Le Cinéma asiatique

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Arn
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Re: Le Cinéma asiatique

Post by Arn »

Découverte de deux Sylvia Chang récemment.

Mary from beijing (1992) pour commencer, une romance qui alterne entre des accents comiques et dramatiques entre un homme et une femme, tout deux nouvellement arrivés (ou plutôt revenus) à Hong Kong. L'un parle cantonais, l'autre mandarin, ils ont tous les deux des situations sociales assez différentes et compliqués, tout comme leur relation sentimental où ils sont déjà plus ou moins liés.
C'est un film très charmant mais qui à mon sens n'arrive jamais vraiment à se déployer que ce soit dans son récit ou ses thématiques. Ceci dit, ça renforce son aspect intimiste, et petites tranches de vies, mais il m'a paru parfois un peu confus, ne sachant pas trop là où Sylvia Chang voulais en venir (dans la forme comme sur le fond).

Dans Siao Yu (1995) on retrouve également une femme taïwanaises, en couple, qui va chercher à décrocher une pièce d'identité, mais celle fois ci à New York avec la précieuse Green Card. Pour cela avec son compagnon qui est étudiant elle va s'engager dans un faux mariage, avec un curieux bonhomme, assez âgé (par rapport à ses 24 ans en tout cas), qui a besoin de l'argent pour rembourser ses dettes.
Alors que dans Mary From Beijing on naviguait entre plusieurs classes sociales, ici on reste parmi les milieux populaires, principalement entre les immigrés chinois et taïwanais nouvellement arrivés, et les italiens "bien" installés".
Il y a une vraie alchimie qui opère entre Rene Liu qui interprète la réservée Siao Yu et Daniel J. Travanti qui joue Mario, son drôle de faux mari. L'évolution touchante de leur relation sonne très juste et ne laisse jamais de place à l'ambiguïté entre eux (sauf peut être à un moment, pendant 5 secondes, mais est aussitôt écarté de manière amusante).
Mon petit bémol serait plus sur l'histoire secondaire du vrai compagnon de Siao Yu avec une autre femme, traité un petit peu vite. J'ai presque eu l'impression qu'il manquait une ou deux scènes.
Mais très beau film, avec un sujet (voir des sujets) qui aurait pu facilement donné lieu à un certain misérabilisme, parfaitement évité ici. Le style est réaliste, avec de nombreux moments de vie charriant toutes sortes d'émotions particulièrement bien retransmises.
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Arn
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Re: Le Cinéma asiatique

Post by Arn »

Profondo Rosso wrote: 31 Aug 21, 02:12 A Moment of Romance de Benny Chan (1990)

[...]
Benny Chan parvient à parfaitement mêler l'urgence du polar et l'émotion suspendue de la romance dans son climax. Si Jojo parvient par amour à se défaire des ultimes injonctions de son milieu bourgeois, Wah Dee reste dans un entre-deux qui lui sera fatal. Ou plutôt, sachant que le temps lui est compté, il préférera ne pas choisir. Le réalisateur maîtrise l'emphase mélodramatique à travers un montage alterné qui laisse grimper l'émotion entre combat sanglant et lyrisme le temps d'une image à la beauté indélébile, JoJo cavalant à en perdre haleine pieds nus sur l'asphalte d'une autoroute déserte. Le premier degré revendiqué de chaque instant fait fonctionner tous les artifices, dont les mélopées flamboyantes de cantopop qui surlignent et participent à l'envol du drame en marche. Le succès énorme de A Moment of Romance lance donc le courant de ce courant du polar romantique, et le film connaîtra trois suites. 5/6
Vu ce WE et j'ai beaucoup aimé.
Benny Chan pousse son concept jusqu'au bout, aussi bien dans la violence que dans son romantisme mélancolique et sur certaines scènes que certains qualifierais de "cucul".
J'ai été un peu moins emballé que toi sur l'interprétation, notamment de Wu Chien-lien, y compris dans son écriture qui manque un peu de substance.
Sinon le film possède de très belle séquence d'action, notamment celle d'intro, avec de belles cascades !
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Re: Le Cinéma asiatique

Post by Profondo Rosso »

Arn wrote: 25 Oct 21, 15:18 Benny Chan pousse son concept jusqu'au bout, aussi bien dans la violence que dans son romantisme mélancolique et sur certaines scènes que certains qualifierais de "cucul".
Oui c'est vraiment un des aspects que j'ai aimé, assumer l'emphase mélo sans avoir peur de friser le ridicule, l'esthétique stylisée et la conviction du casting fait tout passer dans une sorte d'état de grâce. D'ailleurs même si Benny Chan fera encore de bonnes choses ensuite, il est plus que suggéré (y compris par Benny Chan lui-même dans un entretien dans le bouquin d'Arnaud Lanuque) que le producteur Johnnie To a un peu beaucoup mis la main à la pâte ce qui se ressent dans l'esthétique. Wu Chien-lien elle dégage une candeur (c'est son premier rôle au cinéma) et d'innocence qui a bien fonctionné sur moi même si effectivement le personnage aurait pu être plus fouillé. Il faudrait que je tente les suites même si réputées moins bonnes.

Et après coup j'ai passé quelques jours à me délecter de la bande-son canto-pop :mrgreen:

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Arn
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Re: Le cinéma asiatique

Post by Arn »

C'est vrai qu'elle m'a bien fait envie aussi la BO :D

Après A moment of romance dimanche, j'ai voulu continué sur la thématique "romance à moto" :mrgreen:
Profondo Rosso wrote: 15 Apr 20, 14:09 His Motorbike, Her Island de Nobuhiko Obayashi (1986)
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Un vrai petit bijou ce film :o
C'est mon premier Obayashi (j'ai le BR d'Hausu depuis un moment mais j'attends une soirée entre amis pour le voir, il semble bien adapter à ça), appâté par tes captures et ta chronique, j'ai quand même été cueillis par ce récit très dynamique, entre son montage par à-coup qui rappellent les accélérations de leurs virés en moto, les passages du noir & blanc à la couleur parfois juste pour un plan, c'est extrêmement dynamique et moderne, ce qui tranche d'autant plus avec les images de la campagne japonaise, de onsen, d'une fête traditionnelle. Mais le film joue tout du long du contraste, des couleurs, des changements de rythme, d'environnements, de personnages (entre les deux jeunes femmes Fuyumi très traditionnel et Miyajo bien plus moderne, alors même que leur environnement d'origine sont à l'opposés, la première étant plus urbaine, la seconde venant de la campagne). S'en dégage une quête de liberté, parfaitement incarné par les deux protagonistes principaux, magnifiques, une tentative de s'arracher à une sorte de marasme ambiant.
Obayashi a une vraie tendresse pour l'ensemble de ses personnages, même Fuyumi l'ex très touchante, ou les autres motards qui pourraient au départ apparaître comme des adversaires de Ko.
Et pour ne rien gâcher c'est visuellement très beau.
Un film qui réchauffe le coeur et qui donne la pêche :)
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Re: Le Cinéma asiatique

Post by Profondo Rosso »

Merveille absolue celui-là c'est vraiment le film qui m'a illuminé le premier confinement. Si tu as aimé à ce point celui-là tu vas te régaler avec la veine "adolescente" 80's d'Obayashi qui regorge de pépites.
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Re: Le Cinéma asiatique

Post by Profondo Rosso »

Nouvelle vidéo Eastasia sur les adaptations cinéma du manga Tomié de Junji Ito

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Re: Le Cinéma asiatique

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And Then de Yoshimitsu Morita (1985)

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Daisuké, riche et indolent, fils de bonne famille, a déjà atteint la trentaine et persiste à demeurer célibataire, à n'exercer aucun métier ; son univers est intérieur, fait de rêve, d'esthétisme, de pensée pure. Jusqu'au jour où l'amour le frappe au coeur : il découvre qu'il aime Michiyo, l'épouse de son meilleur ami.

The Family Game (1983) avait révélé le talent du réalisateur Yoshimitsu Morita avec une comédie noire brillante fustigeant la cellule familiale japonaise moderne. And Then creuse le même sillon mais l'ironie de son prédécesseur laisse place à un drame feutré captivant. Dans The Family Game, le héros adolescent était bousculé dans son indolence à la fois par les exigences de sa famille et par un élément perturbateur extérieur qui lui faisait comprendre la nature vaine de cette course à la réussite dans la société japonaise matérialiste des 80's. L'intrigue de And Then se déplace au début du XIXe siècle mais également à une ère d'expansion politique et économique du Japon. Nous avons cette fois un protagoniste adulte, le trentenaire Daisuke (Yūsaku Matsuda), fils de bonne famille qui lui aussi déçoit les attentes sociales de son entourage. Sans métier, célibataire repoussant tous les bons partis, il se laisse vivre et préfère se plonger dans les plaisirs culturels divers, en dehors du monde et de ses obligations. Les retrouvailles avec son ami Hiraoka (Kaoru Kobayashi) vont pourtant lui rappeler les raisons de ce détachement. Daisuke a toujours été amoureux de Michiyo (Miwako Fujitani), épouse d'Hiraoka qui s'est déclaré avant lui et l'obligeant à se mettre en retrait.

Les retrouvailles des deux amis sont l'occasion de constater leurs différences. L'indifférence de Daisuke l'amène à mener une vie monotone qui lui convient quand Hiraoka justement dans cette course à la réussite sociale a connu de nombreuses déconvenues qui le mettent en difficultés financière. L'absence d'ambition amène l'un à se perdre dans une existence sans but, les rêves de grandeur de l'autre le mène à l'impasse et menace son couple. Michiyo est en effet la grande perdante de la situation, malheureuse avec un Hiraoka complexé qui la délaisse, et partageant les sentiments de Daisuke qui n'a jamais osé franchir le pas. Les femmes sont ici les jouets des décisions des hommes, y compris devant le recul de Daisuke quand il s'écartera du mariage de convenance que sa famille le pousse à faire avec la fille d'un ami nanti. Yoshimitsu Morita adopte dans sa mise en scène le caractère rêveur et dans l'attente de son héros, multipliant les longs plans fixes où dans les déambulations extérieures on sent son esprit divaguer. La dimension abstraite et stylisée des décors laisse supposer sa présence physique mais son absence mentale, tandis que les scènes de dialogues instaurent de longs silences où un geste, un regard, laissent espérer une réaction, une affirmation de Daisuke qui n'arrivera jamais.

Le récit nous plonge ainsi dans une langueur aussi fascinante qu'agaçante et qui n'est pas sans rappeler les sentiments qui peuvent nous traverser à la lecture d'un roman d'Henry James. Le film est d'ailleurs adapté du roman Et puis de Natsume Sōseki (paru en 1909) et l'auteur, diplômé au département d'anglais de l'université de Tokyo était bilingue et spécialiste de la littérature anglaise sur laquelle il publia plusieurs articles notamment Laurence Sterne ou Tristram Shandy. Il enseigna la également littérature anglaise et vécu à Londres de 1900 à 1903 Du coup on peut soupçonner l'influence d'un Henry James dans cette description d'un microcosme aux codes contraignants, à la nature dont ils brisent les personnalités ne s'y inscrivant pas et la manière scruter un caractère introverti. Tout cela se ressent en tout cas dans le film à la fausse froideur dissimulant une profonde sensibilité. Les manifestations des sentiments n'en deviennent que plus fortes comme cette magnifique scène où les déclarations mutuelles de Daisuke et Michiyo se font tout en retenue, chacun se reprochant la punition son triste sort par le manque de courage au moment où tout était encore possible. Les personnages semblent ainsi tous des morts en sursis, poursuivant dans une rêverie récurrente (la scène de flashback sous la pluie et son entêtant leitmotiv musical de Shigeru Umebayashi est hypnotique dans ses redites) où une réalité vouée à l'échec un espoir vain d'accomplissement matériel ou sentimental. La photo cotonneuse de Yonezô Maeda capture parfaitement cet entre-deux fataliste d'attente déçue et de futur résigné. Le trio d'acteur est excellent pour porter ces thèmes dans un registre de retenue complexe, notamment Yūsaku Matsuda aux antipodes de son rôle de professeur manipulateur et exubérant de The Family Game. Une belle réussite (qui passé par la Quinzaine des réalisateurs cannoise en 1986) qui donne envie de voir d'autres œuvres de Morita, cinéaste injustement méconnu en occident semble-t-il. 4,5/6
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Re: Le Cinéma asiatique

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A Bride for Rip Van Winkle de Shunji Iwai (2016)

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Nanami a rencontré Tetsuya sur internet et va se marier avec lui. Comme Nanami a peu de famille, elle décide de faire appel à une agence fournissant des gens qui prétendront être ses proches. Rapidement, Tetsuya va avoir une liaison extraconjugale, mais la belle-mère de Nanami va demander à la jeune femme de quitter le foyer...

Le cinéma de Shunji Iwai tourne souvent autour de l’émancipation féminine, voyant ses héroïnes affronter les entraves sociales et mentales qui les empêchent de s’accomplir. Le réalisateur se montre constamment inventif pour creuser ce sillon, qu’il s’agisse de surmonter le deuil dans Love Letter (1995), se confronter à un nouvel environnement sur April Story (1998), dominer sa folie dans Picnic (1996). Le refuge, l’échappée aidant à cette émancipation repose sur les rencontres que feront les héroïnes, que ce soit la communauté cosmopolite de Swallowtail Butterfly (1996), ou l’amitié nouée dans Hana et Alice mènent l’enquête (2015). A Bride for Rip Van Winkle apporte un postulat original à cette notion de rencontre salvatrice.

Nanami (Haru Kuroki) est une sorte d’archétype de la jeune femme japonaise timide et introvertie. Tout est subi dans un quotidien où elle ne fait que suivre le mouvement, sans jamais s’affirmer. Le début du film le démontre dans sa vie personnelle où elle rencontre son petit ami sur internet (rencontre qu’il a initiée), une ellipse laissant deviner leur première nuit puis leur futur mariage, sans que l’on ne l’ait jamais sentie moteur de cette relation – la première rencontre la montre d’ailleurs perdue et en position d’attente, perdue avant que le garçon arrive, comme un symbole. Ce manque de charisme se ressent également dans son métier de professeur, en faisant une proie idéale pour d’impitoyables lycéens. Dès lors le destin de femme au foyer effacée lui tend les bras mais avant cela, il faut en passer par la cérémonie de mariage où ses deux parents excentriques et divorcés l’embarrassent. Elle va donc solliciter une curieuse agence d’acteurs qui joueront à être ses proches, lui permettant de faire bonne figure face à son exigeante belle-famille. L’agence est dirigée par le mystérieux Yukimatsu Amuro (Gō Ayano), qui va s’avérer plus intrusif que prévu dans la vie de la jeune femme. Nanami est une petite chose chétive et apeurée qui se retrouve en toute circonstances en position de faiblesse. Amuro ressent le besoin de protection irrépressible de la jeune femme et va décider d’y remédier, radicalement. Le film prend ainsi dans sa première partie des allures de The Game (David Fincher, 1997) où, sans trop en révéler, Nanami va s’enfoncer dans un piège redoutable qui va lui faire perdre son époux, son foyer et la laisser livrée à elle-même. Le type d’agence dépeinte dans le film existe vraiment au Japon et à même fait l’objet d’un fascinant documentaire de Werner Herzog, Family Romance, LLC (2019). Ce documentaire montrait les spécificités sociétales japonaise (solitude, pression sociale…) permettant l’existence de pareille entreprise, mais s’abstenait bien de tout jugement, et y voyant même un baume comme un autre à certains maux individuels. C’est le cas ici où après avoir été spectatrice/victime de l’agence, elle en devient actrice et découvre certaines situations intimes hors-normes. Ainsi une des scènes les plus mémorables voit à son tour Nanami « jouer » la proche d’un marié qui simule une cérémonie de mariage factice pour sa maîtresse alors qu’il a déjà femme et enfant ailleurs !

La dernière partie donne tout son sens au film lorsque Nanami devient servante au côté de sa nouvelle amie, Mashiro (Cocco) dans une immense demeure abandonnée. Ce contexte singulier dissimule également une situation artificiellement créée par l’agence, mais qui va déboucher sur une vraie connexion permettant aux deux femmes de trouver la paix, la force de s’affirmer et peut-être l’amour. Là encore mieux vaut en dire le moins possible mais le scénario de Shunji Iwai (adapté d’une de ses propres nouvelles) se déleste avec brio de ses oripeaux manipulateurs pour devenir un grand et beau mélodrame, un magnifique portrait de femme. Le titre nébuleux (mais qui trouve son sens sur la toute fin) fait allusion à la nouvelle Rip Van Winkle de Washington Irving et en offre une métaphore contemporaine avec Nanami en belle endormie voyant son existence défiler sans pouvoir réagir, avant la prise de conscience et le « réveil » final. Toute l’ambiguïté et le grand écart de l’activité de l’agence entre manipulation et déclic révélateur s’affirme dans une des magnifiques dernières scènes. Le contexte mis en place par l’agence efface les rancœurs pour permettre d’exprimer sa douleur sans retenue. Le simulacre et l’artifice sont les moteurs d’une vérité surmontant la retenue japonaise. 4,5/6
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Rose de Samson Chiu (1992)

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Rose s'inscrit dans le courant du sous-genre du polar romantique qui au début des années 90 a supplanté la vague du polar héroïque, ses amitiés fraternelles, ses envolées sanglantes et sacrificielles. Le polar romantique s'équilibre entre les codes du polar et un penchant pour la romance surannée et tragique qui, quand le mélange est réussi donne de pures merveilles sentimentales comme le magnifique A Moment of Romance de Benny Chan (1990) ou As Tears go By de Wong Kar Wai (1988). Cependant le filon n'est pas dénué de clichés récurrents au fil de ses nombreuses déclinaisons, notamment la tonalité adolescente où perdure la figure du bad boy rebelle et de la jeune fille innocente pour figurer le couple. Rose détone ainsi avec sa romance mettant en scène des protagonistes adultes et matures, à travers une intrigue où les éléments de polar constituent des ponctuations plutôt que le centre du récit.

Comme son titre l'indique, l'histoire se développe plutôt du point de vue de son personnage féminin Rose (Maggie Cheung) plutôt que celui de Roy (Roy Cheung) le chef de triade ténébreux. Le film s'ouvre sur une très violente rixe urbaine de malfrat où est impliqué Roy, l'approche très sanglante et graphique (les machettes et les haches sont de sortie) étant là pour nous rappeler la menace que constituera ce milieu tout au long du récit. On bifurque ensuite sur Rose, agent d'assurance solitaire et égoïste privilégiant son métier. Prête à toutes les bassesses pour faire signer une police d'assurance à ces clients, elle en néglige toute vie sentimentale pour ne viser que le seul profit. Rose avec ses caractéristiques de femme moderne ancre ainsi le film dans l'urgence du Hong Kong contemporain avec une héroïne adulte et indépendante. S'il souligne la nature individualiste de Rose, Samson Chiu en explique aussi les raisons, que ce soit le machisme des partis masculin (un petit ami exigeant sa soumission en femme d'intérieur après le mariage et l'abandon de sa carrière sera rejeté aussi sec) ou une mère ayant toujours privilégié ses loisirs à la compagnie de sa fille. La seule manière d'exister et de rencontrer la reconnaissance pour Rose est donc la voie matérialiste. Roy est finalement son pendant prolétaire, abandonné par sa mère enfant et élevé par un père violent et membre de triade, lui aussi ne connaît qu'un chemin, celui de la violence pour s'épanouir.

L'histoire prend des détours relativement laborieux pour orchestrer le rapprochement puis la cohabitation forcée des personnages, mais dès que celle-ci se met en place la magie se met en place. On retrouve la Maggie Cheung gouailleuse du cinéma hongkongais (facette moins visible dans ses films exploité à l'international où elle a une image plus papier glacée) qui donne de savoureux moments de comédie cantonaise où gangster ou pas, elle n'a pas froid aux yeux pour rudoyer le taiseux Roy. La screwball comedy hystérique n'est jamais loin mais s'estompe progressivement pour faire perdre leur masque aux personnages. Ainsi lors d'une dispute Roy a le mauvais réflexe inhérent à sa profession de gifler Rose et son immédiate réaction honteuse est un révélateur de son rapport à la violence, seul lange qu'il connaît. Il avouera son enfance douloureuse tandis qu'un problème de santé dévoile la solitude de Rose qui n'a en fait que Roy pour provisoirement s'occuper d'elle. C'est une manière d'évoquer la solitude de la femme hongkongaise émancipée, élément présent aussi avec le personnage de Veronica Yip ou encore l'anoligie que fera Rose sur la cigarette, compagnon qui vaut mieux que les tracas d'un homme.. Le film privilégie ainsi le quotidien, l'interaction et la confiance croissante des deux dans l'exiguïté de l'appartement de Rose. Samson Chiu pose néanmoins un vrai regard sur l'urbanité hongkongaise, les vues aériennes sur le quartier des affaires exprimant l'horizon capitaliste de Rose tandis que la claustrophobie et le cadre nocturne des quartiers plus populaires expriment l'entonnoir du quotidien de Roy. Entre les deux, nous avons des scènes dans Victoria Park, centre de Hong Kong où s'exprime une veine plus authentique, cosmopolite et ouverte (c'est notamment là que la population se réunit en souvenir des manifestations de la place Tian'anmen, où pour protester aux écarts récents des réformes du gouvernement chinois). Un possible bonheur sera également envisagé par un périple final à Macao.

Les petites attentions (le leitmotiv de la préparation du Chop suey au porc), l'humeur de plus en plus tendre et de moins en moins orageuse du couple, souligne ainsi les sentiments naissant avant une scène romantique plus ouvertement charnelle que le chaste adolescent des habituelles romances criminelles. Nous sommes vraiment dans une relation adulte et le côté parfois niais (mais qui a son charme aussi) d'autres productions du genre s'estompe complètement jusqu'à un finale bouleversant à Macao. Là encore Samson Chiu privilégie le point de vue meurtri de Rose plutôt que de magnifier la violence se déchaînant devant elle, nous laissant entrevoir ce qui aurait pu être, ce à quoi il faudra renoncer dans la douleur. Maggie Cheung apporte un vrai cachet sensible et dramatique face à un Roy Cheung habitué aux rôles de malfrats, mais qui y amène ici une humanité, une vulnérabilité inattendue. 4,5/6

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