Patrice Chéreau (1944-2013)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Ouf Je Respire
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Re: Patrice Chéreau

Post by Ouf Je Respire »

Quel choc. Je ne m'y attendais pas du tout. Je n'étais pas au courant de son état de santé.
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Alligator
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Re: Patrice Chéreau

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L'homme blessé (Chéreau, 1983)

Récit assez hermétique. Je n'ai pas tout compris. Pourtant, j'ai eu à de nombreuses reprises l'impression de comprendre. Mais non, quelques dialogues plus tard, je retombai dans l'incertitude.

C'est à l'évidence Henri, le personnage joué par Jean-Hugues Anglade, qui pose l'essentiel du problème. Est-ce que le film évoque la difficulté à accepter son homosexualité? Est-ce que Henri ne supporte pas son attirance pour Jean (Vittorio Mezzogiorno) ou bien est-ce le fait d'être amoureux qui lui semble trop compliqué à vivre? Je ne sais pas.

Un autre personnage bien mystérieux le reste un peu trop, c'est le toubib (Roland Bertin). Ah et les parents... le père d'abord (Armin Mueller-Stahl) et la mère pas claire non plus (Annick Alane), qu'est-ce qui se cache derrière tout ça?

Ça fait beaucoup de questions. S'il y a un truc qui me dérange au cinéma, c'est quand je suis obligé de tout faire à la place du scénario. Quand il y a trop de questions, je ne peux pas me fier seulement à mes rafistolages personnels. J'aime quand le scénario réponde de manière implicite à toutes les questions qui me paraissent fondamentales. Le scénario ne répond pratiquement à aucune. Qui est l'homme blessé? De quelle blessure s'agit-il? Je ne veux pas croire qu'on a donné ce titre au film parce que Jean Hugues Anglade se fait une estafilade en donnant un coup de tête dans un punching-ball de fête foraine. On imagine plutôt une blessure secrète mais on ne dépasse jamais le stade de la supputation. Quoiqu'il en soit ce périple sentimental, chaotique, s'il n'est pas à proprement parler ennuyeux me laisse sur ma faim.

Quelques scènes sont un peu abîmées par le jeu théâtral de certains comédiens. La plupart du temps, ils jouent bien, mais on brasse beaucoup d'air dans les déplacements des personnages. Ce n'est pas illogique : quand on cherche, on ne reste pas immobile, mais parfois l'impression du vide m'a caressé la cervelle.

Finalement, seul Jean-Hugues Anglade impressionne par son jeu fiévreux, ses grands yeux ouverts, ce comportement enfantin, pressé, apeuré tout à la fois, perdu complètement.

Il faudrait aussi m'expliquer la présence de Vittorio Mezzogiorno, doublé par Gérard Depardieu. Absurde. Depardieu s'en tire très bien. Même dans le doublage il est fortiche!

L'histoire elle même sous ses airs fassbinderiens furtifs n'a pas eu l'heur de me plaire. Je l'ai trouvée finalement fade. Quel est le propos, je n'en sais trop rien? C'était si dur d'être homo? Hum... pas convaincu que ce film ait une quelconque prétention à décrire la difficulté d'être homosexuel en 1983. En tout cas je ne veux pas croire que cela fut aussi glauque, ce serait affligeant. Non, je pense que Chéreau a voulu raconter une autre histoire et que je ne l'ai pas sentie, ni comprise, voilà tout.
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Jeremy Fox
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Judith Therpauve - 1978


Judith Therpauve (Simone Signoret), sexagénaire et veuve d’un héros de la résistance, vit désormais seule dans une immense maison dans la région de Metz. Le week-end c’est néanmoins le lieu de rencontre familial même si ce n’est pas nécessairement de son goût. Ce soir-là, après le départ de toute la marmaille, trois anciens ‘compagnons d’armes’ de son époux viennent lui rendre visite pour lui proposer de prendre la direction du journal régional ‘La Libre République’ dont ils sont tous actionnaires. Très réticente et après de nombreuses hésitations, Judith accepte de succéder au patron gravement malade mais est vite confrontée à une situation inextricable due à une concurrence qui se fait de plus en plus féroce ainsi qu’aux revendications et ambitions des uns et des autres…


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Patrice Chéreau, mort en 2013, fut un artiste engagé ayant eu de multiples casquettes tout au long de sa riche carrière. Dès sa prime jeunesse il monte sur les planches et devient directeur du théâtre de Sartrouville à seulement 22 ans. Il travaille ensuite à Milan, au TNP de Villeurbanne avant de devenir en 1982 codirecteur du Théâtre des Amandiers de Nanterre. On ne compte plus ses mises en scène de théâtre ou encore d’opéra. Il fit bien évidemment également du cinéma, que ce soit devant ou derrière la caméra, se mettant également souvent lui-même à l’écriture de ses scénarios. En tant que comédien, on se souvient surtout de son Camile Desmoulins dans le Danton de Wajda, de ses prestations dans Adieu Bonaparte de Youssef Chahine ou encore dans Le Dernier des Mohicans de Michael Mann. Il tournera également sous la direction de -excusez du peu- Claude Berri, Raoul Ruiz ou Michael Haneke. Derrière la caméra, il commence sa filmographie de réalisateur à l’âge de 30 ans avec l’adaptation très remarquée du roman de James Hadley Chase, La Chair de l’orchidée, film étouffant de noirceur. Parmi ses autres longs métrages les plus appréciés et commentés, citons L’Homme blessé, l’un des premiers films d’importance à aborder frontalement l’homosexualité, La Reine Margot, adaptation bouillonnante de Alexandre Dumas, ou encore son portrait de groupe fiévreux, plein de bruit et de fureur qu’est Ceux qui m’aiment prendront le train.


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Il aurait cependant été dommage de passer sous silence l’une de ses plus grandes réussites, son magnifique deuxième film qu’est Judith Therpauve, une œuvre puissante aujourd’hui mésestimée sur le thème du journalisme, avec Simone Signoret dans l’un de ses rôles les plus mémorables, celui d’une veuve d’un héros de la résistance qui devient grande patronne de presse malgré l’échec annoncé de la reprise de ce journal régional moribond. Disons-le d’emblée, cette œuvre de Chéreau est aussi rude et sans concessions que du Pialat de l'époque, un film d’un tel culot et d'une telle noirceur que l’on comprend aisément pourquoi il n’a jamais eu les honneurs du prime time au cinéma du dimanche soir sur TF1 par exemple : on n’allait quand même pas mettre le moral au plus bas à ceux qui allaient prendre le chemin du travail dès le lendemain matin. Judith Therpauve, c’est à la fois un portrait de femme sans tabous et d’une grande acuité ainsi qu’un constat sans concessions à la fois documentaire et presque hyperréaliste sur le journalisme de province de l’époque. Dès le générique avec cette caméra scrutant chaque espace d’une immense maison bourgeoise vidée de presque tous ses meubles, l’on sait être devant un film très austère, rien déjà que par la photo expressément glaciale et grisâtre de Pierre Lhomme ; l’on sent dès lors que le ton ne va pas être à la rigolade et effectivement nous ne pourrons que constater que Patrice Chéreau et George Conchon (le partenaire de Jacques Rouffio sur ses films les plus connus) n’auront laissé aucune place à l’humour, préférant se concentrer sur leur unique sujet sans jamais en dévier pour prendre des chemins de traverse, celui de la reprise d’un journal en difficulté par une femme forte qu’on est allé chercher dans sa retraite.


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Comme son titre l’indique, Judith Therpauve est donc avant tout un portrait de femme, celui d’une veuve de presque 60 ans, retirée seule dans l’immense demeure que lui a laissé son époux, un héros de la résistance. Le week-end, ses enfants et petits-enfants viennent s’y reposer mais, sans pourtant faire d’histoires, il est clair qu’elle ne les supporte plus, tous aussi braillards et égoïstes les uns que les autres, se jetant en pâture sur les parts du journal détenues par leur mère le jour où ils apprennent qu’elles pourraient les revendre. Est-ce pour leur faire payer ces fins de semaines insupportables et exténuantes ainsi que leur veulerie que cette ancienne actionnaire décide d’accepter de prendre la tête du quotidien à la demande des anciens compagnons d’armes de son mari, ou alors uniquement pour respecter la mémoire de ce dernier en se lançant dans un baroud d’honneur pour la liberté de la presse que l’on sait perdu d’avance ? Nous ne le saurons jamais vraiment, le manichéisme n’étant pas de la partie, chacun des protagonistes de cette âpre lutte pour une certaine survie possédant quelques zones d’ombres, Judith y compris. Quoiqu’il en soit, après avoir été très réticente, elle prend le relais du directeur actuel sur le point de passer l’arme à gauche (François Simon, aussi expressément agaçant qu’étonnant). Les auteurs s’attachent alors autant aux conflits sociaux et autres qui règnent au sein du journal qu’à la description du déclin annoncé du quotidien, vérolé par les dissensions internes, les luttes d’influence, les ego surdimensionnés, les sourdes tractations et manœuvres déloyales qui se manigancent alentours, et devant faire face à de nouvelles méthodes mises au point par la concurrence comme les journaux gratuits ne vivant que grâce à la publicité. Dans le même temps la nouvelle patronne est victime de son indépendance face aux pouvoirs économiques et politiques en place. Difficile donc de sauvegarder quoi que ce soit dans ces conditions impossibles !


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Un film mal aimable et morbide qui n’est pas sans laisser une sensation de malaise tellement son constat est sombre, tout autant son tableau désabusé du journalisme de l’époque que sa galerie de personnages où gravitent des hommes et quelques femmes guère plus sympathiques les uns que les autres ; même le jeune journaliste interprété par Philippe Léotard qui semble avoir une certaine déontologie ne peut néanmoins pas s’empêcher de prendre du plaisir à écrire dans ses pages cultures des articles assassins sur les spectacles qu'il va voir. Que ce soit le syndicaliste (Laszlo Szabo), le rédacteur en chef (Robert Manuel) et quelques autres (dont des alcooliques et des dépressifs), tout le monde travaille avant tout pour soi et non pour une quelconque éthique. Le visionnage du film n’est pas vraiment une partie de plaisir mais l'interprétation est tellement excellente - surtout Simone Signoret magistrale en femme de tête acharnée, dure, énergique mais loyale - que ce crépusculaire constat d’échec à tous les niveaux s’avère remarquable d’autant que ceux que le sujet intéresse pourront se délecter du ton documentaire du film, pouvant assister au quotidien le plus réaliste possible d’un grand organe de presse. Film captivant à ne cependant pas visionner un soir de déprime !
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Jeremy Fox
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Re: Patrice Chéreau (1944-2013)

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Thaddeus
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Re: Patrice Chéreau (1944-2013)

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(en italiques : films découverts en salle à leur sortie)


La chair de l’orchidée
Chéreau qualifiera plus tard son premier film de "fantasmagorie indigeste". Autoflagellation assez injuste car la façon dont il parvient, à force de stylisation hallucinée, à créer malaise et fascination est plutôt courageuse. Il s’agit d’un faux polar bizarre où l’on croise une jeune héritière mutique, une grande bourgeoise bottée et voilettée de noir, des fous errant dans un parc parmi des voitures luisantes comme des coléoptères, un type louche qui finit énucléé, ou bien encore deux frères assassins presque aussi laconiques et effrayants que le Chigurh des frères Coen. Toute cette sanglante affaire de crime, de folie et d’argent est traversée de bouffées d’humour noir, filmée dans des intérieurs de pénombre ou dans une campagne de vapeurs grises, et marquée par un sentiment d’inexorable fatalité. 4/6

L’homme blessé
D’une certaine manière, ce film est aux années 80 ce que le Théorème de Pasolini était à la fin des années 60 : même histoire de gens très ordinaires foudroyés par un regard, un corps, une étreinte, et qui sortent brusquement d’eux-mêmes pour révéler au monde que l’enfer et le paradis, c’est ici et maintenant. Incidemment, il nous dit aussi que la chair est triste, que tout est souffrance, que les tourments de la famille, de l’enfermement, du dévouement brutal à un être-ange (ou démon) convergent toujours vers des murs invisibles, des lieux condamnés, une mort forcément tragique. Analyse crue et glauque d’une passion dévorante, irrationnelle, l’œuvre est d’une radicalité sans compromis, mais sa complaisance pour les toilettes de gare, les amours cradingues et le voyeurisme sexuel peut fatiguer. 4/6

La reine Margot
À la cour du roi Charles IX, querelles, haines et inimitiés s’exaspèrent en complots occultes, meurtres violents, relations incestueuses. Sauvagerie et débauche règnent dans les palais et les rues, derrière les portes dérobées, sous la lueur des chandelles. Tel un Visconti possédé (tendance Les Damnés), Chéreau plonge dans le nœud de vipères des intrigues familiales et en extrait un hallucinant opéra de sang et de larmes, un feuilleton shakespearien marqué par un romantisme noir, la promiscuité organique et nauséeuse de la mort, la fièvre tumultueuse de passions exacerbées. J’ai été particulièrement secoué et fasciné par la jungle des personnages, le baroquisme hanté des images et du score de Bregovic, leur expressionnisme funèbre (avec en point d’orgue une nuit de la Saint-Barthélémy proprement cauchemardesque). 5/6
Top 10 Année 1994

Ceux qui m’aiment prendront le train
On peut rester allergique aux névroses et aux excès exsudant de ce portrait de famille en crise, montrée comme une petite société fonctionnant comme une cour, avec ses secrets, ses courtisans et ses cabales. Mais il est difficile de nier que Chéreau administre une leçon de mise en scène qui en impose : les chassés-croisés de ses personnages torturés sont filmés avec une trivialité parfois mélodramatoc, une fièvre brûlante qui chemine comme la lave d’un volcan, traversé d’éclats hystériques, d’accalmies réparatrices, de soubresauts virevoltants. Solitude, homosexualité, drogue, violence des rapports amoureux y constituent les éléments tourmentés d’un chant choral aux fulgurances douloureuses et aux acteurs convulsifs – comme un Sautet qui serait détraqué par Bergman et Pasolini. 5/6

Intimité
Autopsie d’une passion charnelle, où la frénésie des corps ouvre bientôt sur la possibilité d’un amour non désiré mais irrépressible. Seulement chez le cinéaste, il n’y a pas d’amour heureux : le rapport physique est aussi un rapport de classes, qui s’accomplit comme un cérémonial dans l’espoir de donner une dimension supplémentaire à une existence épuisée. Reposant sur une insolite inversion des rôles, le film envisage l’acte sexuel comme les prémices d’une connaissance réciproque, et capte sous tension, avec l’ardeur brutale et animale qui est celle du cinéaste, le développement d’une relation ancrée dans la réalité sociologique londonienne. Chéreau trouve un bel équilibre entre épure et stylisation, charge émotionnelle et sobriété, bien servi par deux acteurs très investis. 4/6

Son frère
C’est quoi un frère ? Chéreau fouaille ce dilemme à la lumière d’un corps souffrant – la nudité chez lui est souvent violente, jamais impudique. Encore une fois, il est question d’êtres tourmentés, filmés au plus près de leur douleur. À nouveau, le regard de l’auteur se fait assez cru, saisissant la lente désagrégation d’un homme rongé par la maladie avec un réalisme parfois éprouvant. Mais pour le coup, le cinéaste s’éloigne des outrances hystérisantes pour capter, avec pudeur et sensibilité, le regain d’humanité, la consolidation des rapports fraternels, le lent cheminement vers l’apaisement face à la proximité de la mort, tandis que l’un s’éloigne de la femme qu’il aime et l’autre du garçon avec qui il vit. Peu à peu, le film est gagné par une sérénité, une acceptation qui suscitent une jolie émotion. 4/6


Mon top :

1. La reine Margot (1994)
2. Ceux qui m’aiment prendront le train (1998)
3. Intimité (2001)
4. La chair de l’orchidée (1975)
5. Son frère (2003)

Un cinéma écorché, tourmenté, plein d’éclats psychologiques et physiques violents. Souvent je me dis que Chéreau va finir par sombrer dans l’excès hystérique, la sur-théâtralisation ; à chaque fois sa fièvre et son expressivité rattrapent le coup. Et puis La Reine Margot est quand même une sacrée tuerie.