Claude Chabrol (1930-2010)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Boubakar
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Re: Claude Chabrol (1930-2010)

Post by Boubakar »

L'hommage rendu par la Cinémathèque à Claude Chabrol :

http://www.cinematheque.fr/fr/hommage-c ... abrol.html
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Major Dundee
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Re: Claude Chabrol (1930-2010)

Post by Major Dundee »

Boubakar wrote:L'hommage rendu par la Cinémathèque à Claude Chabrol :

http://www.cinematheque.fr/fr/hommage-c ... abrol.html
Merci Boubakar :(
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Re: Claude Chabrol (1930-2010)

Post by Nestor Almendros »

LE CHEVAL D'ORGUEIL (1980)

Diffusé la semaine dernière sur TV5 en hommage au réalisateur, LE CHEVAL D'ORGUEIL est le genre de programmation qui me ravit: rare à la télévision comme dans sa filmographie. Et à juste titre car il faut prendre ce film comme une curiosité, un ovni (parmi d'autres) qui jalonne la prolifique carrière de Monsieur Chabrol.

On reconnait d'abord l'attachement profond du réalisateur pour la Bretagne, cette région qu'il a souvent filmé et où il vivait. On note également ce goût récurrent pour les reconstitutions historiques et les portraits d'une époque, comme dans VIOLETTE NOZIERE, UNE AFFAIRE DE FEMMES ou MADAME BOVARY.
Mais à la différence de ses autres films, celui-ci a un cachet très particulier. Plus que la simple reconstitution, il privilégie l'observation. Le film n'a quasiment pas d'intrigue, se concentrant sur une petite communauté d'où émèrgent quelques personnages. Le scénario est une succession de scénettes décrivant le quotidien du paysan bigouden. Peu dialogués, ces moments de vie évitent généralement toute dramatisation, Chabrol adoptant une extrême simplicité dans sa mise en scène et son découpage pour accompagner l'humilité de ses personnages.
Malgré des scènes d'exposition interminables et l'absence d'intrigue, LE CHEVAL D'ORGUEIL finit pourtant par intéresser, le réalisateur capturant l'essence de ces vies derrière des figures simples et fonctionnelles (le mari, l'épouse, l'enfant, etc.) que les auteurs s'emploient à confronter aux dures réalités de la société (la misère, la faim, la Grande Guerre).
Sous couvert de cette carte postale sortie du temps, Chabrol n'en perd pas son regard critique: on pense par exemple à la place de la femme dans la communauté, et notamment à l'épisode de l'épouse qui après avoir accouché ne peut se montrer en public avant le discret passage à l'église qui lavera sa culpabilité du péché de chair aux yeux de la communauté. Plus globalement, le film rend compte d'une société encore très traditionnelle où l'importance de la religion en devient presque cloisonnante.
Enfin, on note parfois une impression de décalage: l'adaptation littéraire fidèle aux souvenirs d'enfance de son auteur emprunte parfois dans ses répliques un ton peu naturel, très écrit. A l'image de certaines formules un brin sentencieuses qui, si elles paraissent justes ("l'église de la République, c'est l'école"), sonnent pourtant trop travaillées au milieu de toute cette simplicité. L'impression de décalage est régulièrement accentuée par le jeu pas toujours certain des nombreux comédiens non-professionnels qui apparaissent dans le film. On trouve aussi quelques têtes plus connues, comme un tout jeune François Cluzet, Dominique Lavanant ou Michel Blanc.
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Re: Claude Chabrol (1930-2010)

Post by jaimelecinema »

Mon Chabrol liste. Excusez-moi, je parle anglais, mais j'apprendre français.

http://mubi.com/lists/8801
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Re: Claude Chabrol (1930-2010)

Post by Federico »

Quatre comédiens chabroliens sont venus parler de leur travail avec le cinéaste pour Télérama : Michel Duchaussoy, Stéphane Audran, Isabelle Huppert et Anna Mouglalis. Ils sont tous d'accord pour dire que c'était un plaisir de travailler sous sa direction. Duchaussoy évoque les fous-rires pendant la scène du bateau avec Yanne dans Que la bête meurre (confirmant ainsi la tradition de marrade sur les films dramatiques et de stress durant les comédies) ; Audran révèle pourquoi elle a si souvent l'air ailleurs et détachée dans les oeuvres de son compagnon et ce qu'ajoute cette comédienne un peu à part et d'une grande modestie est très émouvant ; Huppert a (comme d'hab') une analyse plus cérébrale et technique* mais son point de vue est un excellent complément et prouve qu'il était un grand directeur d'acteurs sans jamais se comporter en dictateur ; quant à la petite dernière, la fascinante Anna Mouglalis, j'aurais trop aimé assister à son casting pour Merci pour le chocolat (elle raconte qu'elle s'était pointée avec des couettes et des baskets). :roll:

http://www.telerama.fr/cinema/quatre-ac ... ,60540.php


(*) Notamment l'utilisation de l'objectif 50mm que Chabrol préférait à toute autre focale car il correspond à peu près à la vision du champ de l'oeil humain (en cinéma 35mm et en photo argentique 24x36). C'était aussi l'objectif vénéré par Ozu (et que le Chacha ne m'en veuille pas si je ne pourrais jamais le mettre au niveau du maître japonais). L'autre soir, dans le Cinéastes de notre temps re-diffusé par Arte, Chabrol expliquait à Jean Douchet que selon lui, la sur-utilisation du zoom était une abjection et citait La mort à Venise de Visconti comme un chef d'oeuvre... saboté par cet effet (je ne suis pas loin de penser la même chose).
The difference between life and the movies is that a script has to make sense, and life doesn't.
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Re: Claude Chabrol (1930-2010)

Post by Alligator »

Les biches (Claude Chabrol, 1968) :

http://alligatographe.blogspot.com/2010 ... iches.html

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Oh, un Chabrol que je n'ai pas aimé!? Un rythme très lent, une Jacqueline Sassard très monotone, voire assez terne, un couple de clowns irritants et une histoire trop longue à se mettre en place ont très vite engendré chez moi un terrible ennui.

Pourtant le sujet sulfureux se prêtait à l'œil malin et pernicieux de Chabrol. Je ne comprends pas pourquoi Chabrol laisse son film se dérouler aussi lentement. La relation saphique qui se noue entre Jacqueline Sassard et Stéphane Audran plante le sujet très rapidement. Ce n'est qu'après ce prologue que le film se met à ronronner méchamment.

L'histoire n'est pas non plus des plus enthousiasmantes, un peu fadasse. Un couple de femmes pas tout à fait homosexuelles mais bien plutôt bisexuelles s'éprennent d'un Jean-Louis Trintignant butineur, pas clair.

D'ailleurs, les relations de ce trio ne sont pas claires. Les virevoltes de Sassard d'abord, de Trintignant et Audran ensuite ne se justifient pas vraiment. Ils sont là, s'imposent avec une violence contenue. Les rapports de domination s'ajoutent à ces hypocrites affections. Celles-ci se dénouent aussi vite qu'elles apparaissent. On se quitte sur un claquement de doigts. Cette société que décrit Chabrol est très peu lisible. Elle est volatile, s'éparpille dans les vapeurs d'alcool ou les volutes de cigarettes.

L'argent semble être le moteur de ces liens fragiles, il commande les actions de tout un chacun. L'amour perverti par les billets et les bijoux prend une figure fantomatique finalement. Les individus en trahissent les qualités. Paumés dans la perversion de ces valeurs, ils paraissent voués à se faire du mal. La violence et l'argent dirigent donc ces infortunés vers un dénouement à l'aspect ô combien moraliste. Le fabuliste Chabrol démonte les comportements de ces biches en zoologiste assuré. Le microscope est cruel. Malheureusement pour moi, l'expérience est longue. Bâillements, paupières lourdes.

La belle Stéphane Audran joue juste. La médiocrité de la copie ne permet pas de s'en délecter. Jean-Louis Trintignant apparait au 1/3 du film. Son rôle n'est pas très bien mis en valeur. Par contre, celui de Jacqueline Sassard est sans doute le plus important, or quand l'actrice ne sape pas les scènes, elle demeure à peu près transparente dans les autres. Le pire vient d'Henri Attal et dans une moindre mesure de son compère Dominique Zardi qui nous concoctent un couple de pique-assiettes qui vivent à St Tropez dans la villa de Stéphane Audran (à noter que l'on retrouve cette même villa dans "Le gendarme se marie") et qui, à force de jérémiades et numéros criards de zazous, finissent par nous taper sur le système nerveux. Fatigants.

En résumé, il ne reste pas grand chose pour sauver le film. La musique? Même pas. Comme souvent dans ses films, Chabrol choisit une musique trainante, geignarde, morne, emmerdante, laide.
Nestor Almendros
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Re: Claude Chabrol (1930-2010)

Post by Nestor Almendros »

Claude Chabrol par Eduardo Serra, directeur de la photographie (publié dans la Lettre de l'AFC)

J’ai commencé à travailler avec Claude Chabrol en 1996.
Quelques années avant, Jean Rabier avait terminé sa longue carrière. Un peu plus tard, les fidèles de Chabrol (électro, machino, etc.), réunis dans une maison du Lubéron, ont réfléchi à un nouveau chef-op compatible avec son équipe et les exigences de Chabrol. J’ai été choisi et depuis ai eu le bonheur de tourner sept des huit derniers films de Chabrol.
Chacun de ses films est un puzzle, un Sudoku ou des mots croisés, jeux dont il était féru. Dans ses tournages, seuls l’intéressaient les rapports entre les personnages.
Il choisissait les décors sur photos et plans. Ainsi il évitait d’être distrait par le lieu, alors que seul l’intéressaient les positions ou mouvements des personnages.
La lumière, le décor, les costumes n’étaient jamais une priorité.
Les tournages étaient toujours très précis et modestes en pellicule.
Le script était définitif, rigoureux, sans corrections ni modifications.
Chabrol travaillait avec des objectifs courts (18 à 28 mm). Je n’ai vu qu’une fois un 50 mm. Il faisait souvent des travellings très courts, moins d’un mètre et très précis.
Il avait pour principe de travailler dans le plaisir et la bonne entente et s’organisait implacablement dans ce but.
Bien que sachant précisément ce qu’il voulait de son film, il avait besoin et créait autour de lui une vraie grâce des rapports humains et une atmosphère de travail unique : gentillesse, humour permanent, non prise au sérieux de son personnage, convivialité, aisance et apparente facilité.
Cette caractéristique rare qui sautait aux yeux de tous ceux qui ont visité ses plateaux a été un cadeau inoubliable pour ceux qui collaborèrent à ses films.
Il était un homme bon.
Il me manque déjà.
Anorya
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Re: Claude Chabrol (1930-2010)

Post by Anorya »

Merci pour le chocolat (Chabrol - 2000).

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En Suisse, de nos jours. Jeanne une jeune pianiste apprend par hasard qu'elle a failli à sa naissance être échangée avec Guillaume, fils d'un pianiste de renommée internationale, André Polonski (!). Elle en profite pour s'introduire chez ce dernier qui en fait son élève. Ce que ne semble pas spécialement voir d'un bon oeil Marie-Claire, héritière des chocolats Muller. Au fil du temps, la bienveillance de cette dernière en vient à lentement s'effriter et Jeanne commence à se poser des question sur l'innocence de Marie-Claire (familièrement nommée Mika) et ce chocolat préparé avec tellement de soin pour toute la famille...


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A. Une attention particulière portée aux décors, objets et êtres semble les magnifier avec grand bonheur tout le long du film.



Merci pour le chocolat, l'un des deux films proposés par Le Monde pour rendre hommage au cinéaste récemment disparu semble une parfaite synthèse du cinéma de son auteur où tout ne se révèle subtilement qu'avec discrétion quand on y regarde plus précisément. Une histoire bien plus riche qu'on pourrait le penser, des cadres presque parfaits, de légers travellings et plans-séquences qui n'ont font jamais trop, des acteurs dirigés avec un soin tout particulier, des décors et moments sublimes (A), Chabrol c'est tout ça à la fois. Ici, l'occasion de livrer une nouvelle fois un portrait de femmes était trop belle. En l'occurence deux portraits, deux actrices magnifiques qui semblent s'affronter et se croiser sans jamais véritablement se faire face. D'abord Isabelle Huppert, ensuite Anna Mouglalis (B), véritable révélation du film, portant une intensité diffuse et une sorte de douce aura, ce qui n'était pas facile face à l'interprétation magistrale d'Huppert. Je ne sais pas si la cinéphilie de Chabrol a forcément jouée mais la ressemblance entre Mouglalis et Asia Argento est fort troublante.


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B. Anna Mouglalis, étrangement troublante.



Ensuite Isabelle Huppert (C), formidable, dans un rôle presqu' antipathique au premier abord. Mika (le nom lui-même fait penser à Milka au passage. Quand à Muller, je pense que c'est une allusion à peine voilée à la chocolaterie Nestlé. A creuser sans doute) est une bourgeoise hautaine, sûr d'elle, en profitant pour se mêler d'un peu tout (son apparition à l'hôpital chez la mère de Jeanne), irradiant de sa bienveillance qu'elle pense bien fondée, ne cachant pas son mépris contre les gens quand elle le peut (son allusion à Patou, le vieil homme qui était un ami de son père : "Il commence à devenir gênant celui-là" ou bien plus loin "pff, quel vieux schnoque").
Et pourtant, plus le récit avance plus le personnage se fissure lentement (un plan où Huppert regarde à la fenêtre, les yeux dans le vague, sans oublier un somptueux flash-back au milieu du film, laissant encore plus planer le doute) et l'on ne peut qu'être peiné face à ce qui nous apparaît comme une victime. Une femme qui a toujours voulu faire les choses, décider d'elle-même malgré son héritage. Tout ce qu'elle a fait, c'était par amour envers son mari. Tout ce qu'elle a fait, c'était parce qu'elle croyait bien faire, afin d'avoir le contrôle total sur sa propre vie de couple, sa propre famille (elle le dit elle-même à un moment, elle a été adoptée). Il y a finalement quelque chose de Simenon chez Chabrol dans la manière de vouloir percer le secret de cette femme étrange, de faire ressortir son humanité des zones d'ombres où elle s'est enfouie.

Isabelle Huppert livre une prestation fabuleuse, toute en retenue, à la fois complètement irritante, inquiétante (ce plan où elle avoue la vérité tout en caressant les cheveux de son mari --joué par un Jacques Dutronc sobre et juste--) et finalement très touchante, à l'instar du plan final, très beau plan séquence qui part d'un gros plan de son visage halluciné pour lentement se reculer... Plan que je ne livre pas pour ne pas spoiler mais qui fait son petit effet.


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C. Isabelle Huppert.



Subtilement, malgré quelques petites longueurs et un comédien ou deux en dessous (notamment Guillaume, le fils Polonski, joué par Rodolphe Pauly, très fade), le film m'a paru un véritable éblouissement. D'abord parce que comme je l'ai mentionné, Chabrol disposait d'une grâce étrange et discrète qui ne se remarque pas forcément à première vue. Ensuite parce qu'outre ses actrices, l'histoire, même si elle démarre lentement, se révèle plus que passionnante. Deux mystères à l'oeuvre : un mystère policier (qu'est-il advenu de la première femme de Polonski ? Est-ce lié à Mika ?), un mystère scientifique (l'origine de Jeanne est-elle vraiment un mystère ? Un simple incident lié au hasard ?) lié à la thématique de la filiation. Thématique que Chabrol va ingénieusement utiliser pour tisser la toile d'araignée qui va ensuite planer sur les personnages, notamment dans le rôle que joue la photographie (D). De la première femme de Polonski, nous ne connaissons que des photos, vues au début du film (une exposition de Mika et André) et au milieu, par le prisme du regard de Jeanne. Or, la regrettée disparue va par la suite comme vampiriser et Jeanne et le film (le flashback, la répétition d'un incident, les fondus-enchaînés).


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D. L'emprise cachée de la photographie : le fondu-enchaîné comme souvenir.



En effet, comme de par hasard, Jeanne adoptera après avoir vu des photographies de la disparue, des postures et gestuelles similaires (D / E / F /). Est-ce inconscient (Jeanne semble intérieurement bien plus bouleversée par l'incident de sa naissance qu'on peut le croire) ? Est-ce conscient ? Quelle rôle joue la jeune fille là-dedans, et pourquoi ? Chabrol pourrait donner une réponse, il n'en est rien, il laisse malicieusement le spectateur se faire sa propre idée de lui-même. Même les dialogues laissent plonger le doute. A une Jeanne qui écoute la musique de Liszt et se tient les mains sur les joues, un léger travelling cadre la tête d'André qui la regarde brièvement avant que la caméra ne dézoome lentement sur un plan d'ensemble et ce dialogue insidieux entre les deux (F) :

"Surtout n'essaye pas de l'imiter, ce serait une catastrophe.
_ Je joue très mal.
_ Pas du tout. Seulement, ce n'est pas comme ça qu'il faut jouer (...)"


Bien sûr, ils parlent de musique. Des funérailles de Liszt plus précisément. Seulement voilà, la posture ne peut que rappeler au spectateur bien réveillé certaines photos vues auparavant. La question se pose donc : André a t-il un soupçon ? Lui arrive t-il à ce moment de penser que Jeanne fait exprès de ressembler à sa femme disparue ? Qu'elle l'imite ? Le doute s'installe pour ne plus lâcher les personnage et le spectateur. Très fort monsieur Chabrol.


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E. Les photos... Vampirisation d'une vivante par une morte ? La seconde capture peut être vue en plus grand format ici (regardez bien la photo et la posture de Jeanne). ;)



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F. Imitation consciente ou pas ?



Le film, sur un rythme tranquille se fissure lentement et grandit en intérêt au fur et à mesure qu'on se rapproche de la fin. Brillant et langoureux comme un bon bol de chocolat chaud. Je rédécouvre Chabrol après une longue période et si je trouve celui-ci très bien, je n'ose imaginer avec bonheur l'effet que va me procurer La cérémonie qui m'attend sur la pile de dvds à voir, étant donné qu'il semble encore meilleur. :D

5/6.
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Re: Claude Chabrol (1930-2010)

Post by Amarcord »

Anorya wrote: Je rédécouvre Chabrol après une longue période et si je trouve celui-ci très bien, je n'ose imaginer avec bonheur l'effet que va me procurer La cérémonie qui m'attend sur la pile de dvds à voir, étant donné qu'il semble encore meilleur. :D
Ah oui ! Si tu as aimé (comme c'est visiblement le cas !) ce Merci pour le chocolat (devant lequel je m'étais poliment ennuyé), je suppose que tu vas effectivement adorer La Cérémonie, qui est, pour moi, le dernier chef-d'oeuvre de Chabrol.
Il faudra sans doute (après lecture de ton brillant "papier") que je revoie un de ces jours Merci pour le chocolat, mais j'ai vraiment beaucoup, beaucoup de mal avec cette Anna Mouglalis, dont la voix de canard neurasthénique a une fâcheuse tendance à me porter sur les nerfs...
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Re: Claude Chabrol (1930-2010)

Post by Alligator »

Le beau Serge (Claude Chabrol, 1958) :

http://alligatographe.blogspot.com/2010 ... serge.html

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Alors, c'est donc ça le premier film de la Nouvelle vague? Parait. Pourtant, je lui trouve tellement d'accents "anciens". Étrange. J'ai vu récemment "Les cousins" qui, pour le coup, me parait beaucoup plus à même de justifier cette idée que je me faisais du mouvement, un cinéma plus naturaliste, plus mordant et corrosif, plus urbain également. C'est d'ailleurs cette idée sans doute fausse qui m'a mis dedans.

Ce qui m'arrête un peu est à trouver dans une histoire pas vraiment captivante et surtout ces relations entre les personnages qui sont restées beaucoup trop floues et m'ont laissé trop confus. C'est toujours désagréable de se sentir imbécile devant un film.

Pourquoi? Éternelle question. Pourquoi Jean-Claude Brialy s'attache-t-il autant à Gérard Blain, un personnage qu'il a connu et avec qui il a noué une relation d'amitié très forte il y a si longtemps, un type qui est devenu une loque humaine, alcoolique, agressif?
Beaucoup d'être humains connaissent parfois des accidents de vie et ne réussissent jamais à sortir de ces ornières, d'une souffrance particulière. Gérard Blain ne se remet pas de la mort de son premier enfant. Et la douleur le rend méchant. L'amertume en fait un connard pénible, un personnage détestable.

Alors bien entendu, cet acharnement de Brialy, malgré les humiliations que Blain lui fait subir, constitue un gros mystère que leur passé commun pourrait expliquer : une amitié proche de l'amour, un semblant d'homosexualité latente que le film ne fait qu'effleurer?
L'amour inconditionnel que Michèle Méritz voue également à Blain alors que celui-ci passe son temps à la conchier est difficile à entendre.
De même que la relation qui se noue entre Bernadette Lafont avec Edmond Beauchamp.
Bref, Chabrol dépeint un monde triste, perdu où les rapports entre les gens ne sont que violence, où la peur de l'autre semble bâtir des murs d'incompréhension.

Au final, j'avoue m'être un peu noyé moi même dans ce qui ressemble à une espèce de fange où alcoolisme, auto-destruction, violence et inceste forment une sorte de farandole macabre dont le curé parait être le témoin désabusé. Une ruralité dégénérée qui fait l'exacte calque de l'univers urbain tout aussi nocif que dépeint le film "Les cousins".

Mais comme je le disais plus haut, ce "beau Serge" me parait moins intéressant. Sans doute parce qu'il décrit une situation un peu trop irréelle, un pathos ultra stéréotypé et par conséquent déconnecté de la réalité. Une histoire un peu trop outrancière dans son propos.

Les acteurs ne sont pas mauvais heureusement et auraient pu accentuer en sur-jouant cet aspect grossièrement morbide. Brialy reste très sobre. C'est tout à son honneur : le rôle est casse-gueule.
Blain joue un ivrogne méchant, lui aussi avait de quoi se louper mais il demeure correct.
J'ai apprécié le petit jeu tout en malignité de la jeune Bernadette Lafont. Et je comprends bien l'enthousiasme général des spectateurs de l'époque pour une de ces égéries de la Nouvelle Vague car elle dégage par son regard et ses sourcils en dessous une sexualité ahurissante.

Donc, un film qui m'a plutôt laissé sur ma faim, un premier film de Chabrol dont la verve caustique se fera bien plus subtile par la suite, fort heureusement.
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Re: Claude Chabrol (1930-2010)

Post by Amarcord »

Alligator wrote: Alors, c'est donc ça le premier film de la Nouvelle vague? Parait.
Je crois qu'il est grand temps de réhabiliter une bonne fois pour toute Agnès Varda et La Pointe courte, véritable point de départ de la Nouvelle Vague, en 1955. :wink:
Mais sinon oui : Le Beau Serge a (très) mal vieilli. La modernité de la Nouvelle vague, je trouve qu'elle est plus à chercher du côté d'A bout de souffle (évidemment) et (plus encore, peut-être, selon moi) du Signe du Lion (premier long de Rohmer) ou Paris nous appartient (premier long de Rivette).
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Re: Claude Chabrol (1930-2010)

Post by Anorya »

La cérémonie (Claude Chabrol - 1995).

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La riche famille Lelièvre, qui vit dans une demeure isolée en Bretagne près de Saint-Malo, embauche une nouvelle bonne, Sophie (Sandrine Bonnaire).
Celle-ci devient vite amie avec Jeanne (Isabelle Huppert), une postière délurée et curieuse. Une fois découvert l'analphabétisme que Sophie cachait soigneusement, la tension monte. Associée à la hargne de la postière contre les Lelièvre, la blessure profonde de la bonne pourrait bien mener au drame.



De l'avis de beaucoup, La cérémonie serait bien le dernier grand film d'un Chabrol qu'on a facilement décrit comme un peu pantouflard vers la fin de sa vie.
Honnêtement, je ne me prononcerais pas sur le regretté cinéaste que j'aime particulièrement à l'instar d'un Kevin95, la vision d'un Merci pour le chocolat dernièrement m'ayant plus qu'agréablement surpris (voir par ichi), me confortant qu'on pouvait encore avoir de belles surprises. Ensuite, ma connaissance du cinéaste est, à vrai dire, des plus limités mais j'essaye toujours d'avoir un oeil vierge et néanmoins scrutateur quand j'en regarde, comme pour n'importe quel cinéaste. Enfin, je rejoint l'unanimité de la cohorte de cinéphiles qui ont vraiment apprécié cette Cérémonie. Et quelle cérémonie nous avons là !


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A. Les Lelièvre. Au centre, Jeanne, la postière.



Le casting en lui-même déjà est assez bien fourni. On sent l'intérêt du cinéaste pour son sujet, une adaptation du roman de Ruth Randell, A judgement in Stone, avec un scénario soigné aux petits oignons, profond (j'y reviens plus loin) et d'excellents acteurs pour le mener à bien. Dans la famille Lelièvre (A), Jean-Pierre Cassel, Jacqueline Bisset, Virginie Ledoyen (à croquer véritablement, si je peux me le permettre, ahem). Dans les "exclues", Isabelle Huppert en postière revendicatrice de la lutte des classes et des oppressions (qui a trop idéalisé certaines causes) et Sandrine Bonnaire, bonne souffrant d'analphabétisme et ne supportant que difficilement et avec honte sa condition, voyant dans le regard des autres, une sorte de pitié et de fausse compassion qui lui font plus qu' horreur.


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B. La Bonne.


La notion d'exclusion est assez forte ici, elle semble au centre même du film, que ce soit avec Jeanne ou Sophie. Intérieurement, toute deux sont exclues et le sentent du fait d'un terrible secret. Pour Jeanne, quelque chose d'étrangement lié à la perte de son enfant. Pour Sophie, le fait qu'elle ait réchappé à l'incendie qui a emporté son père. Autour de ces deux femmes plane l'ambigüité de l'acte : meurtres volontaires ? Inconscients ? Accidents ? Chabrol ne juge jamais, n'a pas à tenir son spectateur par la main, ce dernier est adulte (ou supposé tel), à lui de se faire une opinion sur ce qu'il voit et entend à ce moment là. On saura tout au plus un peu du passé de Jeanne à la fin du film, des détails terriblement importants qui ne feront que souligner le caractère nihiliste de la postière. Une sorte de "folie latente" comme le signale le regretté Chabrol dans les bonus du dvd. Mais ces femmes seront plus des victimes pour nous que des coupables au fond.

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C. Le problème de l'Analphabétisme.


Aussi au centre du film, et ce qui a necessité un important travail de recherche de la part de Caroline Eliacheff, la co-scénariste du film, la question de l'analphabétisme et de la relation des personnes concernées face aux autres. Comme l'indique la scénariste dans l'entretien (j'en profite pour dire que les bonus, bien que peu nombreux, restent des plus intéressants), ces personnes observent souvent un temps de sidération face à ce qu'elles ne comprennent pas, une sorte d'hébétude et d'absence qui envahit la personne, laisse un voile blanc étrange. D'où les écarquillements d'yeux de Bonnaire, ces "Quoi ?", "Bien sûr", et autres "Je ne sais pas", qui induisent qu'en plus du vide et du doute terrorisants qui la rongent (sa hantise face aux autres comme je l'ai dit plus haut), elle n'a pas spécialement de jugement de goût.


"La condition principale de la liberté du jugement de goût est peut-être la confiance en soi; or, si cette confiance en soi, comme aime à le rappeler le philosophe américain Stanley Cavell en citant Emerson, consiste bien en "l'aversion de la conformité", elle ne tombe pas du ciel. Il faut davantage que des passeurs, de l'éducation et des livres pour y accéder; il faut vivre la vie qui va avec." (1)


Des livres justement, Sophie semble en avoir une sainte horreur, hésitant de fait à rentrer dans la bibliothèque des Lelièvre (D), ne serait-ce que pour y passer un coup d'aspirateur. Un peu comme si les livres étaient coupables de sa condition (le coup de feux dans les livres à la fin, tiens, pas innocent). Le seul ouvrage que Sophie consulte (C), c'est le petit carnet où les signes, lettres et mots sont annotés, expliqués, déconstruits. Bref, décryptés. Face à l'écriture (qu'on devine d'une adolescence passée dans une école spéciale) et aux photos se rapportent un son et une gestuelle. Unique moyen de décoder cet étrange langage utilisé par les "autres", l'écriture, creuset de nombreuses civilisations. Mais l'esprit achoppe, c'est peine perdu. Non finalement, Sophie préfère regarder la télévision. Les minikeums ou Paul Newman c'est bien plus intéressant, surtout avec Jeanne, sa nouvelle amie.


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D. Biblis, téloche, Minikeums, soirées entres amies. :mrgreen:



Sans doute peut-on aussi évoquer la relation qui l'unit à Jeanne, qui en devient quasi fusionnelle, à tel point que la jeune femme se met aussi à porter des couettes elle aussi. Regarde la télé avec elle. Va manger avec elle. Va trier les vêtements pour le secours catholique avec elle. Va partager aussi son petit grain de folie latent finalement. Les deux femmes ne se quittent presque plus. Très subtilement, quand les deux "héroïnes" sont ensemble, Chabrol les garde toujours dans le même plan (surtout si c'est un plan-séquence), ne les quitte jamais (E). Quand il y a une légère coupure, c'est un miroir qui raccorde les êtres, laissant juste planer de minimes instants de flottement, donnant à penser qu'entres elles, la fusion en arrive à être presque totale, poussant même l'ambiguïté à une légère pointe de lesbiannisme dans leur relation (le baiser échangé entre les deux à la fin du film).


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E. Une complicité reliée par la caméra comme les sentiments d'amitié fusionnelle.



Face à l'union des deux femmes et leurs colères mêlées, la famille Lelièvre ne fera pas le poids. Une fois de plus, Chabrol évite toute caricature du "méchant bourgeois" et dépeint une famille somme toute plus aisée mais jamais méprisante envers les autres, dont l'illustration se retrouve pleinement chez Melinda, la fille aînée de la famille, jouée par Virginie Ledoyen. Cette dernière, sensible et généreuse n'hésite pas très souvent à sympathiser et aider son prochain, que ce soit Sophie ou Jeanne (F). Las, elle sera le rouage décisif qui va entraîner tout l'engrenage quand elle apprendra l'analphabétisme de Sophie, blessant sans le vouloir cette dernière par un trop plein de compassion maladroit et déplacé (elle propose à Sophie de lui payer des cours pour l'aider, poussant la bonne a se refermer encore plus dans la colère). Sophie alors, la fera chanter (je ne dévoile pas ce qui a trait à la fille, il faut voir le film) (G).


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F. Melinda, une serviabilité et une compassion qui la perdront.



La scène, inquiétante et magnifique est le pivot central du film. Elle vaut la peine que je l'évoque ici un peu sans trop m'étendre car elle marque une révélation qui se transforme, par maladresse, en une déclaration froide de guerre. Chabrol profite que ce soit le coucher du soleil pour lier un simple effet esthétique à une tension bien palpable (2). Paradoxalement, le fait de faire chanter la fille Lelièvre entraînera le renvoi de Sophie (une famille unie, ça paye) et poussera fatalement encore plus l'engrenage dans un point de non-retour pour ces femmes qui se sentent exclues et qui ressentent le besoin inconscient et évident pourtant, de faire payer la société.


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G. "C'est vous la salope, pas moi." :shock:

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H. En un travelling vertical, la situation s'inverse. Cette fois, ce sont les puissants qui vont être dominés par les exclus.



A ce stade peut donc commencer la cérémonie, dernière demi-heure du film, sèche et raide, jusqu'au générique de fin qui révèlera une dernière surprise, assez ironique.


"ça sera froid, précis et implacable.
Et ça ne finira pas bien. Vous voulez essayer ?"
(3)


Pour moi, La cérémonie n'a pas usurpé sa réputation de grand film.

6/6.











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(1). "Qu'est-ce qu'un bon film ?" de Laurent Jullier, éditions La dispute, 2002, p.239.
(2). D'ailleurs c'est moi ou il y a un petit clin d'oeil à The servant de Losey (que je n'ai pas vu) ?
(3). Il s'agit de la petite note de Première vis à vis du Funny games d'Haneke, retranscrite non pas sur le dvd du film curieusement (enfin pour l'ancienne version zone 2), mais sur le coffret du Septième continent/Benny's video/71 fragments d'une chronologie du hasard. J'ai pensé que c'était assez approprié pour ce Chabrol. :fiou:
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Monnezza
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Re: Claude Chabrol (1930-2010)

Post by Monnezza »

Vu Marie-Chantal contre le docteur Kha et c'est franchement très faible... une comédie d'espionnage peu inspirée. La mise en scène est paresseuse, le jeu d'acteur outré, c'est poussif jusqu'à l'épuisement...
Le plus sympa, ça reste quand même l'affiche.

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feb
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Re: Claude Chabrol (1930-2010)

Post by feb »

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Anorya wrote:Merci pour le chocolat (Chabrol - 2000).
...
5/6.
La lecture de ta belle chronique m'avait vraiment donné envie de découvrir ce film de Chabrol qui me faisait de l'oeil dans son meuble et je t'en remercie parce que j'ai vraiment apprécié ce film :wink: Je me retrouve complètement dans l'analyse que tu fais du film et des (nombreuses) interrogations qui apparaissent tout au long de son visionnage.

Le film démarre lentement puis voit son intérêt évoluer rapidement (pour moi : à partir de la visite de Mika dans le bureau de la mère) avec l'apparition de doutes, d'interrogations, de révélations, de remise en question des personnages. Au fur et à mesure, la méfiance, la tension prend le pas sur tout le reste et cette dernière atteint son maximum à la fin du film où l'on découvre le vrai visage de Mika avec, justement, un superbe plan sur le visage d'Isabelle Huppert.

Une fois de plus j'ai complètement été absorbé par son jeu, par son personnage qui peut être froid et cassant, se montrer plein d'amour avec Jeanne ou attentionné avec son mari et son beau-fils et je trouve qu'elle apporte un petit quelque chose qui la rend détestable, inquiétante. Elle semble tout savoir, être la cause de toutes ces interrogations, de tous ces mystères, de ces hasards, mais rien ne transparait sur elle....tout du moins au début car le masque va peu à peu tomber, le vernis se craquer. Plus encore que Jacques Dutronc, très sobre, posé, calme, qui joue cet homme complètement dépendant de Mika comme des ces somnifères, c'est Anna Mouglalis que j'ai trouvé excellente et que j'ai découverte dans ce film. Un peu comme lors de sa visite surprise au début du film où elle rentre chez Polonski et referme la porte, elle va très vite intégrer la famille en passant de l'élève à la "fille" (ou tout du moins au 2ème enfant) du couple. Et sans affronter en face à face Mika malgré sa présence de plus en plus importante dans la maison, elle va dérégler petit à petit la mécanique, changer la routine, modifier les habitudes et devenir un nouvel obstacle entre Mika et son mari.
Je trouve qu'Anna Mouglalis interprète parfaitement ce personnage qui passe d'une vie simple avec sa mère à une nouvelle vie de famille (auprès d'un père qui a failli être (qui est ?) le sien...) et qui semble également jouer un jeu (mimétisme avec Lisbeth qui a failli être (qui est ?) sa mère...).
Et tout comme toi j'ai trouvé que le comédien qui interprète le fils n'était pas spécialement à l'aise et semblait un peu fade surtout par rapport aux 2 "femmes" de la maison ce que j'ai trouvé dommage.

Pour couronner le tout, Claude Chabrol offre une mise en scène vraiment agréable avec de très jolis moments pendant le film : Mika qui va caresser la photo de Lisbeth au mur avec cette camera qui l'accompagne - ce plan sur le visage de Mika, couchée, lumière éteinte, pour nous plonger dans le flash-back de cette fameuse soirée - la caméra qui glisse d'un piano à l'autre lorsque l'élève et le maitre (ou la fille et le père ?) jouent ensemble. Je trouve qu'une fois de plus, il nous offre un très beau portrait de femme(s) (Isabelle....:oops: ) et utilise pour dépeindre une situation ou pour donner des "indices", non pas des jeux de couleurs (comme dans Madame Bovary, par exemple, où les teintes bleutées apparaissent lors de certaines scènes avec ses amants ou lors des dernières scènes comme pour rappeler la pigmentation due à l'arsenic...), mais des boissons comme le chocolat, le lait, le thé ou le café (Mika et SON chocolat qui doit reposer pour être meilleur, la mère et son thé au lait face à Mika et son thé "sans lait, sans sucre", la mère et la fille qui boivent le café au lait chaud le matin), une cigarette (mère et fille fument) ou un air de piano (opposition entre Guillaume qui n'a pas les gênes de la musique et Jeanne qui semble les avoir). J'ai trouvé que cet ensemble était parfaitement mis en scène, que le développement de l'histoire était bien amené par Chabrol et je reconnais que le visionnage de ce film a été un réel plaisir.
8.5/10
ed wrote:Portrait de la jeune fille en feu
L'un des films les plus rigoureux, scénaristiquement et formellement, qu'il m'ait été donné de voir depuis longtemps (...)
Nestor Almendros
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Re: Claude Chabrol (1930-2010)

Post by Nestor Almendros »

L'OEIL DU MALIN (1962)

SPOILERS
Découverte intéressante d'un Chabrol méconnu de sa première période. On y trouve déjà un sens de l'observation aigu et une description des faits presque chirurgicale. La mise en scène est froide, précise, calculée, révélant derrière un drame en devenir des comportements cachés. Le double jeu des apparences (du faux ami à l'épouse adultère),est l'une des thématiques du film. Si le cas du couple est intéressant pour ce qu'il provoque dans le drame final, on s'intéresse davantage à celui d'Albin Mercier, le narrateur. Ce qui motive vraisemblablement Chabrol ici n'est pas encore la peinture d'un couple bourgeois idéal sous tous rapport mais ce personnage ambigü de jeune français à l'apparente innocence.

L'OEIL DU MALIN est la description d'un être médiocre avili par une condition modeste, qu'il considère comme médiocre, et qui est aussi vaniteux que ses actes sont futiles. Pour garder un certain honneur et la tête haute, il décide de s'en prendre à ce qu'il ne peut obtenir: le bonheur des autres. Il va pratiquer "la stratégie de la ruse", comme il le dit lui-même, pour renverser les rapports de force (qui ne sont pas à son avantage), pour se satisfaire à titre personnel d'un talent (néfaste) qu'il croit infaillible.
C'est un être médiocre à plus d'un titre, un fomenteur bas de gamme uniquement motivé par une jalousie frustrante. S'il monte ce plan machiavélique c'est d'abord par dégoût et envie de ce bonheur étalé qu'il n'a jamais connu (et dont il est encore loin). Il n'a pas de rancoeur personnelle contre eux, c'est surtout un concept (qu'ils représentent) qu'il souhaite détruire et un caprice qu'il veut satisfaire. Car Albin est presque un enfant qui, lorsqu'il imagine ses plans, s'offusque de la moindre erreur dans leur déroulement et se met presque à bouder. Culpabilisant sur le vide, le néant, qu'il représente (pas de situation, aucune carrière enviable, aucune possession, etc.) il veut prendre le dessus sur le couple et s'imagine alors en tout point supérieur. Aveuglé par ce qu'il pense être une sorte de perfection intellectuelle comparable à celle de l'écrivain prestigieux (le mari), il va avancer pas à pas dans ses tentatives jusqu'à provoquer un drame. C'est quelqu'un qui n'agit pas directement, qui déplace les pions pour les autres et qui le regrette systématiquement a posteriori. Que ce soit le meurtre qu'il ne commet pas lui-même mais qu'il veut revendiquer, ou plus légèrement la baignade forcée qui sera sujette à rancoeur alors que tout est de sa faute, c'est un personnage qui ne voit que ce qui tourne autour de sa personne, trop imbu de lui-même pour avouer une quelconque faiblesse et qui a tout faux sur ses prévisions. De l'escapade secrète de l'épouse au fiasco du chantage aux photos, il est loin d'avoir le sens d'anticipation des cerveaux qu'il prétend égaler.

La narration en voix off accentue la lisibilité psychologique du personnage et installe efficacement la présence du prédateur et l'inquiétude pour ses proies. On retrouve également cette musique un peu disonnante typique des oeuvres du cinéaste.
C'est aussi l'occasion de retrouver la jeune et toujours charmante Stéphane Audran, ici aux côtés d'un Jacques Charrier plutôt bien choisi.