Les Aventuriers de l'Arche perdue (Steven Spielberg - 1981)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Strum
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Re: Les Aventuriers de l'Arche perdue (Steven Spielberg - 19

Post by Strum »

Jack Griffin wrote:Tu en auras besoin
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Même parmi les admirateurs de Spielberg sur le forum, je ne pense pas qu'il y en ait beaucoup pour réfuter le fait que la construction d'un personnage de femme forte, crédible et indépendante (du héros) n'a jamais été son fort. Spielberg n'est certes ni Mankiewicz, ni Allen (ce qui n'en fait pas pour autant un misogyne - mais de toute manière, ce débat est un peu vain : si l'on devait juger de la qualité d'un film à l'aune des qualités humaines supposées d'un réalisateur la liste des grands réalisteurs serait réduite à peau de chagrin).

Quant aux Aventuriers de l'Arche Perdue, voilà un autre film que je ne renierai jamais je crois : un film pour petits et grands effectivement, mais sublimé par sa mise en scène et son sens du rythme, qui font oublier ses énormes invraisemblances - car on parle quand même de personnes qui sont à la recherche des Dix commandements, hein... difficile de faire plus enfantin et irréaliste comme base de départ d'un film d'aventures. L'objectif du film n'est donc pas de porter un regard "adulte'" sur le monde. C'est pour moi l'exemple même du film où l'incrédulité du spectateur est suspendue par un sens formidable de la mise en scène et de l'ellipse (le 'voyage' sur le dos du sous-marin...). Et on pourrait même faire valoir que le fait que l'on croie au personnage d'Indiana Jones au point de lui reprocher de ne pas pleurer davantage la "mort" de Marion, le fait que l'on attende de lui un comportement réaliste dans cet univers totalement irréaliste mais qui est "vrai" à nos yeux, est un témoignage de l'attrait, de la force de gravité, que ce film exerce sur nous. Je rajoute qu'à mon avis, dans le cadre du film, voir Indy pleurer trop longtemps et trop amèrement Marion aurait cassé le rythme rapide du film, aurait produit un changement de ton préjudiciable par rapport au reste, et aurait donc été contre-productif du point de vue de l'ensemble organique que constitue un film.
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G.T.O
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Re: Les Aventuriers de l'Arche perdue (Steven Spielberg - 19

Post by G.T.O »

AtCloseRange wrote:A vrai dire, Tavernier l'a déjà dit avant (et d'autres sans doute) et il est toujours vivant :mrgreen:
Néanmoins, c'est même plutôt intéressant et je me demande s'il n'y a pas pire artiste que celui qui serait intégralement bien pensant.
Heureusement qu'Hitchcock, Lynch, Bergman et tant d'autres ont ou avaient des démons pas forcément reluisants en eux et quand on lit des biographies ou des entretiens de grands metteurs en scène, peu me semblent mériter le qualificatif de "gens biens".
C'est le privilège de l'art de faire du beau avec du laid.
Le débat se situe ailleurs, il me semble. On fait fausse route. Je ne parle pas de l'homme mais du réalisateur à travers ses films. Un bon artiste, pas un artiste bon. Que le type ait des démons et qu'ils transparaissent à travers l'oeuvre est presque une évidence. Et que ceux-ci expriment toujours une position de l'auteur, y compris à son insu, une autre. Ce n'est pas un jugement porté sur la personnalité présumée d'un réalisateur mais il s'agit de savoir ce qui transparait d'un traitement, en l'occurrence ici d'une caractérisation. Il y a quand même un monde entre dire qu'un film est idéologiquement X ou Y et de faire un procès d'intention à tel ou tel réalisateur.
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Thaddeus
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Re: Les Aventuriers de l'Arche perdue (Steven Spielberg - 19

Post by Thaddeus »

Vous avez envie de rebondir sur quelque chose mais vous n'êtes pas sûr de pouvoir trouver les mots ?
Vous vous dites que le débat est vain mais ne pouvez vous empêcher de regretter qu'il en reste là ?
Vous avez tant d'amour pour un film que les dithyrambes se bousculent sans que vous puissiez les formuler ?

Ne vous inquiétez pas : Strum est là pour vous soulager.

Strum, l'évidence tranquille.
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Thaddeus, le cireur de pompes.
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Re: Les Aventuriers de l'Arche perdue (Steven Spielberg - 19

Post by Blue »

Surtout, la grande force de Strum c'est qu'il peut placer "que l'on croive" dans un post sans que cela ne paraisse incorrect. D'ailleurs, en l'écrivant, j'ai le mot qui se souligne en rouge. Je suis sûr que sur l'ordi de Strum, le correcteur fait moins le malin.
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Strum
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Re: Les Aventuriers de l'Arche perdue (Steven Spielberg - 19

Post by Strum »

Il ne faudrait pas que l'on "croive" que je suis fâché avec mon correcteur d'orthographe ou que je suis sensible à la flatterie. c'est corrigé :oops:
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Jack Griffin
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Re: Les Aventuriers de l'Arche perdue (Steven Spielberg - 19

Post by Jack Griffin »

Thaddeus wrote: Ne vous inquiétez pas : Strum est là pour vous soulager.
BAh en gros il renverse les arguments en disant que c'est une question de goût (l'irréalisme de l'univers ne permettrait pas un tel traumatisme...euh pourquoi pas?) et que tout ça conserve son pouvoir de fascination (encore faut il être fasciné, c'est le serpent qui se mord la queue).
Mais zzzzalors si je prends un contre exemple des univers enfantin que sont ceux de Pinocchio ou Bambi, pourquoi continuent-ils à charrier aujourd'hui des images/choses plus traumatisantes. Pourquoi l'explosion du camion dans Indy ne provoque que pouic alors qu'un truc fait pour enfant (cf ci dessous) draine beaucoup plus d'émotions.
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Bien sûr les visées de Spielberg ne sont pas les mêmes m'enfin...pourquoi en passer par la fausse mort de bidule chouette si ce n'est pour rien donner à voir/ressentir/penser.
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Watkinssien
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Re: Les Aventuriers de l'Arche perdue (Steven Spielberg - 19

Post by Watkinssien »

Personne n'y croit à cette supposée mort, c'est voulu et par les scénaristes et par le réalisateur, et le spectateur, de manière générale, sait qu'on va la revoir cette Marion, car c'est tout l'univers proposé qui nous permet de penser cela. La séquence de course-poursuite, partie de cache-cache est haletante, ludique, burlesque, la "mort" de Marion est une rupture de ton qui permet la fin de l'action, mais qui ne joue quasiment pas sur l'impact émotionnel.


Et beaucoup d'enfants ayant découvert Indiana Jones ont été traumatisés par des images fortes et évocatrices (les esprits de l'arche et les visages en décomposition, le guide félon du début transpercé de toutes parts, des cœurs arrachés, des vieillesses accélérées, des têtes coupées qui roulent sur des marches), ce n'est pas cela qui manque.

Dans Indiana Jones and the Last Crusade, on sait très bien que notre héros sauvera son père et pourtant il ne me semble pas incohérent de dire que beaucoup de gens ayant découvert le film étaient en plein suspense.
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Re: Les Aventuriers de l'Arche perdue (Steven Spielberg - 19

Post by aelita »

Dont acte.
Un truc que j'ai toujours trouvé assez ironique dans le film, c'est que l'action tourne autour de nazis voulant récupérer l'Arche d'Alliance (soit une des bases du judaïsme) à cause des pouvoirs qu'elle permettrait d'acquérir et assistant pour cela à une cérémonie traditionnelle en hébreu...
Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? (pensée shadok)
Strum
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Re: Les Aventuriers de l'Arche perdue (Steven Spielberg - 19

Post by Strum »

Jack Griffin wrote:BAh en gros il renverse les arguments en disant que c'est une question de goût (l'irréalisme de l'univers ne permettrait pas un tel traumatisme...euh pourquoi pas?) et que tout ça conserve son pouvoir de fascination (encore faut il être fasciné, c'est le serpent qui se mord la queue).
Mais zzzzalors si je prends un contre exemple des univers enfantin que sont ceux de Pinocchio ou Bambi, pourquoi continuent-ils à charrier aujourd'hui des images/choses plus traumatisantes. Pourquoi l'explosion du camion dans Indy ne provoque que pouic alors qu'un truc fait pour enfant (cf ci dessous) draine beaucoup plus d'émotions.
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Bien sûr les visées de Spielberg ne sont pas les mêmes m'enfin...pourquoi en passer par la fausse mort de bidule chouette si ce n'est pour rien donner à voir/ressentir/penser.
Il ne me semble pas avoir parlé de "goût", mais plutôt de rythme et de mise en scène. La logique formelle du film voulait que le cafard d'Indy soit bref pour des questions de rythme et de cohérence interne. Bambi et Pinocchio, qui n'ont rien à voir avec Indiana Jones, sont des récits d'apprentissage mettant en scène des enfants. Les traumatismes que subissent les enfants devaient donc être intégrés comme éléments dramaturgiques de ces films faits pour les enfants, en tant qu'étapes de leur découverte du monde. Les Aventuriers de l'Arche Perdu n'est pas un film dont la vocation est de faire penser ou ressentir autre chose que de l'excitation pure, et il me parait donc curieux de lui reprocher de ne pas receler une émotion (en l'occurence celle que pourrait produire la fausse mort de Marion, qui n'est qu'un élément de progression de l'intrigue) qui n'est ni le ressort ni l'objectif du film. D'autant que les aventures d'Indy ont parfois parti lié avec le burlesque dans un bel équilibre entre le suspense et l'ironie (dans Indy III et IV, Spielberg fait trop pencher la balance vers le burlesque et on tombe dans la parodie). Le principe fondamental du burlesque, c'est qu'il n'y a pas de sanction réelle : les personnages principaux ont beau tomber, exploser, ils ne meurent pas. Marion ne meurt donc pas. Elle ne pouvait pas mourir. Faire de sa fausse et impossible mort un ressort émotionnel du film, un traumatisme pour Indy alors que c'est un personnage plat vecteur de fantasmes, n'aurait pas fonctionné, n'aurait pas été cohérent.
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Re: Les Aventuriers de l'Arche perdue (Steven Spielberg - 19

Post by hansolo »

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Thaddeus
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Re: Les Aventuriers de l'Arche perdue (Steven Spielberg - 1981)

Post by Thaddeus »

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Orgie du divertissement



Joie. Délices. Frissons. Régal. Volupté. Surexcitation. Bonheur sans nom. Voilà ce que j’éprouve devant l’élixir miraculeux de Steven Spielberg : le cinéma, tel qu’il se conçoit ici, ne mourra jamais. Celui du samedi soir, du jeudi ou du mercredi, selon les générations. D’un seul coup, le réalisateur couvert de gloire et de dollars, nouveau docteur Frankenstein de trente-quatre ans, le ressuscite. Les Aventuriers de l’Arche Perdue procure l'exhilaration d'une course à perte d'haleine sur les sentiers d'un éden de pellicule. Il ne contient pratiquement que des clous : poursuites, bagarres haletantes, chocs émotionnels, gambades de l'imagination, répliques foudroyantes, déclenchements soudains de cataclysmes. Dès le prologue, situé dans un temple inca truffé de pièges meurtriers et de trésors inviolables, on est dans une surenchère de dernière bobine. Pour chiper une idole précieuse, le héros s’offre le parcours du combattant à un train d’enfer. Entre les flèches qui volent, la voûte qui s’effondre, le gouffre qui se creuse sous ses pas, les tarentules qui se cramponnent par poignées à sa vareuse, le rocher qui manque de lui rouler dessus et la tribu indienne à ses basques, ce stakhanoviste du péril ne laisserait pas dire ouf au plus blasé. Pas un temps mort, pas une seconde de répit, pas un gramme de matière grasse ne lestera le reste du film. Les personnages dansent sur une chaîne de volcans en éruption des figures de ballet convulsives et effrénées. Impossible de se lever pour grignoter un morceau ou satisfaire une envie pressante, on raterait vingt péripéties, huit retournements de situation, cinq dangers mortels. Impossible non plus de s'interroger à loisir sur la nature de la fiction visionnée : odyssée dépaysante, intrigue d’espionnage internationale, fable mystique, comédie loufoque, western archéologique… Pendant qu'on s'y essaie, une fuite en avant nous fait parer au plus pressé : savourer la minute présente. Spielberg glorifie la vocation récréative du grand écran, il crée un feuilleton à épisodes ininterrompu, une bande-annonce perpétuelle à l'usage du public des fêtes foraines : celui qui, à peine sorti des montagnes russes, achète aussitôt le ticket pour un tour supplémentaire.


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Écrire sur un tel pilier central de la culture populaire relève a priori du ressassement stérile. Puisque je me dois d’être honnête avec moi-même, puisque le premier volet des aventures d’Indy fait partie du cercle très fermé des films (combien y en-a-t-il ? trois ? quatre ?) qui ont forgé ma cinéphilie, puisque que je le connais absolument par cœur, que je suis capable d’en citer la moindre réplique, d’en anticiper le moindre plan, d’en siffler la moindre note, je vais essayer de lui rendre justice, tout en ayant conscience que ces quelques lignes n’effleureront qu’une infime partie de ce qu’il représente pour moi. Le choix du sujet est un cliffhanger délibéré, à la mesure des ambitions conjuguées de Spielberg, réalisateur, et de George Lucas, producteur. Les deux acolytes ont voulu retrouver l'esprit des vieux serials et des bandes dessinées improbables des années trente. Indiana Jones, avec son chapeau Fedora et son blouson de cuir fatigué, manipule le fouet comme un Zorro revu par le Bogart du début de carrière. Le récit fait par le héros de la légende de l'Arche d'Alliance, de Moïse à nos jours, fait penser à celui de Gutman racontant à Sam Spade les avatars du Faucon de Malte. Et la fuite du même en hydravion, visé par les flèches empoisonnées des péruviens, évoque l'une des équipées exotiques du Clark Gable de jadis. Mais loin de ressembler à un pèlerinage en terre disparue, ce film a l’attrait d'une libération de fauves en rase campagne. Ayant juré de ne pas recourir à ce qu’il nomme "la quincaillerie", Spielberg a travaillé dans le vif en manœuvrant son protagoniste tantôt dans une grotte remplie de mygales, tantôt dans une crypte tapissée de reptiles. C'est à ce prix bien mesuré que l’entreprise doit son ingénuité rayonnante et son tempo grisant d'une sensation à la seconde. Le cinéaste qui voulait faire un super-film de série B s’est retrouvé avec un film A de divertissement pur filtre. Un festival ébouriffant d’effets, de chocs, de rebondissements. Du plaisir lyophilisé sans étude de marché ni accord des chefs comptables de major studios. Chaque dollar s'y retrouve converti en émotions fortes, alors que la superproduction moyenne passe dans les cachets énormes des vedettes et le pourcentage des agents sans que les idées relaient l'intendance.


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L’effet de proximité suscité par Les Aventuriers de l’Arche Perdue tient d’abord à son approche prosaïque de l’héroïsme, à sa conception tangible de l’action et de ses exploits, à l’humanité de personnages dont il refuse tout caractère mystique, toute qualité naïvement transcendante. Les protagonistes en sont nos semblables, hissés juste au-dessus d’eux-mêmes par les exigences de leur quête. Voilà pourquoi le lien qui nous attache à eux est si fort, pourquoi leurs aventures ont sur nous tellement d’écho, amplifiées par la double caisse de résonance du fantasme et de l’identification. Indiana Jones concentre avec nonchalance le charme désinvolte, l'humour à froid, l'idéalisme et la droiture. Ce n’est pas un chevalier blanc, un modèle d’invincibilité ou un parangon de vertu morale, mais un héros de chair et de sang qui se démène, qui a peur, qui prend des coups, qui échoue parfois mais qui lutte toujours, une être faillible soumis aux lois de la physique et aux turbulences des sentiments, circonscrit à la seule nature qui compte : celle des hommes. À ses côtés, Marion, le double féminin d’Indy, tient sa partie avec éclat et spontanéité. Sourire conquérant, cheveux en pagaille, visage mutin : la fraîcheur de son apparence laisse transparaître une personnalité pétillante, pleine et entière, que rien ne saurait affadir. Charisme tranquille de l’un, énergie expansive de l’autre, complémentarité d’un couple qui se rejoint dans une délectable et taquine complicité, avec la même ardeur, le même enthousiasme sans affectation. Ford, barbe de trois jours, belle gueule burinée, rassurant et vulnérable, et Allen, tout feu tout flamme, petit félin indomptable : Harrison, Karen, je suis amoureux de vous.

Ces deux formidables comédiens, tout d’abattage, d’ironie et de joie de vivre, font mieux que ressusciter le couple hawksien et sa turbulence virile. Jamais dans toute l’histoire hollywoodienne une héroïne n'a accueilli un ex-amant, à la première seconde de leurs retrouvailles, par un direct en plein menton. Il faut dire qu'il entre dans la direction d'acteurs, chorégraphiée comme un combat de Bruce Lee et modulée à la manière de certaines séquences de Lubitsch, une telle science du behaviourisme et de la surprise que l'on reconnaît au passage un nombre élevé de scènes désormais anthologiques. Ainsi celle où la jeune femme essaie d'embrasser son partenaire courbatu sur les rares endroits de son anatomie qui soient encore dénués de bleus ou d'ecchymoses. Il va sans dire que la situation irrationnelle des deux héros, aux métiers improbables, ne fait qu'accentuer l’impulsion de leurs rapports affectifs. Dans quelle branche du second rayon littéraire peut-on trouver un archéologue aussi athlétique que Jones, cavalier émérite, fin bretteur et nageur olympique, ou une tenancière de bar au Népal, championne toutes catégories de beuverie, qui sache éventuellement porter une robe de soie blanche pour tenir tête à un océan de serpents ou à une avalanche de momies cauchemardesques ? Pourtant ce couple faussement ennemi devient à point nommé un totem amoureux lorsqu’Indiana et Marion sont ligotés ensemble pour subir la fureur des forces occultes sur un îlot perdu. Face à eux, une panoplie d’affreux des grands jours, menée par un SS sans scrupules, un tortionnaire visqueux et surtout le Français Belloq, alter ego négatif et grand concurrent d’Indy en sa partie, incarné avec une onctuosité ad hoc par Paul Freeman. Tous, à la solde du régime hitlérien, finiront cramés lors d’un rituel hébreu, réduits en poussière par l’artefact tant convoité, nouvelle boîte de Pandore comme la valise nucléaire d’En Quatrième Vitesse.


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Face à un spectacle aussi époustouflant de brio, il est inutile de résister ou d’en appeler aux hiérarchisations en vigueur. Toute velléité critique s’évapore d’elle-même. Car Spielberg a le septième art qui lui coule dans les veines : son film est visuel au point de pouvoir être compris par un porteur d'eau kurde ou un illettré des favélas. Les agencements scéniques, la sidérante gestion du rythme, les raccords cinétiques, le dynamisme des enchaînements, la logique exponentielle, les accélérations, les faux répits, la tachycardie du tempo, les principes d’accumulation et d’épuisement, tout, absolument tout semble découler d’un idéal de cinéma pur. Le langage du réalisateur atteint cette transparence, cette précision, cette évidence dévolues aux grands maîtres, avec — cerise sur le gâteau — la touche ludique témoignant de sa jeunesse. Car rien ne paraît procéder d’une démarche pensée dans la mise en scène, qui se déploie à l’instinct et au jeu, sans calcul ni malice. Lorsque Toht et ses sbires patibulaires pénètrent dans la taverne, qu’ils s’approchent de Marion et que celle-ci, allumant sa cigarette, projette la fumée à la figure de son interlocuteur, la perfection du langage formel, son découpage au cordeau, sécrètent ce qu’il convient d’appeler — pardonnez l’expression — une putain de jubilation brute. Cette impression-là, fouettée, marinée, entretenue amoureusement à chaque seconde du long-métrage, propulse le spectateur au septième ciel. Elle lui fait bouillir l’adrénaline, lui chauffe les synapses à blanc, lui décuple les productions d’endorphine. Elle s’infiltre à chaque recoin de la chasse au trésor, en moule les enjeux, en actionne les articulations et les jointures. Elle s’épanche telle une lave en fusion qui ne se tarit jamais, provoquant dans l’organisme quelque chose comme un bouillonnement physiologique, un truc qui pourrait bien s’appeler l’extase absolue. Fruits de la générosité et du talent, elle se manifeste dans des modes et des registres que Spielberg orchestre en véritable sorcier.

Grande coulée de merveilleux quand, à deux sceptiques agents des services secrets, Indy retrace, schéma succinct et gravure à l’appui, l’histoire mythologique de l’Arche d’Alliance. En un instant, c’est la fascination procurée par les contes bibliques d’autrefois qui s’invite à l’écran. Souffle de l’épopée lorsque, enveloppé dans sa djellaba, il grimpe au sommet du monticule renfermant le Puits des Âmes, qu’il s’approche de la caméra, enfonce la pelle dans le sable et commence à creuser. Morceaux de bravoure en pagaille, dans la neige de l’Himalaya ou les ruelles du Caire, dans la forêt amazonienne ou les profondeurs des sépulcres égyptiens, en cargo pirate, en sous-marin, en aile volante ou encore mieux : parti à dos de cheval, notre héros se débarrasse d’un escadron de soldats allemands puis passe successivement par le portière, l’avant, le dessous et l’arrière d’un camion afin de récupérer la précieuse cargaison. Floraisons fantastiques à s’en manger les yeux et le reste : l’ouverture de l’Arche par les nazis, véritable apothéose, bouquet final du feu d’artifices, est l’occasion d’une majestueuse et terrifiante parade féérique, un déchaînement de colère surnaturelle qui carbonise les suppôts du mal et renvoie le pouvoir incommensurable de la relique aux voies du ciel. Autant de moments grandioses pour lesquels Spielberg dispose d’un atout primordial : la partition galvanisante de John Williams, pape de l’orchestration symphonique livrant ici l’un de ses chefs-d’œuvre. Impossible, à l’écoute de cette composition, de ne pas grimper aux rideaux, de ne pas avoir le cœur gonflé d’euphorie, de ne pas se sentir pousser des ailes. Le magnifique et wagnérien Ark Trek Theme, véritable hymne émotionnel du film, semble emporter avec lui toute l’ampleur de l’aventure, son mystère, son ivresse, son envergure.


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Aux spectateurs considérant cette intrigue comme débile ou primaire, on rappellera que de tels adjectifs ont été utilisés pour décrire des films comme L'Impossible Monsieur Bébé, La Dame de Shanghai ou L’Invraisemblable Vérité, devenus tartes à la crème de l'analyse intellectuelle la plus sophistiquée. Les Aventuriers de l’Arche Perdue, dans son méli-mélo de procédés empruntés à l'imaginaire primitiviste (ombres expressionnistes sur les murs, stock shots insolemment mêlés à une production luxueusement économique, cartes animées indiquant les déplacements des héros) fait appel à une savante régurgitation d'archétypes, aussi peu datée que le matériel graphique digéré par Max Ernst dans les vieux numéros de la Police Gazette pour en tirer le summum de la modernité. Ce n'est pas le niveau artistique où se placent délibérément Lucas et Spielberg qui rend l’œuvre moins ambitieuse qu’un essai avant-gardiste de Godard ou une rêverie métaphysique de Werner Herzog. L'un des aspects les plus originaux du travail effectué par les auteurs vient de ce que le film, bien qu'épousant une esthétique de serial, n'est jamais parodique, que le récit est à tout moment straight dans la redistribution géographique du périple couvert : le bar tenu par Marion en plein Tibet semble surtout situé là pour répondre à une image (elle a fui Indiana au bout du monde, et jusqu'aux horizons perdus). Cela ne l'empêche pas d’employer à point nommé un humour irrésistible, de produire des gags hilarants, de contourner toniquement certains clichés du genre, comme le très fameux duel au cimeterre, expédié d'un coup de feu qui coupe court aux fioritures, ni de recourir innocemment à la caricature (le singe nazi est une pure métaphore, glissée avec une ingéniosité de contrebande au sein même de l’entreprise de distraction). De même la conclusion dans l’immense entrepôt des archives nationales, qui constitue une révérence faite à Orson Welles (le labyrinthe de caisses dans Citizen Kane), n'est pas seulement un clin d’œil cinéphilique. Il répond à l'idée de ramener toutes ces tribulations survoltées à un secret qui, à peine retrouvé, sera perdu au sein d’une quelconque bibliothèque de Babel.

C'est là qu'on ne peut pas sans hébétude prendre à la légère l'échafaudage dressé par Spielberg et Lucas. La bousculade narrative qu'il représente pour un observateur strictement cartésien n'est pas le signe d'un débraillé intellectuel. Non seulement la culture de nos compères ne peut être prise en défaut (ils connaissent sans doute mieux Le Rameau d'or ou The Road to Xanadu que bien des exégètes du Village Voice) mais elle sous-tend cette réinterprétation de Jung et des légendes arthuriennes parallèlement effectuée dans le cycle Star Wars, l’autre grande saga cinématographique de l’époque, et qui donne aux fariboles picaresques d'Indiana Jones son aspect fabuleux, onirique dans le débotté. Il ne faut pas être sorti de Saint-Cyr pour comprendre à quel point les auteurs connaissent et manipulent de mains de maître cet inconscient des foules que Madison Avenue scrute avec désespoir dans le but d'influencer le box-office, et sur lequel les wonder boys donnent le point de vue interne, considéré en somme de l’œil même du cyclone. Avec cette œuvre d'une adolescence inaltérable, ceux qu'on a appelés les Hollywood Brats ont administré aux cuistres-snobs le cinglant soufflet que mérite le mépris condescendant où ils tiennent le grand public. Leur pulp movie, comme on a pu le qualifier, est devenu l’Absolu, aujourd’hui encore inégalé, du grand cinéma de divertissement, celui qui a redéfini les canons de l’entertainment. Il s’y opère quelque chose de l’ordre de la magie pure, du feu sacré, qui joue des émerveillements, de la candeur et de la virginité du spectateur tout en appelant aussi à son intelligence, à sa sensibilité d’adulte accomplie. Il faudrait à son égard promouvoir de nouveaux critères de jugement, avec toutes les réévaluations théoriques que cela suppose. Hélas tout le monde n’a pas, comme Indy, la faculté d’improviser au fur et à mesure. Dans une industrie hollywoodienne presque constamment livrée aux routines spéculatives et aux projets manufacturés, le film de Spielberg, trente-cinq ans après sa sortie, est toujours là pour rappeler le fossé existant entre le génie et son imitation.


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Re: Les Aventuriers de l'Arche perdue (Steven Spielberg - 1981)

Post by Demi-Lune »

Aaaah, enfin !!!

Superbe texte, Thaddeus.
Film qui m'a fait en tant que cinéphile et en tant que personne tout court.
Les aventuriers de l'arche perdue, c'est la quintessence du Cinéma. Voilà pour la formule péremptoire du jour, mais néanmoins totalement vraie. :mrgreen:

Thaddeus, je pense quand même te battre dans ta passion : J'AI le blouson en cuir d'Indiana Jones fait sur mesure par le costumier du film. 8)
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Re: Les Aventuriers de l'Arche perdue (Steven Spielberg - 1981)

Post by Thaddeus »

Demi-Lune wrote:Aaaah, enfin !!!
:)

Ce texte est pile le cinquantième que je poste de ceux que je souhaite consacrer à mon Top 100. J'en suis à la moitié, donc. Et pour cela, je me devais de marquer le coup en piochant dans mon Top 10.
Thaddeus, je pense quand même te battre dans ta passion : J'AI le blouson en cuir d'Indiana Jones fait sur mesure par le costumier du film. 8)
Je m'incline. :P

J'approuve évidemment ta formule péremptoire. Il me semble que tu préfères encore Le Temple Maudit à ce volet fondateur, non ?
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Watkinssien
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Re: Les Aventuriers de l'Arche perdue (Steven Spielberg - 1981)

Post by Watkinssien »

Rafik Djoumi avait écrit une très bonne analyse du film, à travers une séquence en particulier qui démontrait tout le génie de la mise en scène de Spielberg. Mais je n'arrive plus à y mettre la main dessus, cela complétait bien le beau texte de Thaddeus.
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Re: Les Aventuriers de l'Arche perdue (Steven Spielberg - 1981)

Post by Alexandre Angel »

Je n'oublierais jamais, à la sortie du film, cette petite phrase extraite de la critique de Première : "On en redemande.....on en a !!" :mrgreen: