Leo McCarey (1896-1969)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Père Jules
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Re: Leo McCarey (1898-1969)

Post by Père Jules »

Poker party (1934)

J'aime bien McCarey. Il a signé trois ou quatre films qui m'ont vraiment marqué et notamment Place aux jeunes et An Affair to Remember. Si j'introduis de la sorte c'est pour contrebalancer l'immense déception qu'a constitué hier soir ce Poker party (Six of a Kind en VO). Figurez-vous qu'une heure, c'est très long, surtout quand on est face à ce film à l'humour éculé (les ravages du temps ?), qui parvient à peine à faire sourire une ou deux fois (l'immense chien dans la voiture et la partie de billard par W.C. Fields). Ça ne décolle jamais, on s'ennuie déjà au bout de cinq minutes et certains acteurs (les rôles féminins en fait, surtout celle qui campe Gracie) sont insupportables. A voir pour les fans hardcore de McCarey, les autres peuvent s'en passer.
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Jeremy Fox
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Re: Leo McCarey (1898-1969)

Post by Jeremy Fox »

Père Jules wrote:Poker party (1934)

J'aime bien McCarey. Il a signé trois ou quatre films qui m'ont vraiment marqué et notamment Place aux jeunes et An Affair to Remember. Si j'introduis de la sorte c'est pour contrebalancer l'immense déception qu'a constitué hier soir ce Poker party (Six of a Kind en VO). Figurez-vous qu'une heure, c'est très long, surtout quand on est face à ce film à l'humour éculé (les ravages du temps ?), qui parvient à peine à faire sourire une ou deux fois (l'immense chien dans la voiture et la partie de billard par W.C. Fields). Ça ne décolle jamais, on s'ennuie déjà au bout de cinq minutes et certains acteurs (les rôles féminins en fait, surtout celle qui campe Gracie) sont insupportables. A voir pour les fans hardcore de McCarey, les autres peuvent s'en passer.

Tout pareil : ces 60 minutes m'ont paru interminables. Revendu dans la foulée
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Rick Blaine
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Re: Leo McCarey (1898-1969)

Post by Rick Blaine »

L'impression que m'avait laissé le film est moins négative. La présence de Fields, dont je suis très client, avait du me divertir suffisamment, même s'il fera bien mieux ailleurs. Pour le reste, c'est effectivement très oubliable, d'ailleurs je n'en ai pas gardé le moindre souvenir concret, uniquement cette impression. En comparaison des autres McCarey que j'ai pu voir, ça n'a pas d’intérêt.
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Barry Egan
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Re: Leo McCarey (1898-1969)

Post by Barry Egan »

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A mon tour d'exprimer mon émotion devant ce chef d’œuvre de finesse psychologique et sociologique dont les constats sont toujours aussi éprouvants à partager aujourd'hui... mais en même temps qui garderait ses vieux à la maison ? Encore que le film épargne à ses protagonistes des maux extrêmes mais pas non plus rares telles que l'Alzheimer ou l'incontinence - pour avoir été témoin du deuxième cas dans ma famille, et après avoir vu l'entêtement du fils à prendre soin de son père jusqu'à la fin malgré la gêne évidente dont la situation l'accablait, je me dis que ce film très juste est heureusement parfois contredit par la réalité.

La première partie, celle de la confrontation entre les parents et les enfants, m'a plus touché que la seconde, centrée sur la relation entre les deux époux. Parce qu'on y voit le don de soi entaché d'impatience, la bonne volonté contredite par l'élan inné vers l'envie de vivre sa vie avec ceux de sa génération, avec ceux dont on partage le rythme, malgré les attaches familiales, et la culpabilité terrible qui vient tout recouvrir mais qui n'est pas assez forte pour résoudre le faux problème de la "dépendance", celui qu'on s'entête à créer en retirant du pouvoir d'achat aux masses et en faisant pression sur les systèmes publics de protection sociale :fiou:

Tout ceci est très bien rendu cinématographiquement parlant, comme le résume l'admirable texte du livret du blu-ray Eureka, dans lequel l'auteur met en évidence la faculté de McCarey à juxtaposer les différentes temporalités des différents personnages, et à évoquer les rythmes biologiques ressentis avec tant de décalage selon que l'on se trouve dans la même pièce qu'un nourrisson ou qu'un vieillard de 70 balais.

Je n'ai pas trouvé la fin aussi émouvante que ce que j'avais pu en lire, mais je pense que l'âge avançant, je finirai moi aussi par pleurer intensément en voyant comment deux amoureux peuvent être séparés par des circonstances sur lesquelles le pouvoir de les changer ne manque pourtant pas.
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Wicker
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Re: Leo McCarey (1898-1969)

Post by Wicker »

cinephage wrote:Je constate en lisant ce topic que Leo McCarey ne fait pas tout à fait l'unanimité...
J'ai l'impression que c'est un réalisateur assez inégal. J'ai été très déçu par Ruggles of Red Gap qui a de bonnes choses mais est loin d'être aussi drôle que je ne l'aurait pensé (et surtout gros manque de rythme) et par Once Upon A Honeymoon. J'ai en revanche été plus convaincu par The Awful Truth qui possède quelques séquences très drôles (même si j'ai une petit préférence pour sa "suite", My Favorite Wife) et An Affair To Remember (surtout la partie humoristique). Il y a bien sûr plein de film que je n'ai pas vu, mais j'ai l'impression qui lui manque qqch pour lui permettre de tutoyer les grands du genre (Lubitsche, Capra et même Leisen). Peut-être un plus grand sens du rythme ?
Il n'en reste qu'il y a plusieurs de ces films que j'aimerais découvrir par curiosité, comme Rally 'round The Flag, Boys !
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Jeremy Fox
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Re: Leo McCarey (1898-1969)

Post by Jeremy Fox »

Wicker wrote: Il n'en reste qu'il y a plusieurs de ces films que j'aimerais découvrir par curiosité, comme Rally 'round The Flag, Boys !
La brune brûlante avec Paul Newman et Joan Collins : vu il y a très longtemps et il me semble que le rythme était assez échevelé justement.
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Re: Leo McCarey (1898-1969)

Post by Wicker »

Jeremy Fox wrote:
Wicker wrote: Il n'en reste qu'il y a plusieurs de ces films que j'aimerais découvrir par curiosité, comme Rally 'round The Flag, Boys !
La brune brûlante avec Paul Newman et Joan Collins : vu il y a très longtemps et il me semble que le rythme était assez échevelé justement.
Ah, tant mieux ! :D
À quand une petite sortie en zone 2 ? :roll:
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Barry Egan
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Re: Leo McCarey (1898-1969)

Post by Barry Egan »

RUGGLES FOR RED GAP

Je saurais pas vraiment dire si c'est une comédie, car ça ne m'a pas vraiment fait rire. La mise en scène est trop statique pour accompagner les effusions de vulgarité de l'Américain, et trop dynamique pour rendre cocasse le sympathique Ruggles. J'ai aussi trouvé les péripéties peu engageantes, je ne me suis pas senti lié à ce qui arrivait sur l'écran, même pendant la scène du discours de Lincoln, malgré la belle narration de Laughton. J'ai été d'autant plus surpris à la fin de sentir les larmes lors de la scène du restaurant, lorsqu'il fout le riche malpropre dehors à coups de pied au c..., et son intégration finale dans la société américaine, les très beaux plans rapprochés sur son visage ému m'ont laissé sur place. Faudra que je le revoie pour réévaluer, peut-être, mais là à première vue, je trouve que le film m'a plus intéressé en tant que parcours d'initiation qu'en tant que farce.
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Watkinssien
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Re: Leo McCarey (1898-1969)

Post by Watkinssien »

J'adore ce film pour ce que tu mentionnes, justement. McCarey arrive à insuffler plusieurs tempos, plusieurs vitesses de croisière et nous délivre une comédie pour le moins originale, car très délicate et subtilement émouvante.

Et puis Charles Laughton est exceptionnel.
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Barry Egan
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Re: Leo McCarey (1898-1969)

Post by Barry Egan »

C'est sûr, c'est pas "Another Teen Movie".
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allen john
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Re: Leo McCarey (1898-1969)

Post by allen john »

Ruggles of Red Gap (Leo McCarey, 1935)

Si Ruggles of Red Gap est bien une étape-clé de la comédie Américaine, c'est une position bien paradoxale. En effet, les canons de la "screwball comedy", née du parlant et de la recherche d'un rythme de jeu adéquat pour la comédie qui venait pallier au burlesque en ce milieu des années 30, poussaient plutôt les metteurs en scène vers des intrigues sentimentales, il suffit de voir les jalons du genre pour s'en convaincre: It happened one night (Capra, 1934), qui concrétisa le genre au point de s'attribuer un Oscar, ou encore Bringing up baby de Hawks (1938) en sont de superbes exemples, dans le sillage de la comédie sophistiquée incarnée par Lubitsch et consorts. Mais si McCarey tracera des limites de ton dans le genre, de la réserve mélancolique de Love affair (D'ailleurs pas vraiment screwball, et pas beaucoup plus comedy) à l'exubérance de l'afrontement des époux séparés de The awful truth. Et avec Ruggles of Red Gap, il prend le genre à contrepied en écartant presque toute référence sentimentale... Tout est dans le "presque".

Vers 1900, "gentleman's gentleman", comme il se définit lui-même, Marmaduke Ruggles est un valet Anglais dont la famille a la fierté d'avoir constamment servi la même famille, les Comtes de Burnstead. A Paris un matin, son peu fortuné maitre lui annonce qu'il l'a perdu au poker à des nouveaux riches Américains, les Floud. C'est la maman d'Effie, Mrs Floud, qui a l'argent, mais le moins qu'on puisse dire, c'est que ce nouveau statut est monté à la tête de l'épouse... par contre, Egbert Floud, lui, n'a pas vraiment la vocation à évoluer dans le beau monde, le saloon et les copains de la petite bourgade de Red Gap lui suffisant. Sous l'impulsion d'Effie, et avec les lubies contradictoires d'Egbert, Ruggles va donc apprendre la différence fondamentale entre un Américain et un Anglais, s'émanciper, et au passage dénoncer avec véhémence ceux qui veulent maintenir les inégalités statutaires entre esclaves et maitres, dont l'abominable beau-frère d'Egbert, l'affreux Belknap-Jackson...

Le film appartiendrait presque tout entier à Charles Laughton, génial comme il se doit, si le metteur en scène n'avait trouvé à lui opposer que des acteurs de grand talent: Charlie Ruggles, le bien nommé est le sympathique bouseux, costumé presque par religion entièrement de carreaux! Et son épouse, qui passe son temps à écorcher sans honte ni remords le français afin de paraitre du 'haut monde', comme elle le dit, est jouée par Mary Boland. Le peu connu Lucien Littlefield, lui-même habitué des rôles de valets (Voire de savants fous, comme il le fit plusieurs fois chez Laurel et Hardy) interprète un Belknap-Jackson vil et veule à souhait. Enfin, Roland Young interprète avec la rertenue Britannique qui lui est coutumière le rôle du comte. Et puis cerise sur le gâteau, Zasu Pitts a le droit de ne pas être une idiote, ce qui n'arrivait pas souvent depuis ses rôles marquants chez Stroheim: elle est Mrs Judson, la veuve qui ouvre les yeux à Ruggles, et va lui servir de motivation pour rester à Red Gap.

Laughton a parfaitement servi le rôle de Ruggles, lui donnant toute la retenue physique du valet Britannique, la gaucherie face à des Américains qui ne se comportent pas en gentlemen, et son évolution vers une assurance toute de dignité vêtue... et il recêle le vrai sens du film, montrant sa valeur d'être humain avant son statut de valet, et rappelant à toute la population d'un saloon de l'Etat de Washington le fameux discours de Lincoln à Gettysburg, qui établissait après avoir commencé à triompher des Etats esclavagistes la nécessité d'une mise à plat des deux camps engagés dans le conflit de la guerre de sécession, en réaffirmant par ailleurs avec force la base humaniste de la constitution Américaine, fondée sur la déclaration des droits de l'homme. Un moment fort, qui réaffirme avec conviction une croyance réelle de la part du metteur en scène: le film, tout en montrant avec talent une vraie sensibilité de comédie chez Laughton, et en offrant un spectacle d'une grande drôlerie, fait aussi partie de ces films fondamentaux qui redéfinissent en ces temps troublés de crise et de montée des périls la nature fondamentale de l'homo Americanus...

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Alligator
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Re: Leo McCarey (1896-1969)

Post by Alligator »

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An Affair to Remember (Elle et lui) (Leo McCarey, 1957)

http://alligatographe.blogspot.fr/2012/ ... ember.html

Même une sévère double otite n'y a rien fait : j'ai à nouveau craqué pour ce chef-d’œuvre romantique. La force de ce film provient sûrement d'un grand nombre de particularités, dans le fond comme dans la forme, certaines qui ont fait institution et qu'on retrouve depuis dans de nombreuses comédies romantiques, d'autres qui n'ont pas pu être aussi souvent copiées.

En outre, ce film là a le culot d'être le remake d'un film déjà excellent du même auteur. Bref, il accumule les exploits dignes des plus grands ouvrages d'art. C'en est vertigineux et je ne sais par où commencer.

Je vais d'abord à l'essentiel en essayant de préciser à quel point ce film est allé me fouiller le cœur. C'est en cela peut-être qu'il se distingue de ces autres comédies romantiques : il n'est pas tout d'un bloc, uniquement bâti sur une simple histoire d'amour contrariée ; il installe une idylle avec une montée affective et émotionnelle beaucoup plus riche et subtile. A l'image de cette ascension vers la villa paradisiaque au dessus de Villefranche où vit Janou, la grand mère de Nickie Ferrante (Cary Grant) qui est interprétée par Cathleen Nesbitt. Cette histoire d'amour s'instaure crescendo grâce à un contenu plein de sagesse. Ce ne sont pas des perdreaux de l'année qui tombent amoureux, mais deux êtres qui ont déroulé du câble, ce qui leur permet de bien faire la différence entre cette soudaine complicité et le soit-disant amour qui les liait à leurs désormais "exs".

Ce qui m'émeut et m'impressionne le plus dans ce film, c'est sa capacité à construire une histoire à la fois belle et positive, tout en accompagnant ses personnages de l'idée de mort. "Oula, où vas-tu Alli?", dites-vous. J'entends par là en effet qu'on n'est pas ici dans une bluette classique, sentimentale rose bonbon où "la vie est belle et le sera toujours mon amour". La mort rôde, et elle fait bien la coquine, car elle donne une teinte particulière à la vie des personnages, elle leur met du caractère et du sens sur la couenne.

S'il y a un autre personnage central après les deux tourtereaux, c'est bien cette Janou. C'est une vielle dame qui est amoureuse de son époux défunt. Mais elle n'est pas seulement ça, elle est aussi l'incarnation même de l'amour, celui qui est achevé, construit par toute une existence, et donc inoxydable. Un objectif, un sommet à atteindre. Elle est très vieille, joyeuse, souriante. Rien d'une déprimée qui pense au suicide. Non, mais elle cultive le souvenir de son homme, comme pour mieux attendre de le rejoindre, après une belle vie, bien foutue, bien entreprise, réussie en somme et qui accepte le terme, allant de soi. S'il fallait rêver d'une existence, celle de Janou est idéale. Elle attend de rejoindre ad patres son amour, sans hâte excessive. Je ne sais plus les mots qu'elle utilise, si même c'est bien elle qui les emploie, mais l'idée est exprimée qu'elle profite de sa vieillesse pour cultiver et siroter les souvenirs d'une vie bien remplie. Il n'y a pas d'amertume, ni de désespoir à voir la vie s'en aller, juste le plaisir et la sérénité qu'apportent la plénitude. La boucle est bouclée : du travail bien fait, apprécions-en le suc.

Ce personnage me touche énormément, sans doute bien plus que les deux autres amoureux. Et parmi les scènes qui me font pleurer à chaque fois, il y a celle où le visage de Janou se fige en entendant le hurlement ronflant du sifflet émis par le navire pour battre le rappel des touristes à terre avant le départ, il signale les adieux à venir et je sais alors que Janou ne reverra plus jamais Nicollo (Grant). Pas besoin de voir la vieille agoniser sur son lit de mort. Ce visage triste, c'est la mort de Janou, la perte d'un être cher (la grand-mère, la mère, la femme qu'on aime). Or, cette scène lourde de sens, mélancolique est aussi dans le même temps celle qui parachève l'épanouissement de l'idylle entre Nickie (Cary Grant) et Terry (Deborah Kerr). C'est cette montée vers Janou qui voit les deux êtres se rencontrer réellement, comprendre combien ils sont liés désormais l'un à l'autre, comme Janou à son mari. Ils s'étaient jusque là reniflés, le voyage chez Janou leur permet de se connaître sans fard ni dérision désormais. Il y a là un passage de relais inter-générationnel en quelque sorte. Cette progression est tout simplement superbe de maitrise dans l'écriture. Je ne sais pas à qui au juste de Delmer Daves ou de Leo McCarey nous devons cet équilibre parfait dans le scénario, c'est en tous les cas d'une beauté renversante, à pleurer.

Reste que cette histoire d'amour se trouve elle même contrecarrée par un évènement douloureux, l'accident de Terry qui lui paralyse les jambes. Alors, les raisons qu'elle invoque pour expliquer le fait que Nickie ne doit pas savoir son impotence sont elles tout à fait claires, sont-elles simplement valables, logiques, cohérentes? Pas sûr du tout mais peu importe après tout. A l'instar du McGuffin d'Hitchcock, ne nous arrêtons pas à ces détails presque mesquins et profitons bien au contraire de la situation tordue, déchirée dans laquelle ils placent les deux personnages. Ensuite, on pourra mieux chercher et trouver avec eux la solution miraculeuse et de cet horrible gâchis.

Il y a une certaine forme de pathos qui en découle, j'en conviens. Je confesse que j'ai souvent une aversion pour le pathos ostentatoire, mais seulement dès lors qu'il nourrit une sorte de geignement qui n'en finit pas de couiner. Or, ici, point de cette larmichette doloriste. Il faut reconnaitre que le mensonge tout en fierté mal placée de la part de Terry a des accents qui pourraient passer pour de la complaisance ou du masochisme, au moins quelque chose de très moraliste, très WASP dans un certain sens, mais la délicatesse du jeu de Deborah Kerr et sans doute également cette foutue qualité d'écriture dans le maintien de la tension comme dans l'enchainement pesé des situations permettent au film de s'affranchir de ces écueils inhérents au mélodrame avec une aisance vraiment surprenante.

Il serait assez facile, trop sans doute, d'établir des comparaisons entre le mélo de Leo McCarey et ceux de Douglas Sirk, comme nous y invitent le premier et le dernier plan sur Central Park enneigé avec le titre rose par dessus. Cependant, je ne suis pas sûr que cela fasse sens, ni que ce qu'on pourrait en tirer soit véritablement juste pour l'un comme pour l'autre des cinéastes, les intentions étant visiblement très différentes.

Ici, McCarey ne bâtit pas uniquement son histoire sur le mélodrame de Janou ni celui de Terry, l'essentiel est à trouver dans la lente et douce construction d'un couple, la rencontre, les attentions, l'étude, l'apprivoisement, la question de confiance, etc. Le drame ne vient que pimenter ici et là un trajet tout tracé entre un homme et une femme. Le drame n'a nullement pour objectif de démonter les apparences sociales, les constructions hypocrites, ni de promouvoir les espaces de liberté de l'individu.

Mais comme on nous a invité à ces sommets émotionnels avec une grande souplesse, dans le réalisme le plus pur et en même temps avec une vague méditation sur le temps qui passe, il semble impossible de ne pas craquer à plusieurs reprises.

D'autant plus que les deux comédiens principaux livrent des prestations sublimes, parmi les plus réussies de leur carrières. Deborah Kerr allie à cette élégance britannique un sens de la comédie malheureusement rarement exploité par ailleurs. McCarey a réussi à mettre en valeur son sens de l'humour avec une grande subtilité. Voilà, "subtilité" est le terme adéquat pour caractériser le jeu complice qu'ont mis en place les deux acteurs. Cary Grant est beaucoup moins cabotin qu'à l'habitude. Au contraire, on sent que son personnage est tout en retenue, au diapason de celui de Kerr. Une certaine dose de gravité qui surprend et séduit à la fois.

Tous deux font de bien beaux instruments pour jouer la musique de ces dialogues d'une rare finesse. D'ailleurs, l'humour du film provient essentiellement des joutes verbales, surtout lors de la croisière, quand le ton est encore enjoué.

Mais qu'on n'oublie pas de souligner la grande qualité de la mise en scène de Leo McCarey, son inventivité et surtout son extrême pudeur. Il n'y a qu'à se rappeler la séquence du premier baiser dans l'escalier où seuls les jambes des amoureux nous informent de l'action labiale hors cadre, ou bien encore les regards de Grant sur Kerr lorsque celle-ci prie dans la petite chapelle chez Janou, et j'en passe de ces scènes magnifiques de tendresse, à la délicatesse caressante, le film en regorge.

J'aurais toutefois un bémol, un petit : les passages avec les enfants, instants assez artificiels, comme amidonnés par le jeu calibré des gamins censés susciter l'émotion parentale dans le public devant son écran. Ces petites bouilles qu'on devine malicieuses manquent malheureusement de ce naturel qu'ont les enfants dans la vraie vie. Je sais bien qu'ils sont là pour meubler le désœuvrement de Terry après son accident et combler bien plus sûrement le vide affectif dans lequel elle se trouve alors, m'enfin... c'est un dispositif un peu lourd et qui jure tellement avec le raffinement du reste du film, comme s'il avait été imposé en dépit du déséquilibre évident qu'il provoque immanquablement sur l'ensemble.

Comme je ne veux surtout pas en terminer sur une note aussi discordante et négative, je saluerai avec passion le travail musical de Hugo Friedhofer. Je ne saurais trop conseiller l'écoute de l'admirable bande originale si jamais vous parvenez à mettre la main dessus ((elle existe : je l'avais emprunté à la médiathèque Mériadeck à Bordeaux, donc elle est trouvable)). Quelques éléments reviennent sous des formes certes différentes mais donnent une structure sonore très solide et habilement coordonnée aux éléments du récit, ainsi qu'au ton donné par la mise en scène de McCarey, cette narration tout en douceur, réaliste et naturelle, insufflant une vérité bienveillante.

"An affair to remember" fait partie des plus beaux films que j'ai jamais vus, de ceux que je ne me lasserai jamais de voir et revoir et qui semblent ouvrir de nouveaux thèmes, de nouvelles approches avec le temps et chaque revoyure. D'une profondeur épicurienne, voire mystique par moments, j'ai cru effectivement cette fois y percevoir un regard méditatif sur le temps qui passe et la capacité d'accepter la mort. Qu'en sera-t-il la prochaine fois?
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Re: Leo McCarey (1896-1969)

Post by someone1600 »

superbe texte pour un superbe film .
Cathy
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Re: Leo McCarey (1896-1969)

Post by Cathy »

Les cloches de Sainte-Marie, The Bells of St Mary (1944)

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Le père O Malley vient au secours d'une école dirigée par des nonnes.

Tourné avant Going my way, ce fut pourtant ce film qui sortit au départ, et The bells of St Mary devient donc une suite. Peu importe car quel début ou quelle suite ! Leo McCarey réalise ici un film certes plein de bons sentiments, mais aussi plein d'humour, en opposant le sérieux Père O Malley à la Sœur Marie-Bénédicte, beaucoup moins sévère et sérieuse qu'elle n'en a l'air. Il y a de purs moments de drôlerie comme dans cette scène où les enfants racontent la naissance de Jésus Christ, ah la fin de cette scène hilarante ! Chacun a son protégé, le Père O Malley s'est pris d'affection pour Patricia, la fille d'une femme seule et Sœur Marie-Bénédicte qui s'attache à un jeune garçon souffre-douleur de ses camarades. Leo McCarey a joué l'opposé des caractères imaginés pour les personnages. Ainsi le Père a un côté prêchi-prêcha et s'attache surtout au côté intellectuel de la jeune fille qui ne brille pas scolairement alors que la sœur est prête à enseigner la boxe à son jeune protégé, ce qui nous donne là encore une très belle scène. Il y a naturellement ce côté bons sentiments à gogo, Deux ou trois chansons permettent à Bing Crosby de faire étalage de ses talents de crooner, mais quelque part, ces chansons arrivent comme un cheveu sur la soupe. On sent trop le côté "il faut faire chanter Crosby". Il y a naturellement la confrontation entre Sœur Marie Bénédicte et le Père O Malley sur le bienfondé de la réussite à un examen final qui quelque part sonne encore d'actualité. Il ne faut pas aussi oublier les scènes avec Bogardus le propriétaire d'un bâtiment que les sœurs imaginent comme le nouveau St Mary.
Ingrid Bergman est lumineuse en sœur Bénédicte, Bing Crosby est quelque peu effacé par sa personnalité, mais voici un film qui donne la pêche ! Et une très belle découverte !
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Supfiction
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Re: Leo McCarey (1896-1969)

Post by Supfiction »

Alligator wrote:Image

An Affair to Remember (Elle et lui) (Leo McCarey, 1957)

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Même une sévère double otite n'y a rien fait : j'ai à nouveau craqué pour ce chef-d’œuvre romantique. La force de ce film provient sûrement d'un grand nombre de particularités, dans le fond comme dans la forme, certaines qui ont fait institution et qu'on retrouve depuis dans de nombreuses comédies romantiques, d'autres qui n'ont pas pu être aussi souvent copiées.

En outre, ce film là a le culot d'être le remake d'un film déjà excellent du même auteur.
Bravo pour ce texte!
Et effectivement, s'il faut se souvenir d'An Affair to Remember, il ne faut pas oublier Love Affair (1939) qui a été injustement passé aux archives après le succès du remake. D'ailleurs je crois bien que sans Deborah Kerr (et pourtant j'adore Irene Dunn) et Cary Grant, j'aurai une légère préférence pour cet original, plus "screwball" et peut-être un peu moins romantique.

A noter également l'existence d'un second remake (à moins qu'il en existe d'autres) : Love Affair (1995) qui je crois bien n'est jamais sorti en France. Le film n'est certes pas à la hauteur des deux précédents mais vaut la peine pour les admirateurs du couple Beatty/Bening..