Eric Rohmer (1920-2010)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Flol
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by Flol »

Quand je pense qu'il y a quelques années, je me moquais de ce réalisateur avant même d'avoir vu un seul de ses films.
Aujourd'hui, et maintenant que j'ai découvert Le Genou de Claire, L'Amour l'après-midi, Le Rayon Vert et L'ami de mon amie, je pense pouvoir affirmer que j'adore le cinéma de Rohmer.
Je tombe régulièrement sur les DVD des divers contes, et c'est vraiment parce que j'essaie de ne plus acheter de DVD que je me retiens...mais c'est pas facile. :o
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Jeremy Fox
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by Jeremy Fox »

Ratatouille wrote: L'ami de mon amie.
Ah oui, celui-ci aussi, quel bonheur.

Tu loupes quand même quelque chose avec les contes
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Flol
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by Flol »

Ouais, je me doute bien...mais j'attends d'éventuelles diffusions à la télé. :|
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Thaddeus
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by Thaddeus »

Jeremy Fox wrote:Et d'ailleurs, je te rejoins aussi quasiment sur tout : le fait que Les Nuits de la pleine lune soit peut-être son film ayant le moins bien vieilli par exemple. Parmi le peu de films encore pas vu, tu devrais apprécier au moins une des trois parties des rendez vous de Paris. Content aussi que tu places si haut Le Rayon vert et L'arbre, le maire... J'aime un peu moins tous ses films "à costumes", ceux sur lesquels tu sembles pour l'instant avoir fait l'impasse. Mais tout est relatif car Rohmer est l'un des seuls cinéastes dont j'ai aimé tous les films.
En fait, entre le moment où j'ai écrit ce message (il y a quelques semaines) et maintenant, j'ai découvert Triple agent, que j'ai trouvé très bien mais peut-être un chouïa en-dessous de la plupart des autres. Et j'ai sous les coude Les Amours d'Astrée et de Céladon, que je vais voir bientôt sans doute.
J'ai volontairement et provisoirement mis de côté (à tort peut-être) des oeuvres ayant moins bonne réputation comme Le Beau Mariage ou, en effet, Les rendez-vous de Paris.
Quant à ses films en costumes (Perceval et La Marquise d'O), j'avoue les craindre un tout petit peu. J'ai beau adorer Rohmer, je ne suis pas tout à fait sûr de vouloir voir des acteurs déclamer du vieux françois dans des décors de maternelle en carton-pâte. Mais ça viendra...
Comme Ratatouille, j'étais légèrement sceptique avant ma découverte de Rohmer, et puis ça a été le coup de foudre. Depuis, à chaque film, j'ai peur que l'état de grâce ne disparaisse, et puis je me fait avoir à chaque fois, c'en est presque miraculeux. Ce cinéma-là a quelque chose de très fragile, et je suis incroyablement heureux d'avoir été aussi réceptif à sa grâce et à sa magie.

Une réflexion me vient tout à coup. Je me rends compte que beaucoup de pics émotionnels chez Rohmer, pour moi, sont atteints lors d'une scène récurrente : l'héroïne pleure de bonheur dans les bras de son amoureux qui tente de sécher ses larmes. C'est une situation a priori extrêmement banale, mais qui me flingue à chaque fois.

On la retrouve dans :

Le Rayon Vert,
Spoiler (cliquez pour afficher)
à la fin, lorsque Delphine et le garçon qu'elle vient de rencontrer assistent au coucher de soleil.
L'ami de mon amie,
Spoiler (cliquez pour afficher)
quand Blanche et Fabien s'arrêtent lors de leur promenade en forêt, et qu'elle est soudain prise d'une bouffée de bonheur un peu coupable.
Conte d'hiver,
Spoiler (cliquez pour afficher)
à la fin également, qui voit Félicie retrouver Charles et sangloter dans ses bras - juste après, sa petite fille l'imite ("je pleure pas, je pleure de joie").
Je trouve ces trois scènes absolument magnifiques - moi aussi, là je fonds. :cry:
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Jeremy Fox
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by Jeremy Fox »

Stark wrote: J'ai volontairement et provisoirement mis de côté (à tort peut-être) des oeuvres ayant moins bonne réputation comme Le Beau Mariage ou, en effet, Les rendez-vous de Paris.
Un ton en dessous peut-être mais il n'y a franchement pas de raisons pour qu'ils ne te plaisent pas. Et il y a aussi La Boulangère de Monceau qui est savoureux. Quant au signe du lion, il constituait un bon démarrage même s'il est très à part dans sa filmo.

Le Rayon Vert,
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à la fin, lorsque Delphine et le garçon qu'elle vient de rencontrer assistent au coucher de soleil.
L'ami de mon amie,
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quand Blanche et Fabien s'arrêtent lors de leur promenade en forêt, et qu'elle est soudain prise d'une bouffée de bonheur un peu coupable.
Conte d'hiver,
Spoiler (cliquez pour afficher)
à la fin également, qui voit Félicie retrouver Charles et sangloter dans ses bras - juste après, sa petite fille l'imite ("je pleure pas, je pleure de joie").
Oui, pour moi aussi, elles font partie des plus beaux moment de son cinéma
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by MJ »

Ecrit l'année passée, en hommage au Grand Momo:
Le Grand Momo

« Tout est fortuit sauf le hasard. » Eric Rohmer

« - Ca me fait penser qu’il faudrait que j’aille à la messe, courir les jolies filles. – Elles sont certainement moins moches qu’à la cellule du Parti. » Ma Nuit chez Maud

Curieux phénomène, n’ayant jamais été plus prégnant que pour la Nouvelle Vague (si l’on peut dire que celui-ci en a fait partie) : il y a les cinéastes et ce qu’ils représentent. Ainsi de Rohmer, du « grand Momo » : comment séparer les œuvres de la légende, les films du tournage au coin du jardin, les propos célèbres des biscuits et du thé à cinq heures dans son pied-à-terre, avec de jeunes écolières ? Tout cela ajoute au charme et nous n’avons nulle envie de le réduire. Car le cinéma de Rohmer est un cinéma de l’enchantement, au sens fort du terme, celui où la séduction a directement trait, par la manipulation, à une certaine forme d’ésotérisme. Il faudrait pourtant, aujourd’hui que son œuvre a reprise, nécessité faisant loi, une nouvelle actualité pour tous depuis sa disparition, tenter une démystification.
Sur son travail, certains lieux communs ont la vie dure. Ils constituent pourtant, à bien y regarder, de parfaits contre-sens. Le premier de tous : Rohmer serait un « réaliste », héritier des Lumières, de la captation directe du monde, caractère ethnologique de son cinéma, etc. Peut-être les Lumières, par Rossellini, se reflètent chez lui. Mais Rohmer c’est aussi une thèse sur l’espace chez Murnau, une image pensée de manière picturale (Almendros à la photographie). Ce n’est pas un réaliste, mais un moraliste : il est celui qui a transposé au cinéma la forme du conte philosophique. Que l’on revoie Pauline à la Plage : le machiavélisme de l’ethnologue, dont les pouvoirs de persuasion ont quelque chose de magique, l’innocence de deux jeunes femmes en robes blanches, jouant dans leur dos le destin des hommes, à la table du jardin, ce paradis (perdu lors du retour au labeur quotidien ?). Pour certains c’est du cinéma de vacances. Nous appelons cela du film fantastique. –Il y aurait des liens à tisser entre l’univers enchanté de Rohmer et celui (apriori aux antipodes) d’Argento : la vérité dans l’improbable, le décor conditionnant les personnages, des héroïnes folles parce qu’innocentes…- Seconde tarte à la crème : Rohmer s’intéresse à la normalité. Lequel de ses films est exempt d’une crise soudaine de larmes, de panique, d’une fuite immédiate et irraisonnée hors du cadre ? Il n’y en a pas. Car se sont ces moments qui l’intéressent : ceux où quelque chose excède le programme (tous ses personnages en ayant un). Dernier piège, le plus pernicieux de tous : Rohmer cinéaste du verbe. Pauline viendra encore à notre rescousse, la citation mise en exergue du Chrétien de Troyes faisant office de paradigme à son œuvre entière : « qui trop parloit mesfait ». Ca parle certes chez Momo, mais c’est pour moins agir. Le langage est un piège auquel je me laisse prendre, il m’emporte et me fait oublier. Que je suis là, face à des choix, dont la vie, sentimentale plus que tout autre, dépend.
Curieux personnage que ce Grand Momo. Catholique, conservateur, pas réactionnaire pour autant. Comment le serait-on quand l’on cosigne un ouvrage sur Hitchcock avec un Chabrol marxiste, que l’on a pour première monteuse une porteuse de valise du FLN, que l’on soutient les débuts derrière la caméra d’un Brisseau ouvertement communiste ? Encore un paradoxe : un homme malingre et timide entouré de belles femmes, un littérateur tendance Ancien Régime collaborant essentiellement avec des gens de gauche. Ce n’est plus un secret pour personne que Rohmer savait filmer les femmes séduisantes, mais des beautés « ordinaires » (Rosette, Béatrice Romand, Marie Rivière) telles que l’on en croise le matin dans la rue. –Une connaissance cinéphile racontait son émotion, lorsqu’il rencontra Amanda Langlet, un peu oubliée, dans le métro parisien.- Ce que l’on sait moins, c’est qu’il filma, et tout aussi bien, le social dans les mêmes moments. Certains lui reprocheront de ne pas s’être assez intéressé aux classes populaires (présentes dans Le Rayon Vert ou Conte d’Hiver), lui qui disait ne travailler qu’avec ce qu’il connaît (comprendre les classes aisées). Cela se peut. Que l’on regarde pourtant Ma Nuit chez Maud : la sortie des ouvriers de l’usine Michelin (montée après celle de l’église par les fidèles), Vidal le communiste, saluant avec aisance la bonne de Maud libre penseuse, avant de lui donner son veston. Rien que deux plans, mais ils suffisent à rappeler sur quoi se fonde le confort. Le luxe, dit un bourgeois de la Collectionneuse, crée un sentiment de distance entre les hommes. Ce vide est ainsi nécessaire à la prise de conscience révolutionnaire. Il fit aussi du cinéma politique : L’Arbre, le Maire et la Médiathèque, en avance sur son époque quant à la question écologique, L’Anglaise et le Duc, réflexion forte sur les coûts d’une révolution, Triple Agent, où l’Ouest se désillusionne sur l’Est, Les Nuits de la Pleine Lune, regard (un peu trop ?) séduit par la nouvelle urbanisation des années 80. A tort ou à raison, ce ne sont pas ses films qui nous intéressent le plus. Nos préférés sont le Conte d’Eté, où face à la beauté le troublant jeune homme (est-il l’innocence incarnée où le plus parfait machiavélisme ?), choisit de ne pas choisir, celui d’Automne, où les jeunes filles en fleur d’antan sont les feuilles roussies et déclinantes d’aujourd’hui (mais l’histoire se situant dans un cadre viticole peut-être peuvent-elles tel le vin se bonifier?), le Rayon Vert, œuvre à la fois solaire et dépressive, saisissante image de ce qu’est, fondamentalement, la solitude, La Collectionneuse, modèle de suspens vacancier (couchera ? couchera pas ?), Pauline à la Plage, le plus rohmérien des Rohmer (projetez l’histoire début XXème, dans les années 60 ou 2'000, elle fonctionnera toujours de la même manière)… De Ma Nuit chez Maud, rêve éthéré, conte hivernal qui fond comme neige au soleil quand on veut « l’éclairer », il est plus difficile de parler.
A n’en pas douter, il s’agit de sa plus belle oeuvre. L’un des trois plus beaux films français, à dire la vérité. Inactuel encore : après 68, une décennie de modernité cinématographique, qui s’intéressera encore aux déboires sentimentaux de jeunes catholiques provinciaux pendant la période des fêtes? Plus de gens que l’on ne le croit au vu du succès récolté… Peut-être parce qu’avant 68, il y a eu Vatican II, lui-même important pour un plus grand nombre de personnes que celles voulant bien l’admettre. Curieux clin d’œil du calendrier, un autre grand film sorti la même année se situe à Clermont-Ferrand – Le Chagrin et la Pitié. Chez Ophüls l’Histoire écrase la petite ville, chez Rohmer, ses habitants à la veille de Noël discutent dans un café de sa marche, sur laquelle l’homme de gauche fait un pari pascalien – l’engagement. Il n’est pas sûr d’y croire lui-même, il n’a que des convictions, pas de certitudes, mais le gain est infini, et les chances, mêmes minimes, font que le jeu en vaut la chandelle. Cette idée nous a séduite. Rohmer, rusé, la comprend bien. Mais en homme sérieux, plus kantien que pascalien, il ne peut la faire sienne. Ce sera donc à Jean-Louis, l’ingénieur, l’homme des chiffres, qu’il, malgré sa mauvaise foi évidente, donnera raison. La chance sourit aux audacieux : ceux qui choisissent une épouse au premier regard à la messe (l’on raconte que Rohmer décida une fois qu’il rencontrerait sa femme le soir même dans un bal populaire – ce qu’il fit), qui se résignent à attendre le père de leur enfant des années durant (Conte d’Hiver). Conte de Printemps explique très bien, et en fort peu de mots, ce qu’est l’impératif catégorique. Les héroïnes rohmériennes, quant elles ne sont pas Collectionneuse ou Femme de l’Aviateur y ont toujours crû dur comme fer. Le cinéaste veut qu’il en soit ainsi, mais vis-à-vis des spectateurs il n’est pas dictatorial. Rien ne nous dit que des lendemains chantants succèderont aux larmes « de joie » de la mère célibataire sur le générique de fin du Conte d’Hiver. Quant aux lendemains de la Nuit chez Maud… Le discrètement cruel épilogue semble rappeler que tout amour a pour origine un malentendu, que le mariage bourgeois est un mélange de compromissions et de non-dits. Mais à la fin qui est le plus heureux : la femme seule et honnête où le mari comblé mais floué ?
La question reste en suspens. Ce n’est qu’un conte et Amanda Langlet n’est pas encore sur cette plage pour jouer les bonnes fées un peu intéressées (Conte d’Eté). Il est possible d’aborder le cinéma de Rohmer par ses particularités : « provincialisme » (salutaire quand toute sa génération se focalise sur Paris la capitale), jeux du hasard et de la nécessité... Il est peut-être plus intéressant de voir ce qui le relie à une manière universelle de raconter, par-delà les chemins de traverse de la langue, une histoire. On appelle cela « conter ». Rohmer ne cesse, à l’écran et sur le papier, de faire l’éloge de la fidélité : à une idée fixe (je veux voir le Rayon Vert, je veux faire L’Amour L’Après-Midi, je veux toucher le Genou de Clair…), aux personnes avec qui il travaille, à ses thèmes de prédilection, à son style parfois insolite, au français correct d’avant la modernité... Celle aux vieilles manières de conter s’ajoute à ces autres-ci. La fidélité a pour fondement la croyance qu’une action répétée trouvera naturellement un sens dans le cours des choses et de l’Histoire. Ainsi du hasard, qui est l’évènement le moins fortuit chez Rohmer. Les cyniques argueront qu’il ne s’agit là que de la vieille illusion rétrospective. Laissons-les à leurs sarcasmes, ils n’ont rien compris. Ils ne savent pas que ça fait sens, qu’on les joue, qu’ils sont les personnages d’un conte naïf et saisonnier. Dieu n’existe peut-être pas, mais le Rayon Vert, oui.
Qu’on me permette une dernière digression, à la première personne cette fois-ci: après avoir lu dans un café fribourgeois la fameuse boutade rohmérienne (« le hasard n’est pas fortuit »), je sors dans la rue, croise ma marraine sur le trottoir, lui parle d’une connaissance, pour ainsi dire injoignable, qui avait proposé (une autre fois par hasard, après des mois de silence) de passer en notre compagnie un dîner à l’occasion. Je me retourne, pour l’apercevoir de l’autre côté du pavé. Nous n’avions chacun aucunes raisons d’être ordinairement à cet endroit, à ce moment de la journée. Le rendez-vous fut fixé au dimanche soir suivant, dans l’appartement de l’une d’entre nous. Ce fut l’une des plus agréables soirées de ma vie. Jean-Louis Trintignant se retrouvait dans une situation similaire, quarante plus tôt à Clermont. Certains comprennent que ces hasards n’ont rien de fortuit, d’autres n’y voient qu’une banale coïncidence, dans une petite ville bourgeoise et catholique.
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Thaddeus
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by Thaddeus »

Très beau texte, MJ, bravo.
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by julien »

Trouver le parallèle entre le cinéma de Rohmer et celui de Dario Argento fallait quand même le faire.
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by Federico »

julien wrote:Trouver le parallèle entre le cinéma de Rohmer et celui de Dario Argento fallait quand même le faire.
Lu comme ça, c'est vrai qu'il fallait oser mais le parallèle est amusant. Les deux ont au moins en commun d'aimer faire tourner de fort jolies jeunes femmes. Avec un peu d'imagination, on peut rêver de voir les actrices de l'un dans les films de l'autre et inversement. :wink:
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by Amarcord »

Jeremy Fox wrote:
Stark wrote:
Toujours dans Le Rayon vert, une autre scène de pleurs me flingue littéralement : Delphine, seule, au milieu de la nature... Elle se sent soudain dévastée et éclate en sanglots... Un moment sans paroles, un peu à la Antonioni (où c'est quand rien ne se passe que tout se passe), où Rohmer touche à quelque chose qui semble aller au-delà de l'intime... Je crois n'avoir jamais retrouvé ailleurs un moment de cinéma aussi fort, aussi triste, aussi dérangeant... C'est aussi, accessoirement, l'occasion pour Rohmer de démontrer qu'il n'est pas le cinéaste "bavard" que ses détracteurs voient en lui (lui-même se rangeait d'ailleurs plus volontiers derrière les muets, dont il se disait le continuateur naturel... avec un rien de provocation malicieuse !)
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by Thaddeus »

Oui, je suis totalement d'accord. Le Rayon Vert touche quelque chose d'indicible, d'indéfinissable dans ce mal-être qui n'ose pas dire son nom, cet état dépressif que Delphine subit sans le comprendre, contre lequel elle lutte sans pouvoir trouver de solution. Et cette scène de sanglots au milieu de la nature, lors d'une promenade triste un après-midi d'été, est très symptomatique. Il y a aussi ce moment où, après un repas entre amis, elle s'isole et va pleurer sur un escaler, avant d'être rejointe par son amie (Béatrice Romand) qui tente de la consoler. Ou encore, cet état d'indécision, d'hésitation permanente, qui la voit partir pour les Alpes puis revenir dès la soirée, parce qu'elle se rend compte que là encore elle n'y est pas heureuse. Rohmer formalise et exprime cette détresse avec une sensibilité dingue. Il faut dire aussi à quel point Marie Rivière est touchante, vibrante, frémissante de fragilité.
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by Amarcord »

Stark wrote:Oui, je suis totalement d'accord. Le Rayon Vert touche quelque chose d'indicible, d'indéfinissable dans ce mal-être qui n'ose pas dire son nom, cet état dépressif que Delphine subit sans le comprendre, contre lequel elle lutte sans pouvoir trouver de solution. Et cette scène de sanglots au milieu de la nature, lors d'une promenade triste un après-midi d'été, est très symptomatique. Il y a aussi ce moment où, après un repas entre amis, elle s'isole et va pleurer sur un escalier, avant d'être rejointe par son amie (Béatrice Romand) qui tente de la consoler. Ou encore, cet état d'indécision, d'hésitation permanente, qui la voit partir pour les Alpes puis revenir dès la soirée, parce qu'elle se rend compte que là encore elle n'y est pas heureuse. Rohmer formalise et exprime cette détresse avec une sensibilité dingue. Il faut dire aussi à quel point Marie Rivière est touchante, vibrante, frémissante de fragilité.
Et tout ça avec une élégance rare absolument admirable... On imagine ce qu'à peu près n'importe qui d'autre, à la place de Rohmer, aurait fait avec de telles scènes (à commencer par grosse musique bien sirupeuse, bien pleurnicharde !). Rohmer, lui, reste constamment dans l'élégance, la pudeur, tout en montrant sans fioriture, très frontalement, ce mal-être si difficile à capter au cinéma (car déjà bien compliqué à définir dans la vie réelle !)... Difficile de ne pas être en admiration devant ça. Je crois d'ailleurs que c'est ce qui gêne les détracteurs de Rohmer : cette vérité crue, montrée telle quelle, dans toute sa violence, qui instaure un vrai malaise pour celui qui regarde et qui se sent soudain terriblement voyeur. (Jacques Lourcelles, dans son fameux dictionnaire des films, est d'une dureté impitoyable avec Rohmer en général, et Le Rayon vert en particulier).
Stark wrote:Il y a aussi ce moment où, après un repas entre amis, elle s'isole et va pleurer sur un escalier, avant d'être rejointe par son amie (Béatrice Romand) qui tente de la consoler.
Oui, c'est Rosette, en fait, qui vient la consoler, suite à l'attitude particulièrement (involontairement ?) agressive de Béatrice Romand... Belle illustration de ceux qui veulent à tout prix votre bonheur, sans même savoir en quoi il consiste.
Un autre repas entre amis est aussi très gênant (j'en ai mal physiquement pour Delphine, chaque fois que je revois la scène) : celui où elle se retrouve littéralement "sommée" de s'expliquer sur son aversion pour la viande... Tout le monde semble vouloir se mettre en quatre pour qu'elle se sente bien ("on va te faire des oeufs, attends..." ; "Mais pourquoi tu ne veux pas manger de viande ? C'est bon, un bon pavé...")... Elle qui veut juste qu'on la laisse tranquille, qui ne veut surtout pas déranger, se retrouve au centre de toutes les attentions, malgré elle, et ça vire quasiment au tribunal d'inquisition... L'horreur absolue ! Pauvre, pauvre Delphine... Et géniale Marie Rivière, en effet, il faut le souligner, le dire et le redire.
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by Federico »

Le Rayon Vert est un des plus bouleversants Rohmer. Il m'avait moi aussi bien flingué à sa sortie et son suspense solaire final est un de mes plus grands souvenirs de cinoche. Au point que, bien que l'ayant en DVD, j'ai la trouille de risquer d'être déçu en le revoyant (alors que j'ai revu sans problème et avec un plaisir égal d'autres films du très grand Momo). Quant aux larmes de Marie Rivière, qui sait si Pascal Ferran n'y a pas songé en tournant la poignante scène finale de son sublime Lady Chatterley et l'homme des bois...
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by origan42 »

J'ai eu la chance de découvrir hier Le Rayon vert. J'ai ressenti tout ce que vous avez décrit. Vous en parlez tous si bien...
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by ballantrae »

Pour ceux qui ne seraient pas trop loin de mon département, la Dordogne : le festival de Sarlat consacrera une partie de sa programmation à Rohmer ( Conte d'été étant l'oeuvre à étudier pour l'option bac cette année). Présence annoncée de collaborateurs ( Françoise Etchegarray productrice, Diane Barratier sa chef op sur nombre des derniers films, Béatrice Romand à tout jamais liée au Rayon vert...). Mentionnons aussi la présence d'Antoine de Baecque et de Noel Herpe ( qui a conduit l'entretien consécutif à la réédition de Le celluloid et le marbre et coauteur avec le premier d'une bio à venir ) .Bien sûr, des films seront projetés. Je vous raconterai les rencontres à ce moment là ! Cela se déroule du 8 au 12 novembre.
Quand j'avais 18-20 ans, c'est une oeuvre qui m'exaspérait et peu à peu, j'ai réussi à l'apprivoiser, à l'aider, à la goûter en gourmet. Le déclencheur a été la découverte conjointe de L'arbre, le maire et la médiathèque au cinéma et de La marquise d'O en reprise: ce grand écart stylistique m'a permis de balayer tous mes a prioris et de comprendre que la simplicité du Rayon vert, la "naiveté" des dispositifs de Conte d'hiver étaient des faux semblants qui masquaient un cinéma très pensé (découverte confirmée alors par le visionnage du formidable docu E R , preuves à l'appui).
Vous avez raison plus haut de rappeler l'importance d'uen pensée critique de haute volée: sa thèse sur Murnau, Le celluloid et le marbre, Le goût de la beauté ( notamment l'essai intitulé Vanité que la peinture), l'hitchcock cosigné avec Chabrol sont des lectures passionnantes.
Quant aux trois derniers films "historiques", ils sont à mon sens particulièrement réussis avec leurs parti pris casse gueule:
-L'anglaise et le duc: paris incroyables sur le choix du numérique, des toiles/décors, d'un regard inhabituel sur la Révolution, d'un sens du suspense digne d'un Hitchcock
-Triple agent: sens de la métonymie pour la reconstitution, dialogues et situations où on se perd
-Les amours d'Astrée:oeuvre littéraire inadaptable, liant entre choix du naturel ( décor préservé, costumes et objets dans l'entre deux d'une Gaule rêvée par le XVIIème s, sophistication de la casuistique amoureuse)