Robert Aldrich (1918-1983)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Demi-Lune
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Re: Robert Aldrich (1918-1983)

Post by Demi-Lune »

Rick Blaine wrote:Au contraire, je ne vois pas de privés (et même de policier quand ils ont rôle important) qui se soucie de justice dans les films noirs. Ils agissent par intérêt personnel, pour se venger, pour se sauver, mais la justice n'a souvent que peu à voir là dedans. Je ne vois pas Sam Spade se soucier de justice, et encore moins de légalité. Je te concède que le choix de l'interprète fait par Aldrich va à l'encontre du côté séducteur que peuvent avoir beaucoup de privés du cinéma noir, mais leur amoralité, elle est inhérente au genre, c'est ce qui distingue le détective de film noir du détective "classique" au dessus de tous soupçons moraux ( de Charlie Chan à Nick Charles)
Tu l'auras compris, je n'ai pas vraiment le même point de vue sur ce stéréotype du détective privé. S'il colporte une image trouble (vénal de par ses honoraires, agissant en substitution de la police pour des affaires en général tendancieuses), il me semble que ses défauts de caractère s'estompent régulièrement au cours de l'intrigue à mesure qu'il se fait balader par de plus gros requins que lui. Il peut ne pas soucier de la légalité dans les moyens qu'il met en œuvre, il n'empêche qu'à mes yeux sa conscience morale le rattrape d'une manière ou d'une autre face aux tenants et aboutissants de l'énigme. Il est d'ailleurs parfois directement questionné dans sa conscience par la disparition d'un collègue (l’acolyte de Spade dans Le faucon maltais, la secrétaire de Hammer dans En quatrième vitesse), de son client ou de la personne qu'il surveillait (Adieu ma belle). Si bien que la résolution de ses affaires va dans le sens du "bien".
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Rick Blaine
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Re: Robert Aldrich (1918-1983)

Post by Rick Blaine »

Demi-Lune wrote:
Rick Blaine wrote:Au contraire, je ne vois pas de privés (et même de policier quand ils ont rôle important) qui se soucie de justice dans les films noirs. Ils agissent par intérêt personnel, pour se venger, pour se sauver, mais la justice n'a souvent que peu à voir là dedans. Je ne vois pas Sam Spade se soucier de justice, et encore moins de légalité. Je te concède que le choix de l'interprète fait par Aldrich va à l'encontre du côté séducteur que peuvent avoir beaucoup de privés du cinéma noir, mais leur amoralité, elle est inhérente au genre, c'est ce qui distingue le détective de film noir du détective "classique" au dessus de tous soupçons moraux ( de Charlie Chan à Nick Charles)
Tu l'auras compris, je n'ai pas vraiment le même point de vue sur ce stéréotype du détective privé. S'il colporte une image trouble (vénal de par ses honoraires, agissant en substitution de la police pour des affaires en général tendancieuses), il me semble que ses défauts de caractère s'estompent régulièrement au cours de l'intrigue à mesure qu'il se fait balader par de plus gros requins que lui. Il peut ne pas soucier de la légalité dans les moyens qu'il met en œuvre, il n'empêche qu'à mes yeux sa conscience morale le rattrape d'une manière ou d'une autre face aux tenants et aboutissants de l'énigme. Il est d'ailleurs parfois directement questionné dans sa conscience par la disparition d'un collègue (l’acolyte de Spade dans Le faucon maltais, la secrétaire de Hammer dans En quatrième vitesse), de son client ou de la personne qu'il surveillait (Adieu ma belle). Si bien que la résolution de ses affaires va dans le sens du "bien".
Je comprends ce que tu veux dire. C'est dans la perception que tu as en tant que spectateur que tu perçois un tournant. Sam Spade ou Mike Hammer ne font pas plus cas de la justice l'un que l'autre, mais le spectateur se mettrait naturellement du côté de Spade par son charisme et par les raisons de ses actes qui font pencher la balance du côté du bien, alors que c'est moins net chez Hammer, notamment par le choix interprète qui est fait.
Je comprends que l'on puisse faire cette distinction, mais je la place du côté du ressenti. Les défauts du détective ne s'estompent jamais, simplement le spectateur n'en fait plus cas à un moment donné, et se range de son côté. Mais quand je me place, en tant que spectateur, du côté de ce personnage, en réalité j'accepte ces défauts, on me les a montrés. Il y a simplement eu un camouflage, car comme tu le dis la résolution de ses affaires va dans le sens du bien (mais de quel bien?, du bien du personnage parfois plus que du bien public? Il faut aussi se poser la question). C'est un des enjeux du film noir, le spectateur va prendre parti pour un personnage "positif", mais ce personnage comporte des zones d'ombres que le spectateur accepte également, peut-être sans s'en rendre compte sur le coup. Avec du recul, le spectateur s'est souvent mis du côté d'un personnage qui nie une ou plusieurs de ses valeurs fondamentales faisant la preuve qu'il pourrait les nier lui même. L'un des effets principaux du film noir est de transférer, habilement, la noirceur de ses personnages vers le spectateur, "à l'insu de son plein gré" et de créer un questionnement moral chez lui.

Cette mécanique, je la vois tout autant chez Spade que chez Hammer. Peut-être que ce dernier, moins glamour, et ayant moins de justification de ses actes à présenter sera moins facilement aimable? Et en se rangeant de son côté, le spectateur fera finalement un pas plus conscient vers la noirceur du personnage? C'est une variante, mais ça ne me parait pas forcément être un tournant, d'autant que le spectateur a déjà eu à suivre des personnages vraiment peu attirants (Mark Dixon par exemple), il ne me semble pas que le concept soit très novateur, et au final on fait appel à une mécanique qui me semble très classique.

Edit : Mince, c'est particulièrement alambiqué pour ne pas forcément dire grand chose ce que j'ai écrit... :? :oops:
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Jeremy Fox
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Re: Robert Aldrich (1918-1983)

Post by Jeremy Fox »

T'inquiètes, c'est parfaitement clair ; tout comme ce qu'écrit demi-Lune :wink:
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Re: Robert Aldrich (1918-1983)

Post by Federico »

Rick Blaine wrote:Après un début que je trouve vraiment intense, et qui me laissait entrevoir un grand film, je trouve que la conduite de l'intrigue est inintéressante. Peut-être modernisée mais dans quelle but? On tourne en rond, sans grand attachement aux personnages, sans véritable enjeu... Je me suis ennuyé (j'ai même somnolé un peu... :oops: ). Tout ce que j’espérais de ce cheminement, c'est une conclusion qui en vaille la peine. Et je l'ai trouvé malheureusement grotesque. Je n'ai ressenti dans le film rien de mystérieux, rien d'oppressant... La bombe dans la boite me fait bien plus rire qu'autre chose, malheureusement.
Je pense que l'aspect grotesque est totalement assumé par Aldrich, coutumier du fait (et qui m'a toujours fait penser - y compris physiquement - à... Tex Avery)
Spoiler (cliquez pour afficher)
Hammer coinçant les doigts du toubib marron (joué par la musaraigne Percy Helton) dans un tiroir, le meurtre de Nick "Va-va-voom"... c'est presque du cartoon ! :o :)
L'oppression baigne tout le film, à commencer par sa diabolique ouverture et ensuite parce qu'Hammer semble le porte-poisse létal de tous ceux qu'il côtoie. La conclusion n'est pas franchement comique (seule l'explosion est assez ridicule, Welles fera un peu mieux avec le final du Procès et Kubrick donnera la version ironique définitive avec Dr Folamour). Mais j'aime énormément l'idée de la boîte de Pandore, aussi irréaliste soit-elle. Elle me rappelle à chaque fois la chute terrible d'une fantastique nouvelle de SF probablement écrite à cette époque de Guerre Froide et dont le titre était quelque chose comme "Mémorial" ou "Sacrifice".
Spoiler (cliquez pour afficher)
Un savant pacifiste trouvait le moyen de faire perdre l'envie d'utiliser l'arme nucléaire... en faisant exploser une bombe (et lui avec) en un lieu qui servirait d'exemple à l'humanité. J'ai oublié les détails sauf le final qui faisait se dresser les cheveux sur la tête puisqu'à l'ultime moment, quelqu'un réalisait que le savant venait de joindre subrepticement les deux parties qui déclenchent la réaction en chaîne incontrôlée et avec un petit sourire il murmurait juste : "Eh oui... la masse critique..." :?
The difference between life and the movies is that a script has to make sense, and life doesn't.
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Jeremy Fox
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Re: Robert Aldrich (1918-1983)

Post by Jeremy Fox »

Attack est une oeuvre qui garde sa force intacte vision après vision : Aldrich réussit à réaliser un film de guerre puissant et efficace à partir d'un scénario adapté d'une pièce de théâtre, sans que ça ne se fasse ressentir à aucun moment malgré de longues séquences dialoguées. Bref, de la très belle ouvrage superbement écrite, réalisée et interprétée. Mention spéciale à Lee Marvin déjà fabuleux.
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Re: Robert Aldrich (1918-1983)

Post by Hitchcock »

Jeremy Fox wrote:Attack est une oeuvre qui garde sa force intacte vision après vision : Aldrich réussit à réaliser un film de guerre puissant et efficace à partir d'un scénario adapté d'une pièce de théâtre, sans que ça ne se fasse ressentir à aucun moment malgré de longues séquences dialoguées. Bref, de la très belle ouvrage superbement écrite, réalisée et interprétée. Mention spéciale à Lee Marvin déjà fabuleux.
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Re: Robert Aldrich (1918-1983)

Post by Dave Bannion »

Ce soir sur Classik, l'empereur du nord.
Très bon souvenir avec un duel Marvin Borgnine homérique et une mise en scène de haut vol.
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Re: Robert Aldrich (1918-1983)

Post by Rick Blaine »

Jeremy Fox wrote:Attack est une oeuvre qui garde sa force intacte vision après vision : Aldrich réussit à réaliser un film de guerre puissant et efficace à partir d'un scénario adapté d'une pièce de théâtre, sans que ça ne se fasse ressentir à aucun moment malgré de longues séquences dialoguées. Bref, de la très belle ouvrage superbement écrite, réalisée et interprétée. Mention spéciale à Lee Marvin déjà fabuleux.
Nous sommes d'accord. 8)
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Re: Robert Aldrich (1918-1983)

Post by Père Jules »

Dave Bannion wrote:Ce soir sur Classik, l'empereur du nord.
Très bon souvenir avec un duel Marvin Borgnine homérique et une mise en scène de haut vol.
A ne louper sous aucun prétexte pour ceux qui ne l'ont jamais vu ! :D
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Re: Robert Aldrich (1918-1983)

Post by Hitchcock »

Père Jules wrote:
Dave Bannion wrote:Ce soir sur Classik, l'empereur du nord.
Très bon souvenir avec un duel Marvin Borgnine homérique et une mise en scène de haut vol.
A ne louper sous aucun prétexte pour ceux qui ne l'ont jamais vu ! :D
Je note.
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Re: Robert Aldrich (1918-1983)

Post by Droudrou »

puisque l'on parle d'Aldrich à quand en DVD ou bluray "Sodome et Gomhore" d'Aldrich et Leone ?
John Wayne : "la plus grande histoire jamais contée" - It was true ! This man was really the son of God !...
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Re: Robert Aldrich (1918-1983)

Post by Kevin95 »

THE BIG KNIFE - Robert Aldrich (1955) découverte

Tourné la même année de l'immense Kiss Me Deadly, The Big Knife est un coup de boule destiné à Hollywood, ses paillettes, ses piscines, bon bien-être. Adaptation d'une pièce de théâtre qui a par moment du mal à cacher ses origines (certains monologues ou soulignements dramatiques auraient pu être sucré), le film de Robert Aldrich est une œuvre oppressante, perverse et en même temps terriblement fascinante (en somme, le triptyque d'un film d'Aldrich). Le réalisateur serre les vis/vices, tarte aussi bien les starlettes écervelées que les producteurs malfaisants (Rod Steiger plus cabot que jamais mais ici pour la bonne cause) et laisse au milieu le pauvre Jack Palance, star martyre, vrai-faux salopard et reflet évidant de la personnalité tragique d'un John Garfield (le faux film de boxe est-ce une référence à Body and Soul sur lequel Robert Aldrich était assistant ?) Des gouttes au plafond, le cri d'Ida Lupino, The Big Knife n'est pas un film agréable, dès les premiers plans et cette voix off écrasante, on sent que quelque chose cloche dans cet environnement étouffant. Bob remettra les couverts dans le genre "dans ta poire Hollywood" une dizaine d'années plus tard avec le baroque et timbré The Legend of Lylah Clare (1968).
Les deux fléaux qui menacent l'humanité sont le désordre et l'ordre. La corruption me dégoûte, la vertu me donne le frisson. (Michel Audiard)
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Thaddeus
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Re: Robert Aldrich (1918-1983)

Post by Thaddeus »

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Bronco Apache
Le deuxième long-métrage de Robert Aldrich s’inscrit dans la lignée des apologues humanistes de Delmer Daves et Anthony Mann, qui ont été parmi les premiers à s’indigner du sort réservé aux Indiens par la nation américaine triomphante. Entre la reddition et la lutte pas de solution souhaitable : ne reste plus pour Massai, le dernier guerrier Apache, qu’à se retirer du monde pour vivre son isolement d’éternel outcast. Le réquisitoire n’est peut-être pas aussi féroce que l’aurait escompté son auteur, s’inclinant en partie devant la tradition du pardon et du happy end, mais le déficit de rudesse n’est pas sans avantage car il se dégage une forme de sagesse fataliste de cette résignation à la vie pacifique et amoureuse. Burt Lancaster est excellent, Jean Peters toute douce, et le film aussi sincère que touchant. 4/6

Vera Cruz
On peut considérer ce western de rupture, à la truculence baroque, comme un ancêtre des visions démythificatrices de Sergio Leone ou Sam Peckinpah. Très conscient des paramètres et des conventions d’un genre sacré entre tous, qu’il prend un milieu plaisir à piétiner, Aldrich met en scène de véritables crapules, faisant de l’Ouest un territoire d’avidité et d’hypocrisie, de traîtrise et d’immoralité. Cooper et Lancaster y forment un duo d’aventuriers sans scrupules, mus par leur seule cupidité, parfaitement en phase avec l’ironie ricanante et sarcastique du cinéaste. Haut en couleurs, tirant le meilleur parti de son pittoresque décor mexicain, le film propose un divertissement inventif et enlevé, au cynisme grinçant, et où le rire vient en prime, sans altérer la validité dramatique des évènements. 4/6

En quatrième vitesse
Au début, une femme nue sous son imperméable, courant haletante sur l’asphalte nocturne ; à la fin, une boîte de Pandore déversant sur le monde un feu d’apocalypse. Entre ces deux visions hallucinées, Aldrich déroule le plus prophétique des films noirs, qui élève un récit assez banal en allégorie de la condition humaine à l’ère atomique. Il y a quelque chose de véritablement cosmique dans ce thriller ténébreux, fractal, influencé par Welles et précis comme un instantané radiographique, qui ouvrait, avec ses visages tuméfiés, ses femmes maltraitées, son héros macho et violent, une nouvelle ère du genre. Les lieux communs y sont transcendés par une inspiration visionnaire, qui convoque l’angoisse et l’épouvante avec une expressivité sèche et implacable, une singulière poésie du cauchemar. Un grand classique. 5/6
Top 10 Année 1955

Le grand couteau
Le goût prononcé des instants de tension, des plans assénés comme autant de provocations, de l’instabilité des effets, voire d’un expressionnisme frisant l’outrance, Aldrich en témoigne à nouveau dans cette adaptation oppressante d’une pièce de théâtre, dont il respecte l’unité de lieu et l’atmosphère confinée. La charge contre le milieu hollywoodien, sa corruption rampante, ses êtres veules et sans scrupules, est sans appel, bardée d’idées fortes et de numéros d’acteurs spectaculaires (voir Rod Steiger en producteur bouffon et peroxydé, oreillette constamment vissée au crâne). Déchirés, perdus ou tourmentés, les personnages s’affrontent à la faveur de joutes très écrites, insufflant à cette satire noire et tragique, qui ne fait certes pas dans la dentelle, une densité permanente. 5/6

Attaque !
La guerre dépeinte par Aldrich le contestataire, sans fleurs ni couronnes ou compromis. Soit une entreprise absurde mise entre les mains de lâches, de badernes et d’imbéciles nommés par calcul politique, mus par leur unique intérêt personnel, et dont les décision criminelles sont couvertes par la hiérarchie militaire – le film devance d’un an Les Sentiers de la Gloire. Les quelques digressions explicatives ou flambées d’humanisme démonstratif sont digérées aussi sec par le rouleau compresseur de la mise en scène, brutale, cruelle, qui entretient l’attente éprouvante de l’action puis la relâche en plongeant le spectateur au cœur de la boue et de la colère, du courage ou de la trahison. Rarement le cinéma américain aura été aussi offensif vis-à-vis de l’armée, de ses intrigues, de son hypocrisie. 5/6
Top 10 Année 1956

El perdido
Si l’art cinématographique consiste à tisser des rapports invisibles, à édifier une architecture entre les idéogrammes de l’élément matériel (homme ou décor, dans le plan et de plan à plan), alors Aldrich peine ici à rendre un tel lien sensible, restant trop souvent au niveau de ses intentions. L’alchimie du fond à la forme ne se produit donc que chichement, mais il faut convenir de la dévotion apollinienne du cinéaste pour les quatre éléments, de son réalisme tendre pour tout ce qui vit, tremble dans le ciel et sur la terre, et qui balance la légère raideur de l’ensemble. Suffisant pour hisser au-dessus du tout venant ce western relativement conventionnel, où les rapports entre personnages sont empreints d’ambigüité, et dont le récit se cristallise tardivement autour d’un transfert amoureux par idéalisation. 4/6

Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?
D’un côté, la démente Bette Davis, traîne-savate aux chairs flasques et fripées, qui offre à ses rêves évanouis de gloire hollywoodienne une monstrueuse présence – telle Norma Desmond arrivée au bout de la folie. De l’autre, l’infirme Joan Crawford, affaiblie, humiliée dans sa déchéance en des jeux sadiques et cachant sous sa vulnérabilité un terrible secret que le retournement final révèle en rebattant les cartes psychologiques du récit. Aldrich filme l’affrontement de ces deux monstres sacrés, rivales, jalouses, comme un récital bouffon et grotesque, au sens hugolien du terme, et fait perler des pointes d’attendrissement à travers l’horreur grand-guignolesque. Alternant la taille à la serpe et le martèlement au pilon, l’exercice est sans doute un peu facile et systématique, mais il fait toujours son effet. 4/6

Chut, chut, chère Charlotte
Aldrich enfonce le clou de son précédent thriller psychotique avec cette nouvelle excroissance d’une entreprise de démolition des légendes, à laquelle il confère les accents assumés de l’outrance et de la transgression. Bette Davis, dans un rôle jumeau de celui de Baby Jane, est une nouvelle figure de proue névropathe, le casting vire à la réunion de stars vieillies, transformées en crapules veules ou doucereuses (Olivia de Havilland, ex-rivale à Oscars de Davis chez Wyler, ou Joseph Cotten en belle ordure), le suspense est quasiment tué au profit d’une dilatation suintante d’effets sardoniques et déformants. Sur cette machination faite de folie provoquée, de cruauté féminine et de cadavres revenus à la vie plane aussi l’ombre de Clouzot et de ses Diaboliques, en nettement moins pervers et fascinant. 4/6

Les douze salopards
Un autre jalon célèbre de la filmographie du bonhomme, dont on retrouve le goût pour l’exagération, les situations ambigües, les personnages douteux aux intentions troubles. En substituant aux nobles protagonistes des opérations commando habituellement portés à l’écran toute la racaille de la pouillerie humaine, il donne un bon coup de pied aux repères rassurants du spectateur. Aucun manichéisme ici, mais une frénésie imagière, un refus du sentimentalisme qui recoupe d’une amertume rageuse le discours antibelliciste et la réflexion désabusée, presque nihiliste, sur l’héroïsme. Une flopée de gueules marquantes s’y livre à des performances spectaculaires, tout à fait en accord avec la vision originale, dérapant parfois vers un absurde noir, du réalisateur. Ça a un peu vieilli mais ça reste efficace. 4/6

Le démon des femmes
Imprésario veule, cinéaste despotique façon Sternberg, échotière sadique, autant de monstres qui, par inconscience, égoïsme ou cruauté, vont conduire une actrice innocente à sa perte. Pour régler ses comptes avec l’industrie du cinéma, entité cannibale absorbant et dévorant les énergies nouvelles, Aldrich pousse à fond la mise en abyme et l’hyperbole, travaille la corruption des corps, la nostalgie pathologique et l’érosion mentale en une spirale morbide dont le moindre raffinement est volontairement exclu. Parce qu’il se situe au centre d’un ensemble de films consacrés au monde du show-biz dont il radicalise le principe, le noyau dur, la malédiction, ce mélo sépulcral peut ainsi se lire comme une matrice à toutes les fictions hollywoodiennes hantées par l’éternel retour et la vaine circularité du récit. 5/6
Top 10 Année 1968

Faut-il tuer sister George ?
Une fois de plus, le monde du spectacle, qui est celui de la télévision britannique de la fin des années 60, gangrenée par l’hypocrisie et l’épuisement de sa propre image, est ici desséché du moindre glamour. Ne reste que l’horreur triviale de sa cruauté, redirigée par la sister George du titre, vedette vieillissante, odieuse et tyrannique, contre sa jeune compagne. Aldrich n’a peur de rien, et charge son attaque d’une audace sans doute particulièrement corrosive pour l’époque. Sa vision crue du milieu lesbien, la cruauté sadique des rapports de pouvoir qu’il examine, le refus d’expurger les détails implacables d’une existence misérable et monstrueuse annoncent le cinéma de Fassbinder, mais c’est bel et bien à sa personnalité radicale que l’on doit cette étude provocatrice d’une déchéance sans retour. 4/6

Fureur apache
Âpre, sanglant et sans concessions, le film met à sac les clichés du western traditionnel (anti-indien) comme ceux du western moderne (pro-indien). Sa force est de remettre en cause le paradigme abstrait du bon sauvage, croyance qui n’est qu’un déguisement du racisme qu’elle croit combattre, et qui ne résiste pas à l’épreuve des faits. En opposant la violence institutionnalisée et ritualisée des Apaches, liée à une sorte de théorie des climats, aux certitudes théoriques des Blancs, fondées sur un humanisme chrétien, Aldrich questionne la fonction même de la cruauté et exige que le regard se défasse des stéréotypes. Problématique creusée de façon très physique tout au long d’un jeu du chat et de la souris qui exploite brillamment les espaces ouverts, les manœuvres tactiques et les rapports contradictoires. 4/6

La cité des dangers
Des années 50 aux années 70 le film noir a muté, et ce polar désabusé, languide, d’une secrète tendresse, qui s’applique à désamorcer toute tension dramatique, se situe avec précision dans l’évolution du genre. Le héros n’est plus détective privé mais officier de police, l’univers corrompu et sulfureux où il progresse s’expose en pleine lumière (comme dans Chinatown), et le cadavre d’une jeune fille trouvé sur la plage ne résulte pas d’un meurtre mais d’un suicide, phénomène tout naturel de la société contemporaine. La sensibilité pathétique de l’œuvre est à trouver dans les à-côtés de l’intrigue, la célébration du couple par-delà la peinture d’une conscience morale en crise, la rencontre pudiquement embellie entre Burt le super-mâle et l’exotique Belle-de-jour, tous deux en proie à bien des fêlures. 4/6

Deux filles au tapis (Robert Aldrich, 1981)
Deux catcheuses et leur manager sur les routes peu reluisantes de l’Amérique profonde… Parce que nul n’a jamais sacré Aldrich arbitre du tact et de la finesse, on aurait pu redouter que les manchettes de ces dames allaient constituer autant de crimes contre le bon goût. Or ce film incroyablement généreux frappe par son homogénéité, son harmonie, sa sérénité, surprenantes sur un sujet déambulatoire et musclé qui semblait favoriser les cahots. Il rafraîchit surtout les thèmes de la réussite et du succès en les faisant porter par un trio infiniment attachant qui tente à la force du poignet de se faire une petite place au soleil : son rêve de consécration, nul doute que l’auteur le fait sien et le sublime en un rêve de spectacle, jusqu’à un final chamarré et pailleté où jaillissent les larmes de l’euphorie. 5/6
Top 10 Année 1981


Mon top :

1. En quatrième vitesse (1955)
2. Deux filles au tapis (1981)
3. Le grand couteau (1955)
4. Attaque ! (1956)
5. Le démon des femmes (1968)

Robert Aldrich a su développer un style baroque, éclaté, et assumer les éclats impressionnants, les fulgurances, les excès parfois, d’une inspiration exaspérée cherchant à déranger le spectateur. C’est un cinéma audacieux aux effets bulldozer, riche de propositions bien que régulièrement inégal, qui démasque l’hypocrisie, la violence et la folie de la société américaine et du monde hollywoodien.
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Lockwood
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Re: Robert Aldrich (1918-1983)

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The Last Sunset - Robert Aldrich

Une énorme déception pour ma part. La première partie manque beaucoup de rythme à mon sens et j'ai été un peu agacé par les excès de sentimentalisme dans la seconde partie. Le film n'est également pas aidé par un personnage joué par Rock Hudson, pas servi par le script mais en plus antipathique au possible.. Rien que de le voir courtiser d'une manière aussi inconvenante une Dorothy Malone veuve depuis 1 journée :shock: . Celle-ci tombe pourtant facilement sous le charme, comme cela est attendu... On ne peut pas dire que cela participe à rendre leur romance particulièrement intéressante.
Cependant, il faut avouer une certaine audace dans le script par cette histoire d'amour aux relents incestueux.
Spoiler (cliquez pour afficher)
A la fin, en regardant cette jeune femme qui pleure son amant, j'ai pris réellement conscience, pour la première fois, qu'il s'agissait de sa fille. C'est le seul moment, troublant, où j'ai trouvé une forme d'implication dans ce film... Le reste m'a au fond passablement ennuyé
4,5/10
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Kevin95
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Re: Robert Aldrich (1918-1983)

Post by Kevin95 »

HUSTLE - Robert Aldrich (1975) découverte

Neo noir ou coup de blues chez Robert Aldrich, alors dans sa décennie la plus étrange et dérangée, qui embarque Burt Reynolds dans son spleen après le succès de The Longest Yard (les deux y croient tellement qu’ils montent une société de production à toute berzingue dans l'espoir de multiplier les cartons). Hustle sent le placard : intrigue tordue, personnages au bout du bout, tristesse imprimée sur la pellicule... Seulement, contrairement à certains de ses collègues (au hasard, Chinatown de Roman Polanski), ce neo noir va se casser les dents au box-office. Trop étouffant, trop malsain, trop déprimant (et sans un visuel catchy comme chez Polanski), Hustle tourne en rond, met en scène des personnages qui s'enferment dans trois bouts de mur (budget cric-crac oblige), dans des souvenirs (Ben Johnson) ou dans une nostalgie désuète (Catherine Deneuve et son disque de Charles Aznavour ou sa sortie ciné pour voir Un homme et une femme de Claude Lelouch, Reynolds et ses films à la télé). Un cœur mélancolique dans un corps (époque + intrigue) violent, Aldrich est en fin de parcours et avoue un léger sentiment amoureux, lui d'ordinaire habitué aux films musclés, secs et masculins. Hustle se trouve chez le réalisateur, au croisement de la bizarrerie d'un Kiss Me Deadly des débuts (voir l'interrogatoire vénère de l'albinos) et l'émotion de son testamentaire ...All the Marbles. Polar coupant mais terriblement attachant. Une merveille Aldrich-ienne de plus.
Les deux fléaux qui menacent l'humanité sont le désordre et l'ordre. La corruption me dégoûte, la vertu me donne le frisson. (Michel Audiard)