce long métrage s’avérant assez savante malgré son apparente extrême simplicité, le cinéaste n’hésitant pas à procéder à un éclatement temporel de sa narration.


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Une anecdote assez savoureuses racontée elle aussi à Michel Ciment fait également part du choix du hasard quant à cette structure narrative 'chaotique'. Kiarostami, ayant assisté à une projection au cours de laquelle le projectionniste avait inversé deux bobines, trouvant le résultat meilleur que l’original, décida de remonter son film tel qu’il l’avait vu suite à cette ‘erreur’ ; il s’agit de la séquence qui chronologiquement débute l’histoire, celle de la rencontre dans un bus de Szabian avec un des membres de la famille dans laquelle il va ‘s’introduire’, la mère, amatrice de cinéma. Dans la première version sortie en salles cette séquence se trouvait être la première ; dans celle qui entre temps est devenu officielle, elle se situe désormais à mi-parcours, le scénario faisant, tout en restant parfaitement fluide, d’incessants et stimulants allers-retours entre passé, présent et futur. Kiarostami utilise également un procédé à la ‘Rashomon’ en nous montrant une même scène vue de deux points de vue opposés, celle de l’arrestation de Szabian. La première fois, lors de la séquence qui ouvre le film, on assiste au trajet en voiture du journaliste et des soldats se rendant à l’adresse de la famille flouée pour appréhender le coupable, la scène se terminant au moment où ce dernier arrive menotté jusqu’à la voiture ; puis, dans le dernier tiers du film, le cinéaste nous fait participer à cette arrestation et aux minutes qui précèdent mais cette fois du point de vue de l’escroc qui se trouve alors dans la maison. Au vu de ces séquences qui semblent parfois prises sur le vif (certaines le sont d’ailleurs comme la dernière pour laquelle Szabian n’a pas été averti qu’on le filmait), une question se pose d’emblée aux spectateurs qui ne savent d’ailleurs pas forcément que les protagonistes interprètent leur propre rôle : s’agit d’une fiction ou d’un documentaire ? La réponse est bien évidemment une sorte d’inédit mélange entre les deux comme on peut commencer à l’appréhender en écoutant cette autre réponse toujours issue de l’entretien avec Michel Ciment : "... J'ai tourné cette première séquence [celle au cours de laquelle Kiarostami vient faire connaissance avec Szabian dans sa cellule] avec une caméra invisible. Les scènes du procès étaient également du documentaire, mais certaines choses ont été changées car je voulais être plus proche du sujet. Il y avait des pensées à l'intérieur de ce personnage dont il n'était pas conscient, et il fallait les faire sortir et les lui faire dire. Parfois, pour atteindre la vérité, il faut en partie trahir la réalité..."


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Accepter de travestir parfois la réalité pour en faire ressortir une plus haute vérité, c’est un peu le leitmotiv et la marque de fabrique de Kiarostami. Interrogé par Jean-Pierre Limosin en 1994, le cinéaste l’expliquait également ainsi : "Que ce soit du documentaire ou de la fiction, le tout est un grand mensonge que nous racontons au spectateur. Notre art consiste à dire ce mensonge de sorte que le spectateur le croie. Qu'une partie soit documentaire ou une autre reconstituée se rapporte à notre méthode de travail et ne regarde pas les spectateurs. Le plus important, c'est que les spectateurs sachent que nous alignons une série de mensonges pour arriver à une vérité plus grande. Des mensonges pas réels mais vrais en quelque sorte." Quand un tel dispositif -faisant parfois fi de ce qui s’est réellement passé pour atteindre une toute autre vérité, bien plus profonde- réussit dans les séquences du procès à faire sortir de son personnage principal avec une telle spontanéité et une telle sincérité des confessions aussi intimes et touchantes, on ne peut que s’incliner devant la puissance du 7ème art. Szabian va en effet par exemple expliquer en gros plan (d’une bouleversante humanité) pourquoi le cinéma le fascine et le rend aussi dépendant de lui : "Quand je suis déprimé et envahi de troubles, je ressens le besoin d'exprimer l'angoisse de mon âme, les tristes expériences de ma vie dont personne ne veut entendre parler. Et puis je rencontre un homme bon [le cinéaste Moshen Makhmalbaf] qui montre toutes mes souffrances dans ses films et qui me donne envie de les voir et de les revoir toujours. Un homme qui ose montrer les gens qui jouent avec la vie des autres, les riches, insouciants des simples besoins des pauvres qui sont principalement matériels... Voilà pourquoi je me consolais en lisant ce livre [le scénario du film de Makhmalbaf, Le Cycliste]. Il parle de choses que j'aurais aimé pouvoir exprimer (...). L'art est le développement de ce que l'on ressent à l'intérieur. Tolstoï a dit "l'art est une expérience sentimentale que l'artiste développe en lui-même et transmet aux autres".


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Dans Close-Up, Kiarostami nous démontre donc à nouveau -si besoin était- à ne pas juger sur les apparences, la caméra ‘close-up’ du procès allant accomplir ce miracle de faire ressortir une grande part d’humanité de la part de cet homme, injustement ou non, accusé d’escroquerie et considéré au début par les spectateurs que nous sommes avec beaucoup de réticences. Mais ment-il à nouveau ? Joue-t-il encore un personnage qu’il n’est pas réellement ? C’est dans ce perpétuel état déstabilisant que les témoins que nous sommes allons nous trouver tout du long ; ce qui va principalement nous tenir puissamment captivé comme si nous faisions partie du jury. Close-Up est également l’hommage d’un grand réalisateur à un autre de ses compatriotes, celui de Kiarostami à Makhmalbaf, le cinéma de ce dernier étant mis sur un piédestal durant une bonne partie du film. C’est également une déclaration d’amour au 7ème art au travers la passion qui anime son protagoniste principal. Dans un entretien toujours donné à Positif mais cette fois à Stéphane Goudet (N° 442 – décembre 1997), Kiraostami disait : "Je pense que le fait de filmer le procès a beaucoup aidé à son dénouement favorable. Le cinéma a d'abord posé un piège à Szabian puis il l'a sauvé. Rêver du cinéma l'a conduit en prison. Mais la réalité du cinéma l'a sauvé." Plus que le cinéma, c’est l’art en général que le réalisateur se sent pour mission de remettre au premier plan au sein de cette société rigoriste qui l’a toujours plus ou moins rejeté ; il l'explique entre autre dans ce très beau panégyrique : "Quant aux mises en abyme dans mes films, elles servent moins une réflexion sur le cinéma que sur le rôle de l'art en général, cinéma compris. Dans Close-Up je décris le face à face de l'art et de la loi. Je pense que les législateurs n'ont pas suffisamment de temps pour prêter attention à ce qui se passe à l'intérieur d'un être humain. Mais l'art dispose de plus de temps. C'est pourquoi le dispositif du film repose sur deux caméras : la caméra de la loi qui montre le tribunal et le procès en termes juridiques pour ainsi dire, et la caméra de l'art qui s'approche de l'être humain pour le voir en gros plan, pour regarder plus profondément l'accusé, ses motivations, sa souffrance. C'est le travail et la responsabilité de l'art de regarder les choses de plus près et de faire réfléchir, de prêter attention aux hommes et d'apprendre à ne pas les juger trop vite."


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A côté de cela les leçons et questionnements sur le fond et sur la forme seront encore multiples, aussi passionnants que profondément généreux, nous interrogeant sur la représentation, les apparences, l’identité… Quelle est la frontière entre la vérité et le mensonge, entre le rêve et la réalité ? Jusqu’où peut nous mener une passion ? Où s’arrête le documentaire, où commence la reconstitution ? Sont ce des scènes prises sur le vif ou bien jouées ? Peu importe au final ; l’important est d’avoir accouché du portrait oh combien touchant d’un homme que tout le monde ne voit au début que comme un vulgaire escroc. Qui n’aura pas envie à la fin du film de le prendre dans ses bras alors qu’il éclate en sanglot aux côtés de celui dont il avait endossé l’identité, devant la porte de ceux qu’il a escroqué et à qui il vient présenter ses excuses en même temps que leur véritable 'idole' ? Comme souvent chez Kiarostami, la mise en place de son final (ici en caméra cachée pour Szabian) aboutit à un pur moment de grâce, rehaussé ici par la première apparition de la musique, un thème déchirant. Kiarostami aura parfaitement réussi à faire de Szabian un véritable héros de cinéma, un homme avant tout à la recherche de reconnaissance et de dignité. Encore dans l’entretien donné à Michel Ciment un an après la sortie de son film en France rendait un bel hommage à son personnage 'réel et de fiction' : "J'ai découvert qu'il n'était pas un criminel et j'ai voulu savoir qui il était vraiment. Il y avait certaines choses dont j'étais sûr : qu'il était chômeur, sans espoir, sans argent. Je voulais me rapprocher de lui et découvrir davantage de traits de sa personnalité. Chaque jour de tournage m'apportait des informations nouvelles. J'ai avec lui mesuré le pouvoir de l'amour. Quand quelqu'un aime quelque chose très fortement - et dans ce cas là c'était l'amour du cinéma- il fait preuve d'une audace et d'une force incroyables. Close-up montre aussi que, après l'oxygène, ce dont l'homme a le plus besoin, c'est le respect et la dignité. Ce personnage savait qu'il avait 80% de chances d'être arrêté, et pourtant, à cause de son besoin de dignité, il s'est accroché aux 20% et s'est rendu dans la maison".


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Enfin -et ce n'est pas la moindre de ses qualités- le film interroge également avec discrétion et subtilité la censure (la mère qui rappelle son fils à l’ordre quand ce dernier ose se plaindre de la situation économique de son pays), la dictature, le chômage, les conditions sociales, la souffrance et le désarroi des iraniens, la place prépondérante de l’art dans la société iranienne, etc. Close-Up, en plus d’être un film d’une grande noblesse de sentiments et, malgré son apparence brute de cinéma-vérité au plus près du réel, d’une grande beauté plastique (les scènes de procès dans un 'faux' noir et blanc qui laisse voir quelques carnations roses de la peau, des petits détails vestimentaires colorés…), s’avère également être une démonstration époustouflante de la toute puissance du cinéma (le film de Kiarostami aura eu des impacts positifs sur le procès, le dénouement de l’affaire et la vie de Szabian qui gagne à la fois des amitiés et le respect) ainsi qu'une passionnante méditation sur la création artistique. Avec une étonnante économie de moyens et une remarquable apparente simplicité, Kiarosamti nous rend témoins d’une désarmante et touchante aventure humaine ; les gros plans d’une intensité exceptionnelles sur Szabian lors de son procès nous hanteront probablement très longtemps.
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Re: Abbas Kiarostami

Post by Blue »

Akrocine wrote: Le réalisateur fera un Master class le 22 Janvier et j'ai ma place :D
Je viens de me prendre une place. Je crois que "Close Up" passe juste avant. Je ferai peut être l'enchainement.
Mon top éditeurs : 1/Carlotta 2/Gaumont 3/Studiocanal 4/Le Chat 5/Potemkine 6/Pathé 7/L'Atelier 8/Esc 9/Elephant 10/Rimini 11/Coin De Mire 12/Spectrum 13/Wildside 14/La Rabbia-Jokers 15/Sidonis 16/Artus 17/BQHL 18/Bach
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Re: Abbas Kiarostami

Post by Akrocine »

:D

Close Up est à 18h et le Master Class à 19h45 c'est faisable si cela se passe dans la même salle...
"Mad Max II c'est presque du Bela Tarr à l'aune des blockbusters actuels" Atclosetherange
ballantrae
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Re: Abbas Kiarostami

Post by ballantrae »

Heureux Akrociné!!! Dis lui que la Dordogne et ses paysages qu'il traversa en 2000 après la tempête l'attendent volontiers: il comprendra peut-être!
Sinon ne dis rien et écoute, bois ses propos d'une rare justesse.
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Thaddeus
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Re: Abbas Kiarostami

Post by Thaddeus »

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Où est la maison de mon ami ?
Hésitante mais décidée, mue par une urgence irrépressible, la petite silhouette court sur le chemin de terre qui zèbre le flanc de la colline, ou dans le labyrinthe de ruelles et d’escaliers d’un village envahi par l’obscurité. Son visage est le plus souvent tourné vers le haut, vers les adultes, qui répondent à ses questions par l’indifférence. Seuls des garçons de son âge sauront l’aider, lui apporter des indices, le faire avancer dans sa quête, ainsi qu’un vieillard philosophe mais au souffle trop court pour pouvoir le suivre. D’une limpidité exemplaire, le conte dit tout de la solitude, du désarroi, des craintes de l’enfance, exalte l’esprit de solidarité et de camaraderie, montre le cheminement d’un petit être de courage et d’obstination qui, le long d’une soirée et d’une nuit, fera de son geste d’amitié le plus beau des actes de foi. 5/6
Top 10 Année 1987

Close up
Un essai assez singulier sur l’ambigüité du vrai et du faux, la représentation du réel, son rapport étroit avec la fiction et le système de vases communicants qui se tisse entre les deux (question centrale chez Kiarostami). D’un fait divers reconstitué avec la participation des protagonistes de la véritable intrigue, joué par les témoins et/ou acteurs du drame et autour duquel il tisse un habile écheveau de flashbacks à la Rashomon, le cinéaste tire un va-et-vient permanent entre le contexte de la narration et son contenu, un jeu de miroirs qui entretient le suspense et développe une jolie méditation sur la création artistique, l’identité des êtres et la condition sociale, prouvant qu’il peut aller assez loin dans l’analyse du fonctionnement de la mise en scène cinématographique elle même. 4/6

Et la vie continue
Kiarostami revient sur les lieux du tournage d’Où est la maison de mon ami ?, en opérant toute une série de translations entre lui-même, son histoire, son expérience, et ce qu’il en advient dans la narration. Le temps se dilue au fur et à mesure que se font les rencontres et le cinéaste se sent peu à peu pénétré par la simple humanité de la foule des humbles. Une fois de plus, il s’affirme en adepte d’une vérité jamais infléchie par un discours imposé de l’extérieur, rappelle la difficulté d’enregistrer le réel et la nécessité d’organiser la fiction pour en rendre compte. En interrogeant ainsi notre regard, en s’imposant une forme d’expression qui nourrit le documentaire de sa représentation, il tient le pathos à distance et ose croire, malgré la tragédie, en des lendemains qui chantent. 4/6

Au travers des oliviers
La même thématique est approfondie dans cette nouvelle réflexion sur l’articulation entre réalité et mise en scène, qui constitue le dernier volet de la trilogie de Koker. Que voit-on exactement ? Quelle est la nature de l’image ? Et quels mensonges faut-il produire pour créer une vérité encore plus grande ? Le pouvoir du cinéma et sa manipulation, le recours au film dans le film sont démontés avec un humour espiègle et une mise en relief de ses artifices qui, paradoxalement, renforce la vérité humaine de ce qui s’y joue. Car entre les prises refaites, entre les claps qui ponctuent les répliques mal déclamées par les comédiens, la vie continue : les enfants apprennent sans relâche, la région panse ses plaies, et un jeune homme fait une cour assidue, infatigable, à la fille qu’il voudrait épouser. 5/6

Le goût de la cerise
Pictural et philosophique, profond et évident, c’est un film superbe, d’une grande pureté, où la transparence de la mise en scène met dans un état de disponibilité et de réceptivité admirables. La terre, dorée et sèche, les rayons du soleil, la poussière, tout y est magnifié, au fil d’une déambulation automobile presque hypnotique (cette route en lacets empruntée et ré-empruntée dans les deux sens) qui fait la part belle au dialogue, à l’écoute, aux visages. C’est très fort parce que, malgré son ton suicidaire et désespéré, le film parvient à nous faire (ré)apprécier la beauté du ciel, le vol des oiseaux, la splendeur d’un paysage – le goût de la cerise, en bref. En revanche, la toute fin méta-filmique, où la réalité en vidéo écrase la force suspendue de la fiction, ne s’imposait pas, même si elle fait écho aux préoccupations habituelle de l’auteur. 5/6
Top 10 Année 1997

Le vent nous emportera
L’argument, cette fois, est fugueur et incertain, qui suit un homme débarquant bruyamment dans une bourgade introuvable aux confins du Kurdistan, le regarde s’agiter, fureter, tenter d’entendre quelque chose sur son portable, être peu à peu gagné par le dédale pudique de ruelles et de passerelles, avant de repartir en ayant rien su et beaucoup appris. Du Kiarostami pur jus : on y retrouve ce goût des vagabondages automobiles et des villages persans, cette inclination au monde de l’enfance et à la forme limpide et allégorique de la fable. Le film est espiègle, malicieux, touchant parfois, d’une grande beauté plastique évidemment, mais j’y ai été moins sensible qu’aux opus précédents, j’ai ressenti quelques longueurs et ai été moins captivé par son tissu narratif que dans Le Goût de la Cerise. 4/6

Ten
Violente claque. Dix chapitres, deux caméras, deux axes de caméra unique : là-dessus, un travail prodigieux de montage, d’improvisation, de tissage fictionnel, où le dispositif a priori aride ouvre sur des vertiges de lectures théoriques, politiques et intimistes. Ça n’a rien d’ennuyeux ou de rébarbatif, le film est d’une intensité soufflante dans la façon dont il fait engouffrer une société entière dans l’habitacle d’une voiture, met en lumière la condition féminine, organise ses confrontations, ses rencontres, ses échanges. Une prostituée qui roucoule sa liberté, une femme qui pleure son amour perdu et dévoile son crâne rasé, un affrontement dingue, quasiment bergmanien, opposant une mère (la très belle Mania Akbari) à son fils, entre colère, tendresse, reproches et manœuvres de séduction… Un geste artistique assez capital. 6/6
Top 10 Année 2002

Copie conforme
Entre transparence, plaisir et sensibilité, le cinéaste décline à son tour la grande figure contemporaine de la schize narrative. Un homme et une femme badinent dans la douceur toscane, et soudain le rapprochement affectif laisse place à la lassitude amère d’un couple usé par les années. Ce dérèglement du réel, qui ramène l’itinéraire des personnages à une scénographie énigmatique où rêve, souvenir et espoir confondent leur substance, agit davantage que comme un coup de sonde isolé, sous influence du Voyage en Italie rossellinien. Par son sens de l’inversion et du détour, de la reprise et de la variante, il dessine un élargissement réflexif du chantier de Kiarostami, qui fait de toute fiction un problème et laisse percevoir derrière chaque geste romanesque l’échafaudage de son invention. 5/6


Mon top :

1. Ten (2002)
2. Le goût de la cerise (1997)
3. Où est la maison de mon ami ? (1987)
4. Au travers des oliviers (1994)
5. Copie conforme (2010)

Je pense pouvoir me considérer assez réceptif à ce cinéma à la fois théorique, plastique, philosophique, social… C’est une sensibilité à la fois très cohérente et protéiforme dans la multitude de façons dont on peut l’envisager.
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Thaddeus
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Re: Abbas Kiarostami

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À tombeau ouvert



Kiarostami reprend la route. Son personnage principal est un quinquagénaire probablement issu d'une classe sociale aisée et cultivée, M. Badii, qui quitte les faubourgs de Téhéran au volant de sa voiture. Drôle de type que ce M. Badii. D’abord, on met un temps fou à connaître son nom. Et il ne s’élève pas moins de poussière sous les roues de cette histoire avant qu’on ne découvre la raison qui le pousse à rouler obstinément dans son vieux tout-terrain blanc, alpaguant au passage des hommes pour leur proposer, d’un air lugubre et mystérieux, un travail bien rémunéré. On hésite à première vue entre l’entrepreneur frauduleux et l’homosexuel en maraude, cette dernière hypothèse étant retenue par l’ouvrier d’un chantier qui s’apprête sans autre forme de procès à lui casser la figure. Pourtant, ce qui motive Badii est incomparablement plus étrange. Dans l’intention d’en finir avec la vie, il cherche quelqu’un qui veuille bien accepter de conclure le marché suivant, dont le méticuleux protocole est fixé au lendemain matin : l’appeler deux fois par son nom, lui tendre la main s’il répond, et sinon l’enterrer sur place, en cet endroit auquel il conduit à tour de rôle ses interlocuteurs. À ce petit jeu de la parabole ambulatoire, les divers personnages qu’il croise en chemin — dont un jeune militaire affolé, un étudiant en religion et un vieux taxidermiste pétri d’humanisme — s’ajoutent comme autant de spectres typologiques. Tels les faux amis du Job biblique, chacun essaie à sa manière, c’est-à-dire par un discours prévisible, de convaincre Badii qu’il est dans l’erreur et que sa révolte est blasphématoire, peu importe que ce soit à l’égard de la raison, de Dieu ou de la vie.


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Loin de rendre les choses plus claires, la révélation du projet de Baadi entraîne un carambolage de questions supplémentaires : qui est cet homme au bout du rouleau ? Quelles sont ses raisons ? Politiques ? Personnelles ? De tout cela, jusqu'au terme de l’histoire, on ne saura rien : cet individu est à proprement parler une énigme ambulante, dont l’unique destination est un trou. Façon de dire qu’il est le commun des mortels. La réponse est à chercher aux bordures du film, dans les recoins des plans. L'Iran est montré comme un mouroir où les hommes sont tous enrégimentés, rien ne permet de distinguer les cours d'école des bases militaires, les ouvriers sans travail draguent ceux qui sont susceptibles de leur en donner comme des putes sur le trottoir... Les films de Kiarostami ont toujours secrété un sensualisme diffus, une aptitude à capter l'érotisme d'une femme sous un voile, à faire croire à la repousse de la vie même après un terrible tremblement de terre. Ici, sans renier son goût pour la matière du monde, il insiste davantage sur un coteau calciné, un soleil de plomb et des tonnes de poussière qui se déversent sur la terre comme les prémisses d'un ensevelissement. Sa démarche est celle d’un artiste élémentaire, qui sait que rien n’est plus difficile que de saisir le cheminement d’une pensée à travers sa matérialisation à vue. Parce que Le Goût de la Cerise emprunte la forme de la fable, on s'attend à une morale. Elle adviendra, mais n'aura guère l'effet escompté.

L’un des marqueurs les plus caractéristiques de ce cinéma réside dans son rythme particulier : c'est par un jeu subtil de répétitions et de variations que l’histoire nous entraîne. On est d’emblée pris dans l’étau d’un dispositif, dit de la voiture-cinéma, qui retrouve ici une force quasiment hypnotique. Il y a réellement des moments où le véhicule agit sur le spectateur comme sur les passants du début, à la manière d’un aimant où vient bêtement se coller le regard. Badii arpente sans arrêt la même route tortueuse, passe et repasse sur la même colline, devant le même arbre, suit un tracé commun à chaque nouvelle déclinaison de la situation. Et le film invite peu à peu, à force de réitération, à changer notre perception des choses. Ainsi, ce qui lasse dans un premier temps finit par envoûter. Le principe du film tient quasiment de la berceuse : il est à la fois très simple et très complexe, et fait du récit un bloc par la ténuité de la fiction, la clôture du système, le jeu très serré des champs-contrechamps et, plus largement, la densité presque américaine du découpage. Mais ce bloc se fissure de toutes parts à la seule force de décisions arbitraires, sans qu’il y ait entre elles le moindre effort de liaison. En impliquant ainsi le spectateur dans ce qu’il voit, en l’invitant à creuser ce qui, a priori seulement, semble n’être fait que d’une simple surface, Kiarostami invente comme une pédagogie du regard. La même philosophie ricoche dans le discours des gens rencontrés par Badii. Le taxidermiste tâche ainsi de lui redonner le goût de l'existence en lui en vantant les bienfaits, en premier lieu la saveur des fruits. Mais le désespoir sans fond qui ronge le film est plus fort que ce panégyrique épicurien. Même si le récit ne tranche pas, qu’il emmène au seuil de la décision du personnage sans en dire davantage de ce qu'il se passera, tout le film travaille à rendre tangible qu'il y a finalement davantage de raisons de tout arrêter que de continuer à vivre.


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L’erreur consisterait cependant à ne voir dans cette œuvre qu’une parabole et dans sa simplicité le prétexte d’une interprétation à sens unique. De même que le décor ordinaire d’une zone en construction se révèle un inépuisable terrain d’aventures pour toutes les métaphores, l’épure de la construction suggère une floraison de commentaires. Il paraît ainsi que ce conte à mourir debout est un vrai manifeste sur la meilleure façon de ne pas vivre couché, sur le plan politique aussi bien que philosophique. Mais on pourrait également mettre l’accent sur l’art de ménager le suspense, sur la dimension surréalisante et humoristique de la narration, ou bien encore sur l’idée selon laquelle on n’a jamais autant besoin d’autrui qu’au moment où l’on veut s’en passer. Ainsi la mise en scène, en ne recourant qu’à des moyens d’une extrême simplicité — travellings véhiculaires et dialogues sur le mode marche-arrêt — parvient à faire d’une idée (l’existence prouvée par le néant) une forme (le mouvement prouvé par l’immobilité). Qu’est-ce qu’en effet que Le Goût de la Cerise, sinon une marche funèbre où la poussière ne s’élève que pour mieux retourner à elle-même, une fable squelettique où un homme sillonne dans sa caisse un monde en chantier, débarquant sitôt qu’embarqués ses passagers ? La force insurrectionnelle évidente du film est d'affirmer que, même sur quelques vérités (religieuses, idéologiques) incontestables, il est permis de douter de tout, y compris de la plus commune des évidences, celle qui voudrait que la vie vaille la peine d'être vécue. Et s’il parle évidemment de l’Iran d’aujourd’hui, de la difficulté d’y vivre et d’y faire du cinéma, il parle surtout de l’homme, de sa condition et de sa seule liberté incontestable, celle de choisir, si telle est sa volonté, l’heure de sa mort. Quoi de plus subversif, face à un régime fait de certitudes, que d'introduire du doute, se propageant comme un virus dans un programme de vérité ?

Ce doute métaphysique constitue le personnage, qui assène un filet d’arguments-massue mais, parce qu’il n'est pas non plus certain de vouloir mourir, ne demande aux autres que de lui faire remettre en question sa décision. Il trouve un prolongement d'une totale limpidité dans le style fuyant où rien n'est jamais posé de façon définitive, où le spectateur est toujours sous-informé, où le sens reste dans l'ombre. Comme son personnage, Kiarostami n’hésite pas à changer de tactique chemin faisant, à insérer une ellipse brutale dans un temps continu, ou à faire surgir de nulle par le deus ex machina qui sied à son interrogation. "Tout ce qui est bon va à la terre", commente le héros qui trouve "agréable" le lieu qu'il a choisi pour y reposer. Il a tourné comme une âme en peine toute la journée autour d'une tombe qu'il a creusé lui-même. Après s'y être fait conduire la nuit par un taxi, il allume une cigarette, puis s'allonge dans la terre. Une orageuse éclipse de lune plonge alors son visage dans le noir absolu, tandis que tombent les premières gouttes de pluie qui lui procurent sans doute sa dernière sensation à fleur de peau. Mais ce n’est pas la fin du film. Après un fondu qui happe le personnage, quelques plans supplémentaires dévoilent les coulisses du tournage. On pourrait presque reprocher au réalisateur de vouloir nuancer la violence de son propos, de se dédouaner en rétorquant que tout ceci n'est que du cinéma, et que la vie continue. Cette conclusion en forme de post-scriptum, difficile à appréhender, rajoute en tout cas beaucoup d'indécidable à un film perpétuellement en état d'inquiétude. Selon ce qu’on croit, elle peut être considérée comme une rupture ou une apothéose. Elle est sans doute les deux à la fois, laissant en suspens cette question : qui est le mort, et qui est le cinéaste ? C'est toute la réussite de l'entreprise d'être à la fois un geste d'une vraie radicalité, une affirmation de cinéma d'une extrême netteté et un film mystérieux, troué, ouvert. Pure œuvre d’art, Le Goût de la Cerise est comme un avis de recherche lancé après lui-même.

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Last edited by Thaddeus on 21 Feb 18, 18:57, edited 2 times in total.
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Jeremy Fox
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Re: Abbas Kiarostami

Post by Jeremy Fox »

Ten (Dah) - 2001

Le dispositif est simple : 10 séquences, toutes se déroulant au sein du même habitacle de la voiture conduite par une jeune femme iranienne assez moderne qui prend tour à tour à son bord et à plusieurs reprises, son fils, sa sœur, une prostituée, une vieille croyante... La caméra est fixée sur le tableau de bord face à ces protagonistes. Kiarostami en profite pour tracer un tableau de la condition féminine dans son pays, aussi bien socialement qu'affectivement, abordant aussi bien les problèmes de la religion, de la sexualité, du travail, de la famille.

C'est une une nouvelle fois courageux et culotté mais j'avoue n'avoir pas autant accroché qu'à ses films précédents, le dispositif faisant que j'ai eu parfois envie de respirer, certains séquences s'avérant plus faibles que d'autres, les plus étonnantes étant celles avec le jeune garçon, notamment la première qui n'a rien à envier aux meilleurs Bergman quant à la puissance dégagée par les paroles des protagonistes, d'une très grande dureté quant à celles sortant de la bouche du fils. Grandement intéressant mais quitte à choisir je préfère repartir en voyage à bord de la voiture du goût de la cerise. Néanmoins, outre les échanges mère/fils, les larmes de l'amie au crâne rasé resteront gravées elles aussi.

6/10
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Alexandre Angel
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Re: Abbas Kiarostami

Post by Alexandre Angel »

Jeremy Fox wrote:Ten (Dah) - 2001

Le dispositif est simple : 10 séquences, toutes se déroulant au sein du même habitacle de la voiture conduite par une jeune femme iranienne assez moderne qui prend tour à tour à son bord et à plusieurs reprises, son fils, sa sœur, une prostituée, une vieille croyante... La caméra est fixée sur le tableau de bord face à ces protagonistes. Kiarostami en profite pour tracer un tableau de la condition féminine dans son pays, aussi bien socialement qu'affectivement, abordant aussi bien les problèmes de la religion, de la sexualité, du travail, de la famille.

C'est une une nouvelle fois courageux et culotté mais j'avoue n'avoir pas autant accroché qu'à ses films précédents, le dispositif faisant que j'ai eu parfois envie de respirer, certains séquences s'avérant plus faibles que d'autres, les plus étonnantes étant celles avec le jeune garçon, notamment la première qui n'a rien à envier aux meilleurs Bergman quant à la puissance dégagée par les paroles des protagonistes, d'une très grande dureté quant à celles sortant de la bouche du fils. Grandement intéressant mais quitte à choisir je préfère repartir en voyage à bord de la voiture du goût de la cerise. Néanmoins, outre les échanges mère/fils, les larmes de l'amie au crâne rasé resteront gravées elles aussi.

6/10
J'avais trouvé dommage qu'il ait peu été fait mention de Ten, au moment de la sortie de Taxi Téhéran, car les deux films se tutoient, d'une certaine manière.
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Re: Abbas Kiarostami

Post by Ouf Je Respire »

Thaddeus wrote: Ten
Violente claque. Dix chapitres, deux caméras, deux axes de caméra unique : là-dessus, un travail prodigieux de montage, d’improvisation, de tissage fictionnel, où le dispositif a priori aride ouvre sur des vertiges de lectures théoriques, politiques et intimistes. Ça n’a rien d’ennuyeux ou de rébarbatif, le film est d’une intensité soufflante dans la façon dont il fait engouffrer une société entière dans l’habitacle d’une voiture, met en lumière la condition féminine, organise ses confrontations, ses rencontres, ses échanges. Une prostituée qui roucoule sa liberté, une femme qui pleure son amour perdu et dévoile son crâne rasé, un affrontement dingue, quasiment bergmanien, opposant une mère (la très belle Mania Akbari) à son fils, entre colère, tendresse, reproches et manœuvres de séduction… Un geste artistique assez capital. 6/6
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« Toutes choses sont dites déjà ; mais comme personne n’écoute, il faut toujours recommencer. » André Gide