Eric Rohmer (1920-2010)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Nomorereasons
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by Nomorereasons »

Watkinssien wrote:Ne pas oublier son formidable premier long-métrage, Le Signe du Lion !!!
Ouffa! Que t'arrive-t'il mon bon watkinssien?
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Watkinssien
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by Watkinssien »

yaplusdsaisons wrote:
Watkinssien wrote:Ne pas oublier son formidable premier long-métrage, Le Signe du Lion !!!
Ouffa! Que t'arrive-t'il mon bon watkinssien?
:?: Je ne sais pas, que m'est-il arrivé ? :)
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Boubakar
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by Boubakar »

Pour ce mois-ci, encore deux films d'Eric Rohmer que je porte au pinacle ; L'ami de mon amie et Les nuits de la pleine lune.
Si le sujet ne change guère, l'amour, Rohmer a cette façon unique de faire parler des jeunes gens d'une chose universelle, mais tout en le renouvelant constamment (à ce titre, Pascale Ogier est une vraie révélation, et je ne savais pas qu'elle était décédée si jeune).
Autant d'autres films de Rohmer me font "peur" (comme L'anglaise et le duc ou Perceval le Gallois), tous ses films faits autour de sa définition de l'amour me touchent beaucoup.
Du coup, je viens de prendre Conte d'été et L'amour l'après-midi pour poursuivre cette filmographie que je trouve de plus en plus passionnante.
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Thaddeus
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by Thaddeus »

Boubakar wrote:Pour ce mois-ci, encore deux films d'Eric Rohmer que je porte au pinacle ; L'ami de mon amie et Les nuits de la pleine lune.
Si le sujet ne change guère, l'amour, Rohmer a cette façon unique de faire parler des jeunes gens d'une chose universelle, mais tout en le renouvelant constamment (à ce titre, Pascale Ogier est une vraie révélation, et je ne savais pas qu'elle était décédée si jeune).
Autant d'autres films de Rohmer me font "peur" (comme L'anglaise et le duc ou Perceval le Gallois), tous ses films faits autour de sa définition de l'amour me touchent beaucoup.
Du coup, je viens de prendre Conte d'été et L'amour l'après-midi pour poursuivre cette filmographie que je trouve de plus en plus passionnante.
Tu peux y aller les yeux fermés : je pense que si tu as aimés certains épisodes des Comédies et Proverbes, tu aimeras les Contes moraux et les Contes des quatre saisons.

Avec le temps, Eric Rohmer est sans doute est devenu, doucement, mine de rien, un cinéaste qui compte énormément pour moi. La fausse austérité de Ma Nuit chez Maud, la douce mélancolie de Conte d'automne, la sensibilité unique du Rayon Vert, la légèreté ludique mais si profonde de La Femme de l'aviateur, la fraîcheur charmeuse de Conte d'été, l'humour exquis de L'arbre, le maire et la médiathèque, la simplicité profondément émouvante de Conte d'hiver, le marivaudage de Pauline à la Plage, la douceur ensoleillée du Genou de Claire... Que de merveilles... Delphine, Gaspard, Félicie, Isabelle et les autres m'ont tous touché, ému, interpellé, si proches, si justes.
Toujours la même art du naturel (que je ne trouve nulle part ailleurs), le même équilibre miraculeux, absolument exquis, entre légèreté absolue et philosophie, humour et gravité, intellect et émotion (violente, l'émotion, la fin du Rayon vert ou de Conte d'hiver, c'est mouchoirs). Je sais que mille textes, mille études ont déjà été consacrés à cette magie rohmerienne, ce cinéma si singulier, cette vision des gens si lucide, si aigue, si profondément bienveillante aussi, alors je vais faire profil bas et ne pas en rajouter : c'est un cinéma qui me touche énormément. Qualité plus précieuse que tout, que je chéris : Rohmer aime ses personnages, il leur donne à tous leur chance, les moyens de s'expliquer (et on s'explique beaucoup chez Rohmer, du moins on essaye). C'est une magnifique carte du Tendre que le cinéaste a dessiné, une portrait précieux de nos semblables, que je rapprocherais d'un Woody Allen, même si les deux artistes sont évidemment très éloignés l'un de l'autre dans le ton ou la vision du monde. Et ces actrices... il faudrait parler pendant des heures des actrices rohmeriennes...

Bref, j'adore. A tel point que parfois, je n'aurais envie de ne voir que ça, que du Rohmer.
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Jeremy Fox
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by Jeremy Fox »

Stark wrote:
Bref, j'adore. A tel point que parfois, je n'aurais envie de ne voir que ça, que du Rohmer.
C'est pour cette même raison que je n'y reviens plus depuis un moment ; car quand je tombe dedans, je n'ai plus goût à regarder autre chose pendant une certaine période :wink:
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Boubakar
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by Boubakar »

Jeremy Fox wrote:C'est pour cette même raison que je n'y reviens plus depuis un moment ; car quand je tombe dedans, je n'ai plus goût à regarder autre chose pendant une certaine période :wink:
Mais, contrairement à quelqu'un comme Kubrick, je trouve que Rohmer a "crée" des héritiers à son cinéma, dont le plus manifeste pour moi est Emmanuel Mouret. Peut-être qu'il y en a d'autres, en particulier en Asie...
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by riqueuniee »

Mouret a parfois été qualifié de Rohmer light. Ce que je trouve injuste : la légèreté (du moins telle que Mouret la pratique) n'est pas un défaut. D'ailleurs, je suis plus réceptive au cinéma de Mouret. Rohmer,j'accroche beaucoup moins.
J'aime bien Ma nuit chez Maud. J'ai également apprécié les Amours d'astrée et de Céladon et Perceval le Gallois.
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by Federico »

Boubakar wrote: Mais, contrairement à quelqu'un comme Kubrick, je trouve que Rohmer a "crée" des héritiers à son cinéma, dont le plus manifeste pour moi est Emmanuel Mouret. Peut-être qu'il y en a d'autres, en particulier en Asie...
Oui pour Mouret, ainsi que Philippe Harel et puis peut-être le plus néo-rohmerien de tous : Mikhaël Hers.
Oui aussi pour l'Asie, même si je ne suis pas fou de Hou Hsiao Hsien (que je trouve parfois trop ostensiblement branchouille), il est clair que Rohmer l'a fortement influencé.
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Thaddeus
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by Thaddeus »

Federico wrote:Oui aussi pour l'Asie, même si je ne suis pas fou de Hou Hsiao Hsien (que je trouve parfois trop ostensiblement branchouille), il est clair que Rohmer l'a fortement influencé.
Je lis souvent que Hong Sang-soo est, de tous les cinéastes actuels, celui qui revendique le plus ouvertement l'héritage rohmerien. Je n'ai vu aucun de ses films et ne peux donc pas me prononcer, mais c'est une remarque récurrente, me-semble-t-il.
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by Amarcord »

Je ne vois absolument personne qui soit en capacité de restituer la si particulière petite musique rohmerienne. Je pense que jamais je ne retrouverai un univers comme celui de Rohmer : ça me désole et me réconforte tout à la fois.
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by Joe Wilson »

Stark wrote: Je lis souvent que Hong Sang-soo est, de tous les cinéastes actuels, celui qui revendique le plus ouvertement l'héritage rohmerien. Je n'ai vu aucun de ses films et ne peux donc pas me prononcer, mais c'est une remarque récurrente, me-semble-t-il.
Oui dans le sens où la mise en scène d'Hong Sang-Soo cherche à cerner des enjeux relationnels, et chaque film peut alors se considérer comme une variation, subtile et décalée, du précédent. Avec la sensation d'une continuité...
Le cinéaste coréen a cependant pu trouver très vite un style propre (l'usage et la portée des dialogues sont incomparables), qui lui a permis de s'épanouir. Ce qui confirme en effet l'idée d'un héritage plutôt qu'une restitution, Rohmer ayant stimulé une approche du cinéma, en l'état intransposable.
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by Tancrède »

le dernier des Mohicans
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by Federico »

Tancrède wrote:le dernier des Mohicans
En y repensant, Wes Study ressemble un peu à Feodor Atkine... mais il doit préférer chatouiller les pieds avec un brandon. :lol:
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by Thaddeus »

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Le signe du lion
Pour le jeu de l’exégèse, on peut inventorier toute une smala chabrolienne : Géhauff aux dialogues, le parfum de satire bourgeoise, un rôle pour Stéphane Audran (que cette femme était belle). Godard et ses lunettes noires, Marie Dubois héritent aussi de quelques plans. Rohmer ébauche surtout les fondements d’une philosophie (le hasard, le destin) et d’une esthétique attachée aux lieux (Paris en été, écrasé par un soleil de plomb, où les couples se prélassent le long de la Seine). On y suit la déambulation d’un bohème oisif soudainement sur la paille, confronté à l’indifférence, au dénuement, à sa clochardisation progressive, subie davantage par passivité que par infortune. Le propos est noir, fixé dans sa nudité concrète, mais éclairé d’un amusement ironique que la pirouette finale met en relief. 5/6

La collectionneuse
L’engourdissement provençal, la léthargie en bleu, en mer et en soleil, les jeux dans le jeu de la mise en scène, l’insouciance détachée, boudeuse et insolente d’Haydée Politoff, le littoral lumineux où se perd le regard de son héros dans des scènes de pure contemplation épicurienne, les comportements de séduction égratignés avec ironie et lucidité par le cinéaste… Léger et profond à la fois, le deuxième long métrage de Rohmer donne envie de manipuler cette boîte de conserve bardée de larmes de rasoir, de prendre un Rousseau dans la Pléiade pour aller s’assoupir sous un chêne-liège ou de faire une scène en tapant du pied sur le plancher. Il est comme une note d’intention affichant tout ce qui fera son art, alanguie dans une douceur estivale qui en renforce le charme et l’évanescence. 4/6

Ma nuit chez Maud
A priori, le film le plus austère de l’auteur. En réalité, l’un des plus concrets et pénétrants de sa carrière, celui où il cerne au plus juste le nœud gordien de son corpus thématique : le libre-arbitre, les questions du hasard, de la nécessité et de l’honnêteté intellectuelle. Questions hautement abstraites mais transformée par le grand art rohmerien en variations délectables, tangibles, sur les jeux de l’amour et des coïncidences. Car si Marx, le pari de Pascal et la religion sont convoqués, le film transcende miraculeusement l’intellectualité de son sujet par l’humour et la sensibilité du traitement. C’est un cinéma de chambre d’une grâce folle, dont le charme se mêle de gravité et de mélancolie, et qui enivre par l’acuité précise et musicale de ses dialogues, son attention aux visages, sa sensualité en sourdine. 6/6
Top 10 Année 1969

Le genou de Claire
L’auteur poursuit un ensemble tranquillement à contre-courant des modes, brillant, secret, uniformément commenté à la première personne. Il dresse cette fois le portrait d’un libertin bien de son époque, qui en bon héros rohmerien ne voit que ce qu’il peut ou veut, déguise sa vengeance derrière le défi et cache sa mauvaise conscience et son dépit de séducteur défaillant autant dans le refuge des incitations de la romancière que dans celui d’une moralité à la logique constamment interrogée. Très au-dessus de tout le monde pour croquer et cerner le comportement amoureux de ses personnages, le réalisateur filme jeunes filles en fleur, promenades estivales et marivaudages primesautiers sur les bords du lac d’Annecy, avec l’insouciance acidulée du temps des cerises et la picturalité ensoleillée d’un Gauguin. 5/6

L’amour l’après-midi
S’il est d’abord irritant à plaisir par une exaspération des ridicules de son temps, le dernier Conte moral s’avère d’autant plus grave qu’il enregistre le ressassement des jours et des obsessions et prend soin de les inscrire dans un contexte social et topographique précis. C’est la chronique d’un adultère filmé sans jugement, avec une forme de tristesse voilée qui ne se départit jamais de l’euphorie qui l’accompagne. Le timbre de voix singulier de Zouzou, la ronde des actrices rohmeriennes pour un rêve délicieux, une conclusion particulièrement poignante en font une autre réussite notable, qui entraîne son personnage au bord du dilemme tragique, le précipite dans la spirale d’un escalier sans limites et finit par le délivrer de sa bonne conscience raisonneuse en faisant jaillir les larmes de sa femme. 5/6

La marquise d’O…
Germanophile notoire, Rohmer adapte une nouvelle de Kleist sans la moderniser, en respecte scrupuleusement le verbe, et la restitue dans les conventions de son époque en s’inspirant de la peinture romantique (il y cite le Cauchemar de Füssli ou Le Gâteau des Rois de Greuze). Ce faisant il double la quête morale des précédents Contes d’un débat sur la transparence et les artifices de la représentation. Sa capacité à joindre le plaisir intellectuel et la vérité des cœurs défie l’analyse, car ce superbe portrait de femme est aussi une célébration de la probité et du lien familial. Lorsque la mère pleure de joie en prenant conscience de l’innocence de la marquise et implore son pardon, lorsque le père étreint cette dernière après s’être réconcilié avec elle, rien n’existe plus que l’émotion qui jaillit. 5/6
Top 10 Année 1976

Perceval le gallois
Hhmmpfff. Toi qui te prétends fan de Rohmer et te pâmes devant ses dispositifs dénudés, frotte-toi à son adaptation de Chrétien de Troyes, où l’on parle le vieux françois dans un décor de maternelle digne de l’Île aux enfants, où Perceval va d’aventure en aventure comme un grand benêt, accompagné d’un chœur de ménestrels jouant du luth ou de la guitare sarrazine. Si tu en sors ravi, tu es bel et bien vendu jusqu’au bout des ongles. Car l’expérience s’avère pour le moins radicale, qui conserve l’octosyllabe rimé, pousse la représentation non perspective du Moyen-Âge dans une fidélité audacieusement littérale à l’abstraction du roman courtois et tourne le dos à toutes les conventions du réalisme cinématographique, sans la moindre peur du ridicule. À vivre une fois mais probablement pas deux. 3/6

La femme de l’aviateur
Début d’un nouveau cycle, et toujours l’état de grâce. Rohmer n’avait encore jamais fureté dans ces eaux-là, visé une telle ténuité, une telle transparence : ici pas de plans à la beauté hiératique ni de reconstitution stylisée, mais une liberté de ton qui s’accorde à merveille avec la psychologie incertaine des protagonistes. L’argument est mince, vague semblant de filature que le regard unique du cinéaste transforme en suspense minimaliste, avec les Buttes-Chaumont en guise de terrain de jeu. La narcolepsie du héros interroge – est-on dans un rêve ? Si le charme pétillant d’Anne-Laure Meury entraîne l’aventure dans un ludisme revendiqué, une métaphysique de l’imaginaire, la fragilité de Marie Rivière, confrontée dans le lit d’un petit studio à la jalousie de son petit ami, vient voiler le final d’une gravité nouvelle. C’est magnifique. 5/6
Top 10 Année 1981

Le beau mariage
Plus que dans tout autre Comédie et Proverbe, Rohmer s’interroge ici sur la substitution à une morale d’un système de normes sociales et dessine les nouveaux contours d’une éducation sentimentale où le mariage constitue le modèle presque marchand de la société bourgeoise. C’est tout l’enjeu de l’aventure vécue par Sabine, petit lutin fonceur buté sur son obsession, sur un malentendu qui engendre un combat amoureux, et dont le doux délire tient à la fois du caprice égoïste, du jeu superficiel, voire d’une certaine forme d’érotomanie. Ses assauts répétés, de plus ou plus désespérés, pour conquérir le cœur d’un élu choisi presque par hasard, se heurtent à la résistance diplomate et courtoise d’un Dussollier particulièrement savoureux (ah, cette grande scène d’explication au bureau !). 4/6

Pauline à la plage
Rohmer vogue, le cœur vague, l’esprit aux aguets. Autrefois on appelant ce type d’œuvres des "levers de rideaux" – Marivaux en a écrit de célèbres, Musset aussi. On est davantage dans la tonalité du Genou de Claire ici. C’est un marivaudage estival au charme exquis, qui analyse avec ironie et clairvoyance plusieurs attitudes face à l’amour, en laissant chacun s’expliquer, en donnant ses raisons à tout le monde, même à ceux dont les comportements se font les plus cyniques, les plus immoraux. Il y est question d’illusions sentimentales, de naïveté, d’apprentissage. Dans ce chassé-croisé, ce sont les jeunes, les ados, qui se révèlent les plus lucides, les plus honnêtes, et dont les affectations sincères interfèrent dans les manigances des calculateurs. Légèreté et profondeur, encore et toujours. 5/6
Top 10 Année 1983

Les nuits de la pleine lune
Toujours la même question : qu’est-ce qui sépare une comédie d’un conte moral ? Pas grand-chose. L’esprit XVIIIè siècle est là, la chorégraphie délicate des sentiments et des caprices qui, tels des ludions mal accordés, ne vivent jamais au même niveau, les pas-de-deux de l’inconstance et du bonheur perdu. Ce film-ci offre également l’occasion de rappeler à quel point le cinéaste est un grand peintre de la société, capable d’en saisir des instantanés précis, expressifs, parlants – attitudes, signes, musiques, décors, tout respire l’époque et le lieu qu’il s’emploie à décrire. Pascale Ogier y est une figure touchante de femme libre mais immature, apprenant à ses dépends les conséquences du badinage et de la difficulté à s’engager (l’une des fins les plus cruelles que Rohmer ait imaginées). 4/6

Le rayon vert
Rohmer aime le contre-pied, les défis, les hasards stimulants. Il fait ici le pari d’une liberté totale, de l’improvisation, 0du relâchement narratif – l’expérience est absolument miraculeuse. Sur les pas d’une jeune femme en mal d’amour, il dessine la quête d’un bonheur, une utopie de la rencontre romantique. Confrontée à la qualité réelle de ses relations sentimentales et aux échecs qu’elle connaît trop bien, l’héroïne s’accroche, persiste à croire à cette lueur verte du soleil couchant qui lui permettrait de distinguer ce que les autres ne voient pas. Marie Rivière déploie des trésors de sensibilité fragile, suivant un parcours spirituel ponctué de signes (une carte zodiacale sur son chemin), de moments de détresse et d’espoirs éphémères, jusqu’au suspense solaire final, merveilleux instant de plénitude atteinte qui clôt le film avec une intensité dévastatrice. 6/6
Top 10 Année 1986

Quatre aventures de Reinette et Mirabelle
Atteindre la simplicité et l’évidence est un luxe que seuls les plus grands peuvent s’offrir : Rohmer y parvient en quatre segments rivalisant de charme, d’acuité et de drôlerie, quatre petits contes philosophiques sur la liberté, la morale, la sincérité, l’amitié. À la campagne Reinette fait découvrir à Mirabelle l’heure bleue où la nuit se meurt et où le jour naît dans un silence absolu. À la ville c’est à un garçon de café irascible, une voleuse compulsive, un marchand d’art qu’elle expose en détails ses convictions et ses théories. La caméra s’amuse de ces historiettes sans histoire, de ces délicieuses futilités, de ces improvisations alertes où tout se joue entre ce qui sort de la bouche et ce qui arrive à l’oreille. La modestie du propos nous rend attentif au moindre détail et son intelligence est le gage de la nôtre. 5/6

L’ami de mon amie
C’est dans le cadre de la nouvelle banlieue et les tonalités pastel de Cergy naissante que le cinéaste place cette interrogation subtile et tendre sur les jeux de l’amour et du hasard, qui élabore d’infimes variations autour de la timide et touchante Emmanuelle Chaulet – le genre de fille qu’on ne remarque pas au début puis dont on finit par se dire qu’elle est la plus jolie du monde. Quelques larmes de bonheur et de désarroi versées au bord d’un étang, un bel éloge de l’amitié féminine, des quiproquos savoureux, une conclusion lumineuse où le vert et le bleu qui vêtissent les couples d’amoureux figurent une harmonie trouvée. Ça devient banal de le répéter, mais c’est toujours aussi beau, émouvant, fin, léger à la fois : nouvelle potion magique dont l’alchimie régale l’intellect en même temps qu’elle stimule la sensibilité. 5/6
Top 10 Année 1987

Conte de printemps
Et hop, entame d’une nouvelle série. Changement dans la continuité donc, avec ce premier volet, sans doute le plus faible, mais qui reste évidemment très plaisant, et au-dessus de l’essentiel du reste de la production. Jeanne est morale, aime l’ordre et la raison, et partage quelques jours la vie de Natacha qui ressemble, elle, comme une sœur à une héroïne des Comédie et Proverbes. Comme dans les contes de notre enfance, il y a des complots qui n’en sont pas, des mystères qui se dévoilent aussi simplement qu’ils s’étaient noués, et la résolution d’une intrigue qui piégera une père vaguement empoté mais séduisant. Le bavardage s’y fait sans doute plus théorique, plus verrouillé, dévoilant la logique d’un petit vaudeville des sentiments aux allures de conte humble et moraliste. Mineur mais charmant. 4/6

Conte d’hiver
Quelque part, Rohmer retrouve ici la problématique de Ma Nuit chez Maud et remet en question le pari de Pascal à travers le choix de vie et les atermoiements de Félicie (adorable Charlotte Véry), partagée entre deux hommes mais gardant pour elle sa toute petite chance, fidèle à son idéal romantique. C’est l’un des plus beaux films qui soient sur les questions de la foi, de l’engagement, de la confiance en ce qui nous meut et nous fait accepter comme un dû la fatalité du bonheur. Avec une immense sensibilité, le metteur en scène inscrit la banalité du quotidien (élever seule une petite fille, osciller entre deux amants dévoués) dans une ferveur tendre et empathique, une sorte de féérie tranquille et sans apprêt, qui rend le miracle final proprement bouleversant. Comment, mais comment ce cinéaste fait-il pour être aussi génial ? 6/6
Top 10 Année 1992

L’arbre, le maire et la médiathèque
Une petite commune vendéenne sous mandat socialiste, ses habitants du cru, son instituteur écolo et son maire contraint de louvoyer entre ambitions électorales et fidélité à ses idées. Avec un regard amusé, Rohmer défriche la chose politique en s’autorisant des décrochages incongrus, relève l’écart entre le geste et la parole, égratigne les petites compromissions de chacun avec sa conscience. Car parler, s’expliquer, trouver les mots justes a toujours été le credo de ses personnages, confrontés aux problèmes de l’amour – ici, il est question de tradition et de modernité, d’urbanisme et de ruralité. Les acteurs se délectent (Dombasle en illuminée des champs, Luchini en prof socialo-buté), et la vérité sort de la bouche espiègle d’une enfant de dix ans, qui a tout compris avant tout le monde. Quel régal. 5/6

Les rendez-vous de Paris
Trois petits récits filmés en 16 mm, en tournant le dos, sans ostentation mais avec malice et fermeté, à toute forme de culte du professionnalisme. L’histoire d’un rendez-vous lucide qui se transforme en rendez-vous aveugle, celle d’une accumulation de rencontres dans les parcs et jardins de la capitale, celle enfin d’un rencart aléatoire que remplace un banal lapin, composent un ensemble d’imbroglios ludiques, de confidences, de tours et de détours, tout un jeu de la séduction sensible au plein air, aux squares, bancs et vieux quartiers de Paris. Difficile d’échapper au charme de ces déambulations, des improvisations, mimiques et friandises de ces jeunes gens, de cette diction où la plus experte des grammaires se mêle au langage parlé, et où les filles les plus sensibilisées à l’air du temps ont des "amoureux". 4/6

Conte d’été
Pauline à la Plage, treize ans plus tard. Un garçon hésite entre trois soupirantes. Scène après scène, chacune se dévoile, échappe aux idées qu’on se fait d’elle, dresse tout un champ des possibles – la séductrice s’en tient à des principes admirables, l’amante idéalisée est plus fragile qu’on ne croit, la bonne copine pourrait bien être l’amoureuse parfaite. De ce chemin de douaniers riche en désirs de contrebande l’auteur fait une sorte de marivaudrome en constante évolution, une invitation non au voyage mais à la patience, à la sédimentation des expériences ordinaires. Chassé-croisé subtil, baigné du charme exquis des côtes bretonnes en plein été, qui délivre une philosophie de l’amour, une morale du choix, du compromis ou du renoncement. Au final, notre héros laisse le hasard décider pour lui – il a bien raison. 5/6
Top 10 Année 1996

Conte d’automne
Entre deux conversations délicieuses dans les vignes lyonnaises, au-dessus desquelles veillent comme des sentinelles ambiguës du progrès les cheminées de la centrale nucléaire de Tricastin, les machinations cahotent vers un heureux dénouement. Couleurs brunes, gorgées d’une douce mélancolie, synchrones avec cet âge que le réalisateur a rarement abordé : le début de la cinquantaine, à la croisée des chemins, à l’heure des premiers bilans. Histoire de manipulation sentimentale comme il les affectionne, comédie faussement légère qui creuse les doutes et les aspirations de ses deux héroïnes, portées par la possibilité d’un dernier amour. De cette douceur automnale, de cette hymne à la rencontre, à l’entraide et à l’amitié naît une forme de sérénité qui montre à quel point Rohmer dit tout en montrant le moins. 5/6
Top 10 Année 1998

L’anglaise et le duc
Dialogues en salon, au verbe précis et raffiné, ponctués d’interludes extérieurs incrustant les personnages dans de superbes toiles peintes qui, conjurant toute tentative vaine de reconstituer un Paris qui n’existe plus, évoquent celles qui ont fixé l’époque dans nos mémoires. En ne cherchant jamais à masquer l’artificialité du procédé, Rohmer innove en d’audacieux partis pris esthétiques – voilà pour la forme. À rebours du folklore, le cinéaste raconte la Révolution française du côté des aristocrates, et en fait une sorte de cauchemar numérique en sourdine, un thriller captivant hanté par une terreur paranoïaque, charriant les dérives de l’idéologie, les tourments de l’Histoire, les conflits de la loyauté, de l’intégrité et de l’amitié amoureuse dans le cadre d’une scénographie minimale. Passionnant. 5/6
Top 10 Année 2001

Triple agent
Ancien général de l’armée blanche, Fiodor a une activité d’agent secret, il s’en cache à peine. Lui et sa jeune femme grecque se lient avec des voisins, partisans du Front populaire, puis le fossé idéologique se creuse en conversations policées, le paysage paisible se brouille, on ne sait trop comment ni pourquoi. Plus ardue et théorique qu’à l’accoutumée, cette approche très originale de l’espionnage met en relief la relativité de toute vérité en auscultant des comportements opaques, faussement neutres, mus par des intérêts fluctuants. Le microcosme du parti communiste des années 30 sert de cadre à une étude assez pessimiste de l’engagement et de la manipulation, dont j’avoue ne pas avoir saisi tous les tenants et les aboutissants mais qui propose une musique singulière. 4/6

Les amours d’Astrée et de Céladon
Il n’y a que ce cinéaste pour adapter un obscur roman d’Honoré d’Urfé situé au temps des Gaulois et s’échapper côté campagne en larguant les règles bienséantes de la contemporanéité. Il défie à nouveau toutes les modes et prête avec sa vison naturaliste d’un Moyen-Âge bucolique, peuplé de bardes, de druides et de nymphes, le flanc aux ricanements. Pour ma part, je trouve la proposition parfaitement stimulante, ouvrant une fenêtre inédite sur un monde celtique à la croisée des croyances, et doublant ses stratégies de séduction d’une ode assez enchanteresse aux puissances de l’illusion. Le verbe à double sens, le travestissement comme creuset de la sensualité, le plaisir du jeu et le piège subtil des apparences y renouvellent avec fraîcheur la substantifique moelle du monde rohmerien. Très belle sortie. 5/6


Mon top :

1. Le rayon vert (1986)
2. Ma nuit chez Maud (1969)
3. Conte d’hiver (1992)
4. La femme de l’aviateur (1981)
5. L’ami de mon amie (1987)

Amoureux de la forme mais hostile au formalisme, épris de modernité sous des dehors traditionalistes, balzacien en goguette, Éric Rohmer est sans doute l’un de mes cinéastes favoris. Il a exploré avec autant de rigueur que d’humour les champs de la foi, de l’éthique et des valeurs sociales. Faite de marivaudages, de chassés-croisés, de variations, son œuvre constitue un ensemble intemporel et secret, qui s’inscrit dans la tradition des grands moralistes et de l’ordre paisible des choses. Je me sens en totale empathie avec son univers à la fois ultra-sensible et spirituel, avec ses personnages, son charme unique, sa philosophie de la vie et de l’amour, son art du naturel, la musicalité ludique de ses dialogues, la grâce de ses acteurs (actrices, surtout). Ce cinéma me parle intimement.
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Jeremy Fox
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Re: Eric Rohmer (1920-2010)

Post by Jeremy Fox »

Ah oui effectivement :wink: :D

Et d'ailleurs, je te rejoins aussi quasiment sur tout : le fait que Les Nuits de la pleine lune soit peut-être son film ayant le moins bien vieilli par exemple. Parmi le peu de films encore pas vu, tu devrais apprécier au moins une des trois parties des rendez vous de Paris. Content aussi que tu places si haut Le Rayon vert et L'arbre, le maire... J'aime un peu moins tous ses films "à costumes", ceux sur lesquels tu sembles pour l'instant avoir fait l'impasse. Mais tout est relatif car Rohmer est l'un des seuls cinéastes dont j'ai aimé tous les films.

Bref, encore un de plus ces derniers temps à m'avoir donné envie de revoir une intégrale (après Miyazaki la semaine dernière) : donnez-moi des journées de 48 heures bon sang !