Wong Kar Wai

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Quel est votre film de Wong Kar Wai préféré ?

As tears go by
2
3%
Nos années sauvages
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Les cendres du temps
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7%
Chungking express
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Les anges déchus
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Happy together
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13%
In the mood for love
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27%
2046
3
4%
 
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Anorya
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Re: Wong Kar Wai

Post by Anorya »

Copié-collé spécial Wong Kar-Waï aussi dans le topic consacré au film. ;)


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Chungking Express (Wong Kar Waï - 1994)


"Attraper des instants. Spontanéïté, fraîcheur."
(Robert Bresson - Notes sur le cinématographe, p.36)


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L'histoire de deux flics lâchés par leur petite amie. Le matricule 223 qui se promet de tomber amoureux de la premiere femme qui entrera dans un bar a Chungking House ou il noie son chagrin. Le matricule 663, qui chaque soir passe au Midnight Express, un fast-food du quartier de Lan Kwai Fong, acheter a la jolie Faye une "Chef Salad" qu'il destine a sa belle, une hotesse de l'air.


Le résumé est simpliste car Chungking Express c'est plus que ça, c'est quelque chose de magique, qui se vit dans l'instant présent et laisse une douce effluve sur nous après coup. Tourné en même temps que les cendres du temps, alors que le film s'enlisait lentement, et en 23 jours à la suite avec un Wong Kar-waï touché par la grâce et écrivant le scénario presque au jour le jour (mais dans l'ordre chronologique du tournage des scènes), le résultat laisse quelque chose d'intensément vivant. Du capté en direct dans une même ville dont le noeud et centre serait ce petit bar où les deux policiers vont faire de courtes pauses, l'un en boissons avant de se remettre à courir constamment; l'autre en salades du chef.


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Encore aujourd'hui pour de nombreuses personnes découvrant le film, c'est un choc. Pour ceux qui le renvoient encore et encore, c'est un émerveillement. Si le cinéaste multiplie certes les ralentis, ce n'est jamais poseur mais pour attraper de l'instant (ralentis plus visibles dans la première partie que la seconde en plus, même si un superbe plan soulignant le solitude en milieu urbain se pose dans celle-ci). Les petits moments de la vie finissent par ne former que des grands chez le spectateur qui revoit des gestes simples, des histoires simples, d'hommes et de femmes qui se croisent, s'aiment ou tentent de s'aimer sans jamais que cela ne tombe dans l'emphase. Au contraire, c'est toujours avec tendresse que le réalisateur capte la vie de ses deux policiers, plus des antihéros du quotidien (l'un passe son temps à manger des boîtes d'ananas liés à sa petite vie rangée et courir pour ne pas pleurer; l'autre dans sa solitude parle à ses affaires, savonettes, serviettes, peluches géantes) et les étranges bonnes fées qui passent auprès d'eux.


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Des étranges fées qui viennent d'ailleurs. Brigitte Lin et sa perruque blonde la rendant encore plus proche de la détermination d'une Gena Rowland dans Gloria, mais surtout Faye Wong en serveuse et assistance au midnight express. Toutes deux d'ailleurs et décalées, rêveuses à ce monde, n'y appartenant presque pas tout à fait (Lin avec ses lunettes noires et ces cheveux semblent complètement appartenir à un autre monde aussi irréel que sa silhouette fantômatique) et orientant les deux parties du film vers des humeurs différentes. La première entre le drame sentimental éthéré et le polar. Takeshi Kaneshiro y noit son chagrin et son amertume en errant comme il peut, un peu désabusé mais drôle et touchant (le fait de laver les chaussures de Brigitte Lin). La seconde entre douceur, mélancolie et joie de vivre. C'est Tony Leung Chiu Wai qui rencontre Faye Wong et qu'il se tisse quelque chose entre eux, un lien fragile et ténu, sans qu'il ne se doute de quelque chose.


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Et puis comme souvent chez le cinéaste, le processus de répétition dont émerge quelque chose. Répétition de dialogues mais qui varient subtilement (cf capture) selon un personnage croisé ou le moment (dialogues et répliques fabuleux d'ailleurs), de scènes, de lieux, de thèmes musicaux (quand ce n'est pas le "baroque" de Michael Galasso qui forme quelque chose de lancinant en ouverture pour devenir un thème purement d'action; c'est le California dreamin' des Mama's and the Papa's qui prend plus que le relais par la suite)... De tout ça naît quelque chose indéniablement. Sans compter la photographie menée de main de maître par Christopher Doyle, des plans sublimes, des acteurs au diapason.



Vous comprendrez donc que depuis que je l'ai découvert à la fin des années 90, ce film fait partie de mon petit panthéon personnel. Et c'est à doses régulières que je me fait des perfusions euphorisantes avec. :wink:

6/6.
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Jack Carter
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Re: Wong Kar Wai

Post by Jack Carter »

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Anorya
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Re: Wong Kar Wai

Post by Anorya »

Jack Carter wrote:Image
Jack tu m'héberges si je viens ? :D
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Thaddeus
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Re: Wong Kar Wai

Post by Thaddeus »

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(en italiques : films découverts en salle à leur sortie)


Nos années sauvages
La géographie intimiste que Wong dessine ici cristallise cinq existences autour de Yuddy, vitellone charmeur, mufle et flambeur qui gère ses conquêtes, danse sur des rumbas de Xavier Cugat et somnole en fumant des Lucky Strike. C’est peu dire que le film est photogénique, dans ses plans de ventilateurs rafraîchissant des peaux moites, dans ses éclairages céladons sur des rues humides, dans son ballet sentimental et entêtant, nocturne et désœuvré, qui épuise les affres de la jeunesse et se laisse envahir par des rêveries somnolentes, comme on est pris parfois d’accès de fièvre. Les filles (Maggie Cheung et sa frange timide, Carina Lau et ses grands yeux expressifs) sont très belles, les garçons (Leslie Cheung, Andy Lau) ont une classe pas possible, et la promenade est aussi sensuelle que mélancolique. 4/6

Les cendres du temps
Les deux premiers plans, où les deux principaux personnages masculins sont décentrés et relégués aux limites du cadre anamorphique, indiquent la teneur du récit : aux marges du film de sabre, dans un espace cinématographique qui relève plus du rêve que du récit réaliste, avec plongées oniriques dans les méandres du passé, réminiscences de la mémoire, personnalités qui se dédoublent, rôles qui s’échangent, narration gigogne et cyclique qui se démultiplie en suivant une construction labyrinthique. Dotée d’un visuel flamboyant fondé sur deux couleurs cardinales (l’ocre des dunes de sables et le bleu turquoise du ciel sur lequel elles se découpent), cette œuvre à la conception singulière exprime avec un flair audacieux l’incertitude de héros en proie au doute et à des passions gagnées par l’obscurité. 5/6

Chungking express
Le cinéaste bidouille quatre histoire en une, les enchevêtre dans un labyrinthe de bars, d’échoppes et de sentiments, mitraille dans tous les sens des images colorées, fait miroiter la jungle chatoyante et assourdissante de la ville en alternant vitesse et fixité et en reliant les rêves et les objets. À la revoyure, cette œuvre de jeunesse de Wong (du moins celle qui l’a fait découvrir chez nous) m’a paru accuser un peu son âge. Certes tout son univers est là, évidemment il affirme un style bien à lui fait de langueur embrumée et de stylisation extrême, de vagues à l’âme et de perceptions affectives déformées, mais je le trouve un peu brouillon malgré de très belles échappées poétiques (tel le transistor crachant en boucle et à tue-tête le California dreamin’ dont Faye Wong s’enivre). 3/6

Les anges déchus
Wong poursuit ses recherches avec cette nouvelle déambulation nocturne sous les néons clinquants de Hong Kong. On y croise les mêmes silhouettes portant costumes et lunettes noires, le même tueur exécutant ses contrats, la même fille solitaire : personnages irréels et fantasques qui échappent les uns aux autres autant qu’ils nous échappent. Architecte de l’urbanisme moderne, chantre d’une jeunesse minée par la frustration sexuelle et la recherche affective, le cinéaste élabore une mosaïque ultra-maniériste, speedée, morcelée, faite de flux, de circulation, de combustion, d’épuisement, de fatigue et de recharge, perméable aux formes issues de la culture populaire, et qui se laisse regarder et entendre comme un clip frôlant la perfection technique. Mais son inspiration commence à tourner au système. 4/6

Happy together
Poisseuse est la nuit et solide la solitude. Sans renier son lyrisme mélancolique, Wong accorde cette fois sa mise en scène de façon moins gratuite aux affects de ses personnages, un couple de garçons expérimentant la fin de l’amour le long d’une séparation éternellement reconduite. Sous l’emprise de la dépossession, de l’exil et de la nostalgie, le film invente des digressions et des bégaiements qui, loin d’être des forfanteries stylistiques, fonctionnent comme les pulsions véhémentes de cœurs en peine. Tel une chanson triste et entêtante, il organise une suite d’hésitations entre rupture et reprise, danse le tango d’un désir qui avance et recule en même temps, comme une poignante injonction au chavirement, et capte les gestes de la tendresse et de la violence, le poison du ressentiment et le poids du regret. 5/6

In the mood for love
En se soumettant à la plus canonique des équations (un homme et une femme), Wong touche la quintessence de son art. La musicalité des mouvements, les lumières douces et hypnotiques, les parfums que l’on croit sentir se glisser entre les plans, les amorces de cadre vaporeuses constituent l'expression langoureuse d'une irrésistible attraction. Ces sensations pures, ces images splendides comme de luisantes étoffes restituent au sentiment amoureux son rythme juste, et traduisent une valse des sentiments réprimés mais explorés jusque dans leurs variations infinitésimales et leurs virtualités rêvées. À la fin, lorsque les ruines du temple d’Angkor recueillent le secret du héros, le mélodrame accède à une dimension immémoriale : peu de conclusions sont aussi poignantes que celle de ce somptueux et mélancolique poème du désir et du renoncement. 6/6
Top 10 Année 2000

2046
Le cinéaste rassemble toutes les composantes de son cinéma, ses artifices, ses motifs, et les agence en un mélo chatoyant, une mosaïque de souvenirs, de fantasmes, de désirs, élaborant autour de l’amour et de ses mirages un labyrinthe sensoriel d’une superbe beauté plastique, baignée de langueur et de sensualité. Il signe le miroir inversé d’In the Mood for Love, passant avec art toutes les fêtes et feintes du théâtre de la séduction, déclinant sa splendeur plaintive en une myriade de chagrins refoulés, de sentiments retenus, d’émotions enfouies, de fragrances enivrantes, un carrousel scintillant à l’érotique complexe et aux accents proustiens qui semble figurer la mémoire d’un séducteur hanté par ses regrets. Dans son exaspération formelle, la mise en crise de son dispositif, c’est sans doute un film terminal. 5/6
Top 10 Année 2004

The grandmaster
La collision du style suave et langoureux du réalisateur avec l’univers du kung-fu, dont il prétend ambitieusement mettre en lumière l’histoire et la philosophie, menace à tout instant de s’avérer fatale : le déséquilibre est patent, le récit troué d’ellipses un peu malheureuses. Mais c’est oublier que le grand styliste qui est derrière la caméra ne sacrifie rien de sa poétique chevaleresque sur l’autel de l’effet rétinien. À son terme, la fresque, ciselée avec amour et fertile en morceaux de choix (le splendide combat sur le quai de gare enneigé, à s’en manger les yeux), met la barre vers des eaux plus élégiaques, pour mieux s’achever dans un baquet rempli de peines réprimées et d’occasions manquées à la Wong Kar-wai. On se dit alors que le cinéaste est loin d’avoir perdu la main. 4/6


Mon top :

1. In the mood for love (2000)
2. 2046 (2004)
3. Happy together (1997)
4. Les cendres du temps (1994)
5. Nos années sauvages (1990)

Élaborant d’infimes variations d’un film à l’autre, recourant à des procédés plastiques et formels extrêmement sophistiqués pour formaliser les états du désir, du chagrin, de la langueur et de l’attente amoureuse, Wong Kar-wai est le Josef von Sternberg de notre époque, un artiste virtuose parmi les plus importants du cinéma asiatique aujourd’hui.
Last edited by Thaddeus on 24 Dec 19, 16:38, edited 2 times in total.
The Eye Of Doom
Machino
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Re: Wong Kar Wai

Post by The Eye Of Doom »

Merci pour cette synthèse qui m'à rappelé la folie Wong Kar Wai qui nous as frappé au tournant du dernier milénaire.
Il nous manque le bougre !!

Les anges déchus, c'est quand même un film peu commun entre la séance de masturbation féminine sur la musique de Laurie Anderson et le type qui masse les cadavres de porc...
Mama Grande!
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Re: Wong Kar Wai

Post by Mama Grande! »

Fallen Angels est pour moi un des films icôniques des années 90. Grand angle à tout va, ralentis et accélérés de l'école du vidéoclip, juke box, jeunes paumés, violence surgie de nulle part, métropole noyée dans des lumières artificielles et des logos de multinationales... mais contrairement à d'autres films où le maniérisme 90s m'apparaît insupportable, il suffit de quelques scènes telles les larmes de Michelle Reis ou le père de Takeshi Kaneshiro pour lui insuffler une humanité bouleversante. Ces anges déchus sont comme des fantômes des années 90 qui peuvent encore hanter le spectateur actuel, des gravures de mode déjà abîmées en 1995 par la solitude des métropoles.
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Jeremy Fox
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Re: Wong Kar Wai

Post by Jeremy Fox »

C'est le grand jour : ce soir à l'Amphithéâtre du Centre de Congrès, à partir de 19h30, Wong Kar-Waï deviendra le neuvième récipiendaire du Prix Lumière. Sans aucun doute, ce styliste élégant aura marqué sa génération par sa virtuosité autant que par sa sensibilité, ce dont témoigne à la perfection la rétrospective intégrale consacrée à ses dix longs-métrages (plus un court-métrage), depuis As Tears go by en 1988 jusqu'à The Grandmaster en 2013 (à 17h au Lumière Fourmi). Pour l'occasion, notre rédacteur Justin Kwedi nous parle de Chungking Express, rien moins que l'un de ses films préférés, projeté ce soir à 20h au Cinéma Opéra.
bruce randylan
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Re: Wong Kar Wai

Post by bruce randylan »

Final Victory (Patrick Lam - 1987)

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Sur le point de purger une peine en prison, un gangster demande à son jeune frère, timide et maladroit, de s'occuper de ses deux petites amies durant son absence. Pas évident à gérer pour le jeune homme qui ne possède aucun caractère, d'autant que les jeunes femmes ignorent l'existence de l'autre et qu'elles ont contracté de lourdes dettes.

J'aurais pu mettre ça dans le topic sur le nouvelle vague HK ou celui de topic Tsui Hark qui joue le grand frère emprisonné (qui remporta un prix pour ce second rôle)... et j'ai opté pour celui de Wong Kar-Wai puisqu'il est l'auteur de ce scénario et que c'est finalement sa personnalité qui émerge le mieux du film.
Final Victory est peut-être le scénario le plus personnel que le futur réalisateur a écrit avant de passer derrière la caméra. Ca ne veut pas dire qu'il s'inscrit totalement dans ce qu'il fera pas la suite mais on retrouve déjà une bonne partie de son univers : la mélancolie, la valse des sentiments entre différents protagonistes, les personnages féminins avec du tempérament, les bars, l'emprise du temps, des références cinématographiques (une scène cite ouvertement Paris Texas). Plus curieusement, on trouve même 2-3 passages avec un montage composé de petits jump cut à l'intérieur d'un plan filmé par une caméra galopante

Patrick Tam semble presque en retrait et on trouve finalement assez peu son style visuel, surtout visible lors du final sur la plage entre Tsui Hark et Eric Tsang, ainsi que plusieurs plans épars. Visuellement cela dit, rien à dire : la photo est souvent belle et les couleurs sont bien utilisées.
Par contre, contrairement à ce que les lignes précédentes pourraient laisser croire, le film est davantage une comédie, avec quelques moments de pure vaudeville, assez typique de Hong-Kong comme lors de l'escapade japonaise où Eric Tsang essaye de faire croire aux deux femmes qu'il est le mari de l'autre. Amusant au début, mais qui tourne un peu à vide rapidement.
Il y a en revanche des scènes plus drôles et originales comme les tentatives d'attaques des banque. Mais c'est vrai que la mélancolie et le romantisme, succédant à la gêne d'Eric Tsang (souvent humilié), apparaissent assez rapidement et donnent de jolis moments, surtout le coup de foudre lors du sauvetage en voiture et une jolie chanson canto-pop, pas trop typée 80's.

En l'état, Final Victory n'est pas nécessairement un incontournable du cinéma Hong-kongais avec sa structure décousue, un humour loin de toujours faire mouche et l’impression d'avancer à l'improviste. Il risque même de rebuter le néophyte. Par contre, c'est un film profondément attachant (jusque dans une partie de ses défauts), avec avant tout un duo improbable formé par Eric Tsang et Loletta Lee qui finit par s'imposer comme l'un des plus touchants de cette décennie.



Ce titre a eu les honneurs d'une sortie en DVD en France chez HK Video, épuisé depuis un moment. C'est sans doute la même copie restaurée que le zone 3, pas aussi pimpante que les standards habituels, mais pour du HK de cette période, c'est plus qu'honorable.
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Thaddeus
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In the Mood for Love (2000)

Post by Thaddeus »

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Le secret d’Angkor



La mise en scène, qu'est-ce que c'est ? Jouer avec l'espace et avec le temps. Ce à quoi s'applique l’impressionniste Wong Kar-wai dans son septième long-métrage, splendide entreprise de sublimation romantique ayant conquis dans le cœur des spectateurs une place rare, tel un frère oriental de Sur la Route de Madison. Ça n'a l'air de rien, mais c'est l'essence du cinéma qui le traverse de part en part. Comme si le réalisateur y montrait l'avant et l'après de ce qu'une caméra capte habituellement, entre "Action" et "Cut". Il fait deviner les situations plus qu'il ne les représente, ne travaille pas dans l'explicite mais dans le non-dit. Rien de frontal, seulement des fragments, des à-côtés, des amorces et des promesses, qui constituent une épure incandescente semblant s'inventer au fur et à mesure de son déroulement immobile. La démarche chaloupée d'une femme au ralenti, le balancement de ses hanches graciles, la silhouette d'un homme dans l'obscurité, des approches, des frôlements ou des crissements de soie, les caressantes sonorités d’une ritournelle obsédante, et le temps se suspend. Chassés-croisés intermittents, attirance mutuelle, quête et attente... À l’inventif cinéaste hongkongais, les perplexes reprochent une ivresse décorative pourvue au-delà du raisonnable. Mais tous ces instants où le fond de l’histoire se noie dans la présence de corps et de tissus ensorcelés raniment, à traits vifs, les codes archaïques de l’amour courtois. Il peut paraître paradoxal de comparer un chantre survolté de la modernité cinématographique avec les troubadours du Moyen-Âge occitan. Pourtant, force est d’admettre que ce qui gouverne In the Mood for Love est bien la spiritualisation de l’affect mise au service d’une culture qui privilégie la rectitude de l’action et la reproduction des belles formes.


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À Hong Kong, en 1962, les choses envahissent la vie, comme dans le Paris de Georges Perec. Mme Chan, très belle secrétaire, si réservée et parfaite sous sa volupté réfrénée, et M. Chow, rédacteur en chef d'un quotidien, la délicatesse même, mélancolie en sus dans son impeccable costume sombre, emménagent avec mari et femme dans deux appartements concomitants. Le conjoint de Mme Chan rapporte du Japon, où il voyage souvent pour affaires, le premier autocuiseur à riz que l’on ait jamais vu dans l’immeuble. Dans son travail, Mme Chan aide son patron à négocier les difficultés de l’adultère. Du Japon, toujours, elle demande à son mari de rapporter deux sacs à main, l’un pour l’épouse, l’autre pour la maîtresse. Innocemment, elle fait l’éducation de son époux. Au fil des rencontres dans les couloirs de l’immeuble, Mme Chan et M. Chow se font la conversation en voisins polis, et se découvrent des points communs, comme leur goût pour les feuilletons de cape et d’épée. Mais ces affinités sont autant de points faibles par lesquels ils risquent de s’envahir l’un l’autre. Ils en paraissent pourtant tout à fait inconscients, jusqu’au moment où les circonstances les obligent à se rendre à l’évidence : deux cravates, deux sacs à main semblables, offerts par leurs conjoints, absents de Hong Kong au même moment. Ils sont trahis. Si, par une telle configuration, le pays du Soleil Levant apparaît comme une terre d’abondance où les produits se font et se vendent, Hong Kong, dans son ensemble, semble une enclave anachronique, l’envers de ce Japon progressiste réservé aux couples adultérins. De ce point de vue, les deux protagonistes ne sont pas simplement des époux trompés mais, plus radicalement, les exclus "volontaires" de cette nouvelle société de consommation. Tout ce qui a précédé devrait conduire à l’éclosion d’une liaison ordinaire. Mais peut-être l’expression "se rendre à l’évidence" n’est-elle pas la bonne. La reddition ne sied pas à ce couple. Il n’y a qu’une certitude possible, et la faute de leurs partenaires les précipite l’un vers l’autre tout en les séparant. Livrés à eux-mêmes, ils étudient sans fin la catastrophe qui s’abat sur eux, s’en approprient les prémices, tergiversent, reculent devant les obstacles — voisinage étouffant, crainte de n’être que le reflet d’un autre adultère. Le feeling croissant entre elle et lui, prélude à une intrigue sirkienne, ne débouchera pourtant pas sur la tragédie. La répression des sentiments reflète celle de la hiérarchie sociale dans laquelle les émigrés s’adaptent et vivent.

L'originalité naît d’abord du traitement de cette histoire. À commencer par l’idée brillante de ne jamais montrer les époux respectifs de Mme Chan et de M. Chow. On les entend parler, on devine leur présence derrière l'embrasure d'une porte, mais toujours un objet ou un personnage les masque dans le cadre. Ce parti pris a l'avantage de contourner l'évocation concrète de la vie conjugale pour resserrer l'action sur les deux partenaires abusés, dont la douleur paraît d'autant plus grande. Il donne aussi plus de force aux séquences au cours desquelles ils tentent de reconstituer la genèse de leur infortune en endossant chacun le rôle du conjoint de l'autre. C'est ainsi qu'une idylle naît de la figuration fictive d'une romance parallèle et que, par une troublante ironie, ils sont amenés à mimer une rupture avant même d'avoir consommé leur liaison. Les compositions (jeu sur les reflets des miroirs dans les intérieurs et sur les ombres dans les extérieurs), les mouvements d'appareil (de rapides panoramiques à la place des habituels champs-contrechamps) et les escamotages temporels (d'un plan à l'autre, seuls les changements vestimentaires indiquent parfois l'écoulement de la durée) renforcent la sensation de vertige procurée par ce petit théâtre domestique. Au point d'amener le spectateur à confondre M. Chow, filmé de dos, avec le mari de Mme Chan, dans la scène clé où cette dernière s'entraîne à faire avouer son époux. Au milieu de la représentation pourtant, elle tombe le masque, succombant à la souffrance véritable qu'elle s’applique à feindre. Sous le poids de la solitude et de ses faux-fuyants, qu'ils supportent avec une grâce étudiée, les protagonistes poursuivent leurs ardeurs fantômes en traversant une multitude de couloirs, de chambres exigües et d’allées sous-éclairées. Tout se joue dans un cadre réduit où chaque vie est accessible mais peut-être seulement en pensée, et où l’amour est réduit à un simulacre. C’est pourquoi Wong, après des répétitions, filme des questions. Comment s'habiller, traverser une rue noyée sous la pluie, manger, parler de ce qui se passe ici et maintenant, créer entre les choses, les couleurs, les odeurs, une harmonie, alors que, dans les têtes, tout s'amoncelle ou se disjoint ?


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Des lieux clos aux extérieurs sans ciel, soyeuses invitations au voyage et à la songerie, des fragrances tourbillonnantes de Michael Galasso aux standards latino-américains portés par le timbre chaud de Nat King Cole, des taches oranges et pourpres sur fonds noirissimes aux trous creusés dans les colonnes d’un temple millénaire, des plantes, rideaux et bibelots en tous genres à l'extraordinaire garde-robe de Maggie Cheung, symphonie de cols hauts, de rouges éclatants et de motifs floraux qui se détachent dans la pénombre des intérieurs ou sous la clarté des réverbères, et jusqu'aux volutes des cigarettes fumées par Tony Leung, l’esthétique du film subjugue. Le cinéaste pousse la tentation du clip à son terme ultime. Il l’épuise dans la multiplication et l’allitération, en confine l’espace jusqu’à l’asphyxie, en fracture la durée (par l’insertion de panneaux, la déconstruction ponctuelle du récit). Tout se passe comme s’il sapait systématiquement, en sourdine, le travail conjoint et simultané du directeur artistique, chaque plan étant le cérémonial repris à n’en plus finir d’un cinéma proprement opiomane, certain de sa foudroyante beauté. Séduire est le mot d'ordre, pour Wong et ses acteurs ; changer de toilettes comme d’angles de vue, séduire avec aplomb, mais qui ? Au cœur de la narration, une infinité de rapports vides, d'appels sans réponses, où celui que l'on veut trouver en face de soi n’est pas là. L'absence systématique de leurs conjoints ne donne à ces deux êtres délaissés rien à connaître que l'attente, peu à faire sinon se rencontrer. Et le film d'entreprendre une démonstration de mathématique improbable, où deux (ici) et deux (au loin) n'égalent jamais quatre, mais toujours deux. Un couple est dans le champ, l’autre est hors-champ. Le monde des protagonistes n'est guère divisé en parties, strates de temporalités ou de fictions, avant ou après, prévisions, regrets. Pas avant la fin. Il est un seul bloc d'obsessions et de fantasmes devenus statiques. La découverte des adultères dont ils sont victimes amènent les héros à se rapprocher pour partager leur désarroi et essayer de comprendre. Leurs entrevues favorisent une intimité qui se transforme en sentiment amoureux. Dans une sombre et pluvieuse alcôve, un soir, ils se trouvent au seuil d’un fol espoir qu’un furtif serrement de mains fait naître. Le ralenti le prolonge, l’exalte, rythmé par une valse entêtante, comme s’ils voulaient danser leur passion à l’infini avant de la vivre. Or ils ne l’éprouveront jamais, se seront à peine effleurés pour mieux se séparer définitivement. Par peur des commérages, à cause des convenances et d’une multitude de raisons plus personnelles, elle refuse de quitter son mari et laisse son voisin partir seul pour Singapour. Quatre ans après, les deux protagonistes vivent chacun de leur côté dans le souvenir de leur amour perdu.

Il n'y a au fond qu'un seul duo dans In the Mood for Love, qui doit à la fois se construire une histoire et faire le deuil d'une autre s'éteignant au même moment. Une telle confusion permet à l’auteur de fragiliser ses gestes apparemment si sûrs, et d'abandonner toute idée de maîtrise pour conduire de vastes, et le plus souvent fulgurantes, expérimentations stylistiques. Scruter, par exemple, les parures sixties de son actrice plus fétichisée que jamais avec la même déférence que les ruines du temple d'Angkor, haut lieu de mémoire qui relativise l'importance du secret que le héros est venu enfouir dans ses murs, et où ce grand film carbonisé vient achever sa course. Rarement donc formalisme d’une mise en scène fut aussi synchrone avec le propos qu’elle exprime. Les plans magnifiques sont très loin de ne valoir que pour eux-mêmes : leur plastique éblouissante, leur langueur moite, leur mollesse feutrée dessinent une chorégraphie pointilliste du désir, déploient à l'écran un univers vibratile, aussi pudique que sensuel, relayé par le travail extrêmement complexe sur les cadrages et les ellipses, les variantes et les modulations de tonalité. Ce qui se joue ici, c'est la tentative d’immortaliser l’instant présent : la moindre action, le moindre rituel revêt une dimension cyclique soulignée par un leitmotiv envoûtant, les tropismes des êtres s'expriment selon un agencement très élaboré de rimes, d'échos et de répétitions qui s'inscrivent dans la perspective d'une impasse sentimentale perpétuellement différée. Le mélodrame de Wong Kar-wai est minutieusement gravé dans le temps du monde. Il commence lors d’une accalmie dans les grands bouleversements en Asie et se termine pendant un de leurs paroxysmes, la visite de De Gaulle à Phnom Penh, sauvant ainsi de la fureur de l’Histoire un moment infiniment petit et irremplaçable de celle des hommes et des femmes. Car entre-temps, la relative sécurité de la colonie britannique a été secouée par les adieux de l’Occident : avec un pathétique soutenu, l’auteur redessine alors une idéale patrie perdue. Son film est un flirt lancinant, une mélodie chuchotée très fort, polie avec autant de soin qu’un diamant, et où Maggie Cheung et Tony Leung, étoiles de Chine, scintillent de mille éclats. Amour perdu, amour éperdu. Éternité minérale, lave en ébullition. Le feu sous la glace. Ou la passion enfouie au plus intime d’un couple qui l’a vécue comme un rêve.


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The Eye Of Doom
Machino
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Re: Wong Kar Wai

Post by The Eye Of Doom »

Merci Thaddeus pour ce beau texte sur ce film "ultime". En te lusant, alors que j'ai vu le film qu'une seule fois a sa sortie, j'ai pensé a "L'annee derniere à Marienbad" dont la demarche esthetique semble apparentée: sophistication plastique, epuissement des thèmes par la repetition,...
Mais le film de Wong Kar Wai a la difference de celui de Rainais submerge le spectateur.
WKW nous manque.
Il faut que je remette la main sur l'edition DVD "speciale" remplie de bonus. Y a t'il eu une edition bluray equivalente ?