Michel Deville

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Federico
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Re: Michel Deville

Post by Federico »

Grimmy wrote:Découverte du "Mouton enragé" de Michel Deville (1973). Ben...bof, bof !! J'ai pas été bien emballé. Ennui poli pour ma part, peut être à cause d'un rythme faussement rapide. On enlève la musique de Saint Saens et ça avance à la vitesse d'un escargot. Le film est "sauvé" par un Trintignant magistral, drôle inquiétant, malsain et par Romy Schneider belle à tomber ! Quelle classe ! Le reste ne m'a pas intéressé, hélas.
Je l'avais vu il y a longtemps et plus eu trop envie de re-tenter. J'ai juste regardé quelques passages dont un que je soupçonne d'avoir été joliment improvisé et où Trintignant et Schneider (effectivement au sommet de son charme) semblent très complices : la scène où il a une "panne de secteur"... :)
The difference between life and the movies is that a script has to make sense, and life doesn't.
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Thaddeus
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Re: Michel Deville

Post by Thaddeus »

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Dépossession d’identité



Imaginez. Imaginez que, sans que vous le sachiez, toutes vos journées soient décortiquées par une puissance inconnue, qu’elles soit analysées, fouillées, passées au crible d’un regard extérieur. Imaginez que chaque incidence de votre quotidien soit programmée, chacune de vos réactions attentivement décryptée, chacune de vos rencontres soigneusement examinée. Imaginez que tous les détails que l’on aurait pu croire enfouis dans votre passé, dans les secrets de votre existence, ou même dans votre inconscient, soient classés et catalogués sans pitié ni pudeur, livrés aux ordinateurs au mépris de tout respect humain. Imaginez que vous ne soyez plus le propriétaire exclusif de votre vie, que celle-ci se révèle être au centre d’une expérience comportementale menée par un système bureaucratique et implacablement objectif. Une version cauchemardesque de The Truman Show ? Pas tout à fait : son aïeul de vingt ans, une adaptation par Michel Deville d’un roman de Gilles Perrault, Le Dossier 51. Tournée avec le quart d’un budget normal, condition indispensable, selon son auteur, pour pouvoir garder les mains libres. Libre : le mot détonne à propos d'une œuvre où l'on démonte tous les moyens de répression et de coercition employés par les professionnels du renseignement clandestin. Il est vrai que tout cela n'est qu'imagination : "Mon film n'est pas réaliste", précise le réalisateur. On voudrait le croire.


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Cette plongée dans les arcanes des services secrets dépoussière radicalement les conventions dramatiques et esthétiques du cinéma d’espionnage. Aussi éloigné d’OSS 117 que du romantisme sombre inspiré par la guerre froide et par l'univers de John Le Carré, elle s’ancre dans la banalité de tous les jours et révèle les agissements obscurs de groupes anonymes broyant des existences, sans remords ni états d'âme. L’argument : une structure occulte s’intéresse à un haut fonctionnaire, Dominique Auphale, qui vient d’être affecté à un organisme de commerce international. Elle cherche à l’infiltrer pour en faire un agent à son service, et décide pour cela de prendre cet homme sous contrôle. Désigné sous le nom de code "51", il va faire à son insu l’objet d’une minutieuse enquête de personnalité. Le "dossier 51" est transmis à la section psychologique qui livre son profil : Auphale est un homosexuel refoulé, qui s’est construit une individualité rigide pour dissimuler ses tendances profondes. Le révéler à lui-même, en détruisant ses barrières mentales par la divulgation d’un secret de famille, permettrait de le maîtriser. Une opération complexe est organisée. Il n’y aura dans celle-ci aucun comportement, aucun sentiment qui ne soit dirigé dans le but le moins désintéressé. Les confidences que l’on obtient après l’amour, la confiance que l’on accorde spontanément : rien qui ne soit joué, qui ne soit fondamentalement faux, qui ne conduise inexorablement à une issue que l’on pressent dès le début. Mais le pessimisme sarcastique et noir qui baigne l’histoire est comme atténué précisément par le drame qui en consomme la chute. En se suicidant, en refusant l’image que l’on veut imposer de lui-même, Auphale fait obstacle à sa déshumanisation et sanctionne l’échec du démiurge (le psychanalyste) qui rêvait de le recréer asservi. 51 est détruit, mais non possédé.

La principale caractéristique du Dossier 51, son originalité fondamentale, est d'être presque entièrement réalisé en caméra subjective. Contrairement aux apparences, ce procédé ne permet pas l'identification du spectateur à un protagoniste : il faut pour cela que celui-ci soit visible à l'écran. Dans le cas présent, le dispositif fonctionne pleinement et se révèle d’une redoutable efficacité. Chaque scène est montrée du point de vue d'un personnage qui varie d’un moment à l'autre : un enquêteur, un projectionniste, un membre du groupe "Minerve", etc, l'ensemble formant cette entité par nature abstraite appeIée "l'Olympe", dont on ne sait finalement rien. Le corollaire de cette technique de prise de vues est la généralisation des plans-séquences, entre lesquels peuvent être intercalés les éléments du dossier : photographies, lettres ou reproductions de peintures comme celle, si importante pour le déchiffrage de la personnalité de 51, de Mythomécanique, la toile de Labisse. Ces pièces sont commentées par les membres de l'Olympe, toujours invisibles à l'exception du groupe "Esculape", dont on devine qu'il forme une structure un peu distincte. Jamais les visages des manipulateurs n'apparaissent à l'image, on entend seulement leurs paroles (et elles sont souvent savoureuses, le réalisateur faisant montre à leur égard d'une causticité laconique assez cinglante). Ironiquement, Deville les décrit comme des employés, ou bien des cadres, de n'importe quelle entreprise ordinaire : ils dépendent des chefs, de la hiérarchie, ils se font taper sur les doigts, les départements sont en concurrence les uns avec les autres ("Minerve" ne supporte pas le service "Mars", et l'animosité est réciproque). Le contraste entre cette banalité quotidienne et le cynisme, l'incroyable froideur des agissements, assure la crédibilité du projet et renforce son propos.


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Le mécanisme décrit par Deville est en effet proprement terrifiant. Le Dossier 51 est un grand film paranoïaque, mais d'autant plus crédible qu'il est finalement très réaliste : qu'il s'agisse des espions ou des victimes, tous sont des gens parfaitement normaux. L'idéologie totalitaire de l’organisation secrète est à la fois glaçante et abjecte. À l’humain expulsé que représente le sujet d’étude de cette structure parallèle se substitue peu à peu une autre forme d’humain, monstrueuse et pathologique : celle des agents technocrates. Deville donne une forme saisissante à la manipulation de l’individu-citoyen, rejeté aux lisières d’une Histoire à laquelle toute participation lui semble interdite. Il dénonce la mainmise sur le pouvoir de groupes détachés de tout contrôle, agissant de leur propre chef pour des motifs mystérieux, mais que l'on devine essentiellement économiques. À ce titre l'Olympe et sa tête pensante, l'énigmatique "Jupiter", qui n'intervient que par l'entremise de secrétaires semblables aux aruspices de l'Antiquité, peut aussi bien dépendre d'un État que d'une multinationale. L’accusation est d'autant plus virulente que non seulement les procédés employés sont éthiquement inacceptables, mais leur résultat catastrophique. L'intrusion dans la conscience et le psychisme d'un homme, sans compter celle afférant à son entourage passé et présent, n’aboutira qu’à son annihilation, c'est-à-dire, par une ironie macabre, à l'effet inverse du but recherché. Ce danger était pourtant prévu et souligné par celui que l’on nomme "Esculape", et qui, dans la dernière phase de la manipulation, est l’ordonnateur de toute la mise en scène. Il n'est donc pas anodin qu'il soit interprété par Roger Planchon, lui-même metteur en scène de théâtre. Plus largement, on peut lire dans Le Dossier 51 une métaphore de la fiction et de la mise en scène cinématographique : certaines séquences sont perçues depuis la cabine d'une salle de projection, d'autres montrent les répétitions des agents préparant leur rôle, filmés en vidéo sous la direction de l'Olympe. Le cinéaste conclut par le seul plan qui ne soit pas en caméra subjective : une vue d'abord figée, puis se mettant en mouvement, du bureau où l'on découvre enfin le groupe "Minerve" et sur un tableau l'ensemble des documents formant le dossier 51.

L’œuvre possède donc la rigueur et la précision administratives du cas qu'elle illustre. Elle oblige le spectateur à suivre toute l'enquête uniquement par le regard du service de renseignement : une posture inédite, aussi stimulante pour l'esprit qu’elle est dérangeante et inconfortable. Composée exclusivement de rapports, de notes, de fiches, de relevés, de messages plus ou moins codés, elle constitue à la fois un divertissement brillant et une fable amère sur l'inhumanité des techniques modernes d'information, surtout de ceux qui les manipulent à leur profit exclusif. En transposant en images et en sons tout un arsenal documentaire, Deville flatte l'intelligence du spectateur et charge d’une existence autonome le contenu d'un portefeuille, de quelques diapositives, d’une bande de magnétophone, des photos racornies, des paperasses annotées au marqueur… Mais ce diabolique va-et-vient entre objets et sujets n'est pas qu'un pari stérile adroitement gagné, car le film sait faire déborder toute l’affectivité que l’action de l’Olympe cherche à domestiquer. Lorsque, par exemple, l’épouse d’Auphale évoque la vie dans les camps de concentration, c'est soudain l'intrusion foudroyante du malheur qui s’invite dans l'univers glacé de l'efficience informatique. Deville raconte cette inéluctable machination comme un Laclos de l'ère des grands groupes internationaux. Là est le secret du Dossier 51, qui procure un frisson constant, qui nous fait découvrir des pratiques atroces, et qui nous apprend que, toujours et partout, des regards et des oreilles se tiennent aux aguets. Cette angoisse n'est pas seulement de nature socio-politique. Elle touche aux grandes questions existentielles : les méthodes toujours plus élaborées permettent de détecter ce que l'homme possède de plus intime. La sécheresse du film, son regard froidement clinique donnent la mesure du monde absurde et cruel où évoluent les vrais espions. C'est pourtant, par défaut, une œuvre pleine de chaleur et de sensibilité puisqu'elle provoque notre révolte, notre saine colère. C’est un grand cri pour le respect de la liberté individuelle.


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Jihl
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Re: Michel Deville

Post by Jihl »

Péril en la demeure

J'en avais gardé plutôt un bon souvenir quand je l'avais vu ado, mais en dehors d'une bonne première demi-heure audacieuse le film se heurte à la faiblesse de son scénario et au maniérisme des dialogues et de la mise en scène. Dommage car les acteurs sont plutôt bons dans un film qui tire du côté de Chabrol pour ce portrait de bourgeois de province pervers /névrosé. Je vais quand même essayer de revoir Eaux profondes et découvrir le Dossier 51, avant justement de clore le dossier Deville qui pour le moment ne m'a pas vraiment convaincu...
Je conseille à ceux qui ont le dvd de ne pas rater dans les bonus le monologue règlement de compte de 24 minutes de Bohringer intitulé non sans ironie "la grande famille du cinéma français". Totalement réjouissant sur les professionnels de la profession...
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Re: Michel Deville

Post by homerwell »

L'apprenti salaud
Pas mal ce Deville, j'ai bien aimé le découpage qui donne un film rythmé, mais jamais hors d'haleine. Un brin cynique, un brin polisson, bien interprété, avec une dose de musique classique, c'est un Michel Deville pur jus.
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Père Jules
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Re: Michel Deville

Post by Père Jules »

homerwell wrote:L'apprenti salaud
Pas mal ce Deville, j'ai bien aimé le découpage qui donne un film rythmé, mais jamais hors d'haleine. Un brin cynique, un brin polisson, bien interprété, avec une dose de musique classique, c'est un Michel Deville pur jus.
J'ai une vraie tendresse pour celui-ci. Lamoureux est excellent et Christine Dejoux, séduisante à souhait.
Un de mes Deville préféré.
homerwell
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Re: Michel Deville

Post by homerwell »

Il y a une petite mécanique étonnante qui réussit, j'avais un peu ressenti cela avec L'Ours Et La Poupée.
J'ai l'impression que cela tient beaucoup au découpage.
Mais cette mécanique peut aussi desservir le film, comme dans La Petite Bande.
Je suis en train d'explorer un 3ème coffret, il me restera celui de ses débuts. J'aime bien Michel Deville.
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Père Jules
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Re: Michel Deville

Post by Père Jules »

Vraie déception pour moi également que cette Petite bande. Le "petit monde" de Deville tourne complètement à vide, la magie n'opère pas ou lors de très rares fulgurances.
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Re: Michel Deville

Post by homerwell »

Ce qui me surprend au fur et à mesure de ma découverte de la filmographie de Michel Deville, c'est sa capacité à laisser les acteurs investir les films avec toute leur personnalité, leur ton, leur physique, pleinement. C'est amusant à noter car dans tous les dvd, il y a des suppléments qui décrivent un travail fiévreux de Michel Deville, très précis et élaboré, avec des répétitions, beaucoup de consignes du réalisateur. Et malgré cela, les acteurs restent au premier plan avec tout leur poids. J'ai envie de dire que c'est une réalisation de film aux antipodes par exemple d'un François Truffaut qui lui phagocyte les acteurs jusqu'à leur faire déclamer leur texte. Phagocyter pour en tirer la subtantifique moelle au service de la réalisation, quand la préparation très minutieuse de Michel Deville lui permet de faire l'inverse pour un résultat plein de légèreté, de respiration, et de liberté.
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Thaddeus
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Re: Michel Deville

Post by Thaddeus »

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(en italiques : films découverts en salle à leur sortie)


L’ours et la poupée
Sur le patron de la comédie américaine et plus particulièrement de L’Impossible Monsieur Bébé, qui voit une adorable enquiquineuse poursuivre de ses assiduités un homme s’obstinant à lui résister, cette charmante bulle de fantaisie, légère et débridée, guillerette et colorée, exploite le romantisme d’un Marivaux ou d’un Musset. Que l’exubérante modèle vivant dans un hôtel particulier du seizième rencontre un musicien tranquille retiré à la campagne, que la nature, les enfants, la simplicité, la flânerie et l’utopie d’un mode de vie s’opposent à la sophistication artificieuse de l’autre comme Rossini à Eddie Vartan, cela participe d’une démarche reposant sur une succession de dissonances et de modulations, et se nourrissant des conventions pour mieux en jouer, sans brouiller les cartes ni piper les dés. 4/6

Raphaël ou le débauché
C’est la rencontre du vice et de la vertu, l’amour impossible entre un don juan libertin, fatigué de vivre, et une belle veuve pure prise par le vertige de la sensualité. Pour apprécier la rigueur avec laquelle l’histoire s’ajuste au moule de la passion romantique, Deville capte le pouls d’une époque où la notion de fatalité s’est emparée de tous les esprits. Derrière la beauté des formes se devine le déchirement de la texture : sous-bois harmonistes, étangs brumeux, prairies égayées de jeunes filles en chemises, déjeuners de retour de bal, chevauchées au clair de lune forment le contre-point d’une tragédie désespérée, à laquelle Françoise Fabian, superbe jusque dans la déchéance, et Maurice Ronet, Perdican foudroyé par la femme qu’il rejette pour ne pas la maculer, apportent une poignante incarnation. 5/6

La femme en bleu
Il suffit d’une scène où Michel Piccoli écoute attentivement La Jeune Fille et la Mort de Schubert pour que le film nous garde sous son emprise, qu’il nous passionne du parcours de ce quadragénaire blasé se permettant de poursuivre un rêve qui s’avérera prémonitoire, et de mourir pour lui. Deville retrouve une forme de merveilleux quotidien au hasard d’une rencontre ou d’un chemin, une poésie qui se fait librement, et même joyeusement, malgré le tragique de la conclusion. Qu’elle soit politesse du désespoir ou impossibilité à traiter le drame autrement qu’en comédie, sa démarche est celle d’un moraliste à la fois inquiet et facétieux, qui privilégierait au récit classique une mosaïque de sentiments, de sensations, d’états d’âme, figurés par la témérité d’une mise en scène en perpétuelle réinvention. 5/6

Le mouton enragé
Il peut suffire d’un simple geste pour que le quotidien se transforme. Pour avoir posé la main sur l’épaule d’une jeune et belle inconnue, un modeste employé de banque voit son existence modelée par un romancier-démiurge qui, de l’arrière-salle d’un café, organise son irrésistible ascension sociale pour mieux la vivre par procuration. Le jeu, cruel et cynique, consiste à abdiquer ses sentiments afin de remplir le vide laissé par la maîtrise absolue des arcanes de la séduction, du pouvoir et de la politique – un chemin qui passe d’abord par les femmes. Formulant un propos désabusé par le biais d’une forme brillante et incisive, d’un montage alerte épousant l’enchaînement logique des évènements, le cinéaste signe une tragi-comédie dont l’acidité bouffonne génère autant de plaisir qu’elle stimule l’intelligence. 5/6

L’apprenti salaud
Dès le premier plan on est prévenu : voici un jeu dont on nous invite à être les complices, un jeu sur l’apparence, la manipulation et la mise en scène. Deville n’est pas dupe de ses mensonges, il nous prend à témoin, revendique ses astuces d’illusionniste en multipliant clins d’œil et procédés de distanciation. Son montage survolté, que rythment les extraits de Bizet comme autant de leitmotivs ou de contrepoints, est fondé sur l’ellipse qui précipite l’action, accélère le récit, assure la mobilité permanente des sentiments, des dialogues, des comédiens. Et d’un sujet léger traité avec frivolité, naît un divertissement espiègle sur la complicité amoureuse, la perte de l’innocence, la fragilité d’un rêve rocambolesque, qui provoque un délicieux tournis et cherche, jusqu’à l’ultime seconde, à retarder le dégrisement. 5/6

Le dossier 51
Comment filmer l’abstraction d’un dossier, des personnages qui ne sont qu’objets et jamais sujets, des manipulateurs invisibles que la caméra refuse de montrer puisque leur regard est confondu avec celui du spectateur ? La réponse, magistrale, est dans le film. Affrontant le contemporain le plus aigu et menaçant, employant un ton prosaïque et glacé pour mettre en lumière l’immoralité de la méthodique destruction d’un individu par les appareils technico-politiques, le film épouse une structure hyper théorique (plans subjectifs, images fixes, voix off...) pour mieux épouser le caractère mécaniquement effroyable de ce pur processus de déshumanisation. La cérébralité du traitement aboutit constamment à l'émotion, mais qui est toujours sous-tendue par la réflexion (sur le cynisme d'Etat, l'identité, la manipulation...). Vertigineux. 5/6
Top 10 Année 1978

Eaux profondes
Avec cette adaptation de Patricia Highsmith, dont l’univers diaboliquement quotidien offre un terrain favorable à l’expression d’un projet dénué d’effets tapageurs, Deville dissèque l’étrange rapport d’amour fou qui lie, dans leur perversité, deux êtres bien différents. Il invente des parfums, elle est sa femme, troublant enfant boudeur. Entre eux un jeu subtil et dangereux s’organise, et au bout du voyage le flot de la passion se referme sur les eaux profondes de l’indicible. Silences, regards tendus, claustrophobie d’un monde fait de dominations et de soumissions, de névrose et d’irrationnel, canevas de manipulations où chacun cherche à humilier l’autre – à moins que ce ne soit à l’exciter. On dirait presque du Chabrol, la truculence en moins, une forme de distanciation glacée et intellectuelle en plus. 3/6

Péril en la demeure
Ambiances feutrées, liaisons dangereuses sur le fil du rasoir, puzzle et agencement complexe de situations troubles autour des jeux subtils et inavouables du crime et de la séduction : Deville s’ébroue dans les mêmes eaux que celles du film précédent. Une fois de plus, il conçoit une sorte de badinage sérieux et perfide, aux apparences plus que trompeuses, avec au centre de la toile une femme secrète et fatale. Qui mène la partie ? Personne et tout le monde. L’important n’est pas dans la résolution de l’intrigue mais dans le climat qu’elle dégage. Le tout est d’une perversité élégante, d’un brio très calculé, d’un raffinement tout cérébral, et prend la forme d’un thriller psychologique brodant autour du voyeurisme et de la manipulation. C’est supérieurement conçu mais ça me laisse assez froid. 3/6

Le paltoquet
C’est comme si Agatha Christie était revue et corrigée par les recherches scéniques des années 60, quand Ionesco menait la danse et que Saunders et Pinter défrichaient avec un aplomb imperturbable les champs de l’absurdie. Un drôle de drame en huis-clos décrivant avec une ironie grinçante mais clinique un fantasme, et que la mise en scène transforme en un manège emballé de l’illusion, sans révéler dans la tête de qui on navigue. Les dialogues se font et se défont au hasard des assonances, des calembours, des glissements de sens, la caméra investit un volume gris pour en faire tantôt un café, tantôt un lupanar, le paltoquet bat la mesure d’une enquête traitée en exercice de style, où tout le monde est capable et chacun est innocent. Mais le jeu est presque trop évident, et l’abstraction trop étudiée. 4/6

La lectrice
Et si on jouait à… Deville est coutumier de ce registre dans lequel il a fait ses gammes, de ce sens du mouvement dans les images, de ce goût pour le coq-à-l’âne, les jeux de mots et les clins d’œil, de ces bulles de fiction qui s’envolent ou cheminent en toute liberté. Mais il y a chez lui un côté "petit docteur ès plaisirs" assez clinicien rendant l’univers clean de ses appartements, de ses décors, de ses costumes et de ses rues vides un peu factice. Tel un géomètre de l’insolite, un démiurge manipulant ses personnages comme autant de pions, il tente ici de célébrer les épousailles incompatibles du cinéma et de la lecture, du voir et du croire, du représenté et du rêvé. L’humour ambigu, la fantaisie ironique, la légèreté polissonne contrebalancent la sécheresse toute cérébrale de ce jeu de pistes guilleret et malicieux. 4/6

La maladie de Sachs
Le docteur Sachs soigne, soutient, sourit. Il écoute, prescrit, soupire. Dans la salle d’attente, ses patients s’impatientent. Et comme personne n’écoute le docteur Sachs, il écrit, la nuit, des pages sur la douleur, l’impuissance, la colère, tous ces sentiments qu’éveille en lui ce métier qu’il a choisi autant qu’il l’a choisi. Deville joue avec les voix, mêle passé et présent, offre une mosaïque humaine émaillée de drôleries épatantes, de touchantes émotions. La chronique quotidienne de ce médecin de province, auquel Dupontel apporte une belle humanité, dévoile des tranches de vie touchantes, tout à tour cocasses ou graves, et donne à ressentir sans jamais appuyer le trait la dignité d’un sacerdoce quotidien, dans ses joies minuscules, ses doutes permanents, ses combats dérisoires mais essentiels. 4/6


Mon top :

1. Le dossier 51 (1978)
2. Raphaël ou le débauché (1971)
3. Le mouton enragé (1974)
4. La femme en bleu (1973)
5. L'apprenti salaud (1977)

Si l’on décèle une profonde unité dans la filmographie de Michel Deville, marquée par les jeux subtils et ambigus de la distanciation, de la manipulation et des faux-semblants, par ceux de l’amour et du dialogue, par la gravité affleurant sous le marivaudage, par la politesse d’un certain désespoir, on perçoit néanmoins une évolution entre ses films des années 70 et ceux des années 80. Car l’attention accordée aux personnages et la dimension émotionnelle des récits, qui me font beaucoup aimer les premiers, sont sacrifiées dans les seconds à une approche plus conceptuelle, froide et théorique.
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Père Jules
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Re: Michel Deville

Post by Père Jules »

homerwell wrote: Phagocyter pour en tirer la subtantifique moelle au service de la réalisation, quand la préparation très minutieuse de Michel Deville lui permet de faire l'inverse pour un résultat plein de légèreté, de respiration, et de liberté.
C'est ça que j'aime énormément dans les meilleurs films de Deville: un cinéma complètement artificiel où le réalisateur opère tel un démiurge mais duquel une immense liberté émane tout de même.
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Re: Michel Deville

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NUIT D'ÉTÉ EN VILLE (Michel Deville, 1990) découverte

La forme peut rebuter : deux comédiens à moitié nus, unité de temps, de lieu et d'action où deux amants parlent pendant plus d'une heure de leur conception de l'amour et du sexe. L'ombre de la posture pompeuse plane, mais Deville fait mine de ne pas voir le procédé et filme son scénario comme si il s'agissait d'une vaste et importante histoire sentimentale. L'aisance des deux acteurs et la fulgurance des dialogues vont être des armes indispensables pour faire passer le caprice de l'auteur. Seulement, le bougre y arrive et l'on serait bien en peine de savoir quand on a basculé et quand on s'est trouvé bercé par ce ping-pong verbal sans aucun suspense. L’enjeu sexuel n'est même pas présent, consommé avant le générique l’intérêt ne se trouve pas ou plus là. Que reste-t-il alors ? Savoir si dans cette étreinte il y avait de l’affection voir, les mains se crispent, de l'amour. A nous de nous concentrer sur un visage détaché mais parfois triste (elle) et un visage détaché mais parfois inquiet (lui). On ne saura quasiment rien d'eux, quelques indices ici ou là, dans des éléments de décor, dans des dialogues. Des dialogues pas toujours clairs mais qu'importe, on ne se sort pas facilement des torrents de parole qui construisent le film, même lorsqu'on est largué. Épuisé mais joyeux, on assiste avec le sourire à la naissance du jour avant le générique de fin. Pourquoi ? Bah ça....
Les deux fléaux qui menacent l'humanité sont le désordre et l'ordre. La corruption me dégoûte, la vertu me donne le frisson. (Michel Audiard)
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Re: Michel Deville

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Le mouton enragé

Je me suis replongé dans Deville avec cette comédie noire que j'ai trouvée particulièrement réussie. Dès les premières minutes et la manière dont Deville campe en quelques plans la personnalité de Nicolas (Jean-Louis Trintignant) et sa rencontre avec Marie-Paule (Jane Birkin), le ton est noté : rythme soutenu, précision de la mise en scène et de la narration, ton léger et acide à la fois. Le montage du film est souvent impressionnant avec plusieurs séquences virtuoses particulièrement réjouissantes, toujours accompagnées avce justesse par la musique de Saint Saëns. Et puis quel pied de passer une heure et demi avec un tel casting. Trintignant-Cassel-Schneider-Birkin forment un véritable carré d'as et rivalisent de talent servis par de brillants dialogues. Un film prenant, drôle, intelligent. Tout simplement passionnant. Il faut que je continue d'explorer Deville.
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Re: Michel Deville

Post by 1kult »

Depuis le temps que les 4 coffrets dans ma vidéothèque me faisaient de l'oeil, j'ai décidé de faire le tour de ce que j'avais en stock et de me faire une petite exploration de ce cinéaste trop peu connu et néanmoins passionnant. Petit passage en revue :

- 1958 : Une balle dans le canon :

Co réalisé avec Charles Gérard, ce très court film est une adaptation classique d'un roman de Albert Simonin. Loin d'être honteux, le film est une série B très classique, qui transgresse pas mal l'oeuvre originale et conserve une série de bons mots et d'images d'Epinal du truand gouailleur montmartrois. Sympathique mais impersonnel, et qui s'oublie vite. A noter que je n'ai pas d'infos sur cette paternité double : projet repris par l'assistant ? incompatibilité d'humeur ? projet imaginé à quatre mains ? Mystère.

- 1961 : Ce soir ou jamais

Un groupe de jeunes amis se réunissent. Plusieurs d'entre eux tentent de monter une pièce de théâtre et fêtent enfin leur victoire quand l'actrice principale appelle : suite à un accident elle ne pourra pas participer au film. Peut-être la chance de la petite amie du metteur en scène d'obtenir le rôle ? Première collaboration avec Nina Companeez pour un huis clos qui porte à la fois les marques de son époque (le côté très classique en apparence de cette production fortement influencée par l'esprit de la Nouvelle vague qui n'est pas loin). Mais en même temps, on trouve déjà le style particulier en germe de son (ses ?) auteur(s) : la rupture de ton avec parfois des touches de comédie à l'américaine (le monologue survitaminé de Françoise Dorleac) et l'amour du cinéaste pour la direction d'acteur. Et quels acteurs : Georges Descrières, Jacqueline Danno, Guy Bedos, et bien évidemment dans les rôles principaux Anna Karina et Claude Rich qui mettent à rude épreuve leurs sentiments et l'autre dans des coyups bas et des petits pics. Mais si la réalisation est inspirée et évite de loin la "captation d'une pièce de théâtre", si cette oeuvre est loin d''être honteuse, elle souffre quelque peu d'une baisse de rythme dans sa troisième partie. mais on le sent : le style de Deville, étriqué dans ce décor unique, ne demande qu'à exploser. Le temps d'un court métrage et...

- 1962 : Les Petites Demoiselles (TV)

Un petit bijou de 20 minutes. pas étonnant de retrouver dans un petit rôle secondaire la présence de Philippe de Broca. La même énergie pétillante dans ce quatuor d'amies toutes plus charmantes les unes que les autres (Macha Meril à croquer, Anne Tonietti, Marina Vlady et une fois de plus Françoise Dorleac), joliment écrit par Nina Companeez. L'histoire ? ces quatre filles de bonne famille décident de monter une affaire appelée Les petites demoiselles, pour montrer aux hommes qu'elles n'ont pas besoin d'eux. Il s'agit d'une agence de service en tout genre (garde d'enfants, d'animaux, conseils sentimentaux, etc...). On aurait aimé voir un long métrage façonné autour de cette idée, et qu'on puisse suivre plus largement chacune des héroïnes, mais en l'état le tout crépite suffisamment pour emporter l'adhésion. A noter une fin qui moralement fera hérisser les cheveux des féministes les plus hardcore... mais imputer une once de mysoginie à Companeez et Deville serait d'une stupidité évidente, comme ils le prouveront par la suite.

(a suivre)
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Re: Michel Deville

Post by 1kult »

- 1962 : Adorable menteuse

Encore un duo de jeunes filles qui crépitent adorablement. L'une est délicieusement mythomane et la seconde est joliment gauche. Dès le début, qui démarre avec une frénésie digne des meilleurs Hawks ou Billy Wilder, on est sous le charme : Macha meril est ravissante et Marina Vlady nous emporte dans un tourbillon d'inventions de jeu. On notera une séquence là encore très "nouvelle vague" où la troupe de jeunes photographes décident d'aller tourner en extérieur là où habituellement il était question plutôt de "tournages traditionnels" en intérieur. C'est très léger, mais je n'ai pu m'empêcher d'y voir des similitudes avec ces réalisateurs qui décident de s'enfuir des studios pour des tournages dans des décors réels.

Malheureusement, si le changement de ton à la moitié du film est malin et évite la redite, il est à mon avis un peu trop brutal, et en tentant d'imposer à ses personnages un rythme plus posé à travers celui de Tartuffe, on est un peu décontenancé. Alors oui, il reste de grands moments de cinéma, des situations délicieuses (cette fille de plus en plus collante) et des sous entendus assez étranges (le baiser après lequel Tartuffe déclare se jouer de Marina Vlady et en profiter), mais c'est un poil en deça en terme de tempo. Un petit coup de cœur tout de même.
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Re: Michel Deville

Post by Brancaleone »

Moi j'aimerais bien revoir Martin Soldat , film désavoué par Deville et absent de l'intégrale mais qui m'avait laissé un bon souvenir ; avec le trop rare Robert Hirsch