Dressé pour tuer (Samuel Fuller - 1982)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Alexandre Angel
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Re: Dressé pour tuer (Samuel Fuller - 1982)

Post by Alexandre Angel »

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Citons François Truffaut dans sa critique de Verboten, de Samuel Fuller: «Impossible, devant un film de Samuel Fuller, de se dire: il fallait faire autrement, il fallait aller plus vite, il fallait ceci ou cela; les choses sont ce qu'elles sont, filmées comme il le faut, c'est du cinéma direct, incritiquable, irréprochable, du cinéma «donné» et non «assimilé», digéré ou réfléchi.» ou alors «En voyant Verboten, je prends conscience de tout ce qui me reste à apprendre pour dominer parfaitement un film, le rythmer, le styliser, en faire surgir de la beauté à chaque scène, sans recourir à des effets extérieurs au sujet, déboucher sur la poésie la plus pure sans jamais l'avoir sollicitée.»
On pourrait tout autant citer Martin Scorsese: «Vous savez ce qu'est un storyboard. Pour moi, les storyboards de films, c'est quelque chose de très dynamique, de très excitant. Comme une bande dessinée. Les personnages dessinés sont tellement vivants qu'on a l'impression qu'ils vont sortir du cadre en chair et en os. Je trouve que les films de Samuel Fuller ont le pouvoir des storyboards[...]Pour une raison qu'à l'époque j'ignorais, les images de ses films avaient beaucoup de pouvoir sur moi, comme si elles étaient dessinées à la main.»

Ces propos semblent idéalement correspondre à White Dog et à la qualité d'émotion qu'il distille.
Demi-Lune nous apprend plus haut que Brian De Palma aurait utilisé le même chien, après avoir vu White Dog, dans Body Double, et qu'il aurait eu l'idée d'une collaboration avec Ennio Morricone, qui signe le score du Fuller.
Cette anecdote en dit long sur le pouvoir de suggestion du cinéma de Samuel Fuller tant l'accompagnement, par la musique, d'images au ralenti, ou la virtuosité de certains partis-pris (une caméra qui tourne à 360°) évoquent la manière du réalisateur de Carrie au Bal du Diable.
Pour autant, point de maniérismes chez Fuller. La forme n'exprime pas ici un quelconque souci d'épanchement baroque, de profusion opératique et comme le dit Truffaut, les choses vues sur l'écran ne sont que ce qu'elles sont et comme il faut qu'elles soient.

Et elles sont magnifiques: aussi expressives, chargées de couleurs naïves, que certains murals de Los Angeles sur lesquels Agnès Varda avait réalisé un documentaire fameux. Le film ne sort jamais de ce qu'il doit montrer et son sujet (le racisme) est constamment dans l'image.
Bâti sur une terre battue ocre beige, l'enclos de Carruthers (Burl Ives) est un espace primitif (au sens d'art primitif, presque africain) cerné d'animalité et toute une ménagerie est le témoin plus ou moins muet de l'affrontement entre Keys, le Noir (Paul Winfield) et le chien blanc.
Le chien est blanc, l'homme est noir: c'est aussi simple que cela. Il ne faut pas chercher plus loin et des gros plans successifs sur les yeux respectifs du chien et de l'homme noir suffisent à rendre graphique l'affrontement tout comme le seront ces plans d'une main noire s'approchant du pelage blanc.
Il n'est pas jusqu'aux génériques qui ne traduisent à l'image cette dichotomie chromatique: celui du début comme celui de la fin qui fige l'image de l'enclos en une vignette noir et blanc. Qu'il en soit ainsi puisqu'on nous dit plus tôt que telles sont les seules couleurs que peut percevoir le chien.
Voilà ce que faisait Fuller: transformer une commande putassière de la Paramount (qui résonnait en termes de film d'horreur) en allégorie géniale sur le racisme et en 1h30 à peine, s'il vous plaît.

Cela a été dit quelques messages plus haut, Fuller prend d'inévitables distances avec le roman autobiographique de Romain Gary qui est en partie adapté et qu'il faut absolument lire. En effet, ce dernier, s'il était littéralement transcrit à l'écran, pourrait presque (en poussant un peu le bouchon) converser avec le dernier Tarantino en tant que fresque sur les sixties finissantes de Los Angeles.
Samuel Fuller n’aimait pas la fin du roman de Gary et, à la manière d'un fait légendaire, il a toujours été notoire que celle du film en prenait le contre-pied.
Or, la lecture récente de ce dernier me laissait dans une sorte d'incrédulité puisque je m'attendais à l'échec du dresseur dans le sens d'un retournement indéfectible du chien contre les Noirs, comme une fatalité.
Or, l'animal finit par attaquer les blancs, exactement comme dans le film.
Alors, quoi? Où se situait la nuance?
Je finis par comprendre.

Le roman, en fait, consacre la victoire sardonique de Keys, black panther dans l'esprit, ivre de haine et de vengeance, qui monte volontairement le chien contre ses maîtres blancs là où le Keys du film échoue à pacifier l'animal lequel, devenu fou, se retourne tout seul contre les Blancs.
La différence est en effet énorme et elle est à porter au crédit de Fuller car le cinéma, qui n'est pas littérature, est condamné, du moins dans ce type de production, à trouver le chemin le plus court entre l'image et l'idée. Or, chez Fuller, l'image EST l'idée.
Le film ne s'embarrasse pas d'explications, ou d'approfondissements sociologiques. Le chien n'est pas la victime de la folie des hommes même si on nous explique quel sorte de dressage atroce il a subi, chiot, et du fait d'un raciste blanc (avec lequel nous ferons connaissance dans une scène mémorable) , pour en arriver là: il est folie. Folie animale filmée sous l'angle de contre plongées spectaculaires, de ralentis fantomatiques (le blanc est la couleur des fantômes) et de surgissement irréels (la pénétration réitérée du bas du cadre par la tête du chien qui cherche, par le haut, à s'extirper de sa cage-plans merveilleux).

La classe fullerienne consiste ici à se servir, le plus naturellement du monde, du cadre de la série B (stricto sensu, le chef-opérateur Bruce Surtees n'est-il pas un maître du cadre?) pour suggérer au spectateur l'idée physique, fantasmatique même, du racisme en prenant de vitesse sa prise en charge par le discours.

Cette puissance de l'allégorie assure au film un impeccable vieillissement. Elle s'accompagne aussi d'un humour salvateur comme lorsque Carruthers, propriétaire du zoo, et aussi spécialiste désabusé du dressage de bêtes sauvages pour Hollywood, désigne l'ennemi à abattre en visant, avec une fléchette, une effigie qui n'est autre que celle de R2D2.
Ces menus (mais indispensables) détails, la sympathie que nous inspire les personnages, ainsi que la puissance poétique des images captivent et bouleversent aussi sûrement que ce fabuleux plan-séquence séparant d'un angle mort le chien errant d'un petit garçon noir que l'intervention inespérée d'une maman arrache à la présence imminente de l'animal.
Inutile de cacher pudiquement au lecteur que le génie absolu de cette trouvaille m'a arraché des larmes d'admiration.
mannhunter
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Re: Dressé pour tuer (Samuel Fuller - 1982)

Post by mannhunter »

Toujours pas de blu ray en France, étrange...en attendant on ressort les archives, avec du Pierre Murat :mrgreen: , du Première et du Cinématographe en 1982!:
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Alexandre Angel
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Re: Dressé pour tuer (Samuel Fuller - 1982)

Post by Alexandre Angel »

Purée, Mannhunter, les trucs de Première, ça m'est d'un familier! Alors que j'avais ça sous les yeux il y a 37 ans.
Ça fait un pincement...
La Scoumoune
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Re: Dressé pour tuer (Samuel Fuller - 1982)

Post by La Scoumoune »

Merci pour cette belle critique.
Il y a moyen de le visionner quelque part , VOD , streaming ou autre? Je n’ai trouvé qu’une VF de 1H11 alors que le film dure 1H30 apparemment.
mannhunter
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Re: Dressé pour tuer (Samuel Fuller - 1982)

Post by mannhunter »

Alexandre Angel wrote:Purée, Mannhunter, les trucs de Première, ça m'est d'un familier! Alors que j'avais ça sous les yeux il y a 37 ans.
Ça fait un pincement...
Critique et article/entretien avec Fuller extraits de ce numéro:

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La Scoumoune wrote:Il y a moyen de le visionner quelque part , VOD , streaming ou autre? Je n’ai trouvé qu’une VF de 1H11 alors que le film dure 1H30 apparemment.
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La Scoumoune
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Re: Dressé pour tuer (Samuel Fuller - 1982)

Post by La Scoumoune »

mannhunter wrote: Image
Merci j’avais vu cette édition mais la VO n’a pas de STF , compliqué pour moi.
mannhunter
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Re: Dressé pour tuer (Samuel Fuller - 1982)

Post by mannhunter »

La Scoumoune wrote:Il y a moyen de le visionner quelque part , VOD , streaming ou autre? Je n’ai trouvé qu’une VF de 1H11 alors que le film dure 1H30 apparemment.
Lundi prochain dans la grande salle panoramique du Grand Action à Paris:

http://www.legrandaction.com/index.php? ... Itemid=118