Claude Chabrol (1930-2010)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Dale Cooper
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Re: Claude Chabrol (1930-2010)

Post by Dale Cooper »

Et pour le commissaire Juve, visuellement il ne fait pas très téléfilm celui-là, je trouve... Il est même plutôt joli.



Avoir Romy aussi ça aide...

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Kevin95
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Re: Claude Chabrol (1930-2010)

Post by Kevin95 »

Commissaire Juve wrote:
Kevin95 wrote:... par exemple voir à celle plus clinique - et c'est pertinent - de Masques)
Ah bon ? Tu trouves que Masques a une belle photographie ??? :o Je pensais justement à ce genre de film. Avec les Lavardin & Co.

Et Madame Bovary... La Cérémonie... visuellement, c'est très plat, très "mat" !

EDIT : même Violette Nozière, ça fait très téléfilm. :?
Masques traite de la télévision et de la maladie mentale il était donc (je trouve) normal que la lumière soit saturée et très blanchâtre. Je reviens deux secondes sur La Demoiselle d'honneur et pareil, après vingt minutes d'images plan plan, le film prend son envol (Laura Smet inside) et laisse apparaitre une image bleutée très étrange du meilleur effet.
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Cololi

Re: Claude Chabrol (1930-2010)

Post by Cololi »

Les Noces rouges (1973)

Du très bon Chabrol :D C'est 100% pur jus chabrolien : la bourgeoisie de province dans sa petitesse, dans sa mesquinerie, et dans les débordements que suppose une telle étroitesse.
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Kevin95
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Re: Claude Chabrol (1930-2010)

Post by Kevin95 »

lecoinducinéphage wrote:Un été avec "Chacha" sur France Inter : http://www.franceinter.fr/emission-stud ... re-chabrol
Je suis à mi-parcours de la réécoute des podcasts et j’arrête les frais, non content d'être bâclé l'émission en devient horripilante.

Passons sur des présentateurs qui bafouillent, hurlent et semblent réviser les fiches Wikipedia une demi-heure avant le direct car ils ne sont pas les seuls à blâmer. A leurs cotés, citons l'organisation de l'émission absolument bordélique (trois coupures musicales, ça fait mal en moins d'une heure) ou encore l’intérêt tout relatif de certains invités. Si Bouquet est un régal à écouter, on doit en parallèle se farcir une Mathilda May ou Clovis Cornillac qui préfèrent parler de leur génie que du cinéma de Chabrol ou une Stéphane Audran qui ne veut rien dire (pourquoi venir à la radio dans ce cas ???). De petites surprises émergent comme Marc Lavoine et Lucas Belvaux visiblement admirateurs du grand Claude mais c'est bien peu pour tenir en haleine.

De manière générale, le parti pris adopté sentait l'échec. Traiter sur deux mois l’œuvre chabrolienne dans une accumulation d'anecdotes (souvent privées) ne menait à rien. France Culture par exemple aurait sans doute permis de plonger véritablement dans les tripes de ce cinéma, dans ce qu'il dit et ce qu'il a de génial (et ainsi amorcer un travail rétrospectif autours de Chabrol).

Chabrol au cœur des débats ce n'est pas pour aujourd'hui ma bonne dame.
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Re: Claude Chabrol (1930-2010)

Post by lecoinducinéphage »

Kevin95 wrote:
lecoinducinéphage wrote:Un été avec "Chacha" sur France Inter : http://www.franceinter.fr/emission-stud ... re-chabrol
Je suis à mi-parcours de la réécoute des podcasts et j’arrête les frais, non content d'être bâclé l'émission en devient horripilante.

Passons sur des présentateurs qui bafouillent, hurlent et semblent réviser les fiches Wikipedia une demi-heure avant le direct car ils ne sont pas les seuls à blâmer. A leurs cotés, citons l'organisation de l'émission absolument bordélique (trois coupures musicales, ça fait mal en moins d'une heure) ou encore l’intérêt tout relatif de certains invités. Si Bouquet est un régal à écouter, on doit en parallèle se farcir une Mathilda May ou Clovis Cornillac qui préfèrent parler de leur génie que du cinéma de Chabrol ou une Stéphane Audran qui ne veut rien dire (pourquoi venir à la radio dans ce cas ???). De petites surprises émergent comme Marc Lavoine et Lucas Belvaux visiblement admirateurs du grand Claude mais c'est bien peu pour tenir en haleine.

De manière générale, le parti pris adopté sentait l'échec. Traiter sur deux mois l’œuvre chabrolienne dans une accumulation d'anecdotes (souvent privées) ne menait à rien. France Culture par exemple aurait sans doute permis de plonger véritablement dans les tripes de ce cinéma, dans ce qu'il dit et ce qu'il a de génial (et ainsi amorcer un travail rétrospectif autours de Chabrol).


Chabrol au cœur des débats ce n'est pas pour aujourd'hui ma bonne dame.
Une déception aussi pour mézigue, on retiendra cependant l'humour de Thomas Chabrol et de Bernard Le Coq pour le dernier épisode
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Jeremy Fox
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Re: Claude Chabrol (1930-2010)

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A double tour : 1959

Troisième film et troisième réussite d'un cinéaste qui réalise ici son premier brûlot anti-bourgeois et anti mariage. Un jeu de massacre guilleret dans la première partie grâce à un Belmondo en trublion jubilatoire qui vient faire sauter la marmite familiale par sa franchise et sa vulgarité. Dans la deuxième partie, Chabrol se fait d'un lyrisme échevelé assez rare pour évoquer l'adultère lors de la superbe séquence entre Jacques Dacqmine (excellent) et Antonella Lualdi au milieu par exemple d'un champ de coquelicots. Enfin la troisième partie sombre dans la film noir avec meurtre et enquête, segment un peu moins réussi, le scénariste perdant en cours de route certains personnages comme celui de la servante dans laquelle se coule avec une délicieuse sensualité la géniale Bernadette Laffont. Film d'une belle verve et d'une belle vitalité ; rarement Chabrol ne se sera servi d'une caméra aussi mobile, ce qui fait ici bien plaisir d'autant qu'il ne s'est jamais autant appesanti sur les paysages (ici ceux de la campagne environnant Aix en Provence). Curieux film, tour à tour drôle et extrêmement tendu (le règlement de comptes verbal entre Dacqmine et une toute aussi inoubliable Madeleine Robinson), l'un des meilleurs d'une filmographie bien trop inégale à mon goût.

7/10
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Rick Blaine
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Re: Claude Chabrol (1930-2010)

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:D
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Kevin95
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Re: Claude Chabrol (1930-2010)

Post by Kevin95 »

VIOLETTE NOZIÈRE - Claude Chabrol (1978) révision

Première rencontre acide entre un Claude Chabrol qui n'avait (déjà) plus grand chose à prouver et une Isabelle Huppert pas encore de le Larousse, autour de la figure de Violette Nozière, ado perturbée et perturbante qui en a soupé de ses parents. Récit Chabrol-ien s'il n'était vrai, l'occasion pour le réalisateur de reprendre du poil de la bête après une décennie 70 en zigzag. Coup de bol, son interprète l'inspire et lui donne des ailes (ou plutôt du venin) pour décrire le monde étouffant des années 30, loin de la joie de vivre publicitaire tant vantée depuis la fin de la guerre. On s'emmerde grave, la tension est constante et la pauvre Violette telle une Bovary de poche, rêve d'un ailleurs, d'un peu d'air dans ce décor poussiéreux et pré-vichyssois. Chabrol ne juge pas, il laisse planer le doute quant à la mythomanie (ou non) de son personnage ou son niveau de culpabilité, même la question de l'inceste (puisque le père est accusé par la fille de viol) est laissée entre les lignes par le bon soin d'un scénario sinueux et de l'interprétation sur la ligne de Jean Carmet. La caméra n'est pas là pour jouer les donneurs de leçon ou les profs d'Histoire, elle préfère admirer sous toutes les coutures ce personnage et cette actrice, monstres sur pellicule qui captent tous les regards. Comme lorsque François Truffaut tourne L'Histoire d'Adèle H., Claude Chabrol trouve en Violette Nozière et en son interprète, une nouvelle jeunesse, un nouveau regard. Malsain mais envoutant, Violette Nozière est sans doute l'une des plus belles pièces du musée Chabrol. A redécouvrir.
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Re: Claude Chabrol (1930-2010)

Post by The Eye Of Doom »

Merci Kevin95: ton post me rappelle que je n ai vu ni Violette Noziere ni Histoire D Adèle H :oops:
Il faut que je passe à l action pour ces deux la!
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Thaddeus
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Re: Claude Chabrol (1930-2010)

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(en italiques : films découverts en salle à leur sortie)


Le beau Serge
Réalisé avec l’argent d’un héritage, dans des circonstances qui en feront le manifeste inaugural de la Nouvelle Vague, le premier film de Chabrol est un essai maladroit, incertain, mal dégagé d’un moralisme chrétien mais neuf par sa conception peu coûteuse, hors des normes alors imposées au cinéma français. Empruntant autant à Rossellini (la lutte pour le rachat des âmes, l’ambition d’intégrer la nature à l’action) qu’à Bresson (le douloureux calvaire d’un nouveau Christ tuberculeux) ou Hitchcock (cadrages et gros plans suggestifs), il dresse la peinture d’une bourgade de province minée par l’ennui et la monotonie, et suit les pas de personnages tristes engoncés dans le marasme de la misère humaine et sociale. L’œuvre est tout à fait mineure mais bien servie par une troupe d’acteurs impliqués. 3/6

Les cousins
Ce long-métrage est un peu le versant citadin du précédent, dont il reprend les deux acteurs principaux et approfondit l’étude de caractères. Comme beaucoup des films les plus novateurs de l’époque, son originalité est de substituer la description romanesque à l’analyse intérieure et à la construction dramatique. Le style de Chabrol est plus sûr, son inspiration peut-être plus cruelle également, se permettant des piques en contrebande annonçant sa veine la plus subversive (la casquette allemande arborée par Paul, qui préfigure les futures satires bourgeoises). Le portrait de la jeunesse oisive parisienne se double d’une tragédie sourde, non dénuée de dérision et d’ironie mais d’une violence psychologique feutrée, et dont la prise sur le monde tient d’une description objective de la réalité et des êtres. 4/6

Les bonnes femmes
En décrivant l’univers de quatre vendeuses de matériel électroménager dans une boutique de la Bastille, qu’il regarde se flétrir, s’ébattre comme des fofolles ou se livrer aux hommes par lassitude, le réalisateur se penche sur l’aliénation psychologique et sentimentale de quelques Bovary ouvrières. Il dresse un portrait au vitriol de l’idéologie de la presse du cœur, dont l’esprit Hara-Kiri et l’humour noir anticipent les farces de Blier. Si elle surprend par la crudité de son ton, la vulgarité morale de certaines figures, l’effet de réel qu’elle provoque et assume pleinement, cette chronique à la fois désopilante et nauséeuse du mal-être contemporain cerne le caractère déprimant d’existences mornes, sans aucun espoir d’amélioration. Les actrices, menées par Clotilde Joano et son beau visage triste, sont formidables. 4/6

Les biches
La cohérence secrète du monde chabrolien s’impose, non sans un certain apaisement face aux stridences qui font avoisiner la sottise et la cruauté et apparaître la folie comme l’envers de la banalité. La mise en scène n’est ici ni métaphysique, ni lyrique, ni schématique, mais elle constitue un cas frappant de soubassement sans lequel ces diverses tendances d’expression seraient réduites à de simples recettes techniques. En orchestrant les jeux troubles de la manipulation amoureuse, les mécanismes de domination et de soumission, l’auteur brasse un vivier de névroses et de frustrations sans jamais perdre de son sens pénétrant du mystère. L’élégance irréelle de Stéphane Audran, sex-symbol définitif de la France pompidolienne, et la désinvolture étrange de Trintignant en homme-objet font le reste. 4/6

La femme infidèle
Le scénario de ce film est l’épure d’un fait divers, d’un adultère parfaitement banal. Tout se passe dans les silences, les regards, les non-dits, les interstices. L’action est réduite au minimum : un couple en voie de délitement, anesthésié par la routine et l’ennui, des soupçons, une enquête brève, un assassinat (prémédité ?), une autre enquête, l’arrestation du coupable. Peu ou pas de suspense mais l’observation à la loupe, au travers de plans-séquence invisibles, d’une histoire trop humaine réduite à une série de micro-phénomènes opaques. Le drame est feutré, l’étude de caractère mêle le dérisoire et le tragique sans aucun pathos, et l’amoralité est savamment entretenue au fil d’une intrigue où le meurtre catalyse la connivence retrouvée entre un homme et son épouse. Précis et raffiné. 4/6

Que la bête meure
Maître ès brassage de cartes et brouillage de jeu : le cinéaste gratte le vernis d’urbanité, dérange l’ordonnance d’existences policées, provoque la rupture puis, avec une délectation de moraliste puritain, regarde et prend acte des dégâts. Autant que d’Hitchcock ou de Lang, ses modèles théoriques, on peut le rapprocher de Risi dans sa manière de dépeindre avec une délectation de satiriste gourmet la France poujado-petite-bourgeoise de la bouffe et de la bagnole. S’appuyant sur deux comédiens hors pair, il plonge dans les abîmes de la conscience humaine et s’amuse à retourner comme une crêpe les notions de justice, d’humanité et de barbarie. Et c’est la détresse qui sourd en dernier lieu, la douleur inexprimable d’être un homme soumis aux fluctuations tangentes de l’éthique et de la culpabilité. 5/6

Le boucher
On est précisément dans la même inspiration, c’est presque le jumeau du film précédent. Le cinéaste chausse les verres grossissants de la bouffonnerie et livre une truculente tranche de vie, avec son apparence de bonne franquette, ses fragrances villageoises, sa partie de campagne tournant au Grand-Guignol écologique. Dans un rôle de bourreau-victime pathétique, qui effraie et émeut à la fois, Jean Yanne porte une intrigue dont le sordide est constamment désamorcée par une tension latente, prégnante, une forme d’attente du désastre qui confère au drame une dimension inéluctable. En disant quelques piquantes vérités sur le déterminisme empirique et les pulsions sauvages, l’opposition entre nature et culture, le corset social et le trouble moral, Chabrol s’affirme au sommet de son art. 5/6

Juste avant la nuit
Selon les propres mots de Chabrol, le film est comme un gant inversé de La Femme Infidèle. Là où ce dernier est fondé sur le mutisme, les choses devinées ou reconstituées, la démarche consiste ici en une suite d’aveux, significatifs de la mauvaise conscience gâtant le plaisir à la manière du ver dans le fruit et de l’obsession presque puritaine d’un esprit marqué par une éducation judéo-chrétienne. Mais le sens du péché est trop fort pour que la confession délivre du souvenir de la faute, qu’elle la rachète, et l’individu – mari modèle, père exemplaire – trop prisonnier de sa morale pour s’accommoder de demi-mesures. Substituant à sa truculence narquoise un dépouillement assez inhabituel pour lui, l’auteur continue avec cette pénétrante réflexion sur la culpabilité de traquer les tourments métaphysiques. 4/6

Les noces rouges
Un zeste d’Assurance wilderienne avec le motif du couple d’amants criminels ourdissant le meurtre du mari. Une pincée de philosophie langienne pour celui du destin dont l’énergie contenue aboutit à un résultat autodestructeur. Et un collier de référents hitchcockiens par le biais du transfert de culpabilité et l’ontologie d’une conscience troublée. Mais surtout une peinture au scalpel des mœurs provinciales, une analyse de la passion où le sarcasme le dispute au pathétique, dont la stylisation feutre ses effets les plus prometteurs, et qui brille par l’emploi des comédiens : Stéphane Audran, beauté classieuse transpirant d’érotisme fruste, Michel Piccoli, tout de densité argileuse, et Claude Piéplu en député impuissant d’une majorité véreuse, c’est-à-dire en député véreux d’une majorité impuissante. 5/6

Violette Nozière
Avec l’histoire de cette criminelle misérable, le cinéaste suggère le désarroi d’une adolescente partagée entre la rigidité d’une éducation dépassée et le chaos d’une réalité aux questions sans réponses. On le sent fasciné par le mystère et l’ambigüité de celle qu’il filme, par de savantes arabesques, comme une énigme. Fille de faux-petits riches étriqués dans leur petit confort, leur petit univers, rejeton d’un certain esprit bourgeois à la pensée traditionnelle, Violette Nozière ne pouvait qu’entrer en résonance avec les préoccupations de l’auteur. Huppert est évidemment formidable, enfantine et perverse à la fois, innocente et trouble, mythomane intermittente appliquée à ses petites roublardises et rêvant de frustes paradis : plus on interroge la meurtrière, plus on admire la comédienne. 4/6

Les fantômes du chapelier
Huis-clos asphyxiant, climat lugubre, mal lancinant qui ronge les villes de province et habite le cœur de ses habitants. Un tueur en série y transige avec son secret, un humour mortel à la boutonnière. Mais comme chez Agatha Christie, il existe un rituel trouble-fête, bête comme la vie… En se souvenant sans doute de Landru, le réalisateur renoue avec certains thèmes favoris. À sa façon il tourne Fenêtre sur Cour, sauf qu’à l’inverse d’Hitchcock il nous apprend qu’il n’y a pas de disparition sans cadavres. L’expressionnisme de Michel Serrault trouve ici une belle complémentarité avec la détresse sourde de Charles Aznavour, l’affrontement du notable pervers et inquiétant et du pauvre petit immigré pris au piège d’un esprit supérieur constituant sans doute le meilleur atout de cette adaptation de Simenon. 3/6

Poulet au vinaigre
Un médecin, un notaire et un boucher spéculent dans l’immobilier. Plan parfait que seule vient contrarier la ténacité d’une femme ne voulant en aucun cas abandonner sa demeure guignée par le triumvirat infernal. Des meurtres, un inspecteur curieux qui mène l’enquête, la bêtise et la cupidité en goguette, un monde clos qui suinte le fric, l’innocence ou la folie, et dans lequel on plonge avec des mines gourmandes de voyeur. Le film n’a rien de capital, mais le malicieux réalisateur sait déjouer les pièges que recèle le manque (voulu ?) d’argent. Ainsi peut-il se régénérer dans des conditions de production rappelant l’époque héroïque de ses premiers opus. Et voilà son ton restitué dans son essence, désinvolture grinçante, truculence gastronomique, description précise des turpitudes bourgeoises. 4/6

Masques
Une fois de plus, Chabrol choisit ici de demeurer un cinéaste gourmet plutôt que d’aspirer au statut de grand artiste. Si l’intrigue policière ne le passionne que modérément, il exulte à jouer sur les sentiments équivoques, les mimiques, les apartés, les répliques à double sens. Il ne dénonce pas la bêtise mais la magnifie pour mieux la terrasser. Derrière la fumée des cigares, le ballet des soubrettes et les livres qui tapissent les murs de son simili-Jacques Martin, un ignoble saligaud est prêt à toutes les machinations pour s’approprier la fortune d’une filleule diaphane. Et ce qui ne pourrait être qu’un brouet ordinaire devient un plat épicé, une plongée en eaux troubles dans le milieu de la célébrité médiatique, où l’auteur dispense ses coups de griffe avec une jubilation féroce. Ça marche plutôt bien. 4/6

Une affaire de femmes
L’Occupation, période noire où l’ordre moral garantissait la sauvegarde dérisoire des valeurs vichystes et permettait à la veulerie institutionnelle d’exercer sa médiocrité, son hypocrisie et sa haine. Face à des personnages aveugles, Chabrol se garde bien d’adopter un point de vue supérieur (la dérision qui flatte le spectateur). Son héroïne n’est ni une pasionaria de la cause féminine, ni une profiteuse du malheur des autres. Juste une femme de sa classe et de son temps (marche ou crève), victime d’un système social et politique qui étouffe le libre-arbitre, d’un pays cruellement défait qui voudrait donner l’image d’une nation unie à travers la prospérité et la cohésion de la cellule familiale. Ni plaidoyer ni charge, le film possède une force sèche et inéluctable. Et Isabelle Huppert, plus que jamais, est grande. 5/6

Betty
Betty a soif. Betty boit. À bout, Betty n’est plus qu’une petite bête apeurée qui se réfugie dans l’inconscience d’un coma éthylique. Recueillie, protégée, maternée par une riche veuve qui a établi ses pénates dans un palace versaillais, elle se raconte, et Chabrol nous entraine dans un jeu savant de flash-back qui éclaire son passé bourgeois, son existence de jeune mante religieuse dont on perce peu à peu les secrets, les blessures, la force indomptée sous les gifles d’un destin fourvoyé. Pas de transcendance malgré la lente remontée vers la vie, tout au plus la mise au point d’une ambigüité constitutive qui consiste à multiplier les questions plutôt que d’apporter de réconfortantes réponses. Sans éclat ni génie, érigé par une sorte de solide efficacité littéraire, le film doit beaucoup à Marie Trintignant. 4/6

L’enfer
L’histoire d’une jalousie imbécile et obsessionnelle, sans explication, sans emballage psychologique, sans clé. Chabrol s’intéresse moins à l’affrontement de l’homme et de la femme qu’à la dérive autodestructrice du premier. Derrière la dissection clinique puis de plus en plus fantasmagorique de cette névrose, c’est la figure du mal qu’il cherche à cerner, un mal qui est moins affaire de métaphysique que d’arrêt immédiat, de calcul à courte vue ou simplement de situation. Remarquablement servi par François Cluzet, tout en fébrilité inquiétante, et Emmanuelle Béart, beauté charnelle, mi-ange mi-démon, il observe le vacillement de la normalité à la folie, saisit le point de bascule des perceptions, introduit au dérèglement psychique par sa traduction mentale à l’image. Éprouvant et vertigineux. 5/6
Top 10 Année 1994

La cérémonie
Chabrol a affirmé faire un film marxiste, mais alors d’un marxisme affiché par inversion, avec l’ironie d’un diablotin sarcastique. L’humour corrosif est bien présent mais ne fait pas décrocher un sourire tant le film agit comme une bombe à retardement. Nul autre ne sait comme le cinéaste transformer un petit déjeuner dans une cuisine, un cocktail de notables ou une kermesse de bienfaisance en lieux de tragédie quotidienne où s’exaspèrent les malentendus entre nantis et damnés de la société bien-pensante. Il cerne au plus près le point de rupture cataclysmique des rapports entre classes, met en parallèle condescendance larvée et froideur inhumaine, agit comme un entomologiste précis et implacable des comportements pour mieux renvoyer à leur insondable mystère. Une œuvre opératique et terrible : du grand art. 6/6
Top 10 Année 1995

Merci pour le chocolat
Cela se passe cette fois en Suisse, dans une belle et grande demeure où vivent la riche héritière des chocolats Muller et un grand pianiste égotiste et silencieux, comme tout artiste qui se respecte. Gourmand et matois, le réalisateur confère à cette autre peinture bourgeoise la saveur d’un chocolat chaud mais n’en délivre pas moins une ode musicale et assez réjouissante à la perversité. Car il peut se faire que la douce, la bienveillante, la maladroite maîtresse de maison, qui tisse un châle aux airs de toile d’araignée, soit un monstre assassin. Ou peut-être pas… Suspense bizarre et particulièrement trouble, où tout n’est qu’allusions, non-dits, perceptions déréglées, décalages malaisants. Il y a là un sens du climat, une inclination à l’intangible, à l’abstraction, qui fascine tout en laissant légèrement en retrait. 4/6

La demoiselle d’honneur
Une histoire d’amour très simple et très fêlée adaptée d’un roman de la dame noire du polar anglais, Ruth Rendell, et que Chabrol transforme en un suspense à la fois macabre et léger. Dès la rencontre entre le jeune ordinaire, confortablement installé dans sa petite vie, et la dangereuse chrysalide en robe bleue, nimbée d’un mystère opaque, tout se détraque et s’altère, se décale et s’accélère, les jeux du crime se mêlant à ceux de la séduction. Où est la vérité, où est le fantasme ? Il y a du sang, le sang de qui ? Il y a un meurtre, qui a tué, et qui est mort ? Le film distille ses zones d’ombre avec un art assez consommé du trouble vénéneux, progressant jusqu’à une fausse résolution en forme de cauchemar éveillé, et qui semble revenir dans un instant de fugitive horreur à la réalité. Quoique… 4/6

L’ivresse du pouvoir
Fluidité parfaite du récit, rythme chausson modèle sport, approvisionnement au puits intarissable de la médiocrité humaine et des rapports de classe : s’inspirant étroitement de la fameuse affaire Elf et retraçant l’odyssée d’une juge d’instruction raide comme une porte de freezer, l’auteur atteste au gré d’une humeur débonnaire de la solidité de ses procédés et de la vigueur leur exécution. Ses décisions de mise en scène s’appuient sur une double logique de calculs et d’énigmes, sur la permanence d’un style qui enveloppe la contingence des situations, mais aussi sur quelques séquences récréatives auxquelles les acteurs apportent toute leur truculence. Et cette savoureuse étude de mœurs, en n’enregistrant rien d’autre qu’une nouvelle défaite, de poursuivre une micro-histoire du mal social français. 5/6

La fille coupée en deux
Le titre de l’avant-dernier film de Chabrol fleure bon le théâtre de Grand-Guignol, avec dépeçage à vif et tortures physiques. Mais si le carnage a lieu, c’est plutôt à un niveau symbolique. Inutile de savoir que l’intrigue s’inspire d’un fait divers new-yorkais survenu au début du XXème siècle : ce sont bel et bien certains travers de la société française d’aujourd’hui qui sont égratignés dans ce drame de la jalousie, tandis que la bourgeoisie culturelle paraissant maîtriser l’air du temps et l’aristocratie hors d’âge, conformiste et décadente, sont renvoyées dos à dos. Pourvoyant de généreuses doses de vitriol pour dépeindre les turpitudes de ses philistins provinciaux, le cinéaste y dissèque les jeux schizophrènes de l’amour et du pouvoir avec une matoise acuité, parfaitement servi par des acteurs en grande forme. 4/6

Bellamy
Pour son dernier ouvrage, Chabrol tisse une sorte de mol imbroglio avec un dilettantisme nonchalant qui le rend assez délectable. Le travail de commissaire n’est ici pas un métier, l’enquête pas une activité spécifique mais l’autre nom de l’humaine condition. Faux Simenon, faux Maigret, vrai Chabrol : les indices se donnent aussi pour ce qu’ils sont et ils ne manquent pas, tous appartenant à l’intime comme au policier, à l’ordre de la fiction comme à celui du film. L’intrigue se dénoue entre une villa, des appartements, des bars, une grande surface de bricolage, une chambre de motel, le cadre anodin d’existences ordinaires que des évènements imprévus plongent dans des histoires qui les dépassent, et dont la mise en scène révèle progressivement le mystère, les fêlures, les angoisses et les ambiguïtés. 4/6


Mon top :

1. La cérémonie (1995)
2. Le boucher (1970)
3. Que la bête meure (1969)
4. L’enfer (1994)
5. Une affaire de femmes (1988)

Je n’ai bien sûr pas vu l’intégralité de sa filmographie pléthorique, mais je la connais suffisamment pour avoir une perception globale de cette œuvre balzacienne, truculente et profonde, située sous le patronage de Lang et d’Hitchcock. Chabrol est un observateur lucide du comportement humain, doublé d’un humaniste désabusé, qui traite de l’individu et de sa confrontation à la société, aux normes et à ses pulsions.
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Demi-Lune
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Re: Claude Chabrol (1930-2010)

Post by Demi-Lune »

Du peu que j'en ai vu, je ne peux pas vraiment dire que je sois client des films de Claude Chabrol, dont la manière me paraît souvent aussi étriquée qu'anecdotique. Mais contre toute attente, j'avoue être séduit par L'enfer. Les fragments existants du film de Clouzot et tous ses essais caméra constituent une expérimentation formelle et sonore face à laquelle je suis en admiration totale, et qui auraient probablement secoué en profondeur le monde du cinéma pré-2001 : aussi, étais-je depuis longtemps curieux de voir l'appropriation et la concrétisation de ce projet maudit, "même si" c'était entre les mains de Chabrol. L'approche retenue par ce dernier ne conserve rien des idées expressionnistes, cubistes ou héritées de l'art cinétique, qui ont tant obsédé Clouzot : le malaise se déplace ainsi sur un terrain beaucoup plus latent grâce à un découpage vif et à certains effets de style hitchcockiens/depalmiens (plans à double netteté, travelling compensé dans le couloir qui s'étire sans fin...) ou mouvements de caméra baroques parcimonieusement égrenés. Les mauvaises langues trouveront la manière toujours aussi fade, pour ma part je pense pouvoir dire que c'est véritablement la première fois que je vois quelque chose d'intéressant rayon mise en scène chez Chabrol, jusque dans le travail psychotique sur la bande son (peut-être le seul héritage dans l'esprit des expérimentations de Clouzot). Le script reste fascinant quoi qu'il en soit, et cette plongée dans une jalousie maladive jusqu'à l'aliénation est d'autant mieux servie que l'Emmanuelle Béart de cette époque a effectivement de quoi vous faire devenir complètement fou (avant que le film ne lui donne l'occasion d'exploiter une autre facette de jeu). Non, le problème principal ça reste bel et bien François Cluzet, que je trouve particulièrement mauvais dans le dernier tiers du film, lorsque la folie envahit tout. C'est d'autant plus sensible que sa partenaire continue, elle, à subjuguer. Ça frustre pas mal compte tenu de la montée en puissance du film, mais son caractère bizarre sous la surface et cette (non-)fin laissent sur une impression de malaise assez remarquable.
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Père Jules
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Re: Claude Chabrol (1930-2010)

Post by Père Jules »

Tu me surprendras toujours. Je n'ai rien trouver à sauver dans ce navet personnellement.
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Demi-Lune
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Re: Claude Chabrol (1930-2010)

Post by Demi-Lune »

Navet, carrément...
Tu n'es même pas prêt à reconnaître qu'Emmanuelle Béart est bien ?
Je partage ton désintérêt pour l’œuvre de Chabrol, mais quand même, celui-là a quelque chose.

Enfin, tu le réévalueras peut-être comme les De Palma ou le cinéma US des années 80. :mrgreen:
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Jeremy Fox
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Re: Claude Chabrol (1930-2010)

Post by Jeremy Fox »

Père Jules wrote:Tu me surprendras toujours. Je n'ai rien trouver à sauver dans ce navet personnellement.
Pas mieux mais pas revu depuis sa sortie tellement il m'a avait énervé. Style 0/10 !
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Demi-Lune
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Re: Claude Chabrol (1930-2010)

Post by Demi-Lune »

Les bras m'en tombent... Je ne vois pas ce qui peut susciter un tel rejet ou une telle détestation.