Emir Kusturica

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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julien
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Re: Emir Kusturica

Post by julien »

Beau petit papier d'Antoine, qui devrait passer moins de temps à faire le con sur le quizz cinéma et continuer à nous écrire des chroniques de ce niveau là.
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"Toutes les raisons évoquées qui t'ont paru peu convaincantes sont, pour ma part, les parties d'une remarquable richesse." Watki.
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ed
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Re: Emir Kusturica

Post by ed »

julien wrote:Beau petit papier d'Antoine, qui devrait passer moins de temps à faire le con sur le quizz cinéma et continuer à nous écrire des chroniques de ce niveau là.
Venant de toi, je le prends comme un beau compliment. Merci. :D
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feb
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Re: Emir Kusturica

Post by feb »

Les 2 ne sont pas incompatibles, la preuve ici, et c'est tant mieux. Superbe critique ed :wink:
ed wrote:Portrait de la jeune fille en feu
L'un des films les plus rigoureux, scénaristiquement et formellement, qu'il m'ait été donné de voir depuis longtemps (...)
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Thaddeus
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Re: Emir Kusturica

Post by Thaddeus »

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(en italiques : films découverts en salle à leur sortie)


Te souviens-tu de Dolly Bell ?
Un village yougoslave qui ressemble à un bidonville, au début des années 60, une bande d’ados désœuvrés entre kermesse, drague et ennui, une famille qui s’entasse dans un taudis où l’on dort à trois par lit… Le père, bourru mais bon bougre, tente tant bien que mal d’inculquer les principes communistes à sa progéniture ; le cadet, héros de l’histoire et alter ego évident du cinéaste, préfère tester sa méthode d’hypnose sur les lapins. Le premier film de Kusturica évoque autant les satires tchèques de Miloš Forman que les truculentes évocations autobiographiques de Fellini : même galerie de personnages pittoresques, même trait mordant, même registre cocasse de la peinture socio-politique. À défaut d’être pleinement accomplie, la chronique est drôle et chaleureuse. 4/6

Papa est en voyage d’affaires
L’énonciation enfantine (dictée par les parents), la dénégation politique : une fois n’est pas coutume, le film entier est contenu dans le titre. Comme tous les cinéastes des démocraties populaires, Kusturica possède l’art de faire sourdre la tragédie du quotidien sans grands éclats, sans fortes tirades. Des petites touches ironiques, toujours affectueuses, parfois caustiques, qui dressent le portrait d’une Yougoslavie doucement opprimée à une époque – le début des années cinquante – où le camarade Tito venait de rompre avec Staline. Il y a quelque chose de la période tchèque de Miloš Forman (même regard vachard, même profonde tendresse) dans cette évocation pleine de qualités humaines où l’humour et la poésie, la fantaisie et le drame, le rêve et l’Histoire s’accordent sur la seule note de l’émotion. 5/6
Top 10 Année 1985

Le temps des gitans
La musique envoûtante de Goran Bregovic, les paysages de boue et de pluie, les images folles qui nous emportent dans une véritable kermesse mystique, la poésie baroque extraite d’une réalité cruelle mais transfigurée par un lyrisme quasi surréaliste : tout l’univers de Kusturica explose dans cette œuvre fiévreuse, incandescente, dédiée entièrement à l’âme d’un peuple maudit, mais qui cherche et trouve une grâce transposée à l’écran avec une vitalité démesurée. Arraché à sa famille, à sa terre, le jeune héros suivra son destin de misère et de rêves et survivra jusqu’à la limite du possible. Un film magnifique, une saga brûlante et tendre, un feu d’artifices constellé de visions et de fulgurances, un hommage fervent à la diaspora des romani, entre revendication sociale et esprit d’enfance, réalisme et féérie. 5/6
Top 10 Année 1988

Arizona dream
Direction les USA, ses grands espaces, ses dingues illuminés, ses doux rêveurs rivalisant de fantaisie débridée. Comme Wenders avant lui, Kusturica interroge le rêve américain. Il filme des êtres restant étrangers les uns aux autres, tous pris dans la nasse de leurs désirs contradictoires mais mus par la même volonté de concrétiser leurs rêves les plus fous. Les images sont planantes, aériennes, luxuriantes, d’une poésie en apesanteur, comme la trace laissée par cet étrange poisson volant entre le ciel de western et le bitume de road-movie et que révèle le temps d’une balade centre-européenne un cinéaste désormais sans patrie définie mais non sans souvenir. Accessoirement, il faut avoir vu au moins une fois Vincent Gallo décalquer avec un stupéfiant mimétisme les postures de Cary Grant dans La Mort aux Trousses. 5/6

Underground
C’était l’histoire d’un ex-pays… Oublions le mauvais procès fait à l’artiste par des procureurs de pure mauvaise foi. Le temps a fait son œuvre et le film reste pour ce qu’il est : une fresque étourdissante et tumultueuse, dénonciation baroque des vicissitudes politiques et de l’imposture idéologique, dont les outrances carnavalesques expriment la folie d’un conflit transformé en apothéose crépusculaire. C’est avec les moyens du poète que Kusturica renvoie à l’absurdité d’une histoire où les martyrs d’aujourd’hui font le lit des oppresseurs de demain. Sa fécondité visuelle est stupéfiante, générant un torrent d’images lyriques ayant valeur de réquisitoire pour l’humanité toute entière, comme une comptine murmurée avec tendresse à l’oreille d’un enfant qui pleure. Le chant du monde sera toujours plus fort que le bruit des bombes. 6/6
Top 10 Année 1995

Chat noir, chat blanc
Le réalisateur met de côté l’épopée politique, revient à la comédie et retrouve l’univers gitan, bariolé et coloré du Temps des Gitans. On croise ici tout ce qu’il y a à aimer chez lui, tout ce qui l’anime et qui mêle, sans autre raison que d’en faire un conte joyeux : la musique, le burlesque (du temps du muet jusqu’à Blake Edwards) et le kitsch. La générosité de son art volcanique crève les yeux et nous fait entièrement partager le festin d’une sarabande plus farcesque que jamais où il ressort dans une profusion endiablée de gags, de quiproquos et de rebondissements tout son attirail : pendus, troupeaux d’oies, machines extravagantes, fanfare et autres exotismes. L’ensemble déborde de partout, dans un esprit de truculence fellinienne, kitsch et picaresque à la gloire de l’amour, de la vie et du cinéma. 5/6

La vie est un miracle
Suite dans la continuité, avec une touche d’utopie politique rappelant que l’auteur est un philanthrope angoissé, très concerné par la violence absurde du conflit bosniaque. Une fois de plus, l’effervescente poétique et chaleureuse est au rendez-vous, dans une sorte de délire festif gorgé de musiques, de couleurs et de coups de sang, à mi-chemin entre le burlesque échevelé d’un Chaplin et l’idéalisme humaniste d’un Capra. C’est un exubérant conte pacifiste, un tumultueux Roméo et Juliette version balkanique, du Shakespeare revu par les Marx brothers, qui invite à s’embarquer sans barguigner, à croire que les rails bricolés mènent au paradis des amours apaisées, à enlacer l’ânesse dépressive et à aimer très fort la vie et son miracle. Attention au trop-plein toutefois, qui commence à se faire sentir. 4/6


Mon top :

1. Underground (1995)
2. Le temps des gitans (1988)
3. Arizona dream (1992)
4. Papa est en voyage d'affaires (1985)
5. Chat noir, chat blanc (1998)

Incarnation ultime de la frénésie slave, grand imagier et poète extravagant, Kusturica a développé un univers reconnaissable entre tous, qui a accouché d’œuvres marquantes. Je n’ai pas vu ses derniers films, cependant, qui traduisent paraît-il une crispation d’inspiration assez nette.