Jacques Rivette (1928 - 2016)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Thaddeus
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Re: Jacques Rivette

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Paris nous appartient
Mais à qui appartenons-nous ? Comme l’étudiante devenue actrice en herbe, on se demande lequel, du metteur en scène romantique rattrapé par une sombre fatalité, de l’exilé américain prophétisant l’apocalypse, ou de la maîtresse distante et mystérieuse, tire les ficelles de ce que l’on voit. Tout n’est peut-être qu’invention, supputation, délire, et pourtant tout paraît étrangement probable : une menace diffuse plane sur les rues de Paris, un fantastique brumeux envahit chaque poche du réel, un complot mortel et planétaire se trame sans que jamais ses termes ne soient explicités. Goût du secret cabalistique, des énigmes enchâssées, d’un imaginaire égaré dans sa propre profusion… L’enquête est fascinante, et tisse une toile arachnéenne entre Umberto Eco, Fritz Lang et Jorge Luis Borges. 5/6

Suzanne Simonin, la religieuse de Diderot
Auréolée bien malgré elle, à sa sortie, d’une réputation sulfureuse, l’adaptation du roman polémique de Diderot est un modèle d’écriture épurée dont la puissance accusatoire chauffe les nerfs. Ce n’est pas la religion qui est mise sur le banc des prévenus mais la façon dont elle est instrumentalisée, l’hypocrisie destructrice et coercitive d’un code séculier qui bafoue les libertés, étouffe l’épanouissement des êtres et dissimule sous l’austérité du dogme son inadaptation au monde. Figure de l’intégrité et de l’obstination, dont l’innocence attire la convoitise d’êtres diversement victimes du système (la mère supérieure, coupable de passions interdites, en mourra folle), Suzanne traverse les différents cercles de l’enfer, cette société archaïque que Rivette dépeint avec la colère et la rigueur d’un réquisitoire sans appel. 5/6
Top 10 Année 1966

L’amour fou
Quatre heures. C’est le temps que s’octroie Rivette pour tenter de capter, en une sorte de cinéma-vérité-reportage à la construction libre, la réalité intime d’un couple en désunion. Il pousse à l’extrême ses recherches sur l’expression et l’enregistrement du réel, l’entremêlement du document brut et de la fiction, en faisant durer jusqu’à l’épuisement les séquences d’improvisation, de répétition, de jeu. Le rapport de la vie au théâtre, le dialogue complexe entre création scénique et crise amoureuse, la recherche de l’écoulement du temps et de l’intensité des passions valent autant de tunnels d’ennui que de moments de grâce, autant de dialogues plombants que de fulgurances magiques. L’expérience est assez abrupte mais illuminée par la présence de Bulle Ogier en petite chose lunaire, fragile et dépressive. 4/6

Out 1 : Noli me tangere
Trésor de collectionneur, rareté pour happy few, fantasme de cinéphile, ce film-monstre, véritablement hors du commun, impose une lente conversion du regard et exige une redéfinition totale de tous les critères de réception et d’appréciation. On s’y engouffre comme dans une fiction sans début ni fin, un jeu de pistes entre théâtre et réalité, un labyrinthe de connexions souterraines, d’intrigues amoureuses, de filatures, de disparitions mystérieuses, sur lequel plane l’ombre d’une énigmatique société secrète, et où s’ébroue une ribambelle de personnages sérieux et drôles comme des enfants. Que l’on se perde ou s’ennuie parfois devant ces blocs de scènes tour à tour arides, fantaisistes, irritantes ou fascinantes fait partie de l’expérience – laquelle semble n’avoir pour maîtresse que la liberté absolue. 5/6

Céline et Julie vont en bateau
Avec ses portes d’entrées multiples et ses facétieuses traversées du miroir, avec sa philosophie allègre invitant à entrer dans la ronde de l’illusion et de l’imaginaire, le film élabore un jeu qui se veut enveloppant et redistribue en permanence les cartes d’une narration toute en permutations, variations, glissements identitaires. Julie devient Céline, Céline devient Julie, un accessoire en appelle un autre, une péripétie accouche de la suivante, sur un mode marabout-bout-de-ficelle qui lasse très vite. Mais la frontière est vite franchie entre enchantement ravi et ennui un peu consterné devant tant de nawakisme complet : on peut ne voir dans cette entreprise que gratuité et cocasserie en toc. Néanmoins j’aime bien la dernière partie, avec ses spectres à face de plâtre, et la fraîcheur de Juliet Berto. 2/6

Duelle
Rivette ressuscite les fées et décrit en symboles la quête du trésor que tout un chacun mérite. Explorant des rivages de plus en plus escarpés, il travaille les notions de dualité et d’invisible, les effets de miroir, les liens naissant entre deux femmes, s’oriente vers un cinéma ouvertement fantastique qui estompe les références au réel au profit d’un imaginaire tout puissant, servi par les images bleutées et nocturnes de Lubtchansky. On y voit la blonde fille du Soleil et la brune fille de la Lune, séduisantes reines-magiciennes, errer sur le macadam ou les pistes de danses et se livrer une lutte sans merci pour le contrôle des hommes : corridors mystérieux, mondes parallèles, formules magiques, rêveries irrationnelles déroulent une fiction à la Cocteau, parfois envoûtante, trop souvent impénétrable. 3/6

Noroît
Troisième épisode de la tétralogie des Filles du Feu, dont seuls deux seront concrétisés. C’est un peu Moonfleet au féminin, retravaillé par l’imaginaire très particulier d’un auteur qui pousse à fond la théâtralité et la déréalisation des situations. Rivette convoque l’imagerie du film de pirates au sein d’une arène insulaire rempli de bornes et de limites mais où les scènes parallèles finissent toujours par communiquer, s’enferme dans un univers dont il a jeté la clé et refuse la moindre facilité au spectateur. Passablement circonspect, on essaie de suivre comme on peut cette sombre intrigue de haine, de séduction et de mort, où Bernadette Lafont, ogresse gainée de fuschia, et Geraldine Chaplin, aveuglée par la soif de vengeance, s’autodétruisent en des rituels opaques. La digestion est plus que difficile. 2/6

Le pont du nord
Une ex-terroriste tout juste sortie de prison rencontre une jeune marginale qui lutte au karaté contre des moulins à vent, un peu allumée mais sympa quand même. Avançant ou reculant selon le bon plaisir du hasard, elles errent dans une capitale faite de terrains vagues, de squares, de chantiers de démolition : un jeu de l’oie grandeur nature hanté par l’ombre d’une conspiration opaque – Paris nous appartient, bis. Chaque halte ou lieu de rendez-vous correspond à une case ; certaines sont piégées, d’autres recèlent des trésors, l’une d’entre elles signifie la mort. Tel un Ali Baba de la pellicule, Rivette semble vouloir faire agir ce désordre comme un philtre enjôleur, avec lumière naturelle, deux sous pour budget et une bande de copains en guise d’équipe. Le charme agit, mais par intermittence seulement. 3/6

L’amour par terre
Rivette est le Lewis Carroll du cinéma français. Il adore les trompe-l’œil, les passages de miroir, les pas de deux entre réel et imaginaire. Fresques pompéiennes, mélange d’Art déco et de tachisme, mosaïque zodiacale, château de Barbe-bleue avec chambre interdite et portes fermées derrière lesquelles on entend la forêt tropicale ou la rumeur de la mer… Cet univers fermé et parallèle est semblable à une boîte à malice : ses mystères sont autant d’appels de la fiction, de chassés-croisés entremêlant vie et théâtre, illusion et vérité. Quant aux acteurs (Jane Birkin, superbe de grâce échevelée, Laszlo Szabo, étrangement drôle en secrétaire tirant les ficelles…), ils participent à la séduction secrète d’une initiation ésotérique dont la fantaisie laisse affleurer comme un climat mortuaire de peur enfantine. 4/6

La bande des quatre
Le théâtre, encore et toujours, offre la toile de fond de cet exercice de style sur la complicité de quelques jeunes femmes élèves d’un cours d’art dramatique. Au-delà d’une trame pseudo-policière, Rivette poursuit ses thèmes fétiches, le jeu (en vase clos) des sentiments et des influences et l’évocation d’un complot mystérieux. Entre un professeur dont le rôle consiste, à force de fouiller les textes, à permettre à chacune de se trouver, et un tricheur énigmatique qui ment au nom d’un ordre menteur, entre la villa, lieu ouvert sur le jardin, les rues, le café, et le théâtre d’illusion éclairé par les feux de la rampe, le film balance, un peu opaque et erratique, en multipliant les oppositions et les inversions, les références littéraires et les signes codés censés dévoiler peu à peu des bribes de vérité. 4/6

La belle noiseuse
L’action se situe dans un véritable château, qui impose de traverser une série d’antichambres avant de pénétrer l’atelier de l’artiste, dangereuse arche d’abandon, d’affrontement et de vérité, où vont se jouer quatre heures durant tous les enjeux de la création, des sacrifices qu’elle impose, du travail douloureux consistant à capter et endiguer l’inspiration. L’œuvre ne s’offre pas aisément, refuse toute satisfaction immédiate, se construit en un cheminement aussi long qu’obstiné, mais le mystère que Rivette donne à voir et à ressentir est assez fascinant, jusque dans l’effroi qu’il inspire : rien moins que la vampirisation du modèle par le tableau, l’incrustation d’un secret intime, d’une âme, sur la toile. Jeu dangereux, dont il faudra emmurer le fruit pour préserver ceux qui l’auront goûté. 4/6

Jeanne la pucelle
Jeanne d’Arc est ici une gamine humble et farouche pétrie de sa mission divine, outrée par l’impuissance des puissants, traversée de cette authentique fierté que procure la conviction d’agir selon sa conscience. C’est le mérite de Rivette que de la montrer familière et rieuse, loin de tout mysticisme mortificatoire, de toute allégorie hautaine, vernie et statufiée. Le long d’une fresque austère qui refuse le spectacle pour consacrer la force d’une idée allant son chemin, elle s’enthousiasme, se révolte, s’abat, s’applique, sans que jamais pâlisse l’aura de respectabilité qui la garde. Vibrante et lumineuse, Sandrine Bonnaire offre son élan intime à un film qui aurait cependant gagné à être plus resserré, plus vif, et dont l’approche rigoureusement factuelle tient sans doute un peu trop du patrimoine revisité. 4/6

Secret défense
Dans un univers nocturne et inquiétant qui évoque l’univers du polar sans se plier à ses règles, le réalisateur dispense une ronde de mort où les victimes refont constamment surface pour se venger de leurs assassins. Comme toujours il laisse durer les scènes intermédiaires (longs voyages en métro et en train), déplace les enjeux de l’intrigue sur un terrain fluctuant entre tangible et irrationnel, et explore l’angoisse et les ravages intérieurs des êtres sans vraiment expliciter les situations qui les ont provoqués. Les impasses, redites, surplaces, hésitations, lignes droites et courbes du film rivettien sont toujours présents, mais c’est plutôt la fatalité de la tragédie grecque que revisite ce jeu de poker menteur dont les indices parcellaires masquent une grave réflexion sur la culpabilité et la morale du châtiment. 4/6

Va savoir
Échafaudage fluide et sophistiqué, nourri par par une matière feuilletonnesque et vaporeuse que Rivette s’amuse à entrelacer autour de lieux magiques, propices à son enchantement – le théâtre, les bibliothèques, nouveaux labyrinthes. Les profs de philo y engagent de catastrophiques stratégies de séduction, les metteurs en scène italiens y recherchent des manuscrits perdus, les rivales en amour, devenues complices, se liguent dans l’élaboration d’un plan subtil. Sous l’égide du Carrosse d’or de Renoir et des emboîtements à rallonge de Pirandello, le cinéaste change de jeu à tout instant, élabore une comédie de l’échappatoire à la douce folie, jouant avec délice des partitions complémentaires de ses acteurs, et délivrant un charme et une cocasserie aussi légers qu’une plume. 5/6
Top 10 Année 2001

Histoire de Marie et Julien
L’amour peut-il tout ? Vaste question à laquelle le cinéaste s’attèle en reprenant un projet originellement rattaché au cycle des Filles de Feu. Le visible et l’invisible, la réalité et l’apparence, les comportements inexpliqués et incohérents, le miroitement d’énigmes (secret délétère, suicides cachés, sombre histoire de chantage), dont le déchiffrement importe moins que l’exposition, tous ces principes chers à l’auteur se manifestent à travers une histoire de fantôme qui plonge à la source d’un fantastique sans effets, exprimé uniquement par des faits. Plus encore que d’habitude, le charme aride dispensé par le film exige une vigilance, une curiosité et une patience que le récit, telle une litanie funèbre insularisant ses personnages et obscurcissant à plaisir ses enjeux, peine quelque peu à récompenser. 3/6

Ne touchez pas la hache
Il y a quelque chose de naïvement chimérique dans le soin mis par le réalisateur à transposer fidèlement l’écriture de Balzac. Mais comme Rohmer, qui se plaît à souligner sa dette envers la littérature anglaise, Rivette se soumet ici aux contraintes de la comedy of manners en tirant parfois l’écrivain français du côté de Jane Austen. Très attentive au langage et aux gestes, aux détails du vêtement, de la décoration et du rituel social, cette tragédie à la fois austère et frémissante raconte l’histoire d’amour désynchronisée entre une coquette tardivement vaincue par la passion et un ténébreux général d’artillerie, allie prestige du verbe et rigueur épurée du récit, et parvient à donner la certitude de la mort en marquant à coups d’ellipses et de cartons allusifs le passage des jours et la causalité des évènements. 4/6


Mon top :

1. Suzanne Simonin, la religieuse de Diderot (1966)
2. Out 1 : Noli me tangere (1971)
3. Va savoir (2001)
4. Paris nous appartient (1961)
5. L’amour par terre (1984)

Cinéaste extrêmement réputé, l’un des chefs de file de sa génération, dont les films se distinguent par un tissu foisonnant et complexe, un goût des constructions dédaléennes, gouvernées par le jeu, l’imaginaire, la création. Il y a un peu du vagabondage et du naturel à l’œuvre chez les deux autres R (Rohmer et Rozier), mais l’expression de Rivette est plus cérébrale et exigente – même si cette exigence peut s’avérer payante dès lors que l’on accepte de s’y abandonner.
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Re: Jacques Rivette

Post by Amarcord »

Thaddeus wrote: Céline et Julie vont en bateau 2/6
:cry:
Dommage que tu sois passé à côté de ce film magique (pourtant, avec ton avatar, il n'a pas dû t'échapper qu'il y avait de nombreux ponts -- pour ne pas dire plus -- entre le film de Rivette et Mulholland Drive ?).
Je note que, parmi les films que tu n'as (peut-être ?) pas encore vus, il y a le fondamental Out 1 : par sa forme et son fond, c'est celui qui se rapproche le plus de Céline et Julie vont en bateau... Mes deux Rivette préférés.
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Re: Jacques Rivette

Post by Thaddeus »

Je crois que c'est le premier Rivette que j'ai vu. Il faut dire que ses films requièrent une telle disposition (selon moi) que leur réception doit être pas mal affectée par les conditions de visionnage. Il suffit d'être un peu moins d'humeur à capter leur tempo très particulier, leur espèce d'étrangeté vaporeuse, pour que l'expérience s'avère assez ardue. Il est possible que c'est ce qui me soit arrivé avec ce film. Les rapports avec Mulholland Drive sont en effet évidents sur certains champs thématiques communs, mais les tonalités des deux oeuvres et leurs charges émotionnelles n'ont à mes yeux strictement rien à voir.
Out 1 est assez intimidant quand même... Dix heures de Rivette, ouh la la. Mais ça viendra.
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Jeremy Fox
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Re: Jacques Rivette

Post by Jeremy Fox »

Je me programme Va savoir pour novembre ; je l'ai trouvé pas plus tard que ce mois-ci. Ton avis me rassure en même temps et le fait que Jeanne Balibar soit en tête d'affiche aussi.
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Re: Jacques Rivette

Post by Amarcord »

Jeremy Fox wrote:Je me programme Va savoir pour novembre ; je l'ai trouvé pas plus tard que ce mois-ci. Ton avis me rassure en même temps et le fait que Jeanne Balibar soit en tête d'affiche aussi.
J'espère pouvoir voir, un jour, la version longue de Va savoir (Va savoir +, diffusée sur Canal + à l'époque, puis devenue totalement introuvable, me semble-t-il)... Un mystère et un jeu de pistes rivettien !
Jeanne Balibar, dans ce film, retrouve cette fantaisie qui lui est propre et qui faisait merveille notamment dans J'ai horreur de l'amour.
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Re: Jacques Rivette

Post by Amarcord »

On en parlait quelques posts plus haut...
Le cinéma de Rivette dialogue bel et bien avec celui de Lynch...
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Re: Jacques Rivette

Post by Amarcord »

Bulle Ogier parle de Jacques Rivette en général et de Out 1 en particulier...
>>> http://www.interviewmagazine.com/film/o ... ulle-ogier
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Re: Jacques Rivette

Post by Jeremy Fox »

Va savoir - 2001

Après ma découverte de Out 1 (film phénoménal à tout points de vue et qui reste sacrément entêtant), voici que Rivette m'émerveille à nouveau avec Va Savoir. Et encore un film qui parle beaucoup du théâtre, de son rapport avec la réalité (avec une belle mise en abîme lors des 10 dernières minutes), d'amour (la retrouvaille de deux amants passionnés ; un probable inceste...), de jeu (le marivaudage de tous les personnages pour des raisons sentimentales ou ludiques), de mystère (le fameux manuscrit perdu de Goldoni que recherche activement Castellitto)... le tout réalisé avec une suprême élégance, photographié avec classe, dialogué avec intelligence (pas intellectualisme) et surtout interprété à la perfection par au moins cinq comédiens au sommet de leur talent (j'ai un peu de réticence envers Bruno Todeschini) : Sergio Castellitto, Jacques Bonnafé et surtout les trois formidables comédiennes que sont Marianne Basler mais aussi la charmante Hélène de Fougerolles et bien évidemment Jeanne Balibar qui irradie l'écran. Spirituel, sensuel, parfois émouvant et surtout constamment réjouissant d'autant qu'il se termine par une superbe chanson interprétée par Peggy Lee. 150 minutes passent comme une lettre à la poste avec Rivette.



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J'en profite pour replacer ici aussi mon avis sur Out 1

Difficile de parler de cette expérience cinématographique hors norme non pas seulement par sa durée (presque 13 heures) mais par le fait de se sentir encore plus voyeur que spectateur. Il faut dire que le procédé mis en place au départ est une vertigineuse mise en abime sur la création artistique et l'improvisation : Rivette fait improviser ses acteurs de cinéma interprétant des comédiens de théâtre d'improvisation. Et le résultat est que, grâce aussi au travail de Pierre William Glenn à la caméra (qui improvise lui aussi), nous avons l'impression non pas seulement de voir un film mais parfois de se retrouver à l'intérieur, de surprendre l'intimité de tous ses acteurs qui, hormis Jean-Pierre Léaud et Juliet Berto qui jouent expressément sur un autre registre, le ludisme, sont absolument bluffants de naturel. Je pense n'avoir jamais vu ça auparavant ; ce qui en fait aussi pour cette raison un film totalement unique, comme si nous étions tombés sur des bandes montrant des gens filmés à la sauvette.


Beaucoup parleront probablement de fumisterie (et je pourrais tout à fait les comprendre) ; pour ma part j'ai été fasciné comme rarement et je ne me suis pas ennuyé une seule seconde durant les plus de 12 heures de projection. Une œuvre impossible à raconter (d'ailleurs elle ne raconte finalement rien au sens purement narratif) aussi déconcertante qu'intrigante, aussi exaspérante que passionnante, cet aspect captivant découlant d'ailleurs de ce premier agacement. En effet, il faut arriver à passer la première heure pour savoir si l'on va tenir ou non. C'est durant celle-ci que l'on est mis devant le premier et plus long exercice théâtral du film, sorte d'exercice d'avant garde d'expression corporelle fait de gestes et borborygmes durant quasiment 30 minutes ininterrompues (sorte de remake scénique du prologue de 2001 !) si ce n'est par quelques secondes d'aérations sur un autre personnage, plus lunaire (génial Jean-Pierre Léaud qui aura rarement aussi peu parlé que dans ce film aussi long ; un des multiples paradoxes cocasses de ce film étonnant). S'ensuit un débriefing passionnant et presque tout aussi long qui nous fait comprendre ce que nous avions cru entrevoir. Dans le courant du film nous assisterons à plusieurs longs exercices d'improvisation suivis de leur débriefings par ceux qui les ont interprétés, sans que ce ne soit redondant ou interminables (enfin là je parle pour moi).

Car, sachant que le film va durer 13 heures, on accepte d'autant plus que le cinéaste prenne tout son temps. C'est le jeu sur cette durée qui fait aussi partie des éléments de fascination qu'exerce l'oeuvre.

En plus de rencontrer des comédiens aussi célèbres que Jean Bouise, Françoise Fabian, Michael Lonsdale, Jean-Pierre Léaud, Bernadette Lafont, Jean-François Stévenin et Juliet Berto, il faut saluer la performance de tous les autres qui n’auront pas connus une telle notoriété mais qui sont tous mémorables.

Difficile d'en parler plus si ce n'est en citant les moments qui m'auront le plus marqués :

* L'une scènes les plus sensuelles que j'ai pu voir au cinéma, celle-ci mettant en scène Edwine Moatti, Bernadette Lafont et Michael Lonsdale.
* L'une des scènes les plus effrayantes que j'ai pu voir, avec Bulle Ogier et Bernadette Lafont lors du dernier 'épisode' ; "pourquoi me regardes tu comme ça ?"
* Le fou rire de Jean-Pierre Léaud sur l'histoire du perroquet de Bulle Ogier.
* Un passionnant cours balzacien par Eric Rohmer.
* Le repas improvisé de spaghettis.
* Le personnage de Honeymoon, le 'Gay triste' joué par Michel Berto.
* La Beauté d'actrice inconnue telles Hermine Karagheuz, Karen Puig, Edwine Moatti.
* Le jeu et la diction totalement décalés de Juliet Berto et lorsque que l'actrice se met à jouer au cow-boy.
* Des rues de Paris que j'ai rarement vues aussi vivantes et "naturelles" au cinéma excepté chez Rohmer et Godard (la Nouvelle Vague était la championne en la matière) ; et pour cause, Rivette ne semble avoir prévenu personne lorsqu'il tournait en extérieurs au vu du nombre impressionnants de regards caméra des passants.
* Un régal pour les amateurs des voitures des années 70 (coucou Joshua :wink: ).
* Des longues séquences dialoguées qu'on aurait aimé parfois qu'elles se soient poursuivies encore plus longtemps (les séquences de ballade au bord de la plage notamment).
* La jubilation de "paraitre comprendre" au dernier épisode l'ensemble de l'intrigue dite de l'association occulte des 13, lors de la rencontre entre Françoise Fabian et Jean Bouise.

Un film qui pourra être rejeté à 100% mais qui pourra hypnotiser certains autres dont j'ai finalement fait partie. Radical et ludique, exigeant et futile, des associations d'idées oh combien saugrenues à priori mais qui décrivent parfaitement ce film et qui peuvent arriver chez certains à faire mouche.
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Re: Jacques Rivette

Post by Amarcord »

Jeremy Fox wrote: Va savoir - 2001
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Après ma découverte de Out 1 (film phénoménal à tout points de vue et qui reste sacrément entêtant), voici que Rivette m'émerveille à nouveau avec Va Savoir. Et encore un film qui parle beaucoup du théâtre, de son rapport avec la réalité (avec une belle mise en abîme lors des 10 dernières minutes), d'amour (la retrouvaille de deux amants passionnés ; un probable inceste...), de jeu (le marivaudage de tous les personnages pour des raisons sentimentales ou ludiques), de mystère (le fameux manuscrit perdu de Goldoni que recherche activement Castellitto)... le tout réalisé avec une suprême élégance, photographié avec classe, dialogué avec intelligence (pas intellectualisme) et surtout interprété à la perfection par au moins cinq comédiens au sommet de leur talent (j'ai un peu de réticence envers Bruno Todeschini) : Sergio Castellitto, Jacques Bonnafé et surtout les trois formidables comédiennes que sont Marianne Basler mais aussi la charmante Hélène de Fougerolles et bien évidemment Jeanne Balibar qui irradie l'écran. Spirituel, sensuel, parfois émouvant et surtout constamment réjouissant d'autant qu'il se termine par une superbe chanson interprétée par Peggy Lee. 150 minutes passent comme une lettre à la poste avec Rivette.
Etrangement, j'ai été moins convaincu quand j'ai revu (deux ou trois fois) ce film en DVD que lorsque je l'ai découvert en salle, à sa sortie (je me souviens encore parfaitement -- ce qui est bon signe -- de l'enthousiasme qui était le mien à la sortie de la séance... Et dire que j'ignorais pourtant encore, alors, en ce mois d'octobre 2001, qu'un mois plus tard, j'allais subir l'électrochoc Mulholland Drive, dont les effets durables se font ressentir encore aujourd'hui).
Cela dit, je rêve de découvrir un jour la (très rare) version longue de Va savoir (baptisée Va savoir +, en lien, je suppose, avec sa diffusion unique sur Canal + quelques mois plus tard, avant de disparaitre [elle a dû, de mémoire, être à nouveau projetée en 2007 à Beaubourg, pour la rétrospective Rivette]). Il semble qu'il y ait surtout davantage de scènes de théâtre dans la version longue (considérée comme le Director's Cut : une heure plus longue tout de même).
Bref : Va savoir n'est pas dans mes Rivette préférés, mais comme c'est aussi celui que j'ai le moins revu, ceci explique peut-être cela.
Jeremy, je ne sais plus si tu as vu d'autres films de Rivette (tu évoquais ailleurs Jeanne la Pucelle et peut-être aussi Paris nous appartient, il me semble ?)... Sinon, je ne saurais trop te conseiller de plonger dans Céline et Julie vont en bateau, Le Pont du Nord, La Bande des quatre ou Secret Défense.
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Jeremy Fox
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Re: Jacques Rivette

Post by Jeremy Fox »

Amarcord wrote: Jeremy, je ne sais plus si tu as vu d'autres films de Rivette.
J'ai adoré le dytique Jeanne la pucelle (mais pas revu depuis sa première diffusion sur canal et m'étais profondément ennuyé devant L'amour par terre et La Belle noiseuse à leurs sortie (mais je peux tout aussi bien adorer aujourd'hui maintenant que je sais à quoi m'attendre).

Autant dire que je commence à découvrir le cinéaste :wink:
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Thaddeus
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Re: Jacques Rivette

Post by Thaddeus »

Question pour Amarcord (qui m'a l'air d'être THE expert) ou d'autres : je me suis procuré, ne me demandez pas comment, un exemplaire de Jeanne la Pucelle mais le premier volet (Les Batailles) semble durer à peine deux heures alors que sa durée officielle est de 160 minutes. Y a-t-il anguille sous roche ou existe-t-il plusieurs versions ?
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Jeremy Fox
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Re: Jacques Rivette

Post by Jeremy Fox »

Thaddeus wrote:Question pour Amarcord (qui m'a l'air d'être THE expert) ou d'autres : je me suis procuré, ne me demandez pas comment, un exemplaire de Jeanne la Pucelle mais le premier volet (Les Batailles) semble durer à peine deux heures alors que sa durée officielle est de 160 minutes. Y a-t-il anguille sous roche ou existe-t-il plusieurs versions ?
Je me souviens de deux films d'environ deux heures et demi mais je peux me tromper.

Imdb annonce effectivement 160 minutes
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Re: Jacques Rivette

Post by Kevin95 »

Wiki parle effectivement de deux parties de deux heures et demi :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jeanne_la ... %28film%29
Les deux fléaux qui menacent l'humanité sont le désordre et l'ordre. La corruption me dégoûte, la vertu me donne le frisson. (Michel Audiard)
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Re: Jacques Rivette

Post by Amarcord »

Jeremy Fox wrote:
Thaddeus wrote:Question pour Amarcord (qui m'a l'air d'être THE expert) ou d'autres : je me suis procuré, ne me demandez pas comment, un exemplaire de Jeanne la Pucelle mais le premier volet (Les Batailles) semble durer à peine deux heures alors que sa durée officielle est de 160 minutes. Y a-t-il anguille sous roche ou existe-t-il plusieurs versions ?
Je me souviens de deux films d'environ deux heures et demi mais je peux me tromper.

Imdb annonce effectivement 160 minutes
Thaddeus, merci, mais je ne crois pas être "THE expert" (suis expert en rien, heureusement !) ;-) ...Mais très admiratif, ça oui !

Vérifié à l'instant sur mon édition anglaise (2 DVD Artificial Eye) : mon lecteur affiche une durée de 2h33 pour les Les Batailles et de 2H48 pour Les Prisons...
Spoiler (cliquez pour afficher)
...Vérifiable ici, pour Les Batailles :



...et là, pour Les Prisons :

Puisqu'on parle de Jeanne la Pucelle, je signale (ou rappelle) aux amateurs de ce très beau diptyque (et qui seraient curieux d'aller plus loin) que Sandrine Bonnaire a sorti un livre (de mémoire, simultanément au film : en 1994, donc) où elle raconte le tournage "de l'intérieur" : Le Roman d'un tournage (qui doit pouvoir se trouver d'occase).
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Marcus
Jamais trop Tarr
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Re: Jacques Rivette

Post by Marcus »

La seule version "courte" de Jeanne La Pucelle serait une version US compilant les 2 films en un seul opus de 3h30. Aucune trace par contre d'une version raccourcie de chacun des 2 épisodes.
Elle était belle comme le jour, mais j'aimais les femmes belles comme la nuit.
Jean Eustache, La Maman et la Putain