Maurice Pialat (1925-2003)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Johnny Doe
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Re: Maurice Pialat (1925-2003)

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La Gueule Ouverte

Ouf. Peut-être le film de Pialat qui m'a le moins plu (quoiqu'il est un peu à égalité avec Sous le soleil de Satan), un film très dur, âpre, distant, pessimiste, il y a bien de ces scènes très fortes où Pialat parvient à émouvoir en quelques secondes (Garçu qui nourrit sa femme et ses horribles bruits de succion, la scène de la mort puis de la mise en bière), mais j'ai trouvé le film en grande partie glaciale et je n'y suis jamais complètement rentré. Il faut dire aussi que cette magnifique intimité d'où pointe souvent des trésors d'humanisme chez Pialat (la relation Pialat / Bonnaire dans A nos amours, celle de l'enfant et de la mémé dans L'enfance nue, etc.) m'a paru pratiquement absente de ce film, si ce n'est dans le premier très beau dialogue entre le fils et sa mère, dans certaines séquences où on voit le garçu au petit soin ou dans la seule scène de dialogue entre le père et sa bru.

Maintenant comme toujours, c'est très bien joué (mention spéciale à Deschamps et à Monique Mélinand, 2 acteurs que je ne connaissais pas) et la réalisation de Pialat réserve quelques merveilles, comme ce lent travelling avant lors de l'enterrement ou cet incroyable plan presque final de la voiture qui quitte le village. Dans le fond, objectivement, je lui reproche assez peu de chose, si ce n'est de m'avoir laissé de côté durant une bonne moitié du film.
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AtCloseRange
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Re: Maurice Pialat (1925-2003)

Post by AtCloseRange »

Police (1985)
Je l'avais vu (ça devait être sur TF1 tiens) à une époque où je n'étais pas très client de Pialat. Depuis, j'ai vu Van Gogh qui est devenu un de mes films préférés des 30 dernières années donc il était temps de lui redonner une chance.
Et c'est vrai que j'ai été cette fois convaincu par la première partie quasi documentaire du film (la vie dans le commissariat porté par la performance de Depardieu). Dommage que le film bifurque à mi-parcours du côté de l'intime parce que là, ça marche beaucoup moins bien. La relation Depardieu-Marceau fonctionne assez moyennement (ça arrive en plus un peu comme un cheveu sur la soupe) et les dialogue qui auparavant se voulaient réalistes (voire improvisés par moment) prennent une tonalité très écrite qui jure (les scènes en voiture avec Marceau) et ne sonne pas très juste.
Heureusement quelques scènes avec Anconina (formidable) relancent l'intérêt mais quelque chose s'est cassé.
Et puis je m'étonne de voir chez Pialat un personnage aussi mal fichu que celui joué par Pascale Rocard.
On peut sans doute dire que Police est le premier film policier français à essayer d'être aussi réaliste et qu'il a ouvert la voie et inspiré ses successeurs (L 627, Le Petit Lieutenant, et Polisse) mais globalement, il me semble moins réussi.
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Jeremy Fox
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Re: Maurice Pialat (1925-2003)

Post by Jeremy Fox »

AtCloseRange wrote: On peut sans doute dire que Police est le premier film policier français à essayer d'être aussi réaliste et qu'il a ouvert la voie et inspiré ses successeurs (L 627, Le Petit Lieutenant, et Polisse) mais globalement, il me semble moins réussi.
Tout à fait. Et tu as d'ailleurs cité ses trois meilleurs successeurs à mon avis. Curieux de le revoir moi aussi du coup, même s'il m'avait un peu déçu à sa sortie.
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Re: Maurice Pialat (1925-2003)

Post by Amarcord »

Johnny Doe wrote:La Gueule Ouverte
Ouf. Peut-être le film de Pialat qui m'a le moins plu.
Réaction normale : c'est peut-être son film le plus radical, le moins "aimable" en tout cas... Pas vraiment fait pour "plaire", donc.
C'est un film très éprouvant, que je ne revois jamais "à la légère" (si tant est qu'on puisse dire ça d'un film de Pialat, quel qu'il soit)... C'est d'ailleurs (incidemment) celui que j'ai le moins revu.
Jeremy Fox wrote:
AtCloseRange wrote: On peut sans doute dire que Police est le premier film policier français à essayer d'être aussi réaliste et qu'il a ouvert la voie et inspiré ses successeurs (L 627, Le Petit Lieutenant, et Polisse) mais globalement, il me semble moins réussi.
Tout à fait. Et tu as d'ailleurs cité ses trois meilleurs successeurs à mon avis. Curieux de le revoir moi aussi du coup, même s'il m'avait un peu déçu à sa sortie.
Sophie Marceau (qui garde le souvenir que l'on sait de ce tournage) me paraît être une grosse erreur de casting ici (elle détonne vraiment - et dans le mauvais sens du terme - dans l'univers de Pialat)... D'ailleurs, elle est essentiellement là pour faire chier Sandrine Bonnaire, que Pialat voulait "punir", suite à l'une de leurs premières brouilles... c'est le côté "Voici/Closer" de l'incorrigible Pialat ! (Imaginons un instant Bonnaire en lieu et place de Marceau... La face du film en eût été changée !)
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Re: Maurice Pialat (1925-2003)

Post by Johnny Doe »

Amarcord wrote: Réaction normale : c'est peut-être son film le plus radical, le moins "aimable" en tout cas... Pas vraiment fait pour "plaire", donc.
C'est un film très éprouvant, que je ne revois jamais "à la légère" (si tant est qu'on puisse dire ça d'un film de Pialat, quel qu'il soit)... C'est d'ailleurs (incidemment) celui que j'ai le moins revu.
Quand je parle de "plaire" c'est bien sûr dans l'absolue. Pour faire une analogie, Cris et chuchotements, sur plus ou moins le même thème, m'a bien plus "plu". Celui-ci je l'ai trouvé trop distant, trop froid, au delà de 1-2 passages, ce qui, à mon sens, ne peut pas vraiment s'excuser par sa radicalité, puisque du coup les personnages et ce qu'ils vivent me touchent peu (alors que le personnage de la mourante chez Bergman me touche bien plus).

Mais ça reste admirable à plus d'un titre (jeu d'acteurs et mise en scène).
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Profondo Rosso
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Re: Maurice Pialat (1925-2003)

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Loulou (1980)

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Nelly a épousé André, un publicitaire auprès de qui elle mène une vie aisée mais sans aucun relief. A l'occasion d'un bal populaire, elle rencontre Loulou, un grand gaillard désinvolte et aux cheveux longs. Fascinée par cet inconnu qui paraît libre, elle ne tarde pas à piquer la jalousie d'André. Nelly revoit Loulou et devient sa maîtresse. Fou de rage, André l'expulse sans ménagement du domicile conjugal. Mais Nelly s'en moque : elle est prête à vivre avec Loulou.

Maurice Pialat nous conte une poignante histoire d'amour teintée de chronique sociale avec ce magnifique Loulou. Cela semble au départ prendre une classique construction de triangle amoureux avant de prendre des chemins plus sinueux. Nelly (Isabelle Huppert), jeune femme issu d'un milieu aisée mène une vie ennuyeuse au côté de son époux André (Guy Marchand). Seuls sursauts pénibles de son quotidien terne, les violentes crises de jalousies d'André dont une de droit qui interviendra un soir de bal où elle croise la route de Loulou (Gérard Depardieu). Celui-ci est un marginal vivotant au gré de petites combines et débrouilles diverses. Nelly s'amourache de ce grand gaillard qui semble en tout point l'opposé d'André. Issu de milieu populaire, placide et désinvolte face à son dénuement qu'il prend au jour le jour, Loulou dégage une sérénité le démarquant en tout point de l'angoissé André pourtant bien mieux loti par la vie. Pialat prolonge cette différence par l'interaction des deux couples : l'incompréhension et le conflit pour Nelly/André et un lien fusionnel et profondément charnel avec Nelly/Loulou où sont multipliés les scènes intimistes où les personnages sont mis à nu au propre comme au figuré.

Sans vraie intrigue directrice, le film est une longue tranche de vie dessinant les situations magnifiant ou montrant les limites de cette relation entre deux êtres que tout oppose. Loulou est un être sauvage et imprévisible pour qui le lendemain est une éternelle aventure, entre petits larcins, apéro au bistrot entre copains et repas de famille. Nelly aime cet inattendu mais la romance semble constamment sur la corde raide entre séparation tumultueuses et retrouvailles fiévreuses. Gérard Depardieu retrouve le registre "chien fou" de ses débuts mais teinté d'une certaine douceur, presque une torpeur pour ce personnage prenant la vie comme elle vient et se refusant à intégrer tout moule social (la scène où le frère de Nelly lui propose de l'aider dans un plan de carrière possible et où il ne trouve rien à lui répondre). Isabelle Huppert est tout aussi inspirée, à la fois épanouie et pas à sa place au côté de Loulou et ses amis et dégageant elle aussi une langueur qui rend tout retour à son milieu impossible. Guy Marchand est le seul personnage dégageant une vraie tension dans le laisser-aller ambiant, très touchant ainsi rongé par le dépit amoureux.

Pialat adopte donc une forme en adéquation avec la spontanéité de son couple, privilégiant l'instant, l'ennui paisible ou les soubresauts du quotidien dans un rythme lâche. Jamais ennuyeux, le film nous baigne dans cette atmosphère réaliste et relâchée dont l'approche est la plus manifeste avec la longue scène de repas finale où l'on devine que Pialat a longtemps laissé tourner sa caméra pour capturer le ce moment jusqu'à ce que la notion de jeu s'estompe dans la réaction des acteurs. De même la scène où le lit se casse en plein coït entre Nelly et Loulou est un heureux incident que le réalisateur aura conservé dans le film. Finalement c'est quand s'esquisse un vrai enjeu dramatique (Nelly enceinte de Loulou) que s'esquisse le questionnement social du film. La situation constitue à la fois un bonheur mais aussi une manière de rentrer dans le rang avec les responsabilités qu’implique le fait d'être parent. Le moins prêt des deux ne sera pas forcément celui qu'on croit le temps d'un rebondissement traité sans pathos et avec la même distance que le reste de l'intrigue. Quelque chose semble pourtant cassé et la conclusion offre une issue assez ouverte à nos héros : libre, ensemble et sans attache ou alors définitivement marginaux incapables de s'inscrire dans la durée. La question reste entière le temps de ce beau plan final les voyant s'éloigner enlacés et brinquebalants dans une ruelle sombre. 5/6

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Re: Maurice Pialat (1925-2003)

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À nos amours (1983)

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Suzanne a quinze ans. En vacances sur la Côte d'Azur, elle repousse Luc, le jeune homme qui est amoureux d'elle, puis se donne à un Américain inconnu sur la plage. De retour à Paris, elle multiplie les aventures amoureuses. Ses parents se séparent. Son père quitte la maison. Elle doit faire face à l'hostilité de sa mère et de son frère.

Pialat capture avec une rare force les tumultes de l'adolescente avec cette œuvre poignante où il révèle une Sandrine Bonnaire initialement venue postuler en tant que figurante et qui décrochera son premier rôle au cinéma. Pialat part de ce que l'adolescence a de plus beau et candide avant d'explorer les sentiments plus tourmentés de cette période charnière. On débute donc par le versant lumineux lorsque Suzanne (Sandrine Bonne) adolescente de quinze s'épanouit en vacance sur la Côte d'Azur, partagée entre esquisses de premiers émois artistiques et surtout amoureux. La sincérité, la curiosité et le gout du défi se disputent à cet âge et lui causeront sa première déception. Amoureuse de Luc (Cyr Boitard) un garçon de son âge, elle se refusera pourtant à lui pour finalement céder au premier venu avec ce touriste américain qui la possèdera sans passion et l'ignorera le lendemain. La conscience de ce rendez-vous manqué court ainsi tout au long du film où cette mélancolie se conjugue au délabrement de sa cellule familiale avec le départ de son père (Maurice Pialat).

Le début du film montre donc des conflits parents/adolescents certes épidermique, une Suzanne qui soigne son mal-être dans des bras éphémère mais où le retour au foyer semble toujours représenter une forme d'équilibre pour la jeune fille. Cela donnera une merveilleuse scène intimiste à où père et fille font montre d'une complicité touchante, le jeu très sensible de Pialat se mariant à merveille à la spontanéité des émotions de Sandrine Bonnaire (sa réaction lors de la remarque sur sa fossette). Tous va lentement se disloquer avec le départ du père, d'autant que dans le script celui-ci est supposé être décédé (la remarque de Bonnaire sur son œil jaune était censé être un avertissement de sa mort) et donc joué comme tel par les survivants dont le manque se manifestera par un désespoir hystérique lors de séquences terriblement intense. Suzanne semble chercher la protection de ce père disparu à travers ses multiples amants, sa mère (Évelyne Ker) ne sait comment répondre à sa dérive et dépérit elle-même de sa solitude et son frère (Dominique Besnehard) tente maladroitement d'endosser ce rôle de chef de famille dans la violence. L'espace scolaire est quasiment absent du quotidien de Suzanne rythmé de fêtes et d'étreintes d'un soir avec des amants plus âgés. En scrutant le malaise de son héroïne, Pialat illustre aussi un choc des générations où si les situations sont toujours d'actualité, elles n'en illustrent pas moins un malaise face à cette libération sexuelle de la jeunesse pour les adultes (la mère apaisée de voir sa fille prématurément mariée, les réactions violentes du frère). Le père joué par Pialat, méfiant mais compréhensif s'efface donc vite du récit pour laisser s'installer cette tension. Le film est clairement un anti La Boum (1980 et où Sandrine Bonnaire fait de la figuration) par sa vision crue et brutale de situations souvent voisines.

Sandrine Bonnaire démontre d'emblée son grand talent, tour à tour lumineuse (merveilleuse ouverture montrant sa silhouette longiligne et sensuelle à l'avant d'un bateau), masque de tristesse et/ou d'indifférence trahissant par ces regards une éternelle quête d'affection. C'est dans les moments muets que Piala saisit le mieux cela comme cette errance urbaine lorsqu'elle découvre que Luc sort avec une de ses amies. La spontanéité, la recherche de l'inattendu par la constante improvisation de Pialat auront courus tout au long du tournage, préparant ainsi les acteurs à une incroyable scène de repas familial en fin de film. Le père ressurgit ainsi comme un spectre venu faire des reproches à ce que sa famille est devenue, ces derniers réagissant comme ils peuvent, taciturne ou furieux. Le personnage était supposé être mort dans le script et la stupeur des acteurs renforce la vérité de la scène face à l'absent (la caméra n'ayant pas cessée de tourner) la maladresse, la gêne mais aussi la colère improvisée n'en paraissant que plus vrais. Il en va de même pour l'épilogue où le réalisateur use d'un vrai évènement (les vacances de Sandrine Bonnaire aux Etats-Unis avec son petit ami) pour nous offrir un final tendre entre Suzanne et son père. Si celui en début de film avait représenté la dernière trace de son enfance, ce dernier échange semble une entrée plus apaisée dans l'âge adulte. Une grande réussite et un des grands succès de Pialat récompensé du César du meilleur film, du Prix Louis-Delluc et du César du meilleur espoir féminin pour Sandrine Bonnaire. 5/6
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Re: Maurice Pialat (1925-2003)

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Police (1985)

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L'inspecteur Maugin fait la chasse aux petits trafiquants de drogue. Au cours d'une descente de police, il rencontre Noria, la petite amie d'un dealer, et tombe amoureux d'elle. Elle devient sa maîtresse et est désormais en danger de mort.

Après le succès de À nos amours (1983), Maurice Pialat éprouve le désir de réaliser un "film d'homme". Ces réussites au box-office vont lui permettre d'avoir un budget plus conséquent ainsi que de bénéficier d'un casting prestigieux, ici avec le couple que forment Gérard Depardieu (déjà dirigé dans Loulou) et une Sophie Marceau en train d'amorcer une carrière plus adulte. En dépit de ce confort, la préparation du film sera aussi chaotique que son tournage futur (brusquerie de Pialat envers Sophie Marceau, brouille avec Richard Anconina) dans une confusion typique de Pialat. Police devait être au départ l'adaptation d'une série noire américaine mais le réalisateur souhaite se détacher de la rigueur et des codes du polar pour un résultat plus spontané. Il dépêche donc son amie Catherine Breillat au scénario (ce qui est paradoxal pour un film voulut "d'homme") qui partant de la base du roman va construire une trame originale inscrite dans un contexte français mais aussi plus conforme à ses propres préoccupations. Peu intéressée par le genre policier, elle effectuera néanmoins un rigoureux travail de recherche en accompagnant un ami avocat sur différentes affaires menées au commissariat. L'ensemble de Police reprend des pans entier de réelles situation auxquelles elle a assisté et notamment le personnage trouble de Noria incarnée dans le film par Sophie Marceau. Police est ainsi une œuvre assez schizophrène, partagée entre une vraie trame de polar au traitement documentaire assez inédit jusque-là, le côté sur le vif et improvisé cher à Pialat et une dimension romanesque surprenante apportée par Catherine Breillat qui l'éloigne du projet initial.

La première partie du film est un modèle du genre par sa rigueur et son réalisme. L'Inspecteur Mangin (Gérard Depardieu), à coup de roublardise, d'intimidation et d'interrogatoire musclé remonte la piste d'un trafic de drogue dont un des pontes est acoquinée à la mystérieuse Noria (Sophie Marceau). Tout dans ce segment du récit respire l'authenticité, notamment le sentiment d'attente au sein de ce commissariat autant dû aux lourdeurs administratives qu'à la volonté des policiers de faire mariner les suspects qu'ils cuisinent. Là aussi les interrogatoires oscillent entre prise au piège du suspect voyant les preuves accablantes se cumuler et le mettre au pied du mur avec des explosions de violence qui font vaciller sa volonté. Sophie Marceau en fera les frais, poussée à bout par Pialat lors de sa scène d'interrogatoire où Gérard Depardieu lui assènent de vraies gifles. Une méthode assez radicale qui rend en tout cas le malaise visible à l'écran avec une séquence d'une intensité incroyable. Le monde de la rue est traité avec le même souci de véracité avec ces paumés ordinaires (Sandrine Bonnaire dans un petit rôle de prostituée) et cette première couche du grand banditisme ici évoquée avec des immigrants tunisiens.

Les limites semblent donc bien établies mais le personnage d'avocat de truands joué par Richard Anconina et son amitié avec Depardieu annoncent pourtant des frontières plus ténues en la loi et l'illégalité. Après la rigueur qui a précédé Pialat ose ainsi une seconde partie à la trame bien plus lâche où l'exploration des fêlures de ses personnages l'intéresse bien plus que le réalisme de sa trame policière. Tous les personnages reposent sur une dualité qui les rendent insaisissable et finalement humain, dépassant leur simple fonction de voyous ou policier. Mangin capable du machisme le plus balourd peut s'avérer un être vulnérable dont la sensibilité à fleur de peau explose lors d'une incroyable scène d'amour en voiture avec Sophie Marceau (dans son meilleur rôle et de loin). Cette dernière a sur le papier et par ses actes tous les atours de la femme fatale, mais la froideur de ses calculs et mensonges s'effondrent lorsqu'elle succombera à son tour sincèrement au charme rude de Depardieu. Tous deux sont des paumés qui transcendent leurs archétypes par leur amour, Pialat osant les rebondissements les plus improbables en préférant nourrir la dimension romanesque du récit plutôt que son réalisme (la scène d'amour en plein commissariat). Donc même si Police est le modèle de nombre de polars "documentaires" à venir (L627 (1992) de Bertrand Tavernier, le référencé Polisse (2011) de Maïwenn) les successeurs s'avéreront bien plus rigoureux et le film de Pialat décevra si l'on est vraiment venu chercher cet aspect. A l'inverse le mélodrame et le sentiment d'inéluctable emporte au final puisque même si les barrières sont floues, le rapprochement est impossible sous peine de basculer (Anconina, Depardieu comme Marceau étant chacun au bord du précipice). La conclusion ne résout rien et dresse un futur sombre entre solitude et mort en sursis (Noria sans doute rattrapée pour ses agissements) et fait du film un bref moment d'abandon où ce couple se sera autorisé à s'aimer, au-delà des lois du milieu. 5/6
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Re: Maurice Pialat (1925-2003)

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Passe ton bac d'abord (1978)

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Quelques adolescents, enfants d'ouvriers et élèves d'une classe de terminale, traînent leur ennui dans la ville de Lens, sinistrée par le chômage. Ils se retrouvent régulièrement chez Caron, le café du coin, pour échapper à leurs parents qui, à peine plus épanouis qu'eux, n'ont que quatre mots à la bouche : «Passe ton bac d'abord». Mais eux savent bien qu'ils sont promis au chômage, aux amours illusoires et aux fuites impossibles...

Maurice Pialat n'avait guère fait fructifier le premier succès de sa carrière Nous ne vieillirons pas ensemble (1972) qu'il enchaîna avec le très âpre et difficile d'accès La Gueule ouverte (1974). L'échec cuisant de ce film le contraindra à rester quatre ans sans tourner mais la réussite de Passe ton bac d'abord initiera réellement un nouveau cycle créatif qu'il l'installera définitivement dans le paysage cinématographique français. Le film semble former une vraie trilogie avec Loulou (1980) et À nos amours, donnant le sentiment de retrouver le même type de personnages dans des cadres et à des âges différents (le marginal sans but que joue Depardieu pourrait très bien être un des personnages de Passe ton bac à l'âge adulte et exilé à Paris) ou encore de creuser plus profondément le sillon de ce premier film (là encore Sandrine Bonnaire en adolescente rebelle semble un prolongement plus fouillé de Sabine Haudepin dans Passe ton bac d'abord). Pialat tout en capturant une forme d'errance au quotidien construira néanmoins les deux films suivant dans de progression dramatiques construites alors que Passe ton bac d'abord s'inscrit bien plus en creux.

On y suit tout au long d'une année scolaire différentes tranches de vie d'un groupe d'amis en classe de terminale. Il faudra pourtant attendre la dernière scène pour apercevoir une salle de classe, le reste du film nous promenant dans une errance sans but où tout semble joué pour ces adolescents issus de la classe ouvrière. Dès lors l'ensemble du récit repose sur l'éphémère et le renoncement, tout n'étant qu'une attente ténue avant une vie forcément ennuyeuse et sans but dans la grisaille lensoise. Les amours se partagent ainsi entre étreintes et conquêtes fugaces (le séducteur en herbe Bernard) ou engagement trop précoce (ces deux jeunes mariés amenés à se déchirer), le tout symbolisé par Elisabeth (Sabine Haudepin) passant d'une sexualité débridée à une monogamie tout aussi austère. Les parents sont sans réponses ni solutions pour nos jeunes paumés, le renoncement, la morale et même l'hystérie des aînés (les figures de parents annoncent toutes en ébauche ceux de À nos amours) n'incitant guère à grandir vu l'horizon morose. Les autres figures d'adultes représentent deux spectres tout aussi vains avec le patron concupiscent amateur de jeune fille et le professeur de philosophie (où l'on devine aussi une attirance plus intéressée) incapable d'éveiller la flamme du savoir chez nos adolescents apathique. Les personnages cherchent un ailleurs plus exaltant qui ne dépassera pas les murs du bar Caron où ils se réunissent, la réalité les rattrapant chacun peu à peu avec des emplois de caissière ennuyeux, des grossesses et mariages les installant dans une vie rangée avant d'avoir réellement vécus. Pialat capture leurs émotions contrariées sur le vif, l'insouciance de l'instant dévoilant une gravité et une peur de l'avenir qui s'exprime en sourdine à travers les dialogues et situations. Les échappatoires reste flous (le départ final pour Paris) et superficiels (la proposition fort douteuse de séance photo pour une des jeunes filles), l'angoisse latente restant le sentiment dominant. Même si très rattaché au contexte de l'époque (la libération sexuelle est passé par là avec ce père observant sans ciller la coucherie de sa fille dans le jardin) et de cette région du nord, Pialat parvient à rendre ces angoisses existentielles universelles. 4,5/6
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Re: Maurice Pialat (1925-2003)

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Nous ne vieillirons pas ensemble (1972)

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Jean, qui est réalisateur, vit avec sa femme Françoise, mais depuis plusieurs années, il réside le plus souvent chez sa maîtresse Catherine (Colette, dans le livre). Pour des raisons professionnelles (tournage d’un film), Jean propose à Catherine de l’accompagner en Camargue, afin qu’elle assure la prise de son. La conduite de Jean est odieuse et après une scène inqualifiable, ils se réconcilient cependant, avant de rentrer à Paris. Ainsi commence un cycle invivable de disputes suivies de réconciliations.

Il aura fallu près de six ans à Maurice Pialat pour signer ce second film après L'Enfance nue pour lequel il reçut pourtant le prix Jean-Vigo. Il réalisera uniquement entretemps pour l'ORTF la série La Maison des bois. Pialat devra son salut à l'ambition de Jean-Pierre Rassam, beau-frère de Claude Berri et aspirant producteur. Il pense pouvoir produire une œuvre majeure en mettant dans les meilleures conditions un cinéaste de talent et jette donc son dévolu sur Maurice Pialat qu'il rencontra via Claude Berri car compagnon de la sœur de ce dernier, Arlette Langmann. Rassam offrira à Pialat un budget conséquent et un casting de vedette avec Jean Yanne et Marlène Jobert pour cette tumultueuse romance où le réalisateur adapte son roman autobiographique où il narrait la fin douloureuse d'un amour vécut entre 1960 et 1966 avec une certaine Colette.

Nous ne vieillirons pas ensemble nous dépeint donc un amour destructeur qui se délite au bout de six ans de tumulte. Dans un premier temps, nous découvrons la manière dont les humeurs changeantes de Jean (Jean Yanne) mettent à rude épreuve la sensibilité de sa compagne Catherine (Marlène Jobert). Leur longue histoire repose sur un équilibre fragile puisqu'il forme un couple illégitime (Jean étant resté marié) mais c'est bien le caractère irascible et brutal de Jean qui est cause de cette instabilité. La carrure imposante et le ton bourru de Jean Yanne s'impose ainsi à la frêle Marlène Jobert au travers de divers scènes à la violence physique (l'altercation dans le marché), verbale (l'incroyable dépréciative dans la voiture) et psychologique où elle sera toujours plus bousculée et humiliée. En dépit de ce rapport conflictuel, ces deux-là semble pourtant incapable de se séparer. Jean repoussera et quittera Catherine pour toujours mieux la rattraper et celle-ci ne s'éloignera jamais suffisamment, pour mieux l'attendre quand viendra l'heure du repentir. L'ensemble du film reproduit ce schéma, dans des proportions toujours plus douloureuses qui finiront par signer l'éloignement définitif du couple.

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Violemment chassée de la chambre d'hôtel qu'ils occupaient en Camargue, Catherine attend donc son homme en faisant mine d'avoir raté son train tandis qu'il revient la chercher sans un mot d'excuse. Jean Yanne (Prix d'interprétation masculin à Cannes en 1972) est extraordinaire pour exprimer la goujaterie et le caractère infantile de ce personnage (et donc double filmique de Pialat qui ne se ménage pas dans ce portrait), tout aussi maladroit, penaud et pathétique quand il cherchera à se faire pardonner sa brutalité initiale. Il forme une trajectoire inversée avec Marlène Jobert, passant de la soumission muette à la rancœur tenace et poursuivant ainsi cette romance sans issue. L'actrice est tout aussi intense dans ce mélange d'amour éperdu et d'admiration qui lui fait tout supporter (l'intensité de son regard alors qu'elle est écrasée du mépris verbal de Jean dans la scène de la voiture) puis l'indifférence froide envers cet homme qu'elle ne peut totalement oublier durant la seconde partie. La précarité de la relation repose sur les environnements où évolue le couple jamais inscrit dans un réel quotidien, vadrouillant toujours en voiture et ne s'arrêtant que dans les moments creux du weekend, que dans les espaces éphémères vacanciers (plage, maison de campagne, chambre d'hôtel). Dès lors cette instabilité s'inscrit dans cette alternance de rares moments de bonheur apaisés et de terribles explosion de violence, une amorce d'intention bienveillante basculant dans une crudité inattendue (Jean venu rejoindre Catherine à la campagne et ayant un geste scandaleux pour vérifier qu'elle ne l'a pas trompé).

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Le cycle rupture/réconciliation semble de plus en plus fragile et traduit par la mise en scène immersive de Pialat. Au départ les échanges les plus brutaux comme les plus doux sont filmé sur le vif souvent en plan-séquence et au fur et au fur et à mesure de la séparation effective le couple est séparé à l'image. L'agression verbale dans la voiture cadre Jean et Catherine dans le même plan mais quand plus tard Catherine lui rendra la pareille dans une autre scène de voiture, Pialat les filmera en champ contre champs pour signifier le fossé qui les sépare désormais. Autre idée subtile, la composition de plan lorsque Catherine semble quitter définitivement Jean en sortant de sa voiture. Par deux fois, Pialat cadre Jean Yanne dans la voiture tandis que l'on distingue la silhouette de Catherine à l'extérieur s'éloignant lentement, regardant derrière elle, attendant et espérant presque que son amant sortira du véhicule pour venir la chercher - ce qui arrivera dans les deux scènes.

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Le réalisateur inverse le schéma lors de la dernière entrevue et sa séparation froide (où l'on ne distingue plus les visages des amants), filmant l'intérieur de la voiture depuis l'arrière où l'on distingue la silhouette de Jean tandis qu'à l'extérieur Catherine s'éloigne le pas rapide et lâche à peine un regard furtif. Elle n'attend plus rien de cet homme qui l'a tant déçue a décidé d'avancer (l'intrigue laissant deviner que même matériellement il n'était guère plus rassurant), une émancipation (sentimentale mais aussi intellectuelle comme le montre en filigrane l'évolution de ses lectures) signifiée par le superbe plan final où on la voit nager radieuse. Jamais sans toi ni avec toi, voilà qui résumerait bien ce grand film qui sera le premier succès public de Maurice Pialat. 6/6
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Jeremy Fox
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Re: Maurice Pialat (1925-2003)

Post by Jeremy Fox »

8)
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Profondo Rosso
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Re: Maurice Pialat (1925-2003)

Post by Profondo Rosso »

Ca doit se voir avec l'enquillement d'avis mais Pialat c'est quand même LA grosse découverte récente pour moi. Je n'avais vu que Sous le soleil de Satan plus jeune qui m'avait refroidi pour un temps mais là je vais de claque en claque 8)
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Jeremy Fox
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Re: Maurice Pialat (1925-2003)

Post by Jeremy Fox »

Profondo Rosso wrote:Ca doit se voir avec l'enquillement d'avis mais Pialat c'est quand même LA grosse découverte récente pour moi. Je n'avais vu que Sous le soleil de Satan plus jeune qui m'avait refroidi pour un temps mais là je vais de claque en claque 8)
Et c'est ça qui me fait plaisir. N'hésite pas à revoir Sous le soleil de Satan, totalement différent mais tout aussi réussi à mon avis. Et surtout, essaie de te procurer son sublime feuilleton, La maison des bois :wink:
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Thaddeus
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Re: Maurice Pialat (1925-2003)

Post by Thaddeus »

Un des plus grands films de Pialat, et le complément parfait à celui de Bergman sorti un an plus tard, Scènes de la vie conjugale. Les deux forment une sorte de diptyque officieux et informel, aussi âpre que douloureux, sur les affres de la séparation et la lente extinction de l'harmonie amoureuse.
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Profondo Rosso
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Re: Maurice Pialat (1925-2003)

Post by Profondo Rosso »

Jeremy Fox wrote:
Profondo Rosso wrote:Ca doit se voir avec l'enquillement d'avis mais Pialat c'est quand même LA grosse découverte récente pour moi. Je n'avais vu que Sous le soleil de Satan plus jeune qui m'avait refroidi pour un temps mais là je vais de claque en claque 8)
Et c'est ça qui me fait plaisir. N'hésite pas à revoir Sous le soleil de Satan, totalement différent mais tout aussi réussi à mon avis. Et surtout, essaie de te procurer son sublime feuilleton, La maison des bois :wink:
Oui on va poursuivre l'exploration avec plaisir :)