Peter Bogdanovich

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Supfiction
Howard Hughes
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Re: Peter Bogdanovich

Post by Supfiction »

bruce randylan wrote:
Demi-Lune wrote:Image

Projection du rare Daisy Miller (1974) dans le cadre de la carte blanche laissée à Wes Anderson à la Cinémathèque. La copie projetée serait la seule existante en Europe, si je me souviens bien.

Le film n'a pas vraiment su me convaincre. On sent bien qu'il est un véhicule de choix pour Cybill Shepherd, la muse du réalisateur, dans un rôle de femme-enfant aux bouclettes de poupée de porcelaine, mi-mutine (ah, ce regard de défi de Cybill, érotique à en faire craquer une braguette) mi-superficielle (cette logorrhée ininterrompue qu'on a envie de faire taire). La fascination du jeune Frederick Winterbourne pour Daisy Miller est donc communicative, et c'est bien la comédienne qui assure au film son intérêt. Car ce dernier manque pour moi cruellement d'ampleur émotionnelle, psychologique et romanesque. Dans le message de Bogdanovich pour la projection du film, et lu par Wes Anderson, le cinéaste racontait que le livre de Henry James fut littéralement transposé page par page, et qu'il n'y eut donc pas de script (la fidélité allant jusqu'à tourner dans les lieux décrits dans le bouquin) : eh bien ça ne donne pas forcément envie de se pencher sur le matériau d'origine, tant Bogdanovich aborde mollement ces convenances de salons. Ce projet de film d'époque à la Visconti va certes à contre-courant des terres du Nouvel Hollywood, mais il est dénué de la force tragique et de la compréhension intime de ce monde qui animent les films du maître italien : la perversité de ces aristocrates qui s'observent et passent leur temps à juger tout écart derrière leurs sourires hypocrites, ça ne reste qu'au stade de la note d'intention dans le film, probablement parce que Bogdanovich échoue à incarner et à rendre dramatiques les enjeux autour de la conduite de Daisy Miller. Difficile de s'intéresser à ces coquetteries et autres attitudes volages puisqu'une certaine inconséquence préside dans le ton (notamment avec ce rival italien) et dans la forme (globalement étriquée). Il y avait sur le papier quelque chose de magnifique dans l'attitude réservée, observatrice de Winterbourne à l'égard d'une femme dont il ne parvient pas à saisir si elle est candide, imprudente ou dépravée dans le terrain miné de la bonne société, et à qui il ne peut du coup avouer ses sentiments... mais rien ne transparaît à l'écran, c'est purement illustratif, scolaire. Et cela me conforte dans mon impression (qui demande certes à être vérifiée en profondeur) que Peter Bogdanovich, ben ça m'enthousiasme pas des masses.
J'ai beaucoup apprécié pour ma part, pour ne pas dire adoré.

Ca tient essentiellement à la structure du film et l"évolution de sa mise au travers, au travers de ses comédiens/personnages.
Le début est assez détonnant avec ses dialogues débités à tout vitesse, sans même que les acteurs prennent le temps de respirer, et enregistré dans de long plans toujours en mouvement. Il y une dimension anachronique immédiate qui permet justement de se débarrasser de l'imagerie Viscontienne (auquel je n'ai jamais pensé et dont je suis ne pense pas que Bogdanovich cherchait à se rapprocher) en intégrant les codes de la Screwball comedy : la femme tornade accompagnée d'une famille excentrique qui s'amuse à se moquer d'un intellectuel un peu trop guindé, le tout à renfort de dialogues mitraillettes.
J'avoue que les premières minutes m'ont déstabilisés par cette approche peu commune qui a manqué de me fatiguer... avant de comprendre que tout celà est une apparence de Daisy Miller qui préfère occuper tout le champ, comme pour empêcher à son interlocuteur de réfléchir à ce qu'elle dit ou ce qu'elle montre, plutôt que de montrer ses fêlures, ses doutes et sa peur d'être dans un microcosme qu'elle ne connait pas tout en cherchant cependant à y imposer son style et sa modernité.
Une fois qu'on arrive à Rome, les dialogues se font ainsi moins nerveux, plus espacés et même plus rares avec au contraire beaucoup plus de silence et de jeux de regards et d'observation. Même chose pour les plans qui se font plus courts, plus posés et moins démonstratifs (par contre, la photo est toujours autant classe mais moins lumineuse et plus nocturne avec beaucoup d'intérieur également).
Il en ressort une mélancolie et une incompréhension grandissantes qui finissent pas devenir un véritable gouffre entre les deux personnages. Un jeu de cache-cache innocent et taquin qui se mue en guerre psychologique alimentée par l'hypocrisie d'une aristocratie aux codes immuables. Mais cette critique n'est pas le cœur du récit, ni sa dynamique mais bien un drame à deux qui se termine dans une conclusion déchirante.
D'accord avec Bruce à la découverte du film. J'avoue avoir du m'y reprendre à deux fois pour l'apprécier (la fatigue en cause je me suis endormi deux fois) pour l'apprécier pleinement et y voir comme une version juvénile et plus légère du Temps de l'innocence dont on retrouve ici beaucoup d'éléments de l'intrigue (hypocrisie, codes immuables de l'aristocratie, personnage masculin écartelé entre son amour et ses tendances conservatrices, prédateur masculin).

Ainsi Daisy Miller/Cybill Shepherd défie les convenances et provoque la société (et son prétendant avec qui elle flirte) volontairement là où Madame Olenska/Michelle Pfeiffer choque involontairement ou à son insu.
Newland Archer et Winterbourne sont tous les deux soucieux de protéger la femme du scandale mais cela se retourne au final contre eux.

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Spoiler (cliquez pour afficher)
L'une se soumet pour son plus grand malheur. L'autre le défie avec un autre pour sa propre perte (elle meurt de fièvre romaine alors que Winterbourne l'avait prévenu du risque encouru).
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Profondo Rosso
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Re: Peter Bogdanovich

Post by Profondo Rosso »

Daisy Miller (1974)

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En compagnie de sa mère et de son jeune frère, Daisy Miller, une jeune Américaine, découvre l'Europe. Riche, coquette, et désinvolte, Daisy s'entoure d'une cour d'adorateurs. Ses manières excentriques choquent la vieille société européenne. A Vevey, en Suisse, elle rencontre Frederick Winterbourne dont elle s'éprend...

Peter Bogdanovich et Cybill Shepherd tombent amoureux sur le tournage de La Dernière séance (1971), le réalisateur à travers ce film voyant son statut commercial basculer par son succès, mais également sa vie personnelle puisqu’il quittera sa femme pour sa jeune vedette. Dès lors le couple cherchera longtemps le projet idéal pour travailler à nouveau ensemble. Entre-temps, Bodganovich assoit son statut au box-office avec les triomphes de On s'fait la valise, docteur ? (1972) et La Barbe à papa (1973) et se voit donc offrir carte blanche par la Paramount pour son projet suivant, dans le respect d’un certain budget. Le studio chapeaute la société de production The Directors Company où doivent collaborer Francis Ford Coppola, William Friedkin (tous deux sortant également des cartons de Le Parrain (1972), French Connection (1971) et L’Exorciste (1973)) et donc Peter Bodganovich pour des projets commerciaux. Très vite la bataille des égos l’emporte et Coppola signe le très austère Conversation secrète (1973), un chef d’œuvre certes, mais invendable au grand public. Friedkin jettera vite l’éponge sans signer le moindre film pour la structure, mais Bodganovich lui apportera son plus gros succès avec La Barbe à papa avant d’en signer le plus gros échec avec Daisy Miller. Fort de sa volonté d’offrir l’écrin filmique idéal à sa muse Cybill Shepherd, le réalisateur porte ainsi envers et contre tout ce projet difficile.

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La nouvelle Daisy Miller, publiée sous forme de feuilleton à partir de juin 1878, est le premier succès d’Henry James. On y retrouve en germe toutes les thématiques de l’auteur, notamment les romances avortées par un contexte d’opposition entre l’Amérique moderne et la vieille conventionnelle et/ou corrompues. Ce sont des éléments qui feront le sel notamment de Portrait de femme ou encore Les Ailes de la colombe (les deux romans bénéficiant d’ailleurs de belles adaptations de Jane Campion et Ian Softley). Ici tout tournera autour de la jeune Daisy Miller (Cybill Shepherd), fille de nouveaux riches américains en voyage en Europe. Le film s’ouvre à L’hôtel des trois couronnes, lieu de villégiature suisse privilégié par les nantis et où Bodganovich incarne le grain de sable que constituent ces américains sans manières à travers le turbulent personnage du petit frère de Daisy, Randolph (James McMurtry). Sous couvert des facéties de l’enfance, le gamin incarne les clichés que l’on associe aux touristes américains ignares, blasé devant l’architecture européenne si petite face aux construction américaine, ennui face à la moindre sortie culturelle et surtout un sans-gêne total pour le faire savoir haut et fort. Daisy trouve un intérêt au Vieux Continent par le prisme de la frivolité : les rencontres (surtout masculines) qu’elle pourra faire, les soirées auxquelles elle sera invitée, les robes qu’elle pourra mettre. Elle va charmer aussitôt Frederick Winterbourne (Barry Brown), fasciné par sa légèreté, son bagout et sa beauté rayonnante. Magré son attirance certaine, cet américain élevé en Europe ne comprendra jamais vraiment la jeune femme car ne pouvant s’empêcher de poser le regard vieillot et occidental sur sa liberté d’être.

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Les personnages ne seront en réelle connexion qu’à l’abri des regards de la société, dans la merveilleuse séquence de visite du château de Chillon. L’imagerie se fait élégiaque, capturant à travers des vues somptueuses la beauté des lieux, le grandiose côtoyant l’intime où l’on observe la complicité du couple se poursuivant, se cachant et se cherchant dans les vestiges historiques. Tout cela ne débouche cependant pas sur un rapprochement amoureux concret, Winterbourne annonçant écourter son séjour pour quelque nébuleux intérêts extérieurs. Cette manière de ramener le concret dans l’oisiveté radieuse que symbolise Daisy Miller exprime ce qui sépare les deux protagonistes. Tout comme dans la nouvelle, le point de vue adopté est celui de Winterbourne et il oscille entre fascination et jugement inquisiteur dicté par un entourage qui ne cesse de le mettre en garde face aux frasques de Daisy. Dans la mise en scène cela se traduit par nombre de gros plan sur le visage malicieux de Daisy filmé amoureusement par Bogdanovich, et où Winterbourne ne sait jamais lire la vraie émotion. A l’inverse et notamment lors de tout l’épisode romain, c’est lorsqu’il observe Daisy à distance que Winterbourne semble se forger une opinion plus concrète, mais malheureusement aussi plus morale et conforme à la bien-pensance de l’aristocratie européenne. Les indices quant à une conduite dégradante de Daisy n’existent qu’à travers ce regard biaisé et Bodganovich trouve par ses idées formelles la manière de traduire la pudeur d’Henry James sur tout expression de sensualité, que ce soit un parapluie qui masque un possible baiser, des ombres qui laisse à deviner des étreintes joyeuses au Colisée. Pourtant à chaque fois, un gros plan espiègle de Daisy l’orne de mystère et laisse le spectateur et donc Winterburn à ses doutes. L’empathie fonctionne néanmoins bien plus pour cette figure féminine libre, indomptable et qui se heurte à des conventions poussiéreuse.

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Si le décor Suisse exprimait la liberté d’être (ce magnifique plan d’ensemble de Daisy et son ombrelle faisant face aux collines dans l’horizon), Rome et son architecture imposante, ses colonnes, ses grandes places et ses parcs où l’on est constamment épié, révèlent toute l’oppression de ce Vieux Monde. La toile d’araignée irrépressible de la morale rattrape ainsi cruellement Daisy, mais Bodganovich film sa dernière apparition dans toute sa fougue et ne fait que suggérer ses maux, le temps de plonger Wintebourne dans une profonde culpabilité. Comme son nom le suggère le personnage est né dans l’hiver conservateur du Vieux Monde (Born in Winter) quand Daisy, sa blondeur, son sourire et son allant, brillait dans l’atmosphère estivale de ses pérégrinations. Ce n’est que trop qu’il se pose la question, celle qui lui aurait permis de comprendre et aimer Daisy comme elle était : Peut-être ai-je vécu trop longtemps en Europe ? Un film magnifique qui sera malheureusement un des échecs les plus retentissants de Bogdanovich et qui amorcera le tournant moins heureux de la suite de sa carrière. 5/6

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Thaddeus
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Re: Peter Bogdanovich

Post by Thaddeus »

Une page entière dédiée à sa promotion (je crois me souvenir également que Flol en faisait l'éloge) : c'est décidé, je vois bientôt ce Daisy Miller.


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La cible
Pour son premier film, Bogdanovich joue le jeu et abat ses cartes d’emblée : pas une scène sans référence à la série B, sans hommage à Walsh, à Hitchcock, à Hawks, délibérément pastiché et nommément cité. Retraçant la trajectoire parallèle de deux hommes qui le même jour choisissent leur liberté (chacun la sienne), il livre aussi un reportage froid, sobre, presque clinique, sur la mort de l’Amérique (fusils longue-vue, meurtres à la chaîne), et plaide non coupable pour le cinéma face aux conséquences de la dérèglementation totale du port d’armes. Car l’angoisse ne surgit pas ici de la projection de nos fantasmes, selon un mécanisme d’extériorisation et de défoulement, mais du sentiment que l’on est à la fois proche des victimes et du tueur, que les monstres ne sont pas sur l’écran mais bien parmi nous. 4/6

La dernière séance
Sorti à une période de changement profond dans le paysage hollywoodien, le film s’est vu parfois accusé de n’être qu’une œuvre d’antiquaire distingué, un exercice vain et imitatif où rien ne manque au décor (murs craquelés, fenêtre brisées, photo bitumeuse) ni aux signes socio-culturels (de la Chevrolet d’époque à Red River dans les salles). C’est méconnaître la restitution remarquable d’un mode d’existence scellé par la monotonie, le choix de se laisser prendre à la vérité physique des personnages, à leur philosophie de l’instinct. Car derrière le désarroi de ces ados qui devinent le vide de leur vie future et de ces adultes qui ne la connaissent que trop, naît un dessin s’ajoutant avec une tendresse angoissée au grand tableau historique que le cinéma américain prétend proposer à notre lucidité attentive. 5/6
Top 10 Année 1971

La barbe à papa
De toute évidence Bogdanovich est un rat de cinémathèque qui a répertorié et goulûment digéré les films nourrissant son inspiration. Avec l’histoire de cet aigrefin au rabais trouvant plus rusé que lui en la personne d’une chipie de neuf ans qui pourrait bien être sa fille, tous deux sillonnant le Midwest dans une vieille guimbarde et unis dans une sorte de complicité rechigneuse, il conjugue l’humour américain des tall tales à la O. Henry et à la Mark Twain avec le thème du vagabondage de l’homme et de l’enfant (Le Kid de Chaplin), sur fond de Grande Dépression et de misère. S’il ne fait que reproduire habilement les éléments typiques d’un genre et en reconduire les métaphores traditionnelles, il insuffle à son road-movie un charme persistant, une tendresse espiègle qui suscitent une franche adhésion. 4/6


Mon top :

1. La dernière séance (1971)
2. La barbe à papa (1973)
3. La cible (1968)

Critique et cinéphile émérite, notoirement connu par sa relation privilégiée avec certains des plus célèbres réalisateurs hollywoodiens de l’histoire (Welles, Ford, Hawks), Peter Bogdanovich a su nourrir ses premiers films (je ne connais rien de la carrière qui sa suivi) d’une sincérité renouvelant les forces vives de la grande tradition américaine. Son œuvre la plus fameuse demeure un film-culte qui en témoigne.
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Re: Peter Bogdanovich

Post by Flol »

Parfaitement en accord avec Profondo à propos de Daisy Miller, quel délice ce film.
Les dialogues pétillent, la mise en scène est un modèle d'élégance (ce tout dernier plan ! :o) et Cybill Shepherd est belle à croquer.
Non vraiment, un délice.
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Re: Peter Bogdanovich

Post by Demi-Lune »

Thaddeus wrote:Une page entière dédiée à sa promotion (je crois me souvenir également que Flol en faisait l'éloge) : c'est décidé, je vois bientôt ce Daisy Miller.
Comment tu évacues mon son de cloche dissonant. :cry:
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Thaddeus
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Re: Peter Bogdanovich

Post by Thaddeus »

Ton avis plus réservé figurait sur la page d'avant, en réalité. :mrgreen:

(l'explication est-elle convaincante ?)
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Kevin95
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Re: Peter Bogdanovich

Post by Kevin95 »

QT blablate autour de Bogdanovich :

https://thenewbev.com/tarantinos-review ... aEpBJEh9Nw

A noter que TCM US met en ligne une série d'entretiens avec le réalisateur (le montage sonore est un poil agressif mais ça reste intéressant).

https://theplotthickens.tcm.com/
Les deux fléaux qui menacent l'humanité sont le désordre et l'ordre. La corruption me dégoûte, la vertu me donne le frisson. (Michel Audiard)